était cornette dans notre corps de Pandours, et qui se connaissait en
escrime autant que vous en équitation.
«Car, sachez le bien, la rapière est faite pour les coups de pointe et
non pour les coups de taille, en sorte que celui qui la manie ne se
tient jamais en garde contre un coup de côté.
«Mais Zollner, qui avait les bras longs, frappa son adversaire au
travers de la figure comme il l'aurait fait avec une canne, et alors
avant que l'autre eût le temps de revenir de son étonnement, il
l'embrocha.
«Évidemment, si c'était à recommencer, le capitaine en premier se serait
arrangé pour donner le premier un coup de pointe, mais la chose était
faite; aucune explication, aucune excuse ne pouvait rien changer à ce
fait que mon homme était mort.
--Si le défaut de savoir rend dangereux un homme d'épée, dans ce cas,
dit Ruben, je suis bien plus redoutable que le gentleman au nom barbare
dont vous venez de parler.
«Pour revenir à mon histoire, que j'ai interrompue pour descendre de
cheval, j'appris dès la première heure du matin que vous étiez parti, et
Zacharie Palmer put me dire dans quel but.
«Ma résolution fut aussitôt prise. J'irais moi aussi faire mon tour du
monde.
«Dans cette intention, j'empruntai une épée à Salomon Sprent, et comme
mon père était allé à Gosport, je m'emparai du meilleur cheval qu'il eût
dans son écurie, car je respecte trop le vieux pour admettre qu'un homme
de sa chair et de son sang parte pour la guerre en piteux équipage.
«J'ai chevauché tout le jour, depuis la première heure du matin, j'ai
été arrêté deux fois comme suspect de mauvaises intentions, mais j'ai eu
la chance de m'en tirer deux fois. Je savais que je vous suivais de
près, car j'ai vu qu'on vous cherchait à Salisbury.
Decimus Saxon siffla.
--On nous cherche?
--Oui, il paraît qu'on se figure là-bas que vous n'étiez pas ce que vous
prétendiez être. En sorte que quand je suis passé, l'hôtellerie était
cernée, mais personne ne savait quelle route vous aviez prise.
--Ne l'avais-je pas dit? s'écria Saxon. Cette petite vipère a remué tout
le régiment contre nous. Il faut aller d'un bon train, car on peut
envoyer un détachement sur nos traces.
--Nous voici maintenant hors de la grande route, remarquai-je, et lors
même qu'on nous poursuivrait, il est peu probable qu'on prenne ce chemin
de traverse.
--Néanmoins il serait sage de leur montrer une bonne paire de talons,
dit saxon, lançant sa jument au galop.
Lockarby et moi, nous suivîmes son exemple, et nous allâmes à fond de
train par ce sentier à travers la lande.
Nous traversâmes des bosquets épais de pins, où le chat sauvage hurlait,
où la chouette huait, puis de larges étendues de fougères, de marécages,
où le silence n'était interrompu que par le cri sourd du butor, ou par
le bruit d'ailes du canard sauvage bien au-dessus de nos têtes.
Dans certains endroits, la route était entièrement envahie par les
ronces et coupée d'ornières si profondes, avec des trous si nombreux,
aux bords si abrupts, si dangereux, que nos chevaux tombèrent à genoux
plus d'une fois.
Ailleurs, le pont de bois que franchissait un ruisseau était rompu. On
n'avait rien fait pour le réparer.
Nous fûmes donc forcés de faire entrer nos chevaux dans l'eau, jusqu'aux
sangles pour passer le torrent.
D'abord, quelques lumières éparses nous avaient indiqué le voisinage
d'habitations humaines, mais elles se firent plus rares à mesure que
nous avancions, et quand la dernière eut disparu, nous étions dans une
lande désolée qui s'étendait de toutes parts, vaste solitude que
limitait l'horizon noir.
La lune s'était montrée à travers les nuages. À ce moment, elle brillait
sous une buée légère, parmi des bandes de brouillards.
Elle jetait une vague lueur sur ce paysage farouche, ce qui nous
permettait de suivre le sentier, qui n'était indiqué par aucune barrière
et se distinguait à grand-peine de la plaine environnante.
Nous avions ralenti notre allure, en nous disant que nous n'avions plus
aucune poursuite à craindre, et Ruben nous divertissait en nous
racontant l'agitation qu'avait produite à Havant notre disparition,
quand il nous arriva à travers le silence de la nuit un bruit scandé,
_rat-tat-tat_, mais étouffé.
