Je me frayai passage à travers ces gens, jusque dans la salle où nous

avions déjeuné le matin, et où régnait la plus grande confusion.

La table ronde, qui en occupait le centre, avait été renversée et trois

bouteilles de vin brisées.

Des pommes, des poires, des noix, les morceaux des assiettes qui les

avaient contenues, jonchaient le sol.

Deux paquets de cartes et un cornet à dés gisaient parmi les débris du

festin.

Près de la porte, Decimus Saxon était debout, la rapière nue en main,

une seconde rapière sous ses pieds.

En face de lui, un jeune officier en uniforme bleu, la figure pourpre de

confusion et de colère, jetant autour de lui des regards furieux comme

s'il cherchait une arme pour remplacer celle qu'on lui avait enlevée.

Il aurait pu servir de modèle à Cibber ou à Gibbons pour une statue

représentant la rage impuissante.

Deux autres officiers, portant le même uniforme bleu, étaient debout

près de leur camarade, et comme je les avais vus mettre la main sur la

garde de leurs épées, je pris place à côté de Saxon, en me tenant prêt à

frapper, si l'occasion se présentait.

--Qu'est-ce que dirait le maître d'armes, le maître d'escrime? raillait

mon compagnon. M'est avis qu'il serait cassé de son emploi pour ne vous

avoir point appris à faire meilleure figure. Foin de lui! Est-ce ainsi

qu'il enseigne aux officiers de la garde de Sa Majesté à se servir de

leurs armes?

--Cette raillerie, monsieur, dit le plus âgé des trois, un homme trapu,

brun, aux gros traits, n'est pas imméritée. Et pourtant, vous auriez pu

vous en dispenser. Je me permets de trouver que notre ami vous a attaqué

avec un peu trop de précipitation et qu'un soldat aussi jeune aurait dû

témoigner un peu plus de déférence à un cavalier aussi expérimenté que

vous.

L'autre officier, personnage aux traits fins, à l'air noble, s'exprima

d'une façon presque identique.

--Si ces excuses sont admises, dit-il, je suis prêt à y ajouter les

miennes. Si toutefois on en demande davantage, je serai heureux de

prendre la querelle à mon compte.

--Non, non, ramassez votre poinçon, répondit Saxon, d'un ton de

bonhomie, en poussant du pied la rapière du côté de son tout jeune

adversaire, seulement faites attention à ceci: quand vous vous fendez à

fond, dirigez votre pointe en bas plutôt qu'en haut. Sans quoi vous

risquez d'exposer votre poignet au coup de votre adversaire, qui, sans

doute, ne manquera pas de vous désarmer. Qu'on tire en quarte, en tierce

ou en seconde, la même règle est applicable.

Le jeune homme remit son épée au fourreau, mais il était si confus

d'avoir été battu avec tant de facilité, et de la façon dédaigneuse dont

son adversaire le renvoyait, qu'il fit demi-tour et sortit.

Pendant ce temps, Decimus Saxon et les deux officiers se mirent à

l'oeuvre pour redresser la table et rétablir un ordre relatif dans la

pièce.

Je fis de mon mieux pour les y aider.

--J'avais en main trois dames aujourd'hui pour la première fois,

grommela le soldat de fortune. J'allais les annoncer quand ce jeune coq

m'a sauté à la gorge. C'est également lui qui nous a causé la perte de

trois bouteilles du meilleur vin. Lorsqu'il aura bu du vin détestable

autant qu'il m'a fallu en avaler, il ne sera pas aussi pressé d'en

gaspiller du bon.

--C'est un gamin qui a la tête chaude, dit le plus âgé des officiers, et

quelques instants de réflexions solitaires ajoutés à la leçon que vous

lui avez donnée pourront lui être utiles. Quant au vin muscat, la perte

en sera aisément réparée, d'autant plus joyeusement que votre ami ici

présent nous aidera à le boire.

--J'ai été réveillé par le bruit des armes, dis-je, et maintenant je me

doute à peine de ce qui est arrivé.

--Bah! une simple dispute de cabaret, que l'habileté et la jugement de

votre ami a empêchée de tourner au sérieux. Je vous en prie, prenez

cette chaise à fond de jonc, et vous Jack, commandez le vin. Si notre

camarade a répandu la dernière bouteille, c'est à nous à offrir

celle-ci, et du meilleur qu'il y ait à la cave.

«Nous faisions une partie de bossette, ou Mr Saxon ici présent faisait

preuve de la même habileté qu'au maniement de l'épée de combat.

