fois. L'expérience d'une longue vie m'a cependant appris que le péché
est toujours puni en ce monde, quoi qu'il puisse en être dans l'autre
monde. Il n'est pas de faute qu'on ne paie de sa santé, de son
confortable, de sa tranquillité d'esprit. Il en est des nations comme
des individus. Voyez comme les luxurieux Babyloniens furent détruits par
les Perses aux moeurs frugales, et comme les mêmes Perses succombèrent
sous l'épée des Grecs, lorsqu'ils eurent appris les vices de la
prospérité. Lisez encore, et remarquez que les Grecs sensuels furent
écrasés sous les pieds des Romains plus robustes, plus durs à la peine,
et enfin que les Romains, après avoir perdu leurs vertus viriles, furent
soumis par les nations du Nord. Le vice et la ruine vont toujours de
compagnie. C'est ainsi que la Providence les emploie tour à tour pour
châtier par l'un les folies de l'autre. Ces choses-là n'arrivent point
par hasard. Elles font partie d'un grand système qui agit jusqu'en notre
propre existence. Plus vous avancerez dans la vie et mieux vous verrez
que le péché et la souffrance ne sont jamais loin l'un de l'autre, et
qu'on dehors de la vertu, il ne peut y avoir de véritable prospérité.
Un maître bien différent de celui-là, le loup de mer, Salomon Sprent,
qui habitait l'avant-dernier cottage sur la gauche, dans la grande rue
du village!
Il appartenait à la génération des vieux marins, qui avait combattu sous
le pavillon à croix rouge, contre Français, Espagnols, Hollandais,
Maures, jusqu'au jour où un boulet lui avait emporté un pied et avait
mis fin pour toujours à ses exploits.
Il était maigre de corps, dur, brun, aussi leste, aussi vif qu'un chat.
Il avait le corps court, des bras extrêmement longs, dont chacun était
terminé par une grande main toujours à moitié fermée, comme si elle
serrait un câble.
Il était couvert de la tête aux pieds, des plus merveilleux tatouages,
tracés en couleurs bleue, rouge et verte.
Elle commençait par la création, sur son cou et se terminait par
l'Ascension, sur sa cheville gauche.
Jamais je n'ai vu pareille oeuvre d'art ambulante.
Il disait souvent que s'il avait été noyé, et que son corps eût été
rejeté à la côte, dans quelque pays sauvage, les indigènes auraient pu
apprendre tout le Saint Évangile, rien qu'en étudiant sa carcasse.
Et pourtant je suis désolé d'avoir à dire que toute la religion du marin
semblait bornée à sa peau, en sorte qu'il ne lui en restait guère pour
l'usage interne.
Elle avait fait éruption à la surface, comme la fièvre pourprée, mais
sans laisser de trace dans le reste de son organisation.
Il savait jurer en huit langues et vingt-trois dialectes, et il ne
laissait pas rouiller, faute d'exercice, ses grandes facultés.
Il jurait quand il était triste, ou quand il était content, quand il
était en colère ou en disposition affectueuse, mais ses jurons n'étaient
qu'une forme de langage, sans méchanceté ni amertume, au point que mon
père lui-même ne pouvait se montrer bien sévère envers ce pécheur.
Mais avec le temps, le vieillard s'assagit, et dans les dernières années
de sa vie, il revint aux simples croyances de son enfance.
Il apprit à combattre le diable avec la même fermeté, le même courage
dont il avait fait preuve contre les ennemis de son pays.
Le vieux Salomon était une source inépuisable d'amusement et d'intérêt
pour mon ami Lockarby et pour moi.
Aux grands jours, il nous invitait à dîner cher lui et nous régalait
d'un hachis, d'un salmigondis, ou de quelque plat étranger, du _pilau_,
une _olla podrida_, du poisson grillé comme on le fait aux Açores, car
il s'entendait merveilleusement à la cuisine et savait préparer les
plats favoris de toutes les nations.
Et pendant tout le temps que nous passions en sa compagnie, il nous
contait les histoires les plus extraordinaires au sujet du Prince
Rupert, sous lequel il avait servi, comment il lançait de la poupe
l'ordre à son escadre de faire volte-face ou de charger, suivant la
circonstance, comme s'il commandait encore son régiment de cavalerie.