Au même instant, Saxon sauta à bas de son cheval et se mit aux écoutes,
attentif, la tête penchée de côté.
--Botte et selle! s'écria-t-il en remontant d'un bond à cheval. Ils sont
après nous, aussi certainement que le destin. D'après le bruit, il y a
une douzaine de soldats. Il faut nous en débarrasser, ou sinon, bonjour
à Monmouth.
--Laissons leur la bride sur le cou, répondis-je.
Nous donnâmes de l'éperon à nos coursiers, et avançâmes avec un bruit de
tonnerre à travers l'obscurité.
Covenant et Chloé étaient aussi frais qu'on pouvait le souhaiter, et ils
ne tardèrent pas à prendre un galop bondissant, allongé.
Mais le cheval de mon ami avait voyagé toute la journée. Son souffle
pénible, laborieux indiquait qu'il ne pourrait tenir bien longtemps
encore.
À travers le bruit sonore des fers de nos chevaux, je distinguais de
temps à autre l'inquiétant murmure qui venait de derrière nous.
--Cela ne va pas, Ruben, dis-je d'un ton anxieux, au moment où sa bête
épuisée butait, et où son cavalier fut bien près de faire le saut
par-dessus la tête.
--Le vieux cheval est presque fourbu, répondit-il piteusement. Nous
voilà hors de la grande route maintenant, et ce terrain inégal le
fatigue trop.
--Oui, nous sommes au dehors de la piste, s'écria Saxon, par-dessus son
épaule, car il nous précédait de quelques pas. Souvenez-vous que les
habits bleus ont été en marche tout le jour, et que leurs chevaux sont
peut-être fourbus aussi. Comment par le ciel, ont-ils pu découvrir la
route que nous avons prise?
Et comme pour répondre à son interrogation, il s'éleva derrière nous
dans la nuit un son isolé, clair, vibrant comme un son de cloche, dont
le volume s'accrut, s'enfla, si bien que sa mélodie semblait remplir
tout l'espace.
--Un mâtin, s'écria Saxon.
Un autre son plus aigu, plus perçant, finissant par un hurlement sur
lequel il était impossible de se méprendre, succéda au premier.
«Et un autre! dit-il. Ils ont lâché leurs animaux, ceux que nous avons
vus près de la cathédrale. Pardieu, quand nous les regardions à travers
les barreaux, il y a quelques heures à peine, nous ne nous doutions
guère que nous les aurions si tôt sur nos traces. Genoux fermes, et
tenez-vous bien en selle, car une glissade serait la dernière.
--Sainte Vierge! s'écria Ruben, je me suis couvert d'acier pour mourir
dans la bataille; mais devenir de la viande à chiens! Voilà qui n'est
pas dans le contrat!
--Ils les tiennent en laisse, dit Saxon entre ses dents. Sans quoi ils
dépasseraient les chevaux et on les perdrait de vue dans les ténèbres.
Si nous pouvions seulement trouver de l'eau courante, nous leur ferions
peut-être perdre la piste.
--Mon cheval ne pourra plus faire que quelques pas encore, à cette
allure, s'écria Ruben. Si je tombe, allez toujours de l'avant, car
souvenez-vous qu'ils sont sur votre piste, et non sur la mienne. Ils ont
trouvé des motifs de soupçon contre les deux inconnus de l'hôtellerie,
mais ils n'en ont point sur moi.
--Non, Ruben, on se sauvera ou on mourra ensemble, dis-je avec
tristesse, car à chaque pas son cheval faiblissait davantage. Dans cette
obscurité, ils ne feront pas grande différence entre les personnes.
--Ayez le coeur ferme, cria le vieux soldat, qui alors nous précédait de
vingt yards au plus. Nous pouvons les entendre parce que le vent souffle
de ce côté, mais ce serait bien singulier qu'ils nous entendent. Il me
semble qu'ils ralentissent leur poursuite.
--En effet, le bruit de leurs chevaux est devenu moins distinct, dis-je
avec joie.
--Si peu distinct, que je ne l'entends plus du tout, s'écria mon
camarade.
Nous arrêtâmes nos coursiers haletants, et tendîmes l'oreille.
Mais on n'entendait aucun bruit si ce n'est le doux murmure de la brise
à travers les genêts et le cri mélancolique de l'engoulevent.
Derrière nous s'étendait la vaste plaine ondulée, à moitié éclairée, à
moitié dans l'ombre, et fuyant vers l'horizon sombre, sans qu'il s'y
remarquât un indice de vie ou de mouvement.
