fus enchanté que le vieux marin eût près de lui, pour le soigner, une
telle compagne.
Ainsi donc voilà un excellent ami dont l'existence était définitivement
fixée.
Un autre, que je consultais, m'assurait que je gaspillais mes meilleures
années au village.
Un troisième, le plus respecté de tous, m'engageait franchement à me
joindre aux insurgés, si l'occasion s'en présentait.
En cas de refus, j'aurais la honte de voir mon vieux père partir pour
les combats, pendant que je languirais à la maison.
Et pourquoi refuser?
N'était-ce pas depuis longtemps le secret désir de mon coeur de voir un
peu le monde, et pouvait-il se présenter une chance plus favorable?
Mes souhaits, le conseil de mes amis, les espérances de mon père, tout
cela tendait dans la même direction.
--Père, dis-je en rentrant à la maison, je suis prêt à partir où vous le
voulez.
--Que le Seigneur soit glorifié! s'écria-t-il d'un ton solennel.
Puisse-t-il veiller sur votre jeune existence et conserver votre coeur
fermement attaché à la cause qui est certainement la sienne!
Et ce fut ainsi, mes chers petits-enfants, que fut prise la grande
résolution, et que je me vis engagé dans un des partis de la querelle
nationale.
VII--Du cavalier qui arriva de l'ouest.
Mon père se mit sans retard à préparer notre équipement.
Il en agit avec Saxon, comme avec moi, de la façon la plus libérale, car
il avait décidé que la fortune de ses vieux jours serait consacrée à la
Cause, autant que l'avait été la vigueur de sa jeunesse.
Il fallait agir avec la plus grande prudence dans ces préparatifs, car
les Épiscopaux étaient nombreux dans le village, et dans l'état
d'agitation où se trouvait l'esprit public, l'activité, qu'on aurait
remarque chez un homme aussi connu, aurait tout de suite éveillé
l'attention.
Mais le vieux et rusé soldat manoeuvra avec tant de soin que nous nous
trouvâmes bientôt en état de partir une heure après en avoir reçu
l'avis, sans qu'aucun de nos voisins s'en doutât.
Le premier soin de mon père fut d'acheter, par l'intermédiaire d'un
agent, deux chevaux convenables au marché de Chichester.
Ils furent conduits dans l'écurie d'un fermier whig, homme de confiance,
qui habitait près de Portchester, et qui devait les garder jusqu'à ce
qu'on les lui demandât.
L'un de ces chevaux était gris pommelé, et remarquable par sa force et
son entrain, haut de dix-sept travers de main et demi, et fort capable
de porter mon poids, car, à cette époque, mes chers enfants, je n'étais
pas surchargé de chair, et malgré ma taille et ma force, je pesais un
peu moins de deux cent vingt-quatre livres.
Un juge difficile aurait peut-être trouvé que Covenant, ainsi que je
nommai mon étalon, avait un peu de lourdeur dans la tête et l'encolure,
mais je reconnus en lui une bête sûre, docile, avec beaucoup de vigueur
et de résistance.
Saxon, qui, tout équipé, devait peser au plus cent soixante quatre
livres, avait un genêt d'Espagne bai clair, très rapide et très ardent.
Il nomma sa jument Chloé, nom que portait «une pieuse demoiselle de sa
connaissance», quoique mon père trouvât je ne sais quoi de profane et de
païen dans ce nom-là.
Ces chevaux et leur harnachement furent tenus prêts sans que mon père
eût à se montrer en quoi que ce fût.
Lorsque ce point important eut été réglé, il restait à discuter une
autre question, celle de l'armement.
Elle donna lieu à plus d'une grave discussion entre Decimus Saxon et mon
père.
Chacun d'eux prenait des arguments dans sa propre expérience, et
insistait sur les conséquences très graves que pouvait avoir pour le
porteur la présence ou l'absence de telle ou telle tassette ou telle ou
telle plaque de cuirasse.
Votre arrière-grand-père tenait beaucoup à me voir porter la cuirasse
que marquaient encore les traces des lances écossaises de Dunbar, mais
lorsque je l'essayai, elle se trouva trop petite pour moi.
J'avoue que j'en fus surpris, car quand je me rappelle l'effroi et le
respect que j'éprouvais en contemplant la vaste carrure de mon père,
j'avais bien sujet de m'étonner devant cette preuve convaincante que je
l'avais dépassé.