Il avait aussi bien des histoires au sujet de Blake. Mais le nom de
Blake lui-même n'était pas aussi cher à nos marins de jadis que celui de
Sir Christophe Mings.
Salomon avait été quelque temps son maître d'équipage, et en savait, à
n'en plus finir, sur les vaillants exploits par lesquels il s'était
distingué depuis le jour où il était entré dans la marine comme mousse
du poste, jusqu'à celui où il tomba sur le pont de son navire avec le
grade d'amiral des Rouges, et fut porté en terre par son équipage en
pleurs dans le cimetière de Chatham.
--S'il est bien vrai qu'il y a là-haut une mer de jaspe, disait le vieux
marin, je parie que sir Christophe aura soin d'y faire respecter comme
il faut le pavillon anglais, et que les étrangers ne viendront pas nous
narguer. J'ai servi sous ses ordres dans ce monde, et je ne demande rien
de plus que d'être son maître d'équipage dans l'autre, si par hasard
l'emploi se trouvait vacant.
Ces réminiscences aboutissaient toujours à la préparation d'un nouveau
bol de punch, que l'on vidait solennellement en mémoire du défunt.
Si animés que fussent les récits de Salomon Sprent à propos de ses
anciens chefs, ils ne nous faisaient pas autant d'effet que quand, après
son second ou son troisième verre, s'ouvraient les écluses de ses
souvenirs.
Alors c'étaient de longues histoires sur les pays qu'il avait visités,
sur les peuples qu'il avait vus.
Appuyés aux dossiers de nos chaises, le menton dans notre main, nous,
les adolescents, nous restions là pendant des heures, les yeux fixés sur
le vieil aventurier, buvant ses paroles, pendant que, flatté de
l'intérêt qu'il excitait, il tirait de sa pipe de lentes bouffées, et
déroulait un à un les récits des choses qu'il avait vues ou faites.
En ce temps-là, mes chers enfants, il n'y avait pas un Defoe pour nous
raconter les merveilles de l'univers, pas de _Spectateur_ à notre portée
sur la table du déjeuner, pas de _Gulliver_ pour contenter notre amour
des aventures en nous parlant d'aventures qui n'avaient point eu lieu.
Il se passait plus d'un mois sans qu'une _Feuille de Nouvelles_ tombât
entre nos mains.
Les relations fortuites avaient donc une importance plus grande qu'elles
n'en ont de nos jours, et la conversation d'un homme, tel que le vieux
Salomon, était à elle seule une bibliothèque.
Pour nous, tout cela était réel.
Sa voix enrouée, ses mots mal choisis, étaient comme la voix d'un ange,
et nos esprits alertes ajoutaient les détails et comblaient les lacunes
des récits.
En une soirée, nous avons fait franchir à un corsaire de Sallee les
Colonnes d'Hercule, nous avons louvoyé le long des côtes du continent
africain, nous avons vu les grandes vagues de la mer espagnole se briser
sur les sables jaunes, nous avons dépassé les nègres marchands d'ivoire
avec leurs cargaisons humaines, nous avons tenu tête aux terribles
ouragans qui soufflent constamment autour du Cap de Bonne-Espérance; et
pour finir, nous avons fait voile sur le vaste Océan qui s'étend au-delà
parmi les îles de corail couvertes de palmiers, avec la certitude que
les royaumes du Prêtre Jean commencent quelque part de l'autre côté de
la brume dorée qui s'entrevoit à l'horizon.
Après un vol de cette étendue, lorsque nous revenions à notre village du
Hampshire, parmi les monotones réalités de la vie champêtre, nous nous
sentions comme des oiseaux sauvages que l'oiseleur a pris au piège et
enfermés brusquement dans d'étroites cages.
C'était alors que me revenaient à la pensée les paroles de mon père: «Un
jour vous sentirez que vos ailes ont poussé» et cela me jetait dans des
dispositions si inquiètes, que tous les sages propos de Zacharie Palmer
étaient impuissants à me calmer.
IV--Sur le poisson étrange que nous primes à Spithead.
