étendard tous les braves Protestants. Le duc d'Argyle doit commander un
corps distinct, qui mettra en feu tous les Highlands d'Écosse. À eux
deux, ils espèrent obliger le persécuteur des fidèles à demander grâce.
Mais j'entends la voix de l'ami Saxon, et je ne veux pas qu'il dise que
je me suis conduit comme un rustre à son égard. Voici la lettre, mon
garçon. Lisez-la attentivement, et rappelez-vous que quand des braves
luttent pour leurs droits, il est juste qu'un membre de la vieille
famille rebelle de Clarke soit dans leurs rangs.
Je pris la lettre, et après m'être promené dans la campagne, je
m'établis confortablement sous un arbre pour la lire.
Cette feuille jaunie que je tiens en ce moment, c'est celle-là même qui
fut apportée par Decimus Saxon, celle que je lus dans cette belle
matinée de mai à l'ombre de l'aubépine.
Je vous la reproduis telle quelle.
«À mon ami et compagnon dans la cause du Seigneur, Joseph Clarke.
«Sache, ami, que la délivrance est proche pour Israël, et que le roi
criminel ainsi que ceux qui le soutiennent seront frappés et entièrement
abattus, à tel point qu'on ne sache plus l'endroit où ils se trouvaient
sur la terre.
«Hâte-toi, dès lors, de donner une preuve de ta foi, pour qu'au jour de
peine, tu ne sois point trouvé en défaut.
«Il est arrivé que de temps à autre beaucoup de ceux qui appartiennent à
l'Église souffrante, tant dans notre pays que parmi les Écossais, se
sont réunis en cette bonne ville luthérienne d'Amsterdam, et qu'à la fin
ils se sont trouvés en nombre suffisant, pour entreprendre une bonne
besogne.
«Car il y a au milieu de nous Mylord Grey de Wark, Wade, Dare de
Taunton, Ayloffe, Holmes, Hollis, Goodenough, et d'autres que tu
connaîtras.
«Parmi les Écossais, il y a le Duc d'Argyle, qui a souffert cruellement
pour le Covenant, Sir Patrick Hume, Fletcher de Saltoun, Sir John
Cochrane, le Docteur Ferguson, le Major Elphinstone et d'autres.
«À ceux-ci nous aurions volontiers ajouté Locke et le vieux Hal Ludlow,
mais ils ne sont ni chauds ni froids, comme ceux de l'Église de
Laodicée.
«Toutefois il est maintenant arrivé que Monmouth, après avoir longtemps
vécu dans les chaînes honteuses de cette femme Madianite nommée
Wentworth, s'est enfin tourné à des choses plus hautes et qu'il a
consenti à proclamer ses droits à la couronne.
«Il a été reconnu que les Écossais préféraient suivre un chef de leur
propre nation, et il a été en conséquence décidé qu'Argyle, ou Mac
Callum le Grand, ainsi que le nomment les sauvages dépourvus de culottes
d'Inverary, commandera une expédition distincte sur la cote occidentale
de L'Écosse.
«On espère lever cinq mille Campbells, et être rejoint par tous les
Convenanters et Whigs de l'Ouest, gens qui feraient de bonnes troupes
comme autrefois, s'ils avaient seulement des officiers craignant Dieu et
expérimentés dans les hasards des combats et les usages de la guerre.
«Avec une armée pareille, il serait en mesure d'occuper Glasgow, et
d'attirer dans le Nord les forces royales.
«Ayloffe et moi, nous partons avec Argyle.
«Il est probable que nos pieds auront touché le sol écossais avant que
cette lettre soit sous tes yeux.
«Le corps principal part avec Monmouth, et débarque sur un point
favorable de l'Ouest, où nous sommes assurés d'amis nombreux.
«Je ne puis nommer cet endroit, dans la crainte que cette lettre ne
s'égare, mais tu ne tarderas pas à l'apprendre.
«J'ai écrit à tous les honnêtes gens qui habitent près de la côte, en
leur demandant de se tenir prêts à seconder la révolte.
«Le roi est faible et détesté de la majorité de ses sujets.
«Il ne faut qu'un grand coup pour faire tomber sa couronne dans la
poussière.
«Monmouth partira dans quelques semaines, quand son armement sera achevé
et le temps favorable.
«Si tu peux venir, mon vieux camarade, je sais bien que je n'aurai pas à
te prier pour que tu sois sous notre drapeau.