--Nous les avons entièrement dépassés, ou bien ils ont renoncé à nous
faire la chasse, dis-je. Mais qu'ont donc les chevaux pour trembler et
renâcler ainsi?
--Ma pauvre bête est presque morte, remarqua Ruben, en se penchant en
avant, et frappant la main sur la crinière fumante de son cheval.
--Malgré tout cela, impossible de prendre du repos, dit Saxon, il peut
se faire que nous ne soyons pas encore hors de danger. Un ou deux milles
de plus nous tireront d'affaire. Mais voici quelque chose qui ne me
plaît pas.
--Qu'est-ce qui ne vous plaît pas.
--Ces chevaux, et leur frayeur. À certains moments les animaux peuvent
voir et entendre mieux que nous, ainsi que je serais en état de le
prouver par divers exemples tirés de ma propre expérience sur le Danube
ou dans le Palatinat, si le moment et l'endroit s'y prêtaient. Encore un
effort, avant de nous reposer!
Les chevaux fatigués répondirent bravement à l'appel, et parcoururent
ainsi à grand-peine un assez long trajet sur ce sol inégal.
Nous songions à nous arrêter pour tout de bon et nous allions nous
féliciter d'avoir vaincu nos poursuivants par la fatigue, lorsque tout à
coup retentit le coup de voix semblable à un son de cloche, et cette
fois bien plus sonore qu'il n'avait été jusqu'alors, si sonore même
qu'il était évident que nous avions les chiens presque sur les talons.
--Maudits mâtins! cria Saxon, en éperonnant son cheval, et s'élançant en
avant de nous, voilà ce que je craignais. Ils leur ont ôté leur laisse.
Impossible d'échapper à ces démons, mais nous pouvons choisir un endroit
pour leur faire tête.
--En avant, Ruben, m'écriai-je, nous n'avons plus affaire qu'aux chiens
maintenant. Leurs maîtres les ont lâchés pour retourner à Salisbury.
--Fasse le ciel qu'ils se cassent le cou avant d'y arriver,
s'écria-t-il. Ils lancent des chiens après nous comme si nous étions des
rats enfermés dans une arène de coqs. Et dire qu'on appelle l'Angleterre
un pays chrétien? C'est peine perdue, Micah! la pauvre Didon ne peut
faire un pas de plus.
Pendant qu'il parlait, l'aboiement perçant, féroce des mâtins, se fit
entendre de nouveau, clair, âpre, dans l'air de la nuit.
Il montait, passant du grondement sourd, bas, au coup de voix aigu et
furieux.
On eut cru saisir une vibration, joyeuse au plus haut point, dans leur
cri farouche, comme s'ils croyaient leur proie prête à être dépecée.
--Pas même un pas de plus, dit Ruben Lockarby, en arrêtant son cheval et
tirant son épée. S'il faut combattre, je combattrai ici.
--Impossible de trouver un endroit plus favorable, répondis-je.
Deux grands rochers dentelés se dressaient devant nous, sortant
brusquement du sol, et laissant entre eux un intervalle de douze à
quinze pieds.
Nous nous plaçâmes à cheval dans cette ouverture et je criai de toute ma
force à Saxon de venir se joindre à nous.
Mais son cheval n'avait cessé de prendre de l'avance sur les nôtres.
Ce redoublement d'alarme lui fit augmenter encore sa vitesse, de sorte
qu'il était à quelques centaines de yards de distance.
Il était inutile de le rappeler, alors même qu'il aurait pu entendre nos
voix, car les chiens arriveraient sur nous avant qu'il fût revenu à nos
côtés.
--Ne vous inquiétez pas de lui, dis-je d'une voix précipitée. Attachez
votre cheval par la bride derrière ce rocher-ci, j'en ferai autant
derrière l'autre. Cela servira toujours à résister au premier choc. Ne
mettez pas pied à terre. Frappez bas, mais frappez fort.
Nous attendîmes en silence, côte à côte, dans l'ombre des rochers,
l'arrivée de nos terribles chasseurs.
Lorsque je regarde en arrière, mes chers enfants, je ne puis m'empêcher
de trouver que c'était une rude épreuve à subir pour des soldats aussi
jeunes que Ruben et moi, que de nous trouver dans une situation
pareille, quand nous avions à tirer l'épée pour la première fois.
En effet, j'ai reconnu, et d'autres m'ont confirmé dans mon opinion, que
de tous les dangers auxquels un homme se voit obligé de faire face, il
n'en est pas de plus propre à vous faire perdre courage que l'attaque
d'animaux sauvages et résolus.