Un soir de mai 1685, vers la fin de la première semaine du mois, mon ami
Ruben Lockarby et moi nous empruntâmes le bateau de plaisance de Ned
Marley, et nous allâmes pêcher hors de la baie de Langston.
J'avais alors bien près de vingt et un ans, et mon camarade était d'un
an plus jeune que moi.
Nous étions devenus des amis très intimes, grâce à une estime
réciproque; car n'ayant pas atteint toute sa croissance, il était fier
de ma force et de ma taille, tandis que moi, avec mes dispositions
mélancoliques et mon esprit un peu lourd, je me plaisais à l'énergie et
à l'humeur joviale qui ne l'abandonnaient jamais, et à l'esprit qui
brillait avec l'éclat inoffensif d'un éclair d'été dans tout ce qu'il
disait.
Physiquement, il était petit et gros avec la figure ronde, les joues
colorées, et à dire vrai, assez porté à l'embonpoint, bien qu'il ne
voulut avouer rien de plus qu'une agréable rondeur, ce qui d'après lui,
était le dernier mot de la beauté chez les Anciens.
La rude épreuve du danger et des privations communes m'autorisent à
affirmer que nul n'eut jamais camarade plus attaché, plus sûr. Comme il
était destiné à se trouver avec moi par la suite, il était fort à propos
qu'il s'y trouvât aussi dans cette soirée de mai, qui fut le point de
départ de nos aventures.
On dépassa à force de rames les sables de Warner pour atteindre un
endroit qui se trouvait à mi-chemin du Nab, et où d'ordinaire nous
prenions du bar en quantité.
Nous y jetâmes la grosse pierre qui nous servait d'ancre, et nous mîmes
nos lignes en place.
Le soleil, se couchant lentement derrière un banc de brouillards, avait
paré tout le ciel d'occident de bandes écarlates sur lesquelles se
détachaient en contours vaporeux et pourpres les cimes boisées de l'île
de Wight.
Une fraîche brise soufflait du sud-est et faisait aux longues vagues
vertes des panaches d'écume, en répandant sur nos yeux et nos lèvres la
sensation salée de l'embrun.
Aux environs de la Pointe Sainte-Hélène, un vaisseau du Roi suivait le
goulet, en même temps qu'un grand brick isolé qui virait de bord à un
mille au plus de l'endroit où nous nous trouvions.
Nous en étions si près que nous pouvons entrevoir les figures qui se
mouvaient sur son pont, pendant qu'il donnait à la bande sous la brise.
Nous entendions même le craquement de ses vergues, et le battement de
ses voiles salies par des intempéries, au moment où il fut sur le point
de reprendre sa route.
--Regardez donc, Micah, dit mon compagnon, en levant les yeux de sa
ligne, voilà un navire qui ne sait guère ce qu'il veut faire... un
navire qui ne fera pas son chemin dans le monde. Voyez-vous cette
attitude irrésolue sous le vent. Il ne sait s'il doit virer de bord ou
aller de l'avant. C'est un courtisan des circonstances, un Lord Halifax
de la mer.
--Non, dis-je en regardant fixement, les yeux abrités sous ma main,
c'est qu'il y a quelque accident à son bord. Il vacille comme s'il n'y
avait personne à la barre. Sa grande vergue descend! Non, voilà qu'il se
met en marche maintenant! Les gens, qui sont sur le pont, m'ont l'air de
se battre ou de danser. Relevons l'ancre, Ruben, et ramons de son côté.
--Relevons l'ancre et ramons pour nous en éloigner, répondit Ruben,
l'oeil toujours fixé sur le navire inconnu. Qu'est-ce que cette manie
que vous avez de vous fourrer toujours dans quelque danger? Il porte
pavillon hollandais, mais qui sait d'où il vient réellement? Ce serait
une jolie affaire si nous étions capturés et vendus aux plantations.
--Un boucanier dans le Solent! m'écriai-je d'un ton moqueur. Il ne nous
manque plus que de voir le pavillon noir dans la Crique d'Elmsworth.
Mais écoutez: qu'est-ce que cela?
Du brick arriva le bruit d'un coup de mousquet.
Il y eut un instant de silence.
Puis un second coup de mousquet résonna, suivi d'un choeur
d'exclamations et de cris.
