Pendant ce temps, Ruben avait manoeuvré vigoureusement ses rames. Nous
étions rentrés dans la baie de Langston, au milieu des eaux abritées, et
nous avancions rapidement.
Assis sur un des bancs, je tournais et retournais dans mon esprit tout
ce que ce naufragé avait dit.
J'avais jeté par-dessus son épaule un coup d'oeil sur les adresses de
quelques lettres: Steadman, de Basingstoke; Wintle, d'Alresford;
Fortescue, de Bognor, tous des chefs parmi les Dissenters.
Si elles étaient telles qu'il les représentait, il n'exagérait nullement
en disant qu'il tenait entre ses mains la fortune et le sort de ces
hommes.
Le gouvernement ne serait que trop heureux de posséder un motif
plausible pour frapper fort sur les hommes qu'il redoutait.
Tout bien considéré, il fallait s'avancer d'un pas prudent en cette
affaire.
Je rendis donc à notre prisonnier son couteau et le traitai avec plus de
déférence.
Il était presque nuit quand nous mines le bateau à sec, et il faisait
très noir avant notre arrivée à Havant, et ce fut heureux car l'état de
notre compagnon, ruisselant d'eau, sans bottes, sans chapeau, n'aurait
pas manqué de mettre les langues en mouvement, et peut-être aussi
d'attirer la curiosité des autorités.
Mais nous ne rencontrâmes âme qui vive jusqu'au moment de notre arrivée
à la porte de mon père.
V--De l'homme aux paupières tombantes.
Ma mère et mon père étaient assis dans leurs fauteuils aux dossiers
élevés, de chaque côté du foyer vide, quand nous arrivâmes.
Il fumait la pipe de tabac d'Oroonoko, qu'il s'accordait chaque soir, et
elle travaillait à sa broderie.
Au moment où j'ouvris la porte, l'homme que j'amenais entra vivement,
s'inclina devant les deux vieillards et se mit à s'excuser avec
volubilité sur l'heure tardive de sa visite, et à raconter de quelle
façon je l'avais recueilli.
Je ne pus retenir un sourire en voyant l'extrême étonnement que témoigna
ma mère lorsqu'elle eut jeté les yeux sur lui, car la perte de ses
hautes bottes avait laissé à découvert une paire de flûtes qui n'en
finissaient pas, et dont la maigreur était encore accentuée par les
larges culottes bouffantes à la hollandaise dont elles étaient
surmontées.
La tunique de Decimus était d'un drap grossier de couleur triste, avec
des boutons plats, neufs, en cuivre.
Par-dessous se voyait un gilet de calamanco blanchâtre bordé d'argent.
Par-dessus le collet de son habit passait un large col blanc selon la
mode de Hollande, et de là sortait son long cou noueux supportant une
tête ronde que couvrait une chevelure en brosse.
On eût dit le navet piqué au bout d'un bâton sur lequel nous tirions
dans les fêtes foraines.
Ainsi équipé, il restait debout, clignotant, fermant les yeux devant
l'éclat de la lumière, débitant ses excuses qu'il accompagnait d'autant
de révérences et de courbettes qu'en fait Sir Peter Witling dans la
comédie.
J'étais sur le point d'entrer avec lui dans la pièce quand Ruben me tira
par la manche pour me retenir:
--Non, dit-il, je n'entrerai pas avec vous. Il est probable que tout
cela aboutira à quelque malheur. Il se peut que mon père grogne quand il
a bu ses cruches de bière, mais il n'en est pas moins un partisan de la
Haute Église et un tory déterminé, et je préfère rester en dehors de
toute cette histoire.
--Vous avez raison, répondis-je. Il n'est nullement nécessaire que vous
vous mêliez de cette affaire. Gardez boucle close surtout ce que vous
avez entendu.
--Muet comme un rat, dit-il en me serrant la main, avant de s'enfoncer
dans les ténèbres.
Lorsque je retournai dans la chambre, je m'aperçus que ma mère avait
couru à la cuisine, où le pétillement du menu bois indiquait qu'elle
allumait du feu.
Decimus Saxon était assis sur le bord du coffre de chêne à côté de mon
père et l'épiait attentivement de ses petits yeux clignotants, pendant
que le vieillard ajustait ses lunettes de corne et brisait le sceau de
la lettre que le visiteur inconnu venait de lui remettre.
Je vis que mon père, après avoir jeté les yeux sur la signature qui
terminait la longue épître d'une écriture serrée, laissa échapper un
mouvement de surprise et resta un instant immobile à la regarder
fixement.
