Bah! c'était une fille pimpante, à l'âme tendre, et au fond du coeur, je

fus enchanté que le vieux marin eût près de lui, pour le soigner, une

telle compagne.

Ainsi donc voilà un excellent ami dont l'existence était définitivement

fixée.

Un autre, que je consultais, m'assurait que je gaspillais mes meilleures

années au village.

Un troisième, le plus respecté de tous, m'engageait franchement à me

joindre aux insurgés, si l'occasion s'en présentait.

En cas de refus, j'aurais la honte de voir mon vieux père partir pour

les combats, pendant que je languirais à la maison.

Et pourquoi refuser?

N'était-ce pas depuis longtemps le secret désir de mon coeur de voir un

peu le monde, et pouvait-il se présenter une chance plus favorable?

Mes souhaits, le conseil de mes amis, les espérances de mon père, tout

cela tendait dans la même direction.

--Père, dis-je en rentrant à la maison, je suis prêt à partir où vous le

voulez.

--Que le Seigneur soit glorifié! s'écria-t-il d'un ton solennel.

Puisse-t-il veiller sur votre jeune existence et conserver votre coeur

fermement attaché à la cause qui est certainement la sienne!

Et ce fut ainsi, mes chers petits-enfants, que fut prise la grande

résolution, et que je me vis engagé dans un des partis de la querelle

nationale.

VII--Du cavalier qui arriva de l'ouest.

Mon père se mit sans retard à préparer notre équipement.

Il en agit avec Saxon, comme avec moi, de la façon la plus libérale, car

il avait décidé que la fortune de ses vieux jours serait consacrée à la

Cause, autant que l'avait été la vigueur de sa jeunesse.

Il fallait agir avec la plus grande prudence dans ces préparatifs, car

les Épiscopaux étaient nombreux dans le village, et dans l'état

d'agitation où se trouvait l'esprit public, l'activité, qu'on aurait

remarque chez un homme aussi connu, aurait tout de suite éveillé

l'attention.

Mais le vieux et rusé soldat manoeuvra avec tant de soin que nous nous

trouvâmes bientôt en état de partir une heure après en avoir reçu

l'avis, sans qu'aucun de nos voisins s'en doutât.

Le premier soin de mon père fut d'acheter, par l'intermédiaire d'un

agent, deux chevaux convenables au marché de Chichester.

Ils furent conduits dans l'écurie d'un fermier whig, homme de confiance,

qui habitait près de Portchester, et qui devait les garder jusqu'à ce

qu'on les lui demandât.

L'un de ces chevaux était gris pommelé, et remarquable par sa force et

son entrain, haut de dix-sept travers de main et demi, et fort capable

de porter mon poids, car, à cette époque, mes chers enfants, je n'étais

pas surchargé de chair, et malgré ma taille et ma force, je pesais un

peu moins de deux cent vingt-quatre livres.

Un juge difficile aurait peut-être trouvé que Covenant, ainsi que je

nommai mon étalon, avait un peu de lourdeur dans la tête et l'encolure,

mais je reconnus en lui une bête sûre, docile, avec beaucoup de vigueur

et de résistance.

Saxon, qui, tout équipé, devait peser au plus cent soixante quatre

livres, avait un genêt d'Espagne bai clair, très rapide et très ardent.

Il nomma sa jument Chloé, nom que portait «une pieuse demoiselle de sa

connaissance», quoique mon père trouvât je ne sais quoi de profane et de

païen dans ce nom-là.

Ces chevaux et leur harnachement furent tenus prêts sans que mon père

eût à se montrer en quoi que ce fût.

Lorsque ce point important eut été réglé, il restait à discuter une

autre question, celle de l'armement.

Elle donna lieu à plus d'une grave discussion entre Decimus Saxon et mon

père.

Chacun d'eux prenait des arguments dans sa propre expérience, et

insistait sur les conséquences très graves que pouvait avoir pour le

porteur la présence ou l'absence de telle ou telle tassette ou telle ou

telle plaque de cuirasse.

Votre arrière-grand-père tenait beaucoup à me voir porter la cuirasse

que marquaient encore les traces des lances écossaises de Dunbar, mais

lorsque je l'essayai, elle se trouva trop petite pour moi.

J'avoue que j'en fus surpris, car quand je me rappelle l'effroi et le

respect que j'éprouvais en contemplant la vaste carrure de mon père,

j'avais bien sujet de m'étonner devant cette preuve convaincante que je

l'avais dépassé.