«Le hasard a fait tourner la chance contre le jeune Horsford, ce qui

sans doute l'a disposé à prendre trop vite les choses du mauvais côté.

«Au cours de la conversation, votre ami, parlant de ce qu'il avait vu en

différents pays, remarqua que les troupes de la garde, en France,

semblaient soumises à une discipline plus stricte que nos régiments.

«Sur ces mots, Horsford a pris feu, et après quelques paroles vives, ils

se sont trouvés comme vous les avez vus, face à face, l'épée tirée.

«Le petit n'a pas encore fait campagne. Aussi est-il très désireux de

prouver qu'il a du courage.

--En quoi, dit l'officier de haute taille, il a montré assez peu

d'égards pour moi, car si les propos avaient été offensants, c'eût été à

moi de les relever, en ma qualité de capitaine plus ancien et major à

brevet, et non à un petit bout d'enseigne, qui en sait tout juste assez

pour faire l'exercice à sa troupe.

--Vous parlez raison, Ogilvy, dit l'autre officier en reprenant son

siège près de la table et essuyant les cartes qui avaient été

éclaboussées par le vin.

«Si la comparaison avait été faite par un officier de la garde de Louis

dans le but d'insulter et par bravade, il aurait été à propos pour nous

de risquer une passe.

«Mais ces mots venant d'un Anglais mûri par l'expérience ne peuvent

constituer qu'une critique instructive dont on devrait profiter au lieu

de s'en fâcher.

--C'est vrai, Ambroise, répondit l'autre, sans des critiques de cette

sorte, une armée moisit sur place, et elle ne peut espérer de se

maintenir au niveau de ces troupes continentales qui rivalisent sans

cesse entre elles à qui deviendra la plus efficace.

Je fus si enchanté d'entendre ces officiers faire ces remarques pleines

de bon sens, que je fus vraiment heureux d'avoir l'occasion de faire

plus ample connaissance avec eux par l'intermédiaire d'une bouteille

d'excellent vin.

Les préjugés de mon père m'avaient amené à croire qu'un officier du Roi

ne pouvait être autre chose qu'un composé du fat et du fanfaron, mais je

reconnus, devant la réalité, que cette idée-là était comme presque

toutes celles qu'on accepte de confiance, dépourvue de tout fondement.

En fait, s'ils avaient été vêtus d'habits moins guerriers, si on leur

avait ôté leurs épées et leurs bottes montantes, on aurait pu les

prendre pour des gens remarquables par la douceur de leurs manières, car

leur causerie roulait sur des sujets de science.

Ils discutaient sur les recherches de Boyle, sur le passage de l'air,

d'un rire fort grave, et avec grand étalage de connaissances.

En même temps, leurs mouvements alertes, et leur port viril prouvaient

qu'en cultivant le lettré, ils n'avaient point sacrifié le soldat.

--Puis-je vous demander, dit l'un d'eux en s'adressant à Saxon, si au

cours de vos nombreux voyages, vous avez jamais rencontré un de ces

sages, de ces philosophes qui ont valu tant d'honneur et de gloire à la

France et à l'Allemagne?

Mon compagnon parut embarrassé.

Il avait l'air d'un homme qu'on met sur un terrain qui n'est pas le

sien.

--Il y en avait en effet un à Nuremberg, dit-il, un certain Gervinus ou

Gervianus qui, d'après les on-dit, était capable de changer un morceau

de fer en un lingot d'or aussi aisément que je change en cendres ce

tabac. Le vieux Pappenheimer l'enferma avec une tonne de métal, en le

menaçant de lui faire subir les poucettes s'il ne le changeait pas en

pièces d'or.

«Je puis vous garantir qu'il n'y avait pas un jaunet dans la tonne, car

j'étais capitaine de la garde, et je fouillai minutieusement la prison.

Je le dis à mon regret, car j'avais ajouté de mon chef une petite grille

de fer au tas, dans l'espoir que s'il y avait quelques métamorphose de

ce genre, il serait bon que j'eusse ma petite part du l'expérience.

--L'Alchimie, la transmutation des métaux et d'autres choses de cette

sorte ont été rejetées par la véritable science, remarqua le grand

officier. Même le vieux Sir Thomas Browne, de Norwich, qui fut toujours

porté à plaider la cause des Anciens, ne trouve rien à dire en faveur de

ces idées. Depuis Trismegiste, en passant par Albert le Grand, Thomas

d'Aquin, Raymond Lulle, Basile Valentin, Paracelse et les autres, il n'y

en a pas un qui ait laissé derrière lui autre chose qu'un nuage de mots.