«Si par hasard une existence paisible et le déclin de ta force
t'interdisaient de te joindre à nous, j'espère que tu lutteras pour nous
par la prière, ainsi que le fit le saint prophète d'autrefois.
«Peut-être même, car j'apprends que tu as prospéré en ce qui concerne
les choses de ce monde, seras-tu en état d'équiper un piquier ou deux,
ou d'envoyer un présent pour la caisse de l'armée, laquelle ne sera pas
des mieux pourvues.
«Ce n'est point dans l'or que nous mettons notre confiance, mais dans
l'acier et dans la bonté de notre cause.
«Cependant l'or sera le bienvenu.
«Si nous échouons, nous tomberons en hommes et en chrétiens.
«Si nous réussissons, nous verrons comment ce parjure de Jacques, ce
persécuteur des saints, cet homme au coeur dur comme la pierre de
dessous dans un moulin, et qui souriait à Edimburg quand les pouces des
fidèles étaient arrachés de leur articulation, nous verrons s'il
supportera virilement l'adversité quand elle fondra sur lui.
«Que la main du Tout-Puissant soit au-dessus de nous!
«Je sais peu de chose sur le compte du porteur de cette lettre, excepté
qu'il se dit du nombre des élus.
«Si tu viens au camp de Monmouth, fais en sorte de l'avoir avec toi, car
il a acquis une grande expérience dans les guerres d'Allemagne,
d'Espagne et de Turquie.
«Votre ami dans la foi du Christ.
«RICHARD RUMBOLD»
«Offre mes compliments à ton épouse. Qu'elle lise l'Épître à Timothée,
chapitre huitième, du neuvième au quinzième verset.»
J'avais lu avec soin cette longue lettre.
Je la remis alors dans ma poche, et regagnai le logis pour déjeuner.
Mon père me jeta un regard interrogateur quand je rentrai, mais je ne
dis rien pour y répondre, car j'avais l'esprit plein de ténèbres et
d'incertitude.
Ce jour-là, Decimus Saxon nous quitta, en vue de faire le tour du pays
pour remettre les lettres, mais en nous promettant de revenir bientôt.
Il survint une petite mésaventure avant son départ, car pendant que nous
causions de son voyage, mon frère Hosea jugea à propos de jouer avec la
poire à poudre de mon père, qui prit feu, en lançant tout à coup une
grande flamme, et parsema les murs d'éclats de métal.
L'explosion fut si brusque et si violente que mon père et moi nous nous
levâmes en sursaut, mais Saxon, qui tournait le dos à mon frère, resta
immobile, se carrant sur sa chaise, sans jeter un coup d'oeil derrière
lui, sans qu'un changement parût sur sa figure aux traits rudes.
Par une chance incroyable, personne ne fut atteint, pas même Hosea, mais
cet incident me donna quelque estime pour notre nouvelle connaissance.
Lorsqu'il partit, qu'il parcourut la rue du village, son long corps
efflanqué, son visage étrange et ses traits durs, et le chapeau brodé
d'argent de mon père, dont il était coiffé attirèrent plus d'attention
que je n'en souhaitais, à raison de l'importance des missives qu'il
portait, et de la certitude qu'elles seraient découvertes, dans le cas
où on l'arrêterait comme inconnu n'ayant nul répondant.
Heureusement la curiosité des compagnons n'eut d'autre effet que de les
grouper sur leurs portes et à leurs fenêtres, d'où ils contemplaient le
passant en ouvrant de grands yeux, pendant que lui, enchanté de
l'attention qu'il excitait, s'en allait à grandes enjambées, le nez en
l'air et faisant tournoyer ma trique dans sa main.
Il avait laissé derrière lui la meilleure opinion sur son compte.
La bienveillance de mon père lui avait été acquise par sa piété et les
sacrifices qu'il prétendait avoir faite pour la foi.
Il avait enseigné à ma mère comment les Serbes portent leurs bonnets.
Il lui avait aussi montré une nouvelle façon d'apprêter les _marigolds_,
en usage chez les Lithuaniens.
Quant à moi, j'avoue qu'il me restait une vague réserve à l'égard de ce
personnage, et que j'étais résolu à ne pas lui témoigner plus de
confiance qu'il ne le faudrait.
Mais pour le moment, il n'y avait qu'une conduite à tenir, qui était de
le traiter comme l'ambassadeur de gens amis.
Et moi? Que devais-je faire?
Obéir aux désirs paternels et tirer mon épée vierge en faveur des
insurgés, ou me tenir à l'écart et voir quelle tournure les événements
prendraient d'eux-mêmes?