Puis il commença à lire, depuis le commencement, avec la plus grande
attention.
Évidemment elle ne lui apportait pas de mauvaises nouvelles, car ses
yeux étincelaient de joie quand il les releva après sa lecture, et plus
d'une fois il rit tout haut.
Enfin, il demanda à Saxon comment elle était parvenue entre ses mains,
et s'il en connaissait le contenu.
--Oh! pour cela, dit le messager, elle m'a été remise par un personnage
qui n'était rien moins que Dicky Rumbold lui-même, et en présence
d'autres qu'il ne m'appartient pas de nommer. Quant au contenu, votre
bon sens vous dira que je me garderais bien de risquer mon cou en
portant un message sans connaître la nature de ce message. Cartels,
_pronunciamientos_, défis, signaux de trêve, propositions de
_waffenstillstand_, comme les appellent les Allemands, tout cela a passé
par mes mains, sans jamais s'égarer.
--Vraiment! dit mon père, vous êtes aussi du nombre des fidèles?
--J'espère être du nombre de ceux qui marchent dans le sentier étroit et
plein d'épines, dit-il en parlant du nez comme le font les sectaires les
plus endurcis.
--Un sentier sur lequel aucun prélat ne peut nous servir de guide, dit
mon père.
--Où l'homme n'est rien, où le Seigneur est tout, répartit Saxon.
--Très bien! très bien! s'écria mon père. Micah, vous conduirez ce digne
homme dans ma chambre. Vous ferez en sorte qu'il ait du linge sec, et
mon second vêtement complet en velours d'Utrecht. Il pourra lui servir
jusqu'à ce que le sien soit séché. Mes bottes lui seront peut-être aussi
utiles, mes bottes de cheval, en cuir non tanné. Il y a un chapeau bordé
d'argent suspendu dans l'armoire. Veillez à ce qu'il ne lui manque rien
de ce qui peut se trouver dans la maison. Le souper sera prêt quand il
aura changé de vêtements. Je vous prie de monter tout de suite, mon bon
monsieur Saxon. Autrement vous allez vous enrhumer.
--Nous n'avons oublié qu'une chose, dit notre visiteur en se levant de
sa chaise d'un air solennel et joignant ses longues mains nerveuses, ne
tardons pas un instant de plus à adresser quelques mots d'hommages au
Tout-Puissant pour ses multiples bienfaits, et pour la faveur qu'il m'a
faite en me tirant de l'abîme, moi et mes lettre, tout comme Jonas fut
sauvé de la violence des méchants qui le jetèrent par-dessus bord et
tirèrent peut-être sur lui des coups de fauconneau, bien qu'il n'en soit
point fait mention dans l'Écriture sainte. Donc, prions, mes amis.
Alors, prenant un ton élevé et une voix chantante; il débita une longue
prière d'action de grâce, qu'il conclut en implorant la grâce et les
lumières divines sur la maison et tous ses habitants.
Il termina par un sonore amen, et alors voulut bien se laisser conduire
en haut, pendant que ma mère qui était survenue à l'improviste, et avait
été extrêmement édifiée de l'entendre, repartait en toute hâte pour lui
préparer un verre d'_usquebaugh_ vert, avec dix gouttes d'_Élixir de
Daffy_, ce qui était sa recette souveraine contre les suites d'un bain
froid.
Il n'y avait pas un seul événement de la vie, depuis le baptême jusqu'au
mariage, qui ne correspondit, dans le vocabulaire de ma mère, à une
chose qui se mangeait ou se buvait, pas une indisposition pour laquelle
elle n'eût un remède agréable dans ses tiroirs bien garnis.
Maître Decimus Saxon, vêtu de l'habit de velours d'Utrecht, et chaussé
des bottes en cuir non tanné de mon père, faisait une toute autre figure
que l'épave souillée qui s'était glissée dans notre barque de pêche avec
des mouvements d'anguille congre.
On eût dit qu'il avait changé de façons en changeant d'habits, car,
pendant le souper, il se montra à l'égard de ma mère d'une galanterie
discrète, et cela lui seyait bien mieux que les façons narquoises et
suffisantes dont il avait usé avec nous dans le bateau.
À vrai dire, s'il était maintenant très réservé, c'est qu'il y avait à
cela une excellente raison, car il fit une si large brèche parmi les
victuailles servies sur la table qu'il ne lui restait guère de temps
pour causer.