--Et le coquin dont je parle n'en laissa pas davantage, dit Saxon. Il y

en eut un autre, Van Helstadt, qui était un savant. Il tirait des

horoscopes moyennant un petit tarif ou honoraire. Je n'ai jamais connu

d'homme aussi avisé que lui, il parlait planètes, constellations, comme

s'il les gardait toutes dans son arrière-cour. Il ne faisait pas plus de

cas d'une comète que si c'était une orange de Chine pourrie, et il nous

en expliquait la nature, en disant que c'étaient tout simplement des

étoiles ordinaires dans lesquelles on avait fait un trou, par où

sortaient leurs intestins, leurs entrailles. C'était un vrai philosophe,

celui-là.

--Et avez-vous jamais mis son habileté à l'épreuve? demanda l'un des

officiers en souriant.

--Non, pas moi, car je me suis toujours tenu à l'écart de la magie

noire, et de toute la diablerie de cette espèce. Mon camarade Pierre

Scotton, qui était _oberst_ (colonel) dans la brigade de cavalerie

impériale, lui paya un noble à la rose pour se faire dévoiler son

avenir.

«Si je m'en souviens bien, les étoiles dirent qu'il aimait trop le vin

et les femmes: il avait l'oeil coquin, et le nez couleur d'escarboucle.

«Elles lui prédirent aussi qu'il aurait un jour le bâton de maréchal,

qu'il mourrait à l'âge mûr, et tout cela aurait bien pu arriver s'il

n'était pas tombé de cheval un mois après à Obergraustock et s'il

n'avait pas péri sous les fers de ses propres chevaux.

«Ni les planètes, ni même le maréchal-ferrant du régiment, homme

d'expérience pourtant, n'auraient pu prédire que l'animal aurait crevé

aussi complètement.

Les officiers rirent à gorge déployée de la façon de voir de mon

compagnon et se levèrent de leurs chaises, car la bouteille était finie,

et il se faisait tard.

--Nous avons de la besogne à faire par ici, dit l'un d'eux, celui qui

avait répondu au nom d'Ogilvy. En outre, il nous faut retrouver notre

jeune sot et lui démontrer qu'il n'y a rien de déshonorant à être

désarmé par un tireur d'épée aussi exercé. Nous devons préparer les

quartiers pour le régiment, qui doit se réunir aux troupes de Churchill

dès ce soir. Vous aussi, vous êtes envoyés dans l'Ouest, à ce que je

pense.

--Nous faisons partie de la maison du duc de Beaufort, dit Saxon.

--Ah! vraiment! je croyais que vous apparteniez au régiment jaune de

milice de Portman. Je compte que le Duc armera, autant de monde que

possible et qu'il occupera le tapis jusqu'à l'arrivée des troupes

royales.

--Combien d'hommes amènera Churchill? demanda mon compagnon d'un air

indifférent.

--Huit cents chevaux au plus, mais milord Feversham suivra avec bien

près de quatre mille fantassins.

--Nous nous rencontrerons peut-être sur le champ de bataille, sinon

avant, dis-je.

Et nous fîmes des adieux pleins de cordialité à nos excellents ennemis.

--Voilà qui n'est pas mal comme équivoque, maître Micah, dit Decimus

Saxon, et cela vous a un parfum de restriction mentale chez un homme

épris de véracité comme vous. Si jamais nous les rencontrons sur le

champ de bataille, j'espère bien que ce sera derrière des chevaux de

frise faits de piques et de _morgenstierns_, et doublés, en avant, d'une

rangée de chausse-trapes, car Monmouth n'a pas de cavalerie capable de

tenir un instant contre la garde royale.

--Comment en êtes-vous venu à faire leur connaissance? demandai-je.

--J'ai dormi quelques heures à peine, mais j'ai appris dans les camps à

me contenter d'un court sommeil. Vous voyant profondément endormi, et

entendant là-bas le bruit du cornet à dés, je suis descendu tout

doucement, et j'ai trouvé le moyen de prendre part à leur jeu, ce qui

m'a enrichi de trente guinées et aurait pu m'enrichir encore davantage,

si ce jeune imbécile n'avait pas sauté sur moi, ou si la conversation

n'avait pas dévié ensuite du côté de sujets indécents, comme les lois de

la chimie et le reste.