Il était plus convenable que ce fut moi qui partît et non lui.
Mais d'autre part je n'avais rien de l'ardeur du zélateur en religion.
Papisme, Église, Dissenters, tous me semblaient avoir leurs bons côtés,
mais aucun ne paraissait valoir l'effusion du sang humain.
Jacques était peut-être un parjure, un homme méprisable, mais autant que
je pouvais le voir, il était le roi légitime d'Angleterre, et des
histoires de mariages secrets, de cassette noire, n'étaient pas de
nature à faire oublier que son rival était en apparence un fils
illégitime, et comme tel inéligible pour le trône.
Pourrait-on dire quel acte coupable de la part du monarque donnait à son
peuple le droit de le chasser.
Qui devrait être juge en pareil cas?
Et, cependant, il était notoire que cet homme avait violé ses promesses,
et cela devait délier ses sujets de leur soumission.
C'était là une question bien difficile à résoudre pour un jeune
campagnard.
Pourtant il fallait la résoudre, et sans délai.
Je pris mon chapeau et m'en allai par la rue du village en retournant la
chose dans mon esprit.
Mais il ne m'était pas très facile de penser à quoi que ce fût de
sérieux dans le village, car j'étais jusqu'à un certain point le favori
des jeunes et des vieux, en sorte que je ne pouvais faire dix pas sans
qu'on me saluât ou qu'on m'adressât la parole.
Je traînais après moi mes frères.
Les enfants du boulanger Misford étaient pendus à mes basques et je
tenais par la main les deux fillettes du meunier.
Puis, quand j'eus réussi à me débarrasser de tous ces étourdis, je
tombais sur Dame Fullerton, la veuve.
Elle me conta d'un ton lamentable l'affaire de sa meule à aiguiser, qui
était tombée de son support, et que ni elle ni ses gens ne parvenaient à
remettre en place.
Je mis ordre à la chose, et je repris ma promenade, mais je ne pouvais
guère passer devant l'enseigne de la _Gerbe de blé_ sans que John
Lockarby, le père Ruben, fondit sur moi, et me pressât vivement d'entrer
pour boire avec lui le coup du matin.
--Un verre de la meilleure bière qu'il y ait dans le pays, brassée sous
mon propre toit, dit-il en la versant dans la coupe. Voyons, Maître
Micah, à un coffre comme le vôtre, il faut certainement une forte dose
de bon malt pour le tenir en bonne condition.
--Et de la bière comme celle-là mérite bien un bon coffre pour la
contenir, dit Ruben, qui était à la besogne parmi les bouteilles.
--Qu'en pensez-vous, Micah! dit l'hôtelier. Hier matin le Squire de
Milton se trouvait ici avec Johnny Fernley, celui du côté du Bank, et
ils prétendent qu'il y a à Farnham un homme capable de vous tomber à la
lutte, deux fois sur trois, et de découvrir votre jeu, pour une mise qui
en vaille la peine.
--Peuh! répondis-je, vous voudriez faire de moi un mâtin de combat, qui
montre les dents à tous les gens du pays! Qu'est-ce que cela prouverait
que cet homme me tombe, ou que je le tombe?
--Qu'est-ce que cela prouverait? Et bien, et l'honneur de Havant? Est-ce
que cela ne signifie rien?... Mais vous avez raison, reprit-il, en
vidant son gobelet de corne, qu'est-ce que toute cette existence
villageoise, avec ses petits triomphes, pour des gens tels que vous?
Vous êtes tout aussi hors de votre place que du vin de vendange à un
souper de moisson. C'est toute la vaste Angleterre, et non pas les rues
de Havant, qui forme une scène digne d'un homme de votre sorte. Est-ce
votre affaire de battre des peaux, et de tanner du cuir?
--Mon père voudrait que vous partiez pour faire le chevalier errant, dit
Ruben en riant. Vous risqueriez d'avoir la peau battue et le cuir tanné.
--A-t-on jamais vu une langue aussi longue dans un corps aussi court?
s'écria l'hôtelier. Mais parlons pour tout de bon, Maître Micah. C'est
tout à fait sérieusement que je vous le dis! Vous gaspillez vos jours de
jeunesse, alors que la vie pétille, qu'elle brille, et vous le
regretterez quand vous n'aurez plus que la lie sans force et sans saveur
de la vieillesse.
--Ainsi parla le brasseur, dit Ruben, mais mon père a raison tout de
même, avec sa façon de dire les choses en homme qui vit dans le bouillon
et l'eau.