Ma mère trouva le moyen d'arranger l'affaire en fendant les courroies

latérales et en perçant des trous par lesquels passerait un cordon, et

elle fit si bien que je pus ajuster cette cuirasse sans être gêné.

Une paire de tassettes ou cuissards, des brassards pour protéger le

bras, et des gantelets furent empruntés à l'attirail de l'ancien soldat

du Parlement, ainsi que le lourd sabre droit, et la paire de pistolets

d'arçon qui formaient l'armement ordinaire du cavalier.

Mon père m'avait acheté à Portsmouth un casque à cannelures, avec de

bonnes barrettes, bien capitonné de cuir flexible, très léger et

néanmoins très solide.

Lorsque je fus complètement équipé, Saxon, ainsi que mon père,

reconnurent que j'avais tout ce qu'il fallait pour faire un soldat bien

monté.

Saxon avait acheté une cotte de buffle, un casque d'acier, une paire de

bottes montantes, de sorte qu'avec la rapière et les pistolets dont mon

père lui fit présent, il était prêt à entrer en campagne au premier

appel.

Nous espérions ne pas rencontrer de grandes difficultés à rejoindre les

forces de Monmouth quand l'heure serait venue.

En ces temps de trouble, les principales routes étaient si infestées de

bandits de grand chemin et de vagabonds que les voyageurs avaient

l'habitude de porter des armes, et même des armures pour leur défense.

Il n'y avait donc aucune raison pour que notre aspect extérieur fit

naître le soupçon.

Si l'on nous interrogeait, Saxon tenait toute prête une longue histoire,

d'après laquelle nous étions en route pour nous rendre auprès d'Henry

Somerset, duc de Beaufort, à la maison duquel nous appartenions.

Il m'expliqua cette invention, en m'enseignant maints détails que

j'aurais à fournir pour la confirmer, mais lorsque je lui eus dit que

j'aimais mieux être pendu comme rebelle que de dire un mensonge, il me

regarda en ouvrant de grands yeux, et hocha la tête d'un air offensé.

--Quelques semaines de campagne, dit-il, me guériraient bientôt de mes

scrupules.

Quant à lui, un enfant qui étudie son syllabaire n'était pas plus

sincère que lui, mais sur le Danube, il avait appris à mentir et

regardait cela comme une partie indispensable de l'éducation du soldat.

--En effet, arguait-il, que sont tous les stratagèmes, que sont les

embuscades, les pièges, s'ils ne consistent pas à mentir sur une vaste

échelle? Qu'est-ce qu'un commandant habile, sinon celui qui sait

aisément déguiser la vérité? À la bataille de Senlac, lorsque Guillaume

de Normandie ordonna à ses gens de simuler la fuite, afin de rompre les

rangs de l'ennemi, ruse fort employée par les Scythes d'autrefois et par

les Croates de notre temps, je vous demande si ce n'était pas là mettre

un mensonge en action? Et quand Annibal attacha des torches aux cornes

de nombreux troupeaux de boeufs et fit ainsi croire aux consuls romains

que son armée battait en retraite, n'était-ce point une supercherie, une

infraction à la vérité?... C'est un sujet qui a été traité à fond par un

soldat renommé dans le traité qui a pour titre: _An in bello dolo uti

liceat; an apud hostes falsiloquio uti liceat_ (Ce qui veut dire: est-il

permis d'user de tromperie à la guerre? Est-il permis d'employer avec

l'ennemi, de paroles propres à le tromper?) Ainsi donc si, d'après

l'exemple de ces grands modèles, et en vue d'arriver à nos fins, je

déclare que nous allons rejoindre Beaufort, alors que nous nous rendons

auprès de Monmouth, n'est-ce pas conforme aux usages de la guerre, aux

coutumes des grands généraux?

Je n'essayai point de répondre à ces raisonnements spécieux.

Je me bornai à répéter qu'il pouvait s'autoriser de cet usage, mais

qu'il ne devait pas compter sur moi pour confirmer ses dires.

D'ailleurs, je promis de ne rien laisser échapper qui pût lui causer des

difficultés et il lui fallut se contenter de cette garantie.

Me voici maintenant, mes patients auditeurs, en état de vous emmener

loin de l'humble existence villageoise.

Je n'aurai pas à bavarder sur des gens qui étaient des vieillards au

temps de ma jeunesse, et qui maintenant reposent depuis bien des années

dans le cimetière de Bedhampton.