En même temps les vergues tournèrent pour se mettre en place, les voiles
reçurent une fois de plus la brise, et le navire fila dans une direction
qui devait lui faire dépasser la Pointe de Bembridge et le faire entrer
dans le Canal anglais.
Et comme il filait, sa barre fut brusquement tournée, un nuage de fumée
s'éleva de sa hanche, et un boulet passa au-dessus des vagues, faisant
jaillir l'eau, à moins de cent yards de nous.
Et après nous avoir aussi fait ses adieux, le navire revint dans le vent
et reprit sa marche vers le sud.
--Coeur de grâce! s'écria Ruben, les lèvres béantes de saisissement; les
assassins, les bandits!
--Je donnerais bien quelque chose pour que le navire du Roi les cueille
au passage, m'écriai-je avec fureur, car cette agression était si peu
justifiée qu'elle émouvait ma bile. Que veulent donc ces coquins?
Certainement ils sont ivres ou fous.
--Tirez sur l'ancre, l'ami, tirez sur l'ancre! cria mon camarade, en se
levant brusquement de son siège. Je comprends, tirez sur l'ancre.
--Qu'y a-t-il donc? demandai-je en l'aidant à remonter la grosse pierre,
jusqu'à ce qu'elle sortit de l'eau toute ruisselante.
--Ce n'est pas sur nous qu'ils font feu, mon garçon. Ils visaient
quelqu'un qui se trouve dans l'eau entre eux et nous. Tirez, Micah! un
bon coup de reins. C'est peut-être quelque pauvre diable qui se noie.
--Oui, oui, dis-je en regardant entre deux coups de rames derrière moi.
Je vois sa tête à la crête d'une vague. Doucement, ou nous allons passer
sur lui. Encore deux coups, et tenez vous prêt à le saisir. Tenez bon,
l'ami. On vient à votre aide.
--Offrez votre aide à ceux qui ont besoin d'aide! dit une voix partant
de la mer. Diantre, l'ami, faites attention à votre rame. J'ai plus de
peur d'en recevoir un coup que je n'ai peur de l'eau.
Ces mots étaient prononcés avec tant de calme et de sang-froid que
toutes nos craintes au sujet du nageur disparurent.
Nous rentrâmes les rames, et nous nous tournâmes pour jeter un coup
d'oeil sur lui.
La barque, en dérivant, s'était rapprochée de lui au point qu'il aurait
pu saisir le bord s'il avait jugé à propos de le faire.
--Sapperment! s'écria-t-il d'un ton bourru, dire que c'est mon frère
Nonus qui me joue un pareil tour! Qu'aurait dit notre sainte mère si
elle avait vu cela? Tout mon équipement perdu, sans parler de ma part
dans les profits du voyage! Et maintenant voilà que j'ai jeté une paire
de bottes à l'écuyère toute neuve, qui coûtent seize rixdollars chez
Vanseddar's à Amsterdam! Avec cela, impossible de nager! Sans cela,
impossible de marcher!
--Est-ce que vous ne voulez pas sortir de l'eau, monsieur? demanda
Ruben.
Il avait grand-peine à garder son sérieux en voyant la tournure de
l'inconnu et entendant ses propos.
Au-dessus de l'eau sortaient de longs bras.
En un instant, avec des mouvements flexibles de serpent, l'homme entra
dans la barque et étendit son long corps sur les planches de l'arrière.
Il était efflanqué à l'extrême, très grêle, avec une figure taillée à
coup de hache, d'expression dure, rasée de près, recuite par le soleil,
et avec mille petites rides qui s'entrecroisaient en tous sens.
Il avait perdu son chapeau et sa courte et raide chevelure, légèrement
grisonnante, se dressait en brosse sur toute sa tête.
Il était malaisé de deviner son âge, mais il devait avoir bien près de
la cinquantaine, malgré l'agilité avec laquelle il était entré dans
notre barque, preuve qu'il n'avait rien perdu de sa vigueur et de son
énergie.
De tous les traits qui le caractérisaient, celui qui attira le plus mon
attention, ce furent ses yeux, qui presque recouverts par l'abaissement
des paupières, apparaissaient néanmoins à travers l'étroite fente avec
un éclat, une vivacité remarquable.