Ma mère trouva le moyen d'arranger l'affaire en fendant les courroies
latérales et en perçant des trous par lesquels passerait un cordon, et
elle fit si bien que je pus ajuster cette cuirasse sans être gêné.
Une paire de tassettes ou cuissards, des brassards pour protéger le
bras, et des gantelets furent empruntés à l'attirail de l'ancien soldat
du Parlement, ainsi que le lourd sabre droit, et la paire de pistolets
d'arçon qui formaient l'armement ordinaire du cavalier.
Mon père m'avait acheté à Portsmouth un casque à cannelures, avec de
bonnes barrettes, bien capitonné de cuir flexible, très léger et
néanmoins très solide.
Lorsque je fus complètement équipé, Saxon, ainsi que mon père,
reconnurent que j'avais tout ce qu'il fallait pour faire un soldat bien
monté.
Saxon avait acheté une cotte de buffle, un casque d'acier, une paire de
bottes montantes, de sorte qu'avec la rapière et les pistolets dont mon
père lui fit présent, il était prêt à entrer en campagne au premier
appel.
Nous espérions ne pas rencontrer de grandes difficultés à rejoindre les
forces de Monmouth quand l'heure serait venue.
En ces temps de trouble, les principales routes étaient si infestées de
bandits de grand chemin et de vagabonds que les voyageurs avaient
l'habitude de porter des armes, et même des armures pour leur défense.
Il n'y avait donc aucune raison pour que notre aspect extérieur fit
naître le soupçon.
Si l'on nous interrogeait, Saxon tenait toute prête une longue histoire,
d'après laquelle nous étions en route pour nous rendre auprès d'Henry
Somerset, duc de Beaufort, à la maison duquel nous appartenions.
Il m'expliqua cette invention, en m'enseignant maints détails que
j'aurais à fournir pour la confirmer, mais lorsque je lui eus dit que
j'aimais mieux être pendu comme rebelle que de dire un mensonge, il me
regarda en ouvrant de grands yeux, et hocha la tête d'un air offensé.
--Quelques semaines de campagne, dit-il, me guériraient bientôt de mes
scrupules.
Quant à lui, un enfant qui étudie son syllabaire n'était pas plus
sincère que lui, mais sur le Danube, il avait appris à mentir et
regardait cela comme une partie indispensable de l'éducation du soldat.
--En effet, arguait-il, que sont tous les stratagèmes, que sont les
embuscades, les pièges, s'ils ne consistent pas à mentir sur une vaste
échelle? Qu'est-ce qu'un commandant habile, sinon celui qui sait
aisément déguiser la vérité? À la bataille de Senlac, lorsque Guillaume
de Normandie ordonna à ses gens de simuler la fuite, afin de rompre les
rangs de l'ennemi, ruse fort employée par les Scythes d'autrefois et par
les Croates de notre temps, je vous demande si ce n'était pas là mettre
un mensonge en action? Et quand Annibal attacha des torches aux cornes
de nombreux troupeaux de boeufs et fit ainsi croire aux consuls romains
que son armée battait en retraite, n'était-ce point une supercherie, une
infraction à la vérité?... C'est un sujet qui a été traité à fond par un
soldat renommé dans le traité qui a pour titre: _An in bello dolo uti
liceat; an apud hostes falsiloquio uti liceat_ (Ce qui veut dire: est-il
permis d'user de tromperie à la guerre? Est-il permis d'employer avec
l'ennemi, de paroles propres à le tromper?) Ainsi donc si, d'après
l'exemple de ces grands modèles, et en vue d'arriver à nos fins, je
déclare que nous allons rejoindre Beaufort, alors que nous nous rendons
auprès de Monmouth, n'est-ce pas conforme aux usages de la guerre, aux
coutumes des grands généraux?
Je n'essayai point de répondre à ces raisonnements spécieux.
Je me bornai à répéter qu'il pouvait s'autoriser de cet usage, mais
qu'il ne devait pas compter sur moi pour confirmer ses dires.
D'ailleurs, je promis de ne rien laisser échapper qui pût lui causer des
difficultés et il lui fallut se contenter de cette garantie.
Me voici maintenant, mes patients auditeurs, en état de vous emmener
loin de l'humble existence villageoise.
Je n'aurai pas à bavarder sur des gens qui étaient des vieillards au
temps de ma jeunesse, et qui maintenant reposent depuis bien des années
dans le cimetière de Bedhampton.