Vous allez donc partir avec moi, vous verrez l'Angleterre telle qu'elle

était en ce temps-là; vous apprendrez comment nous nous mîmes en route

pour la guerre, et toute les aventures qui nous advinrent.

Et si ce que je vous dit ne ressemble pas toujours à ce que vous aurez

lu dans les ouvrages de Mr Coke ou de Mr Oldmixon, ou de tout autre

auteur qui aura publié des écrits sur ces événements, rappelez-vous que

je parle de choses que j'ai vues de mes propres yeux, que j'ai concouru

à faire l'histoire, ce qui est chose plus noble que de l'écrire.

Donc, ce fut vers la tombée de la nuit, le 12 juin 1685, que l'on apprit

dans notre région le débarquement opéré la veille par Monmouth à Lyme,

petit port de mer sur la limite entre les comtés de Dorset et de Devon.

Un grand feu allumé comme signal sur la montagne de Portsdown en fut la

première nouvelle.

Puis, vinrent les bruits de ferraille, les roulements de tambours de

Portsmouth, où les troupes furent rassemblées sous les armes.

Des messagers à cheval parcoururent à grand fracas la rue du village, la

tête penchée très bas sur le cou de leurs montures, car il fallait

porter à Londres la grande nouvelle, afin que le gouverneur de

Portsmouth sût ce qu'il avait à faire.

Nous étions à notre porte contemplant la rougeur du couchant, les allées

et venues, le flamboiement de la ligne des signaux de feu qui

s'allongeait dans la direction de l'est, lorsqu'un petit homme arriva au

galop jusqu'à la porte, et arrêta son cheval essoufflé.

--Joseph Clarke est-il ici? demanda-t-il.

--C'est moi, dit mon père.

--Ces hommes sont-ils sûrs? dit-il tout bas en me désignant, ainsi que

Saxon, de son fouet.

«... Alors, reprit-il, le rendez-vous est Taunton. Passez-le à tous ceux

que vous connaissez. Donnez à boire et à manger à mon cheval, je vous en

prie, car je dois me remettre en route.

Mon jeune frère Hosea s'occupa de la bête fatiguée, pendant que nous

faisions entrer le cavalier pour lui faire prendre un rafraîchissement.

C'était un homme nerveux, aux traits anguleux, avec une loupe sur la

tempe.

Sa figure et ses vêtements étaient couverts de terre desséchée, et ses

membres étaient si raides, que quand il fut descendu de cheval, il

pouvait à peine mettre un pied devant l'autre.

--J'ai crevé un cheval, dit-il et celui-ci aura à peine la force de

faire vingt milles de plus. Il faut que je sois à Londres ce matin, car

nous espérons que Danvers et Wildman seront en mesure de soulever la

Cité. Hier j'ai quitté le camp de Monmouth. Son étendard bleu flotte sur

Lyme.

--Quelles forces a-t-il? demanda anxieusement mon père.

--Il n'a amené que des chefs. Quant aux troupes, elles devront lui être

fournies par vous autres, les gens du pays. Il a avec lui Lord Grey de

Wark, Wade, l'Allemand Buyse, et quatre-vingt ou cent autres. Hélas,

deux de ceux qui sont arrivés sont déjà perdus pour nous. C'est mauvais,

mauvais présage.

--Qu'y a-t-il donc eu de fâcheux?

--Dare, l'orfèvre de Taunton, a été tué par Fletcher, de Saltoun, dans

une querelle puérile à propos d'un cheval. Les paysans ont réclamé à

grands cris le sang de l'Écossais, et il a été forcé de se sauver sur

les navires. C'est une triste mésaventure, car c'était un chef habile et

un vieux soldat.

--Oui, oui, s'écria Saxon avec emportement, il y aura bientôt dans

l'ouest d'autres chefs habiles, d'autres vieux soldats, pour prendre sa

place. Mais s'il connaissait les usages de la guerre, comment se fait-il

qu'il se soit engagé dans une querelle personnelle, en un moment pareil?

Et tirant de dessous son habit un livre brun mince, il promena son long

doigt mince sur la table des matières.