À la fin, après avoir passé de la tranche de boeuf froid au pâté de
chapon, et avoir continué par une perche de deux livres, qu'il fit
descendre au moyen d'un grand pot d'ale, il nous adressa à tous un
sourire, et déclara que pour le moment ses besoins charnels étaient
satisfaits.
--Je me fais, dit-il, une règle d'obéir au sage précepte, d'après lequel
on doit se lever de table avec assez d'appétit pour manger autant qu'on
vient de manger.
--Je conclus de vos paroles, monsieur, que vous avez fait de rudes
campagnes, remarqua mon père, quand la table fut desservie, et que ma
mère se fut retirée pour la nuit.
--Je suis un vieux batailleur, répondit notre hôte, en revissant sa
pipe, un vieux chien si maigre de la race des «Tiens ferme». Ce corps
que voici porte les traces de maints coups d'estoc et de taille reçus au
service de la loi protestante, sans compter d'autres, reçus pour la
défense de la Chrétienté en général dans les guerres contre le Turc.
Monsieur, il y a des gouttes de mon sang sur toute la carte d'Europe.
Sans doute, je le reconnais, il ne fut pas toujours versé dans l'intérêt
public, mais pour défendre mon honneur dans un ou deux duels, ou
_holmgangs_, ainsi que cela se nommait chez les nations du Nord. Il est
nécessaire qu'un cavalier de fortune, qui le plus souvent est un
étranger en pays étranger, se montre un peu chatouilleux sur ce point,
car il est en quelque sorte le représentant de son pays dont le bon
renom doit lui être plus cher que le sien propre.
--En pareille circonstance, votre arme était l'épée, je suppose? dit mon
père, en se démenant sur sa chaise d'un air embarrassé, ainsi qu'il
faisait lorsque s'éveillaient ses instincts d'autrefois.
--Sabre, rapière, lame de Tolède, esponton, hache de combat, pique ou
demi-pique, morgenstiern, et hallebarde. Je parle avec la modestie
convenable, mais quand je tiens en main le sabre à un seul tranchant, le
sabre avec poignard, le sabre avec bouclier, le sabre courbe seul ou
l'assortiment de sabres courbes, je m'engage à tenir tête à n'importe
qui aura porté la cotte de buffle, à l'exception de mon frère Quartus.
--Par ma foi, dit mon père, les yeux brillants, si j'avais vingt ans de
moins, je m'essaierais avec vous. Mon jeu au sabre droit à été estimé
bon par de rudes gens de guerre. Que Dieu me pardonne de me laisser
encore émouvoir par de telles vanités!
--J'en ai entendu dire du bien par des gens pieux, remarqua Saxon.
Maître Richard Rumbold lui-même parla de vos exploits au duc d'Argyle.
N'y avait-il pas un écossais nommé Storr ou Stour?
--Oui, oui, Stour, de Drumlithie. Je l'ai fendu en deux presque jusqu'à
la selle dans une escarmouche, la veille de Dunbar. Ainsi donc Dicky n'a
pas oublié cela? Il tenait bon jusqu'au bout, qu'il s'agît de prier ou
de se battre. Nous nous sommes trouvés côte à côte sur le champ de
bataille, et nous avons cherché la vérité ensemble dans la chambrée.
Ainsi donc Dick va reprendre le harnais! Il lui était impossible de
rester tranquille, tant qu'il y avait un coup à donner pour la foi
foulée aux pieds. Si le flot de la guerre s'avance de ce côté-ci, moi
aussi... qui sait, qui sait?
--Et voici un combattant solide, dit Saxon en posant sa main sur mon
bras. Il a du nerf et des muscles, et sait parler fièrement à
l'occasion, ainsi que j'ai de bonnes raisons pour le savoir, quoique
nous ne nous connaissions que depuis peu. Ne pourrait-il pas se faire
qu'il frappe, lui aussi, son coup dans cette querelle?
--Nous discuterons de cela, dit mon père d'un air pensif, en me
regardant par-dessous ses sourcils en broussailles, mais je vous en
prie, Maître Saxon, donnez-nous quelques autres détails sur cette
affaire. À ce que j'ai appris, mon fils Micah vous a tiré des flots.
Comment y étiez-vous tombé?
Decimus Saxon fuma sa pipe pendant plus d'une minute sans rien dire, en
homme qui passe la revue des événements pour les ranger en bon ordre.