Vous allez donc partir avec moi, vous verrez l'Angleterre telle qu'elle
était en ce temps-là; vous apprendrez comment nous nous mîmes en route
pour la guerre, et toute les aventures qui nous advinrent.
Et si ce que je vous dit ne ressemble pas toujours à ce que vous aurez
lu dans les ouvrages de Mr Coke ou de Mr Oldmixon, ou de tout autre
auteur qui aura publié des écrits sur ces événements, rappelez-vous que
je parle de choses que j'ai vues de mes propres yeux, que j'ai concouru
à faire l'histoire, ce qui est chose plus noble que de l'écrire.
Donc, ce fut vers la tombée de la nuit, le 12 juin 1685, que l'on apprit
dans notre région le débarquement opéré la veille par Monmouth à Lyme,
petit port de mer sur la limite entre les comtés de Dorset et de Devon.
Un grand feu allumé comme signal sur la montagne de Portsdown en fut la
première nouvelle.
Puis, vinrent les bruits de ferraille, les roulements de tambours de
Portsmouth, où les troupes furent rassemblées sous les armes.
Des messagers à cheval parcoururent à grand fracas la rue du village, la
tête penchée très bas sur le cou de leurs montures, car il fallait
porter à Londres la grande nouvelle, afin que le gouverneur de
Portsmouth sût ce qu'il avait à faire.
Nous étions à notre porte contemplant la rougeur du couchant, les allées
et venues, le flamboiement de la ligne des signaux de feu qui
s'allongeait dans la direction de l'est, lorsqu'un petit homme arriva au
galop jusqu'à la porte, et arrêta son cheval essoufflé.
--Joseph Clarke est-il ici? demanda-t-il.
--C'est moi, dit mon père.
--Ces hommes sont-ils sûrs? dit-il tout bas en me désignant, ainsi que
Saxon, de son fouet.
«... Alors, reprit-il, le rendez-vous est Taunton. Passez-le à tous ceux
que vous connaissez. Donnez à boire et à manger à mon cheval, je vous en
prie, car je dois me remettre en route.
Mon jeune frère Hosea s'occupa de la bête fatiguée, pendant que nous
faisions entrer le cavalier pour lui faire prendre un rafraîchissement.
C'était un homme nerveux, aux traits anguleux, avec une loupe sur la
tempe.
Sa figure et ses vêtements étaient couverts de terre desséchée, et ses
membres étaient si raides, que quand il fut descendu de cheval, il
pouvait à peine mettre un pied devant l'autre.
--J'ai crevé un cheval, dit-il et celui-ci aura à peine la force de
faire vingt milles de plus. Il faut que je sois à Londres ce matin, car
nous espérons que Danvers et Wildman seront en mesure de soulever la
Cité. Hier j'ai quitté le camp de Monmouth. Son étendard bleu flotte sur
Lyme.
--Quelles forces a-t-il? demanda anxieusement mon père.
--Il n'a amené que des chefs. Quant aux troupes, elles devront lui être
fournies par vous autres, les gens du pays. Il a avec lui Lord Grey de
Wark, Wade, l'Allemand Buyse, et quatre-vingt ou cent autres. Hélas,
deux de ceux qui sont arrivés sont déjà perdus pour nous. C'est mauvais,
mauvais présage.
--Qu'y a-t-il donc eu de fâcheux?
--Dare, l'orfèvre de Taunton, a été tué par Fletcher, de Saltoun, dans
une querelle puérile à propos d'un cheval. Les paysans ont réclamé à
grands cris le sang de l'Écossais, et il a été forcé de se sauver sur
les navires. C'est une triste mésaventure, car c'était un chef habile et
un vieux soldat.
--Oui, oui, s'écria Saxon avec emportement, il y aura bientôt dans
l'ouest d'autres chefs habiles, d'autres vieux soldats, pour prendre sa
place. Mais s'il connaissait les usages de la guerre, comment se fait-il
qu'il se soit engagé dans une querelle personnelle, en un moment pareil?
Et tirant de dessous son habit un livre brun mince, il promena son long
doigt mince sur la table des matières.