Quand on a affaire à des hommes, il y a toujours une chance pour qu'un
détail trahisse le côté faible ou le défaut de courage, qui vous assure
la supériorité sur lui, mais on ne peut compter sur rien de semblable
avec des bêtes.
Nous savions que les êtres, à l'attaque desquels nous étions en proie,
ne cesseraient pas de nous sauter à la gorge tant qu'ils auraient un
souffle de vie dans le corps.
Puis, on sent, au fond du coeur que la lutte est inégale, car votre vie
est chose précieuse, au moins pour vos amis, tandis que leur vie...
qu'est-elle?
Toutes ces pensées, et bien d'autres encore, se présentèrent rapidement
à notre esprit pendant que l'épée à la main, nous attendions l'arrivée
des mâtins, rassurant de notre mieux nos chevaux effrayés.
Et nous n'eûmes pas longtemps à attendre.
Un autre aboiement long, sonore, retentissant comme le tonnerre, fut
suivi d'un profond silence, où l'on percevait à peine la respiration
rapide et agitée des chevaux.
Puis, tout à coup, sans bruit, une énorme bête, couleur de tan, son noir
museau contre terre, avec des lèvres pendantes de chaque côté de la
mâchoire, passa au clair de lune entre les rocs, puis disparut dans les
ténèbres, plus loin.
Elle ne s'arrêta pas, ne se détourna pas un instant.
Elle poursuivit sa course, tout droit devant elle, sans regarder à
droite ni à gauche.
Presque aussitôt derrière elle, une autre se montra, puis une troisième,
toutes les trois de taille énorme, et paraissant d'autant plus grosses
et plus terribles, qu'elles se trouvaient dans une lumière indécise et
mobile.
De même que la première, elles ne firent aucune attention à notre
présence.
Elles partirent par grands bonds sur la piste de Decimus Saxon.
Je laissai passer le premier et le second des chiens, car j'avais à
peine le temps de voir qu'ils ne s'occupaient pas du tout de nous.
Mais quand le troisième se trouva par un bond en pleine lumière, je
tirai de la fonte de droite mon pistolet, je posai son long canon sur
mon bras gauche et je fis feu sur lui au passage.
La balle alla au but, car l'animal jeta un farouche hurlement de rage et
de douleur, mais resta collé à la piste, sans dévier, sans se retourner.
Lockarby fit feu de son côté au moment où l'animal disparaissait dans
les broussailles, mais sans produire d'effet visible.
Les grands chiens avaient passé si vite et avec si peu de bruit, qu'on
eût pu les prendre pour les redoutables et silencieux esprits de la
nuit, les chiens fantômes du chasseur Herne, sans le lugubre aboiement
qui avait succédé à mon coup de feu.
--Quelles brutes! s'écria mon camarade. Qu'allons-nous faire, Micah?
--Il est évident qu'ils ont été lancés sur la piste de Saxon, dis-je, et
il faut les suivre jusqu'au bout, sans quoi ils seront trop pour lui.
Entendez-vous quelque chose du côté de ceux qui nous poursuivent?
--Rien.
--Alors c'est qu'ils ont renoncé à la chasse, et qu'ils ont lâché les
chiens, comme une dernière ressource. Sans doute ces animaux sont
dressés à revenir au logis. Mais il faut nous hâter, Ruben, si nous
voulons secourir notre compagnon.
--Encore un coup de collier, alors, petite Didon, s'écria Ruben.
Pouvez-vous rassembler assez de forces pour cela? Non, je n'ai pas le
courage d'employer l'éperon. Si vous pouvez le faire, je sais que vous
le ferez.
La brave jument renâcla, comme si elle comprenait le langage de son
cavalier, et joua des jambes pour se mettre au galop.
Elle répondit si énergiquement à l'appel que même en mettant Covenant à
son allure la plus rapide, il ne put regagner les deux ou trois
longueurs qu'elle avait sur lui.
--Il a pris cette direction, dis-je en sondant d'un regard anxieux
l'obscurité. Il ne peut pas être allé bien loin, il a parlé de faire
tête. Ou bien peut-être, ne nous voyant pas avec lui, il s'est fié à la
vitesse de son cheval.
--Quelle chance a un cheval de gagner de vitesse des animaux pareils?
répondit Ruben. Ils le forceront jusqu'à ce qu'il s'abatte et il sait
cela. Hallo! Qu'est-ce que ceci?