--J'y songerai, dis-je.
Puis prenant congé de cette paire d'amis par un signe de tête, je me
remis en route.
Lorsque je passai, Zacharie Palmer était occupé à raboter une planche.
Il leva les yeux et me souhaita le bonjour.
--J'ai un livre pour vous, mon garçon, dit-il.
--Je viens justement de finir le _Comus_ répondis-je, car il m'avait
prêté le poème de Milton, mais quel est ce nouveau livre, papa?
--Il a pour auteur le savant Locke, et il traite de l'État et de la
science du gouvernement. C'est un tout petit ouvrage, mais si l'on
pouvait mettre la sagesse dans une balance, il pèserait autant qu'une
bibliothèque. Vous l'aurez dès que je l'aurai fini, peut-être demain ou
après-demain. C'est un grand homme, Maître Locke. En ce moment
n'erre-t-il point par les Pays-Bas plutôt que de fléchir le genou devant
ce que sa conscience n'approuve pas?
--Il y a bien des honnêtes gens parmi les exilés, n'est-ce pas? dis-je.
--L'élite du pays, répondit-il. Un pays est bien malade quand il chasse
au loin les plus grands et les plus braves de ses citoyens. Le jour
approche, j'en ai peur, où chacun se verra contraint de choisir entre
ses croyances et sa liberté. Je suis un vieillard, Micah, mon garçon,
mais je puis vivre assez longtemps pour voir d'étranges choses dans ce
royaume jadis protestant.
--Mais si ces exilés réalisaient leurs projets, objectai-je, ils
mettraient Monmouth sur le trône, et changeraient ainsi injustement
l'ordre de la succession.
--Non, non, répondit le vieux Zacharie, en déposant son rabot, s'ils se
servent du nom de Monmouth, ce n'est que pour donner plus de force à
leur cause, et pour montrer qu'ils ont un chef renommé. Si Jacques était
chassé du trône, les Communes d'Angleterre réunies en Parlement auraient
à lui désigner un successeur. Il y a derrière Monmouth des hommes qui ne
bougeraient pas s'il devait en être autrement.
--Alors, papa, dis-je, puisque je peux me fier à vous et que vous me
direz ce que vous pensez réellement, serait-il bien, dans le cas où le
drapeau de Monmouth serait déployé, que je me joigne à lui?
Le charpentier caressa sa barbe blanche, et réfléchit un instant.
--C'est là une grosse question, dit-il enfin, et pourtant m'est avis
qu'elle ne comporte qu'une seule réponse, surtout pour le fils de votre
père. Si l'on mettait fin au règne de Jacques, il ne serait pas trop
tard pour maintenir la nation dans l'ancienne croyance, mais si on
laissait le mal s'étendre, il pourrait se faire que l'expulsion du tyran
lui-même n'empêchât pas la mauvaise semence de germer. Ainsi donc je
suis d'avis que si les exilés font une pareille tentative, il est du
devoir de tous ceux qui attachent quelque prix à la liberté de
conscience, de se joindre à eux. Et vous, mon fils, l'orgueil du
village, pouvez-vous faire un meilleur emploi de votre vigueur que de la
consacrer à l'oeuvre de délivrer votre pays de ce joug insupportable?
«C'est là un conseil qui serait qualifié de trahison, un conseil
dangereux, qui pourrait aboutir à une courte confession et à une mort
sanglante, mais, sur le Dieu vivant, je ne vous tiendrais pas un autre
langage, quand vous seriez mon propre fils.
Ainsi parla le vieux charpentier d'une voix toute vibrante, tant il y
avait de gravité.
Puis il se remit à travailler sa planche, pendant que je lui disais
quelques mots de gratitude.
Ensuite, je m'éloignai en réfléchissant sur ce qu'il m'avait dit.
Je n'étais pas encore bien loin, quand la voix enrouée de Salomon Sprent
interrompit mes méditations.
--Ohé, là-bas, ohé! beugla-t-il, bien que sa bouche fût à quelques yards
seulement de mon oreille, est-ce que vous allez passer à travers mon
écubier sans ralentir la marche? Carguez les voiles, vous dis-je,
carguez les voiles.
--Ah! dis-je, capitaine, je ne vous voyais pas. J'étais tout entier à
mes réflexions.
--Tout à la dérive, et personne au poste de garde! dit-il en se frayant
passage par la brèche de la haie. Par tous les nègres, mon garçon, les
amis ne sont pas si nombreux, croyez-vous, qu'on puisse passer devant
eux sans saluer du pavillon. Par ma foi, si j'avais de l'artillerie, je
vous aurais envoyé un boulet par les baux.