--Voici de quelle façon la chose arriva, dit-il enfin. Lorsque Jean de
Pologne chassa le Turc des portes de Vienne, la paix s'établit parmi les
Principautés, et maint cavalier errant, comme moi, se trouva sans
emploi. Il n'y avait plus de guerre nulle part, si ce n'est de menues
escarmouches en Italie, où un soldat pût s'attendre à récolter argent ou
renommée. J'errai donc par le Continent, fort marri de l'étrange paix
qui régnait partout. À la fin pourtant, arrivé aux Pays-Bas, j'appris
que la Providence ayant pour propriétaires et commandants mes deux
frères Nonus et Quartus était sur le point de partir d'Amsterdam pour
une expédition à la côte de Guinée. Je leur proposai de me joindre à
eux. Je fus donc pris comme associé à condition de payer un tiers du
prix de la cargaison. Pendant que j'attendais au port, je rencontrai
quelques-uns des exilés, qui, ayant entendu parler de mon dévouement à
la cause protestante, me présentèrent au Duc et au Maître Rumbold, qui
confièrent ces lettres à mes soins. Voilà qui explique clairement de
quelle manière elles sont venues entre mes mains.
--Mais non de quelle manière vous et elles, vous êtes trouvés à l'eau,
suggéra mon père.
--Oh! c'est par le plus grand des hasards, dit l'aventurier avec un
léger trouble. Ce fut la _fortuna belli_, ou pour parler avec plus de
propriété, _pacis_. J'avais demandé à mes frères de s'arrêter à
Portsmouth pour que je puisse me débarrasser de ces lettres. À quoi ils
ont répondu en un langage de gens mal élevés, de butors, qu'ils
attendaient les mille guinées qui représentaient ma part dans
l'entreprise. À quoi j'ai répondu avec une familiarité fraternelle que
c'était peu de chose, et que cette somme serait prélevée sur les
profits, de notre affaire. Ils ont allégué que j'avais promis de payer
d'avance et qu'il leur fallait l'argent. Alors je me suis mis en mesure
de prouver tant par la méthode d'Aristote que par celle de Platon, et la
méthode déductive que n'ayant point de guinées en ma possession, il
m'était impossible d'en payer un millier, je leur fis remarquer en même
temps que la participation prise à l'affaire par un honnête homme était
en elle-même une ample compensation pour l'argent, attendu que leur
réputation avait quelque peu souffert. En outre, donnant une nouvelle
preuve de ma franchise et de mon esprit conciliant, je leur proposai une
rencontre à l'épée ou au pistolet, avec l'un quelconque d'entre eux,
proposition qui aurait satisfait tout cavalier épris d'honneur. Mais
leurs âmes basses et mercantiles leur suggérèrent de prendre deux
mousquets, Nonus en déchargea un sur moi, et il est probable que Quartus
l'aurait imité, si je ne lui avait arraché l'arme des mains, et si je ne
l'avais fait partir pour empêcher un nouveau méfait. Je crains bien
qu'en la déchargeant, un des lingots n'ait fait un trou dans la peau de
mon frère Nonus. Voyant qu'il pourrait bien survenir d'autres
complications à bord du navire, je pris le parti de le quitter sur le
champ, et pour ce faire, il me fallut ôter mes belles bottes à revers,
qui, à en croire Vanseddars lui-même, étaient la meilleure paire qui fût
jamais sortie de son magasin. Des hottes à bout carré, à double semelle!
Hélas! Hélas!
--Il est étrange que vous ayez été recueilli par le fils même de l'homme
pour qui vous aviez une lettre.
--Ce sont les voies de la Providence, répondit Saxon. J'en ai vingt-deux
autres qui doivent être remises de la main à la main. Si vous me
permettez d'user de votre demeure quelque temps, j'en ferai mon quartier
général.
--Usez-en comme si elle vous appartenait, dit mon père.
--Votre très reconnaissant, serviteur, répliqua Decimus, en se levant
brusquement et mettant la main sur son coeur. Je me trouve en vérité
dans un port de repos, après la société impie et profane de mes frères.
Ne chanterons-nous pas un hymne avant de nous délasser des affaires de
la journée?
Mon père y consentit avec empressement, et nous chantâmes: «Ô terre
heureuse».
Après quoi notre hôte nous suivit dans sa chambre, en emportant la
bouteille d'_usquebaugh_ entamée que ma mère avait laissée sur la table.