Un regard superficiel pouvait faire croire qu'il était dans un état de
langueur, de demi-sommeil, mais avec plus d'attention, on apercevait ces
lignes brillantes, mobiles, et l'on y voyait un avertissement de se
tenir en garde contre ses premières impressions.
--J'aurais pu nager jusqu'à Portsmouth, dit-il en fouillant dans les
poches de sa jaquette trompée d'eau. Je pourrais nager jusqu'à n'importe
quel endroit. Une fois j'ai descendu le Danube à la nage depuis Gran
jusqu'à Bude, pendant qu'une centaine de janissaires trépignaient de
rage sur l'autre bord. Je l'ai fait, oui, par les clefs de Saint Pierre!
Les Pandours de Wessenburg pourraient vous dire si Decimus Saxon sait
nager. Suivez mon conseil, jeune homme. Tenez toujours votre tabac dans
une boîte de métal, pour que l'eau ne puisse pas entrer.
En parlant ainsi, il tira de sa poche une boîte plate et plusieurs tubes
de bois, qu'il vissa bout à bout de manière à en faire une longue pipe.
Il la bourra de tabac, l'alluma au moyen d'un silex et d'un briquet,
avec un morceau de papier amadou, qu'il avait dans sa boîte.
Puis il ploya ses jambes sous lui à la façon orientale, et s'assit pour
fumer sa pipe à son aise.
Il y avait dans tout cet incident quelque chose de si bizarre, l'homme
et ses actes avaient une apparence si absurde que nous partîmes tous les
deux d'un éclat de rire qui dura jusqu'à ce que l'épuisement y mit fin.
Il ne prit aucune part à notre gaîté, mais n'en parut nullement blessé.
Il continua à fumer jusqu'au bout d'un air parfaitement insensible et
impassible, à cela près que ses yeux à demi voilés brillaient en nous
regardant tour à tour.
--Vous nous excuserez d'avoir ri, monsieur, dis-je enfin, mais mon ami
et moi nous ne sommes pas habitués à de telles aventures, et nous sommes
joyeux que celle-ci ait fini aussi heureusement. Puis-je demander qui
nous avons recueilli?
--Je me nomme Decimus Saxon, répondit l'inconnu. Je suis le dixième fils
d'un digne père, ainsi que l'indique mon nom latin. Il n'y a que neuf
hommes entre moi et un héritage. Qui sait? La petite vérole ou la peste
pourraient s'en mêler.
--Nous avons entendu un coup de feu sur le brick? demanda Ruben.
--C'était Nonus, mon frère qui tirait sur moi, fit remarquer l'inconnu,
en hochant la tête avec tristesse.
--Mais il y a eu un second coup de feu.
--C'était moi qui tirais sur mon frère Nonus.
--Grands Dieux! m'écriai-je, j'espère que vous ne l'avez pas atteint.
--Oh! tout au plus une éraflure en pleine chair, répondit-il. Mais j'ai
jugé préférable de partir, de peur que l'affaire ne tournât en querelle.
Je suis sûr que c'est lui qui a fait partir le canon de neuf livres
quand j'étais à l'eau. Le boulet a passé si près qu'il a séparé ma
chevelure. Il a toujours été excellent tireur au fauconneau, ou au
mortier. Il ne pouvait avoir grand mal, puisqu'il a eu le temps de
descendre de la poupe sur le pont.
Il y eut ensuite un instant de silence, pendant lequel l'inconnu prit
dans sa ceinture un long couteau, dont il se servit pour nettoyer sa
pipe.
Ruben et moi, nous primes nos rames, nous relevâmes nos lignes emmêlées,
qui avaient traîné derrière le bateau, et nous nous mîmes en mesure de
regagner la côte.
--Il s'agit maintenant de savoir où nous allons, dit l'inconnu.
--Nous descendons la baie de Langston, répondis-je.
--Nous descendons, nous descendons... fit-il d'un ton moqueur. En
êtes-vous bien sûrs? Êtes-vous certains que nous n'allons pas en France?