Un corps sombre, aux contours vagues, gisait devant nous à la clarté de
la lune. C'était le cadavre d'un chien, évidemment celui sur lequel
j'avais fait feu.
--En voici un qui a son compte, m'écriai-je d'un ton joyeux. Nous
n'avons plus affaire qu'à deux.
Pendant que je parlais, j'entendis deux détonations de pistolet à une
petite distance sur la gauche.
Nous mîmes nos chevaux dans cette direction, en les poussant de toute la
vitesse possible.
Bientôt nous entendîmes partir des ténèbres en face de nous un
grondement, un aboiement si furieux que nous nous sentîmes presque
défaillir.
Ce n'était point un cri isolé, comme les mâtins en lançaient quand ils
étaient sur la piste.
C'était un grondement contenu, d'un timbre grave, si féroce, et
prolongé, que nous n'eûmes pas un instant de doute.
Ils étaient arrivés au but de leur course.
--Dieu veuille qu'ils ne l'aient point fait tomber.
La même idée m'était venue à l'esprit, car j'avais entendu un vacarme du
même genre, mais moins intense, se produire dans une meute qui chassait
la loutre, au moment où les chiens avaient atteint la proie et la
mettaient en pièces.
Le coeur défaillant, je tirai mon épée, bien résolu à venger la mort de
mon compagnon sur ces démons à quatre pattes, si nous arrivions trop
tard pour le sauver.
Nous franchîmes par bonds une épaisse lisière de genêts et d'ajoncs
emmêlés et nous nous trouvâmes devant une scène si différente de celle
que nous attendions que dans notre étonnement, nous arrêtâmes nos
chevaux.
Nous avions devant nous une clairière de forme circulaire, qu'illuminait
l'éclat argenté de la lune.
Au centre se dressait une pierre gigantesque, l'un de ces hauts et noirs
piliers qu'on trouve épars dans toute la plaine, et surtout dans
l'endroit nommé Stonehenge.
Celle-ci devait avoir au moins quinze pieds de haut.
Elle avait été certainement verticale, mais le vent, les intempéries, le
tassement du sol l'avaient inclinée graduellement à un angle tel qu'un
homme agile pouvait grimper jusqu'à son extrémité.
Au sommet de ce bloc antique, Decimus Saxon, les jambes croisées,
immobile, pareil à une étrange idole sculptée du temps jadis, était
assis, et tirait tranquillement des bouffées de la longue pipe qui était
sa consolation certaine dans les moments difficiles.
Au-dessous de lui, à la base du monolithe, pour employer le langage de
nos savants, les deux énormes mâtins se dressaient de toute leur
hauteur, faisaient des bonds, grimpaient sur le dos l'un et l'autre,
dans leurs efforts enragés et impuissants pour atteindre l'impassible
personnage qui était perché au-dessus d'eux, ils exhalaient leur rage et
leur désappointement en faisant l'affreux vacarme qui avait fait naître
en notre esprit de si terribles pensées.
Mais nous n'eûmes guère le temps de contempler cette scène étrange.
Dès notre apparition, les mâtins renoncèrent à leurs efforts inutiles
pour atteindre Saxon et jetant un farouche grondement de satisfaction,
ils s'élancèrent sur Ruben et sur moi.
Un grand animal, aux yeux flamboyants, à la gueule béante, aux crocs
blancs luisant à la clarté de la lune, sauta à la gorge de mon cheval,
mais je l'arrêtai tout net d'un coup lancé à tour de bras, qui lui
trancha le mufle, et l'envoya rouler et se tordre dans une mare de sang.
Pendant ce temps, Ruben avait donné de l'éperon à son cheval pour
aborder son ennemi, mais la pauvre bête fourbue faiblit à la vue du
féroce mâtin et s'arrêta soudain, ce qui eut pour résultat de lancer son
cavalier la tête en avant, et de le jeter par terre presque sous la
mâchoire de l'animal.
La chose aurait peut-être mal tourné pour Ruben, s'il avait été
abandonné à ses propres ressources.
Il arrivait à grand-peine à éloigner un court instant de sa gorge les
dents cruelles; mais à la vue de cet accident, je pris le pistolet qui
me restait, je sautai à bas de mon cheval, et je déchargeai mon arme
dans le flanc de la bête, pendant qu'elle se débattait contre mon ami.
Le chien jeta un dernier hurlement de rage et de douleur.
Dans un dernier et impuissant effort, il allongea le cou pour donner un
coup de dent.