--Ne vous fâchez pas, capitaine, car le vétéran avait l'air contrarié,
j'ai bien des sujets de préoccupation ce matin.
--Et moi aussi, matelot, répondit-il d'une voix plus douce, que
dites-vous de mon gréement, hein?
Il se tourna lentement en plein soleil, tout en parlant et je vis alors
qu'il était vêtu avec une recherche peu ordinaire.
Il portait un habillement complet de drap bleu avec huit rangées de
boutons, culottes pareilles, avec de gros flots de ruban attachés aux
genoux.
Son gilet était d'une étoffe plus légère, semé d'ancres d'argent, avec
une bordure de dentelle d'un doigt de largeur.
Sa botte était si large qu'on eût dit qu'il avait le pied dans un seau,
et il portait un sabre d'abordage suspendu à un baudrier de cuir qui
reposait sur son épaule droite.
--J'ai passé partout une nouvelle couche de peinture, dit-il en clignant
de l'oeil. Caramba, le vieux bateau ne fait pas eau, encore. Que
diriez-vous à présent, si j'étais sur le point de jeter une aussière à
un petit bachot pour le prendre à l'attache.
--Une vache!
--Une vache! Pour qui me prenez-vous? Non, mon garçon, une belle fille,
un petit esquif comme on n'en a guère vu de plus solides faire voile
vers le port conjugal.
--Voici bien longtemps que je n'ai appris de meilleures nouvelles,
dis-je. Je ne savais pas même que vous fussiez fiancé. Alors, pour quand
le mariage?
--Doucement, l'ami, doucement, et jetez votre sonde. Vous êtes sorti de
votre chenal, et vous êtes en eau basse. Je n'ai jamais dit que je fusse
fiancé.
--Quoi donc, alors? demandai-je.
--Je lève l'ancre, pour le moment. Je vais porter sur elle et lui faire
sommation. Attention, mon garçon, reprit-il, en ôtant son bonnet et
grattant ses cheveux rebelles. J'ai eu assez souvent affaire aux
donzelles, depuis le Levant jusqu'aux Antilles, des donzelles comme en
trouve le marin, toutes en maquillage et en poches. Dès qu'on a lancé sa
première grenade à la main, elles baissent pavillon. Non, c'est un
navire d'une autre coupe, que je ne connais pas, et si je ne manoeuvre
pas la barre avec attention, il pourrait bien se faire qu'il me laisse
là entre le vent et l'eau, avant que je sache seulement si je suis
fiancé. Qu'en dites-vous? Hé! Faut-il que je me range hardiment bord à
bord, dites, et que je l'emporte à l'arme blanche, ou bien vaut-il mieux
que je me tienne au large et que j'essaie d'un feu à distance? Je ne
suis pas de ces savants avocats, retors à la langue bien huilée, mais si
elle consent à prendre un compagnon, je lui serai dévoué, quelque vent,
quelque temps qu'il fasse tant que mes planches dureront.
--Je ne suis guère en état de donner des conseils en un cas pareil,
dis-je, car mon expérience est moindre que la vôtre. Je pense néanmoins
qu'il serait préférable de lui parler le coeur sur la main, en langage
bien clair, en langage de marin.
--Oui, oui, ce sera pour elle à prendre où à laisser. C'est de Phébé
Dawson, la fille du forgeron, qu'il s'agit. Manoeuvrons pour reculer, et
prenons une goutte de véritable Nantes, avant de partir. J'en ai un
baril qui vient d'arriver et qui n'a pas payé un denier au Roi.
--Non, il vaut mieux n'y pas toucher, répondis-je.
--Hé! que dites-vous? Vous avez peut-être raison. Alors coupez vos
amarres, et déployez vos voiles, car il nous faut partir.
--Mais cela ne me regarde pas, dis-je.
--Cela ne vous regarde pas? Cela...
Il était trop agité pour continuer: il dut se borner à tourner vers moi
un visage chargé de reproches.
--J'avais meilleure opinion de vous, Micah; est-ce que vous allez
laisser cette vieille carcasse toute disloquée aller au combat, sans que
vous soyez là pour l'aider d'une bordée?
--Que voulez-vous donc que je fasse?