--Sous-section neuvième, reprit-il, voici: le cas traité: _Si dans une
guerre publique, l'on peut refuser par amitié particulière un duel
auquel on aura été provoqué_. Le savant Fleming est d'avis que l'honneur
privé d'un homme doit céder la place au bien de la cause. N'est-il pas
arrivé, en ce qui me regarde personnellement, que la veille du jour où
fut levé le siège de Vienne, nous, les officiers étrangers, avions été
invités dans la tente du général. Or, il arriva qu'un rousseau
d'Irlandais, un certain O'Daffy, qui servait depuis longtemps dans le
régiment de Pappenheimer, réclama le pas sur moi, en alléguant qu'il
était de meilleure naissance. Sur quoi, je lui passai mon gant sur la
figure, non pas, remarquez-le, non pas que je fusse en colère, mais pour
montrer que je n'étais pas tout à fait de son avis. Ce désaccord l'amena
à offrir tout de suite de faire valoir son assertion, mais je lui fis
lecture de cette sous-section, et je lui démontrai que l'honneur nous
interdisait de régler cette affaire avant que le Turc fût chassé de
Vienne. Aussi, après l'attaque...
--Non, monsieur... J'écouterai peut-être le reste de l'histoire un jour
ou l'autre, dit le messager qui se leva en chancelant. J'espère trouver
un relais à Chichester, et le temps presse. Travaillez à la cause
maintenant, ou soyez éternellement esclaves. Adieu.
Et il se remit péniblement on selle.
Puis, nous entendîmes le bruit des fers qui diminuait peu à peu sur la
route de Londres.
--Le moment du départ est venu pour vous, Micah, dit mon père avec
solennité... Non, femme, ne pleurez pas. Encouragez plutôt notre garçon
par un mot affectueux et une figure gaie. Je n'ai pas besoin de vous
dire de combattre comme un homme, sans rien craindre, dans cette
querelle. Si le flux des événements de la guerre se dirige de ce
côté-ci, il pourra se faire que vous retrouviez votre vieux père
chevauchant près de vous. Maintenant mettons-nous à genoux et implorons
la faveur du Tout-Puissant sur cette expédition.
Nous nous mimes tous à genoux dans la pièce basse, au plafond formé de
grosses solives, pendant que le vieillard improvisait une ardente, une
énergique prière pour notre succès.
À ce moment encore, pendant que je vous parle, je revois votre ancêtre,
avec sa face aux traits marqués, à l'expression austère, aux sourcils
réunis, avec ses mains noueuses jointes dans la ferveur de sa
supplication.
Ma mère est agenouillée près de lui, les larmes coulant une à une sur sa
douce et placide figure.
Elle étouffe ses sanglots de peur qu'en les entendant je ne trouve la
séparation plus cruelle.
Les petits sont dans la chambre à coucher d'en haut, et le bruit de
leurs pieds nus arrive jusqu'à nous.
Messire Saxon est vautré sur l'une des chaises de chêne, où il a posé un
genou, tout en se penchant.
Ses longues jambes traînent par derrière, et il cache sa figure dans ses
mains.
Tout autour de moi, à la lueur clignotante de la lampe suspendue,
j'aperçois les objets qui me sont familiers depuis mon enfance, le banc
près du foyer, les chaises aux dossiers hauts, aux appuis raides, le
renard empaillé au-dessus de la porte, le tableau de Christian
considérant la Terre Promise du haut des Montagnes délectables, tous ces
menus objets sans valeur propre, mais dont la réunion constitue cette
chose merveilleuse que nous appelons le foyer domestique, cet aimant
tout puissant qui attire du bout de l'univers le voyageur.
Le reverrai-je jamais, même dans mes rêves, moi qui m'éloigne de cette
rade si bien abritée pour me plonger au coeur de la tempête?
La prière terminée, tout le monde se leva, à l'exception de Saxon, qui
resta la figure cachée dans ses mains une ou deux minutes avant de se
redresser.
J'eus l'audace de penser qu'il s'était profondément assoupi, bien qu'il
prétendit que son retard était dû à une prière supplémentaire.
Mon père mit ses mains sur ma tête et invoqua sur moi la bénédiction des
Cieux.
Puis, il prit à part mon compagnon et j'entendis le tintement de pièces
de monnaie, ce qui me fit supposer qu'il lui donnait quelque viatique
pour le voyage.
Ma mère me serra sur son coeur et glissa dans ma main un petit carré de
papier, en me disant que je devrais le lire quand je serais de loisir,
et que je la rendrais heureuse si je me conformais aux instructions
qu'il contenait.