Puis, il s'affaissa lentement et tomba sur le flanc, pendant que Ruben
se dégageait de dessous, effaré, contusionné, mais sans avoir autrement
souffert de sa périlleuse chute.
--Voilà ma première dette avec vous, Micah, dit-il d'un ton
reconnaissant. Je vivrai peut-être assez pour m'en acquitter.
--Et je vous suis redevable à tous les deux, dit Saxon, qui était
descendu de son refuge. Moi aussi, je paie mes dettes, pour le bien
comme pour le mal. J'aurais pu rester là jusqu'au jour où j'aurais mangé
mes bottes montantes, car je n'avais guère de chance de jamais
redescendre. Santa Maria! Quel beau coup de sabre vous avez donné là,
Clarke! La tête de l'animal a été coupée en deux comme une citrouille
gâtée. Il n'y a rien d'étonnant à ce qu'ils aient suivi ma piste, car
j'ai laissé non seulement ma sangle de rechange, mais encore mon
mouchoir là-bas, et cela a suffi pour les mettre sur la piste de Chloé
comme sur la mienne.
--Et Chloé, où est-elle? demandai-je en essuyant mon épée.
--Chloé a dû se tirer d'affaire comme elle pouvait. Voyez-vous, je me
suis aperçu que les chiens me gagnaient de vitesse. Je les ai laissé
approcher jusqu'à portée de mes pistolets, mais avec un cheval lancé à
l'allure de vingt milles par heure, il n'y a guère de chance pour qu'une
seule balle arrive au but. La chose prenait donc une tournure funèbre,
car je n'avais pas le temps de recharger, et la rapière, qui est la
reine des armes en un duel, n'est pas assez lourde pour qu'on puisse
compter sur elle on pareille occasion. Et au moment même de mon plus
grand embarras, qu'est-ce que le hasard vient m'offrir? Cette pierre si
accessible, que les bons prêtres d'autrefois ont dressée évidemment dans
le but unique d'assurer à de dignes _caballeros_ une ressource contre
ces ennemis ignobles, grogneux. Sans perdre de temps, j'ai grimpé
dessus, non sans avoir eu quelque peine à arracher un de mes talons de
la gueule du premier; il aurait peut-être réussi à m'entraîner s'il
n'avait pas trouvé mon éperon un peu trop dur à avaler. Mais je suis sûr
qu'une de mes balles est arrivée au but.
Allumant un morceau de papier amadou pris dans sa boîte à tabac, il le
promena le long du corps du chien qui m'avait attaqué, puis sur l'autre.
--Tiens! Celui-ci est criblé comme une écumoire, s'écria-t-il. Avec quoi
chargez-vous donc vos pétrinaux, bon maître Clarke?
--Avec deux chevrotines de plomb.
--Avec deux chevrotines de plomb qui ont fait au moins une vingtaine de
trous. Et ce qu'il y a de plus curieux au monde, c'est qu'il y a
incrusté dans la peau de la bête, un goulot de bouteille.
--Grands Dieux! m'écriai-je, je me souviens: ma bonne mère avait placé
un flacon d'élixir de Daffy dans le canon de mon pistolet.
--Et vous l'avez déchargé sur ce mâtin? brailla Ruben. Ho! Ho! quand on
entendra conter cette histoire devant les robinets à la _Gerbe de blé_,
il y aura plus d'un gosier de sec à force de rire. Ce qui m'a sauvé la
vie, c'est un flacon d'élixir de Daffy tiré dans le corps d'un chien.
--Mais il y avait aussi une balle, Ruben, et je crois bien que les
compères n'auront garde de mentionner ce détail. C'est un vrai coup de
chance que le pistolet n'ait pas éclaté. Et maintenant, que
proposez-vous de faire, Maître Saxon?
--D'abord je veux tâcher de ravoir ma jument, si la chose est possible,
dit l'aventurier. Mais sur cette immense lande dans l'obscurité, ce sera
aussi malaisé que de trouver les culottes d'un Écossais ou un vers sans
saveur dans _Hudibras_.
--Et la monture de Ruben Lockarby est incapable d'aller plus loin,
remarquai-je. Mais est-ce que mes yeux me trompent? Il me semble que
j'aperçois là-bas un point lumineux.
--Un feu follet, dit Saxon. Un _ignis fatuus_ qui ensorcelle et attire
les gens dans des mares et des fondrières. Mais je reconnais que son
état est fixe et clair, comme s'il était produit par une lampe, une
chandelle, une torche, une lanterne, ou autre objet sorti de la main des
hommes.