«Je vous le demande quel rapport y a-t-il entre la cavalerie bleue de la

garde et les lois de la chimie!

«Wessemburg, des Pandours, admettait le franc-parler à sa propre table

du mess. Il en tolérait peut-être même plus qu'il ne convient à un chef

qui se respecte.

«Mais si ses officiers s'étaient risqués sur des sujets pareils, il eût

tôt fait de les traduire en conseil de guerre, ou tout au moins de les

casser de leur grade.

Sans m'arrêter à discuter les appréciations de Maître Saxon, non plus

que celles de Wessenburg, des Pandours, je proposai de commander le

souper, et de passer une heure ou deux du grand jour à faire un tour

dans la ville.

La chose la plus intéressante à voir était évidemment la majestueuse

cathédrale, construite sur des proportions si justes qu'à moins d'y

entrer et d'en parcourir les sombres ailes dans toute leur longueur, il

était impossible d'en comprendre les vastes dimensions.

Il y avait tant de grandeur dans ces larges arcades, dans ces longues

bandes de lumière colorée qui passaient par les vitraux et qui jetaient

des ombres étranges parmi les colonnes, que mon compagnon, pourtant

difficile à émouvoir, restait silencieux, subjugué.

C'était une grande prière en pierre.

En retournant à l'hôtellerie, nous passâmes devant la prison de la

ville.

La façade en était formée par une grille, et trois gros mâtins aux

museaux noirs s'y promenaient les yeux féroces, injectés de sang, et

leurs langues rouges pendant hors de la bouche.

Quelqu'un qui se trouvait là nous apprit qu'ils étaient employés à la

chasse des coupables dans la Plaine de Salisbury, qui était devenue un

refuge de coquins et de voleurs, jusqu'au jour où l'on avait recouru à

ce moyen pour les atteindre jusque dans leurs cachettes.

Il était presque nuit lorsque nous revînmes à l'hôtellerie, et tout à

fait nuit quand nous eûmes soupé, payé notre dépense, et que nous nous

remîmes en route.

Avant de partir, je me rappelai le papier que ma mère m'avait glissé

dans la main au moment de la séparation.

Je le tirai de ma sacoche et je le lus à la lueur de la mèche de jonc.

On y voyait encore les taches laissées par les larmes qu'y avait laissé

tomber la bonne créature.

Il était ainsi conçu:

«Instructions données par _Mistress_ Marie Clarke à son fils Micah, le

douzième de Juin, l'an du Seigneur mil huit cent quatre-vingt-cinq.

«À l'occasion de ce qu'il partit, comme David le fit jadis, pour livrer

bataille au Goliath du Papisme, qui avait couvert de son ombre et mis en

mauvaise renommée ce sincère et respectable attachement au rituel qui

devrait exister dans la véritable Église d'Angleterre, telle qu'elle est

constituée par la loi.

«Qu'il se conforme aux avis ci-dessous, savoir:

«1° Changez de caleçons quand l'occasion le rendra nécessaire; vous en

avez deux paires dans la sacoche de votre selle, et vous pourrez en

acheter d'autres, vu que les lainages sont de bonne qualité dans

l'Ouest.

«2° Une patte de lièvre pendue au cou préserve de la colique.

«3° Dites l'oraison dominicale le soir et le matin. Lisez aussi les

Écritures, et spécialement Job, les Psaumes et l'Évangile selon

Saint-Mathieu.

«4° L'élixir de Daffy possède des vertus extraordinaires pour purifier

le sang, et chasser au dehors tous les flegmes, humeurs, vapeurs ou

flux. La dose est de cinq gouttes. Il s'en trouve un petit flacon dans

le canon de votre pistolet de gauche, avec de l'étoffe autour pour qu'il

ne soit pas endommagé.

«5° Dix pièces d'or sont cousues dans le bord de votre doublet de

dessous. N'y touchez que comme à une dernière ressource.

«6° Battez-vous vaillamment pour le Seigneur! Et cependant, Micah, je

vous prie de ne pas vous exposer trop dans le combat, et de laisser les

autres faire leur part de besogne. Ne vous lancez pas en pleine mêlée,

et toutefois n'abandonnez point l'étendard protestant.

«Ô Micah! mon brave fils, revenez sain et sauf auprès de votre mère, ou

bien je mourrai certainement de chagrin.

«Et la soussignée ne cessera de prier».