Je lui promis de le faire, et alors m'arrachant de là, je gagnai la rue
noire du village, ayant à côté de moi mon compagnon qui marchait à
longues enjambées.
Il était près d'une heure du matin, et depuis longtemps tous les
campagnards étaient couchés.
Lorsque je passai devant la _Gerbe_ et devant la demeure du vieux
Salomon, je ne pus m'empêcher de me demander ce qu'ils penseraient de
mon accoutrement guerrier, s'ils étaient levés.
J'avais eu à peine le temps de me faire la même question devant le
cottage de Zacharie Palmer que sa porte s'ouvrit et que le charpentier
accourut, sa chevelure blanche flottant à la fraîche brise de la nuit.
--Je vous attendais, Micah, s'écria-t-il. J'ai appris que Monmouth avait
paru, et je savais que vous ne laisseriez pas passer une nuit avant de
partir. Dieu vous bénisse, mon garçon, Dieu vous bénisse! Fort de bras,
doux de coeur, tendre au faible et farouche contre l'oppresseur, vous
avez les prières et l'affection de tous ceux qui vous connaissent!
Je serrai ses mains tendues, et le dernier des objets de mon village
natal qui s'offrit à ma vue, ce fut la silhouette confuse du
charpentier, pendant que d'un geste de sa main il m'envoyait ses
meilleurs souhaits à travers la nuit.
Nous traversâmes les champs pour nous rendre chez Whittier, le fermier
Whig.
Saxon s'y harnacha en guerre.
Nous trouvâmes nos chevaux sellés, tout prêts, car à la première alarme,
mon père y avait envoyé un messager pour dire que nous en aurions
besoin.
À deux heures du matin, nous longions la colline de Portsdown, armés,
montés, et nous nous mettions en route cette fois pour gagner le camp
des Rebelles.
VIII--Notre départ pour la guerre.
En cheminant le long des hauteurs de Portsdown, nous vîmes tout le temps
les lumières de Portsmouth, et celles des navires du port, qui
clignotaient à notre gauche, pendant qu'à notre droite la forêt de Bere
était illuminée par les signaux de feu qui annonçaient le débarquement
de l'envahisseur.
Un grand bûcher flambait à la cime du Butser, et plus loin, jusqu'aux
limites de la vue, des scintillements lumineux montraient que la
nouvelle gagnait au Nord le Berkshire et à l'Est le Sussex.
Parmi ces feux, les uns étaient faits de fagots entassés; d'autres avec
des barils de goudron plantés au bout d'une perche.
Nous passâmes devant un de ces derniers, en face même de Portchester.
Ceux qui les gardaient, entendant le bruit de nos chevaux et de nos
armes, poussèrent une bruyante acclamation, car sans doute ils nous
prirent pour des officiers du Roi en route pour l'Ouest.
Maître Decimus Saxon avait jeté au vent ces façons méticuleuses qu'il
avait étalées en présence de mon père et il jasait abondamment, en
mêlant fréquemment des vers ou des bouts de chansons à ses propos,
pendant que nous galopions dans la nuit.
--Ah! Ah! disait-il franchement, il fait bon parler sans contrainte,
sans qu'on s'attende à vous voir finir chaque phrase par un Alléluia ou
un Amen!
--Vous étiez toujours le premier dans ces pieux exercices, remarquai-je
d'un ton sec.
--Oui, c'est vrai, vous avez mis en plein dans le but: quand une chose
doit être faite, arrangez-vous pour la mener vous-même, quelle qu'elle
soit. C'est une recommandation fameuse, et qui m'a bien des fois servi
jusqu'à ce jour. Je ne me rappelle pas si je vous ai conté qu'à une
certaine époque je fus fait prisonnier par les Turcs et emmené à
Istamboul, nous étions là plus d'une centaine, mais les autres ont péri
sous le bâton, ou bien ils sont présentement enchaînés à une rame sur
les galères impériales ottomanes, et ils y resteront sans doute jusqu'au
jour où une balle vénitienne ou génoise trouvera le chemin de leur
misérable carcasse. Moi seul, j'ai réussi à ravoir ma liberté.
--Ah! dites-moi donc comment vous vous êtes échappé? demandai-je.
--En tirant parti de l'esprit dont m'a doué la Providence, reprit-il
d'un ton enchanté, car en voyant que leur maudite religion est justement
ce qui aveugle ces infidèles, je me mis à l'oeuvre pour en profiter.