--Eh bien, je voudrais que vous soyez là pour m'encourager selon les
circonstances. Si je me lance à l'abordage, il faudrait que vous la
preniez d'enfilade, de façon à la couvrir de feux. Si je l'attaque par
tribord, vous en feriez autant par bâbord. Si je suis mis hors de
combats vous attireriez ses feux sur vous pendant que je me radoube.
Voyons, l'ami, vous n'allez pas m'abandonner.
Les figures, l'éloquence navale du vieux marin n'étaient pas toujours
intelligibles pour moi, mais il était clair qu'il avait compté sur moi
pour l'accompagner, et j'étais également décidé à ne point le faire.
Enfin, à force de raisonnements, je lui fis comprendre que ma présence
lui serait plus nuisible qu'utile, et qu'elle détruirait probablement
toutes les chances de réussite.
--Bon! Bon! grommela-t-il, enfin, je n'ai jamais pris part à une
expédition de ce genre. Et si c'est la coutume des navires célibataires
de partir seuls pour les fiançailles, je m'exposerai tout seul.
Toutefois vous viendrez avec moi comme compagnon de route, vous
louvoierez entre moi et la dite, ou vous me coulerez si je recule d'un
pas.
J'avais l'esprit entièrement absorbé par les projets de mon père et les
perspectives qui s'offraient à moi.
Mais il me paraissait impossible de refuser, car le vieux Salomon
parlait du ton le plus convaincu.
Le seul parti à prendre était de laisser de côté l'affaire et de voir
comment tournerait cette expédition.
--Souvenez-vous bien, Salomon, dis-je, que je ne veux pas franchir le
seuil.
--Oui, oui, matelot, vous ferez comme vous voudrez. Nous aurons à
marcher tout le temps contre le vent. Elle est aux écoutes, car je l'ai
hélée hier soir, et je lui ai fait savoir que je porterais sur elle, à
sept heures du quart du matin.
Tout en cheminant avec lui sur la route, je me disais que Phébé devrait
être fort au courant des termes nautiques pour comprendre quelque chose
aux propos du bonhomme, quand il s'arrêta court, et donna une tape sur
ses poches.
--Diable! s'écria-t-il, j'ai oublié de prendre un pistolet.
--Au nom du ciel! dis-je tout effaré, qu'avez-vous besoin d'un pistolet?
--Eh! mais pour faire des signaux, dit-il. C'est bien singulier que je
n'aie pas pensé à cela. Comment un convoyeur saura-t-il ce qui se passe
en avant de lui, si le navire amiral n'a point d'artillerie? Si la jeune
personne m'avait bien reçu, j'aurais tiré un coup de canon pour vous le
faire savoir.
--Mais, répondis-je, si vous ne sortez pas, je supposerai que tout va
bien. Si les choses tournent mal, je ne serai pas longtemps à vous
revoir.
--Oui ou à attendre. Je hisserai un pavillon blanc au sabord de gauche;
un pavillon blanc signifiera qu'elle s'est rendue. _Nombre de Dios_, au
temps où j'étais mousse canonnier sur le vieux navire le _Lion_, le jour
où nous attaquâmes le _Spiritus Sanctus_, qui avait deux étages de
canons, la première fois que j'entendis le sifflement d'une balle, mon
coeur ne battit jamais comme il le fait maintenant. Qu'en dites-vous, si
nous battions en retraite pour attendre un vent favorable et dire un mot
à ce baril d'eau-de-vie de Nantes?
--Non, l'ami, tenez ferme, dis-je.
À ce moment, nous étions arrivés au cottage revêtu de lierre derrière
lequel se trouvait la forge du village.
--Quoi, Salomon! repris-je. Un marin anglais a-t-il jamais craint un
ennemi, avec ou sans jupons?
--Non, que je sois maudit si j'ai peur! dit Salomon en se carrant.
Jamais un seul Espagnol, diable ou hollandais! Donc en avant sur elle!
Et en disant cela, il pénétra dans le cottage, et me laissa debout à la
porte à claire-voie du jardin, où j'étais diverti autant que vexé de
voir mes réflexions interrompues.
Et, en effet, le marin n'eut pas des peines bien grandes à faire agréer
sa demande.
Il manoeuvra de manière à capturer sa prise, pour employer son propre
langage.
J'entendis du jardin le bourdonnement de sa voix rude, puis un carillon
de rire aigu finissant par un petit cri.
Cela signifiait sans doute qu'on se serrait de près.
Puis, il y eut un court instant de silence, et enfin je vis un mouchoir
blanc s'agiter à la fenêtre, et je m'aperçus que c'était Phébé en
personne qui le faisait voltiger.