La soudaine effusion de tendresse qui débordait dans les dernières

lignes fit monter des larmes à mes yeux; et cependant je ne pouvais

m'empêcher de sourire en lisant l'ensemble de cette composition.

Ma mère avait eu bien peu de temps pour cultiver les grâces du style.

Elle avait certainement eu l'idée de rendre ses instructions plus

impératives en les exprimant sous une forme qui avait quelque chose de

légal.

Mais je n'eus guère le loisir d'y réfléchir, car j'avais à peine terminé

la lecture, que j'entendis la voix de Decimus Saxon.

Le bruit sonore des fers des chevaux sur les galets, dont la cour était

pavée, m'apprit que tout était prêt pour notre départ.

X--Notre périlleuse aventure dans la Plaine.

Nous nous étions à peine éloignés d'un demi-mille de la ville quand le

roulement des timbales, et la fanfare des trompettes, dont les sons

musicaux se faisaient entendre de plus en plus clairement à travers

l'obscurité, annoncèrent l'arrivée du régiment de cavalerie attendu par

nos amis de l'hôtellerie.

--Nous avons très bien fait de les planter là, dit Saxon, car ce jeune

étourneau aurait pu éventer le gibier et nous jouer quelque mauvais

tour. Est-ce que par hasard, vous auriez vu mon mouchoir de soie?

--Non, répondis-je.

--Non? Alors il a dû tomber de ma boutonnière pendant la querelle.

J'aurai de la peine à m'en passer, car je ne me charge guère de bagages

en route... Huit cents hommes d'abord, a dit le major, et bientôt après,

trois mille. S'il m'arrive de rencontrer ce même Oglethorpe, ou Ogilvy,

quand la petite affaire sera finie, je lui donnerai une leçon pour lui

apprendre à s'occuper moins de chimie et un peu plus de la nécessité de

se conformer aux règles de la prudence militaire... C'est bien d'être

toujours poli avec les inconnus et de donner des renseignements, pourvu

que ces renseignements soient faux.

--Comme le sont peut-être les siens, suggérai-je.

--Oh! non, ils sont sortis de sa bouche avec trop de volubilité... Tout

doux! Chloé, tout doux. Elle est bourrée d'avoine et ne demande qu'à

prendre le galop, mais il fait diablement noir. C'est à peine si nous

voyons notre chemin.

Nous avions suivi au trot la grande route indiquée par une vague

blancheur dans les ténèbres, pendant que le feuillage épais des arbres

s'agitait des deux côtés, à peine entrevu sur le fond noir des nuages.

Nous arrivions alors au bord oriental de la grande plaine qui s'étend à

quarante milles dans un sens et à vingt milles dans l'autre, sur une

grande partie du comté de Wilts, et plus loin que la limite du comté de

Somerset.

La grande route de l'Ouest longe ce désert, mais nous avions décidé de

suivre un chemin moins battu qui nous conduirait à notre but, mais d'une

façon plus ennuyeuse.

Son peu d'importance, ainsi que nous l'espérions, ferait oublier à la

cavalerie royale de le surveiller.

Nous étions parvenu à l'endroit où ce chemin de traverse se détache de

la route principale, quand nous entendîmes derrière nous le bruit des

pas d'un cheval.

--En voici un qui ne craint pas de galoper, remarquai-je.

--Faisons halte ici dans l'ombre! cria Saxon.

Puis d'une voix basse et rapide.

--Assurez-vous que votre épée joue bien dans le fourreau. Il faut qu'il

ait un ordre à transmettre pour aller de ce train en pleine nuit.

À force de sonder du regard l'obscurité de la route, nous finîmes par

entrevoir une tache indécise qui bientôt prit la forme d'un homme à

cheval.

Le cavalier était presque sur la même ligne que nous, avant qu'il se fût

aperçu de notre présence.

Alors il poussa son cheval d'un geste singulier et maladroit et fit demi

tour de notre côté.

--Micah Clarke est-il ici? dit-il d'une voix dont le timbre m'était

étrangement familier.

--Je suis Micah Clarke, dis-je.

--Et moi, je suis Ruben Lockarby, s'écria celui qui nous poursuivait, en

prenant une intonation héroï-comique. Ah! Micah, je vous embrasserais,

si je n'étais pas sûr qu'en essayant de le faire je tomberai de cheval,

et peut-être en vous entraînant avec moi. Cette brusque évolution a

failli me jeter sur la grande route. Je n'ai fait que glisser et me

cramponner tout le temps depuis que j'ai dit adieu à Havant. Sûrement

jamais n'a été monté un cheval qui s'entende si bien à glisser sous

vous.