Dans ce but, j'observai la façon dont nos gardes procédaient à leurs
exercices du matin et du soir. Je fis de ma veste un prie-dieu et je les
imitai. Seulement j'y mettais plus de temps et plus de ferveur.
--Quoi! m'écriai-je avec horreur, vous avez fait semblant d'être
musulman?
--Non, je n'ai pas fait semblant. Je le suis devenu tout à fait.
Toutefois c'est entre nous, attendu que cela pourrait ne pas me mettre
en odeur de sainteté, auprès de quelque Révérend _Aminadab-Source-de-Grâce_,
s'il s'en trouve dans le camp rebelle, qui ne soit point admirateur
de Mahomet.
Je fus si abasourdi de cette impudente confession dans la bouche d'un
homme, qui avait toujours été le premier à diriger les exercices d'une
pieuse famille chrétienne, qu'il me fut impossible de trouver un mot.
Decimus Saxon siffla quelques mesures d'un air guilleret.
Puis il reprit:
--Ma persévérance dans ces dévotions eut pour résultat qu'on me sépara
des autres prisonniers. J'acquis assez d'influence sur les geôliers,
pour me faire ouvrir les portes, et on me laissa sortir, à condition de
me présenter une fois par jour à la porte de la prison. Et quel emploi
fis-je de ma liberté? Vous en doutez-vous?
--Non, vous êtes capable de tout, dis-je.
--Je me rendis aussitôt à leur principale mosquée, celle de
Sainte-Sophie. Quand les portes s'ouvraient et que le muezzin lançait
son appel, j'étais toujours le premier à accourir pour faire mes
dévotions et le dernier à les cesser. Si je voyais un Musulman frapper
de son front le pavé une fois, je le frappais deux fois. Si je le voyais
pencher le corps ou la tête, je m'empressais de me prosterner.
«Aussi ne se passa-t-il guère de temps avant que la piété du Gnaim ne
devint le sujet des conversations de toute la ville, et on me fit
présent d'une cabane pour m'y livrer à mes méditations religieuses.
«J'aurais pu fort bien m'en accommoder, et à vrai dire j'avais pris le
ferme parti de me poser en prophète et d'écrire un chapitre
supplémentaire pour le Koran, lorsqu'un sot détail inspira aux fidèles
des doutes sur ma sincérité.
«Bien peu de choses d'ailleurs.
«Une bécasse de donzelle se laissa surprendre dans ma cabane par
quelqu'un qui venait me consulter sur quelque point de doctrine; Mais il
n'en fallut pas davantage pour mettre en mouvement les langues de ces
païens. Je jugeai donc prudent de leur glisser entre les doigts en
montant à bord d'un caboteur levantin et en laissant le Koran inachevé.
«La chose vaut peut-être autant, car ce serait une cruelle épreuve que
de renoncer aux femmes chrétiennes et au porc pour leurs _houris_ qui
fleurent l'ail et leurs maudits _kybobs_ de mouton.
Pendant cette conversation, nous avions traversé Farnham et Botley; nous
nous trouvions alors sur la route de Bishopstoke.
En cet endroit, le sol change de nature: le calcaire fait place au
sable, en sorte que les fers de nos chevaux ne rendaient plus qu'un son
sourd.
Cela n'était point fait pour gêner notre conversation ou plutôt celle de
mon compagnon; car je me bornais au rôle d'auditeur.
À la vérité, j'avais l'esprit si plein d'hypothèses sur ce qui nous
attendait et de pensées, qui allaient au foyer que je laissais derrière
moi, que je n'étais guère en veine de propos plaisants.
Le ciel était un peu nébuleux, mais la lune brillait d'un éclat
métallique à travers les déchirures des nuages et nous montrait devant
nous un long ruban de route.
Les deux côtés étaient disséminés des maisons avec jardins, sur les
pentes, qui descendaient vers la route.
On sentait dans l'air une lourde et fade odeur de fraises.
--Avez-vous jamais tué un homme dans un moment de colère? demanda Saxon,
pendant que nous galopions.
--Jamais, répondis-je.
--Là! vous reconnaîtrez alors que quand vous entendez le cliquetis de
l'acier contre l'acier, et que vous regardez dans les yeux de votre
adversaire, vous oubliez à l'instant toutes les règles, toutes les
maximes, tous les préceptes de l'escrime que vous ont enseignés votre
père ou d'autres.