--Sous-section neuvième, reprit-il, voici: le cas traité: _Si dans une

guerre publique, l'on peut refuser par amitié particulière un duel

auquel on aura été provoqué_. Le savant Fleming est d'avis que l'honneur

privé d'un homme doit céder la place au bien de la cause. N'est-il pas

arrivé, en ce qui me regarde personnellement, que la veille du jour où

fut levé le siège de Vienne, nous, les officiers étrangers, avions été

invités dans la tente du général. Or, il arriva qu'un rousseau

d'Irlandais, un certain O'Daffy, qui servait depuis longtemps dans le

régiment de Pappenheimer, réclama le pas sur moi, en alléguant qu'il

était de meilleure naissance. Sur quoi, je lui passai mon gant sur la

figure, non pas, remarquez-le, non pas que je fusse en colère, mais pour

montrer que je n'étais pas tout à fait de son avis. Ce désaccord l'amena

à offrir tout de suite de faire valoir son assertion, mais je lui fis

lecture de cette sous-section, et je lui démontrai que l'honneur nous

interdisait de régler cette affaire avant que le Turc fût chassé de

Vienne. Aussi, après l'attaque...

--Non, monsieur... J'écouterai peut-être le reste de l'histoire un jour

ou l'autre, dit le messager qui se leva en chancelant. J'espère trouver

un relais à Chichester, et le temps presse. Travaillez à la cause

maintenant, ou soyez éternellement esclaves. Adieu.

Et il se remit péniblement on selle.

Puis, nous entendîmes le bruit des fers qui diminuait peu à peu sur la

route de Londres.

--Le moment du départ est venu pour vous, Micah, dit mon père avec

solennité... Non, femme, ne pleurez pas. Encouragez plutôt notre garçon

par un mot affectueux et une figure gaie. Je n'ai pas besoin de vous

dire de combattre comme un homme, sans rien craindre, dans cette

querelle. Si le flux des événements de la guerre se dirige de ce

côté-ci, il pourra se faire que vous retrouviez votre vieux père

chevauchant près de vous. Maintenant mettons-nous à genoux et implorons

la faveur du Tout-Puissant sur cette expédition.

Nous nous mimes tous à genoux dans la pièce basse, au plafond formé de

grosses solives, pendant que le vieillard improvisait une ardente, une

énergique prière pour notre succès.

À ce moment encore, pendant que je vous parle, je revois votre ancêtre,

avec sa face aux traits marqués, à l'expression austère, aux sourcils

réunis, avec ses mains noueuses jointes dans la ferveur de sa

supplication.

Ma mère est agenouillée près de lui, les larmes coulant une à une sur sa

douce et placide figure.

Elle étouffe ses sanglots de peur qu'en les entendant je ne trouve la

séparation plus cruelle.

Les petits sont dans la chambre à coucher d'en haut, et le bruit de

leurs pieds nus arrive jusqu'à nous.

Messire Saxon est vautré sur l'une des chaises de chêne, où il a posé un

genou, tout en se penchant.

Ses longues jambes traînent par derrière, et il cache sa figure dans ses

mains.

Tout autour de moi, à la lueur clignotante de la lampe suspendue,

j'aperçois les objets qui me sont familiers depuis mon enfance, le banc

près du foyer, les chaises aux dossiers hauts, aux appuis raides, le

renard empaillé au-dessus de la porte, le tableau de Christian

considérant la Terre Promise du haut des Montagnes délectables, tous ces

menus objets sans valeur propre, mais dont la réunion constitue cette

chose merveilleuse que nous appelons le foyer domestique, cet aimant

tout puissant qui attire du bout de l'univers le voyageur.

Le reverrai-je jamais, même dans mes rêves, moi qui m'éloigne de cette

rade si bien abritée pour me plonger au coeur de la tempête?

La prière terminée, tout le monde se leva, à l'exception de Saxon, qui

resta la figure cachée dans ses mains une ou deux minutes avant de se

redresser.

J'eus l'audace de penser qu'il s'était profondément assoupi, bien qu'il

prétendit que son retard était dû à une prière supplémentaire.

Mon père mit ses mains sur ma tête et invoqua sur moi la bénédiction des

Cieux.

Puis, il prit à part mon compagnon et j'entendis le tintement de pièces

de monnaie, ce qui me fit supposer qu'il lui donnait quelque viatique

pour le voyage.

Ma mère me serra sur son coeur et glissa dans ma main un petit carré de

papier, en me disant que je devrais le lire quand je serais de loisir,

et que je la rendrais heureuse si je me conformais aux instructions

qu'il contenait.