S'il agissait ainsi, c'était, d'après lui, qu'il redoutait une attaque
de la fièvre persane, contractée dans ses campagnes contre l'Ottoman, et
sujette à revenir d'un moment à l'autre.
Je le laissai dans notre meilleure chambre à coucher et allai retrouver
mon père, toujours assis, la tête penchée sous le poids des réflexions,
dans son coin ordinaire.
--Que pensez-vous de ma trouvaille, papa? demandai je.
--Un homme de talent et de piété, répondit-il, mais la vérité, c'est
qu'il m'a apporté les nouvelles les plus propres à me réjouir le coeur.
Aussi n'aurais je pu lui faire mauvais accueil, quand même il eût été le
pape de Rome.
--Quelles nouvelles, alors?
--Les voici, les voici, s'écria-t-il, en tirant la lettre de sa
poitrine, l'air tout joyeux. Je vais vous les lire, mon garçon. Non, je
ferais mieux d'aller dormir sur cela, et de les lire demain, quand nous
aurons les idées plus claires. Que le Seigneur me dirige sur ma route,
et qu'il confonde le tyran! Priez, pour avoir des lumières, mon garçon,
car il peut se faire que ma vie et la vôtre soient pareillement en jeu.
VI--Au sujet de la lettre venue des Pays-Bas.
Je me levai le matin de bonne heure, et je courus, selon l'usage des
campagnards, à la chambre de notre hôte pour voir si je pouvais lui être
de quelque utilité.
En poussant sa porte, je m'aperçus qu'elle résistait.
Cela me surprit d'autant plus que je savais qu'il n'y avait en dedans ni
clef, ni verrou.
Mais elle céda peu à peu sous ma poussée, et je reconnus qu'un lourd
coffre ordinairement placé près de la fenêtre avait changé de place et
été mis là pour empêcher toute intrusion.
Cette précaution, prise sous le toit paternel, comme s'il se trouvait
dans une tanière de voleurs, me mit en colère.
Je donnai un violent coup d'épaule qui déplaça le coffre, ce qui me
permit d'entrer dans la chambre.
Monsieur Saxon était assis dans le lit et jetait autour de lui des
regards fixes, comme s'il ne savait pas très bien où il était.
Il avait noué un mouchoir blanc autour de sa tête, en guise de bonnet de
nuit, et son visage aux traits durs, rasé de près, vu sous cet abri,
contribuait avec son corps osseux, à lui donner l'air d'une gigantesque
vieille femme.
La bouteille d'_usquebaugh_ vide était posée à côté de son lit.
Évidemment les craintes s'étaient réalisées.
Il avait eu une attaque de fièvre persane.
--Ah! mon jeune ami, dit-il enfin, c'est donc l'usage dans cette partie
du pays, de prendre d'assaut ou par escalade les chambres de vos hôtes,
aux premières heures du matin?
--Est-ce l'habitude, répondis-je d'un ton rude, de barricader votre
porte quand vous dormez sous le toit d'un honnête homme! Qu'aviez-vous à
craindre pour prendre une précaution de ce genre!
--Bon! vous êtes un mangeur de feu! répondit-il en se renversant de
nouveau sur l'oreiller et ramenant les draps sur lui, un _feuerkopf_,
comme disent les Allemands, ou plutôt un _tollkopf_ mot qui, pris dans
son sens propre signifie tête folle. Votre père, à ce que j'ai appris,
était un homme vigoureux et violent, quand le sang de la jeunesse
circulait dans ses veines; mais, autant que je puis en juger, vous
n'êtes pas en arrière de lui. Sachez donc que le porteur de papiers
importants, _documenta pretiosa sed periculosa_, a pour devoir de ne
rien laisser au hasard, et de veiller de toutes les façons sur le dépôt
qui lui a été confié. À la vérité, je suis dans la maison d'un honnête
homme, mais je ne sais qui peut entrer, qui peut venir pendant les
heures de la nuit. Vraiment, pour cette affaire... Mais j'en ai dit
assez, je serai avec vous dans un instant.
--Vos habits sont secs et tout prêts, fis-je remarquer.
--Assez! Assez! Je ne veux pas me plaindre du vêtement complet que votre
père m'a prêté. Peut-être étais-je accoutumé à en porter de meilleurs,
mais celui-ci fera mon affaire. Le camp n'est pas la cour.
Pour moi, il était évident que le vêtement de mon père valait infiniment
mieux soit par la coupe, soit par l'étoffe, que celui qu'avait porté sur
lui notre hôte.