--Grands Dieux! Ruben! m'écriai-je tout abasourdi, pourquoi tout ce

trajet depuis la maison?

--C'est la même cause qui vous a fait partir, vous et Don Decimo Saxon,

ci-devant du Solent, que je crois entrevoir dans l'ombre derrière vous.

Comment cela va-t-il, illustre personnage?

--C'est donc vous, jeune coq des bois? grogna Saxon d'une voix qui

n'exprimait pas un excès de joie.

--Ni plus, ni moins, dit Ruben. Et maintenant, mes gais cavaliers,

faites faire demi-tour à vos chevaux, et au trot, en route. Il n'y a pas

un moment à perdre. Il faut que nous soyons tous à Taunton demain.

--Mais, dis-je, mon cher Ruben, il n'est pas possible que vous veniez

avec nous pour rejoindre Monmouth. Que dirait votre père? Il ne s'agit

pas d'une promenade de vacances, mais d'une expédition qui peut finir

d'une façon triste et cruelle. Mettons les choses au mieux. La victoire

ne sera obtenue qu'au prix de beaucoup de sang et de dangers. Si cela

tourne mal, il peut arriver que nous ayons à monter sur l'échafaud.

--En avant, les amis, en avant! s'écria-t-il, en donnant de l'éperon à

son cheval, tout est arrangé, réglé. Je viens exprès offrir mon auguste

personne, en même temps qu'une épée que j'ai empruntée, et un cheval que

j'ai dérobé, à Son Altesse très Protestante, James, duc de Monmouth.

--Mais comment cela se fait-il? demandai-je, pendant que nous

chevauchions côte à côte. Cela me réchauffe jusqu'au fond du coeur de

vous voir, mais vous ne vous êtes jamais occupé de religion ni de

politique; d'où vient donc cette soudaine résolution?

--Eh bien, à dire la vérité, répondit-il, je ne suis homme ni du Roi ni

du duc, et je ne donnerais pas un bouton pour voir l'un ou l'autre sur

le trône. Je ne suppose pas que l'un contribue plus que l'autre à

augmenter la clientèle de la _Gerbe de blé_, ou qu'il ait besoin des

conseils de Ruben Lockarby. Je suis l'homme de Micah Clarke, de la

pointe des cheveux à la plante des pieds, et s'il part à cheval pour la

guerre, que la peste m'emporte, si je ne suis pas à ses côtés.

Et en parlant, il leva la main d'un geste enthousiaste.

Cela lui fit perdre l'équilibre, et il tomba dans un épais fourré de

broussailles sur le bord de la route, d'où ses jambes émergèrent,

s'agitant désespérément dans les ténèbres.

--C'est la dixième fois, dit-il en se dégageant et grimpant de nouveau

sur sa selle. Mon père me disait: «prends l'habitude de ne pas rester

collé à ton cheval. Il faut se hausser et se laisser tomber doucement.»

Cela ne fait rien, on se laisse tomber plus souvent qu'on ne se hausse.

Et la chute n'est pas douce.

--Pardieu, c'est vrai, s'écria Saxon, au nom de tous les saints du

calendrier, comment espérez-vous de vous tenir en selle, en face de

l'ennemi, si vous n'y arrivez pas sur une route tranquille?

--Tout ce que je peux faire, c'est d'essayer, illustre personnage, dit

Ruben en réparant le désordre de ses vêtements. Peut-être que la vue

soudaine et inattendue de mes mouvements déconcertera ledit ennemi.

--Bon, bon, il y a peut-être plus de vérité que vous n'en soupçonnez

dans ce que vous dites, fit Saxon en chevauchant du côté où Lockarby

tenait la bride, de façon qu'il n'y eut guère de place entre nous pour

une nouvelle chute.

--J'aimerais mieux avoir à combattre contre un homme comme ce jeune fou

de l'hôtellerie, que contre Micah que voici, ou contre vous, qui ne

savez rien.

«On peut prévoir ce que le premier va faire, mais l'autre inventera un

système qui lui servira pour la circonstance.

«Muller, le capitaine en premier, passait pour le plus fin joueur au

fleuret qu'il y eût dans l'armée impériale, et il était capable, pour un

peu de faire sauter n'importe quel bouton du gilet de son adversaire

sans toucher l'étoffe.

Micah Clarke - Tome I Les recrues de Monmouth · 第 8 / 15 段