Je lui promis de le faire, et alors m'arrachant de là, je gagnai la rue

noire du village, ayant à côté de moi mon compagnon qui marchait à

longues enjambées.

Il était près d'une heure du matin, et depuis longtemps tous les

campagnards étaient couchés.

Lorsque je passai devant la _Gerbe_ et devant la demeure du vieux

Salomon, je ne pus m'empêcher de me demander ce qu'ils penseraient de

mon accoutrement guerrier, s'ils étaient levés.

J'avais eu à peine le temps de me faire la même question devant le

cottage de Zacharie Palmer que sa porte s'ouvrit et que le charpentier

accourut, sa chevelure blanche flottant à la fraîche brise de la nuit.

--Je vous attendais, Micah, s'écria-t-il. J'ai appris que Monmouth avait

paru, et je savais que vous ne laisseriez pas passer une nuit avant de

partir. Dieu vous bénisse, mon garçon, Dieu vous bénisse! Fort de bras,

doux de coeur, tendre au faible et farouche contre l'oppresseur, vous

avez les prières et l'affection de tous ceux qui vous connaissent!

Je serrai ses mains tendues, et le dernier des objets de mon village

natal qui s'offrit à ma vue, ce fut la silhouette confuse du

charpentier, pendant que d'un geste de sa main il m'envoyait ses

meilleurs souhaits à travers la nuit.

Nous traversâmes les champs pour nous rendre chez Whittier, le fermier

Whig.

Saxon s'y harnacha en guerre.

Nous trouvâmes nos chevaux sellés, tout prêts, car à la première alarme,

mon père y avait envoyé un messager pour dire que nous en aurions

besoin.

À deux heures du matin, nous longions la colline de Portsdown, armés,

montés, et nous nous mettions en route cette fois pour gagner le camp

des Rebelles.

VIII--Notre départ pour la guerre.

En cheminant le long des hauteurs de Portsdown, nous vîmes tout le temps

les lumières de Portsmouth, et celles des navires du port, qui

clignotaient à notre gauche, pendant qu'à notre droite la forêt de Bere

était illuminée par les signaux de feu qui annonçaient le débarquement

de l'envahisseur.

Un grand bûcher flambait à la cime du Butser, et plus loin, jusqu'aux

limites de la vue, des scintillements lumineux montraient que la

nouvelle gagnait au Nord le Berkshire et à l'Est le Sussex.

Parmi ces feux, les uns étaient faits de fagots entassés; d'autres avec

des barils de goudron plantés au bout d'une perche.

Nous passâmes devant un de ces derniers, en face même de Portchester.

Ceux qui les gardaient, entendant le bruit de nos chevaux et de nos

armes, poussèrent une bruyante acclamation, car sans doute ils nous

prirent pour des officiers du Roi en route pour l'Ouest.

Maître Decimus Saxon avait jeté au vent ces façons méticuleuses qu'il

avait étalées en présence de mon père et il jasait abondamment, en

mêlant fréquemment des vers ou des bouts de chansons à ses propos,

pendant que nous galopions dans la nuit.

--Ah! Ah! disait-il franchement, il fait bon parler sans contrainte,

sans qu'on s'attende à vous voir finir chaque phrase par un Alléluia ou

un Amen!

--Vous étiez toujours le premier dans ces pieux exercices, remarquai-je

d'un ton sec.

--Oui, c'est vrai, vous avez mis en plein dans le but: quand une chose

doit être faite, arrangez-vous pour la mener vous-même, quelle qu'elle

soit. C'est une recommandation fameuse, et qui m'a bien des fois servi

jusqu'à ce jour. Je ne me rappelle pas si je vous ai conté qu'à une

certaine époque je fus fait prisonnier par les Turcs et emmené à

Istamboul, nous étions là plus d'une centaine, mais les autres ont péri

sous le bâton, ou bien ils sont présentement enchaînés à une rame sur

les galères impériales ottomanes, et ils y resteront sans doute jusqu'au

jour où une balle vénitienne ou génoise trouvera le chemin de leur

misérable carcasse. Moi seul, j'ai réussi à ravoir ma liberté.

--Ah! dites-moi donc comment vous vous êtes échappé? demandai-je.

--En tirant parti de l'esprit dont m'a doué la Providence, reprit-il

d'un ton enchanté, car en voyant que leur maudite religion est justement

ce qui aveugle ces infidèles, je me mis à l'oeuvre pour en profiter.