Mais comme il avait rentré complètement sa tête sous les draps du lit,
il n'y avait rien de plus à dire.
Je descendis à la chambre du bas, où je trouvai mon père activement
occupé à assujettir une boucle neuve au baudrier de son épée, pendant
que ma mère préparait le repas du matin.
--Venez dans la cour avec moi, Micah, dit mon père. Je voudrais vous
dire un mot.
Les ouvriers n'étaient pas encore à leur travail.
Nous sortîmes donc par cette belle matinée pour nous asseoir sur le
petit parapet de pierre qui sert à étendre les peaux.
--Je suis sorti ce matin pour voir où j'en suis de l'exercice au sabre,
dit-il. Je m'aperçois que j'ai gardé toute ma vivacité pour un coup de
pointu, mais pour les coups de taille je sens une raideur pénible. Je
pourrais rendre quelques services à l'occasion, mais hélas! je ne suis
plus le sabreur qui menait l'aile gauche du plus beau régiment de
cavalerie qui ait jamais marché derrière les timbaliers. Le Seigneur
m'avait donné, le Seigneur m'a ôté. Mais si je suis vieux et usé, j'ai
le fruit de mes reins pour prendre ma place et manier la même épée pour
la même cause. Vous partirez à ma place, Micah.
--Partir! où?
--Chut, mon garçon, et écoutez. N'en dites pas trop long à votre mère,
car les femmes ont le coeur sans force. Lorsqu'Abraham offrit son
premier-né, je suis certain qu'il n'en parla guère à Sarah. Voici la
lettre. Savez-vous qui est ce Rumbold?
--Je suis sûr de vous avoir entendu parler de lui comme d'un de vos
compagnons d'autrefois.
--C'est bien lui, un homme sûr et sincère. Il fut si fidèle--fidèle
jusqu'au meurtre--que quand l'armée des Justes se dispersa, il ne déposa
point son zèle en même temps que son justaucorps de buffle. Il s'établit
comme fabricant de malt à Hoddesdon, et ce fût chez lui qu'on prépara le
fameux complot de Rye-House, où furent impliqués tant de braves gens.
--N'était-ce pas un déloyal projet d'assassinat, demandai-je.
--Non! Ne vous laissez pas décevoir par les mots. Ce sont des gens
malveillants qui sont les auteurs de cette vile calomnie que Rumbold et
ses amis projetaient un assassinat. Ce qu'ils voulaient accomplir, ils
étaient résolus à le faire au grand jour, à trente d'entre eux contre
cinquante hommes de la Garde Royale, lorsque Charles et Jacques se
rendraient à Newmarket. Si le roi et son frère avaient reçu une balle ou
un coup de pointe de sabre, ils l'auraient reçu en pleine bataille, où
leurs agresseurs se seraient exposés. C'était coup pour coup; ce n'était
point un assassinat.
Il se tut et posa sur moi un regard interrogateur.
Je ne saurais dire franchement que je fus satisfait, car une attaque
contre des gens sans armes et sans défiance, fussent-ils même entourés
par des gardes du corps, n'était pas justifiable à mes yeux.
--Lorsque le complot eut échoué, reprit mon père, Rumbold dut fuir pour
sauver sa vie, mais il réussit à glisser entre les mains de ceux qui le
poursuivaient, et à gagner les Pays-Bas. Il y trouva réunis un grand
nombre d'ennemis du gouvernement. Des messages réitérés venant
d'Angleterre, et surtout des comtés de l'Ouest et de Londres, leur
affirmaient que s'ils voulaient enfin tenter une invasion, ils
pourraient compter sur des secours tant en hommes qu'en argent. Mais ils
furent quelque temps dans l'embarras, faute d'un chef qui eut assez
d'importance pour exécuter un aussi grand projet, mais enfin maintenant
ils en ont un, le meilleur qu'on pût choisir. Ce n'est rien moins que le
bien aimé capitaine protestant, James, duc de Monmouth, fils de
Charles II.
--Fils légitime, remarquai-je.
--C'est vrai ou c'est faux. Certains prétendent que Lucy Walters était
épouse légitime. Bâtard ou non, il professe les vrais principes de la
vénérable Église et il est aimé du peuple. Qu'il se montre dans l'Ouest,
et les soldats surgiront comme les fleurs au printemps.
Il se tut et me conduisit à l'autre bout de la cour, car les ouvriers
arrivaient déjà et entouraient la fosse à plonger les peaux.