Dans ce but, j'observai la façon dont nos gardes procédaient à leurs

exercices du matin et du soir. Je fis de ma veste un prie-dieu et je les

imitai. Seulement j'y mettais plus de temps et plus de ferveur.

--Quoi! m'écriai-je avec horreur, vous avez fait semblant d'être

musulman?

--Non, je n'ai pas fait semblant. Je le suis devenu tout à fait.

Toutefois c'est entre nous, attendu que cela pourrait ne pas me mettre

en odeur de sainteté, auprès de quelque Révérend _Aminadab-Source-de-Grâce_,

s'il s'en trouve dans le camp rebelle, qui ne soit point admirateur

de Mahomet.

Je fus si abasourdi de cette impudente confession dans la bouche d'un

homme, qui avait toujours été le premier à diriger les exercices d'une

pieuse famille chrétienne, qu'il me fut impossible de trouver un mot.

Decimus Saxon siffla quelques mesures d'un air guilleret.

Puis il reprit:

--Ma persévérance dans ces dévotions eut pour résultat qu'on me sépara

des autres prisonniers. J'acquis assez d'influence sur les geôliers,

pour me faire ouvrir les portes, et on me laissa sortir, à condition de

me présenter une fois par jour à la porte de la prison. Et quel emploi

fis-je de ma liberté? Vous en doutez-vous?

--Non, vous êtes capable de tout, dis-je.

--Je me rendis aussitôt à leur principale mosquée, celle de

Sainte-Sophie. Quand les portes s'ouvraient et que le muezzin lançait

son appel, j'étais toujours le premier à accourir pour faire mes

dévotions et le dernier à les cesser. Si je voyais un Musulman frapper

de son front le pavé une fois, je le frappais deux fois. Si je le voyais

pencher le corps ou la tête, je m'empressais de me prosterner.

«Aussi ne se passa-t-il guère de temps avant que la piété du Gnaim ne

devint le sujet des conversations de toute la ville, et on me fit

présent d'une cabane pour m'y livrer à mes méditations religieuses.

«J'aurais pu fort bien m'en accommoder, et à vrai dire j'avais pris le

ferme parti de me poser en prophète et d'écrire un chapitre

supplémentaire pour le Koran, lorsqu'un sot détail inspira aux fidèles

des doutes sur ma sincérité.

«Bien peu de choses d'ailleurs.

«Une bécasse de donzelle se laissa surprendre dans ma cabane par

quelqu'un qui venait me consulter sur quelque point de doctrine; Mais il

n'en fallut pas davantage pour mettre en mouvement les langues de ces

païens. Je jugeai donc prudent de leur glisser entre les doigts en

montant à bord d'un caboteur levantin et en laissant le Koran inachevé.

«La chose vaut peut-être autant, car ce serait une cruelle épreuve que

de renoncer aux femmes chrétiennes et au porc pour leurs _houris_ qui

fleurent l'ail et leurs maudits _kybobs_ de mouton.

Pendant cette conversation, nous avions traversé Farnham et Botley; nous

nous trouvions alors sur la route de Bishopstoke.

En cet endroit, le sol change de nature: le calcaire fait place au

sable, en sorte que les fers de nos chevaux ne rendaient plus qu'un son

sourd.

Cela n'était point fait pour gêner notre conversation ou plutôt celle de

mon compagnon; car je me bornais au rôle d'auditeur.

À la vérité, j'avais l'esprit si plein d'hypothèses sur ce qui nous

attendait et de pensées, qui allaient au foyer que je laissais derrière

moi, que je n'étais guère en veine de propos plaisants.

Le ciel était un peu nébuleux, mais la lune brillait d'un éclat

métallique à travers les déchirures des nuages et nous montrait devant

nous un long ruban de route.

Les deux côtés étaient disséminés des maisons avec jardins, sur les

pentes, qui descendaient vers la route.

On sentait dans l'air une lourde et fade odeur de fraises.

--Avez-vous jamais tué un homme dans un moment de colère? demanda Saxon,

pendant que nous galopions.

--Jamais, répondis-je.

--Là! vous reconnaîtrez alors que quand vous entendez le cliquetis de

l'acier contre l'acier, et que vous regardez dans les yeux de votre

adversaire, vous oubliez à l'instant toutes les règles, toutes les

maximes, tous les préceptes de l'escrime que vous ont enseignés votre

père ou d'autres.

Micah Clarke - Tome I Les recrues de Monmouth · 第 6 / 15 段