Nous avons un mât et une voile ici, à ce que je vois, et de l'eau dans
le réservoir. Tout ce qu'il nous faut, c'est un peu de poisson, et j'ai
oui dire qu'il abonde dans ces parages, et nous pourrions faire un tour
du côté de Barfleur.
--Nous descendons la baie de Langston, répétai-je avec froideur.
--Vous savez, sur l'eau la force prime le droit, expliqua-t-il avec un
sourire qui couvrit sa figure de rides. Je suis un vieux soldat et un
rude combattant. Vous êtes deux béjaunes. J'ai un couteau et vous n'avez
pas d'armes. Voyez-vous où aboutit ce raisonnement? Il s'agit maintenant
de savoir où nous allons.
Je me tournai, vers lui une rame dans les mains:
--Vous vous êtes vanté de pouvoir atteindre Portsmouth à la nage,
dis-je, et c'est ce que vous ferez. À l'eau, vipère de mer, ou je vais
vous y jeter, aussi vrai que je m'appelle Micah Clarke.
--Jetez votre couteau, ou je vous passe la gaffe à travers le corps,
s'écria Ruben en la poussant jusqu'à quelques pouces de la gorge de
l'homme.
--Par mon plongeon, voilà qui est fort louable! dit-il en remettant son
couteau dans sa gaine, et riant sous cape, j'aime à faire jaillir le
courage des jeunes gens. Voyez-vous, je suis le briquet qui fait jaillir
de votre silex l'étincelle de la valeur. C'est une comparaison
remarquable, et digne à tous les points de vue de Samuel Butler, le plus
spirituel des hommes... Ceci, reprit-il en donnant de petites tapes sur
une bosse que j'avais remarquée sur sa poitrine, ce n'est point une
difformité naturelle. C'est un exemplaire de cet incomparable
_Hudibras_, qui unit la légèreté d'Horace à la gaîté plus ample de
Catulle. Eh! que dites-vous de cette appréciation?
--Donnez ce couteau, dis-je, d'un ton sec.
--Certainement, répondit-il en me le tendant avec une inclinaison de
tête polie. Avez-vous à me faire quelque autre demande raisonnable qui
me permettrait de vous obliger. Je donnerais n'importe quoi pour vous
être agréable, excepté ma bonne réputation et mon renom de soldat, ou
cet exemplaire d'_Hudibras_, dont je ne me sépare jamais, non plus que
d'un traité en latin sur les usages de la guerre, composé par un Flamand
et imprimé à Liège, dans les Pays-Bas.
Je m'assis à côté de lui, le couteau à la main.
--Vous, jouez des rames, dis-je à Ruben, pendant que j'aurai l'oeil sur
notre homme, et que je veillerai à ce qu'il ne nous joue pas de tour. Je
crois que vous avez raison et que ce n'est rien de mieux qu'un pirate.
Nous le livrerons aux juges de paix, quand nous arriverons à Havant.
Je crois que le sang-froid de notre passager l'abandonna un instant et
qu'une expression d'inquiétude parut sur sa figure.
--Attendez un instant, dit-il, vous vous nommez Clarke, et vous habitez
Havant, à ce que j'apprends. Êtes-vous un parent de Joseph Clarke,
l'ancien Tête-Ronde de cette ville?
--C'est mon père, répondis-je.
--Écoutez bien, maintenant, s'écria-t-il, après un fort éclat de rire.
J'ai un talent particulier pour retomber sur mes pieds. Regardez cela,
mon garçon, regardez cela.
Il tira de sa poche intérieure une liasse de lettres enveloppée dans un
carré de toile cirée, en prit une, et la mit sur mon genou.
--Lisez, dit-il, en la montrant de son long doigt maigre.
L'adresse, en gros caractères bien nets, était ainsi conçue:
«À Joseph Clarke, marchand de cuirs à Havant. Par les mains de Maître
Decimus Saxon, propriétaire pour une part du vaisseau _La Providence_,
allant d'Amsterdam à Portsmouth».
Elle était scellée des deux côtés d'un gros cachet rouge, et consolidée
en outre par une large bande de soie.
--J'en ai vingt-trois autres à remettre dans le pays, remarqua-t-il.
Voilà qui indique ce que l'on pense de Decimus Saxon. J'ai dans mes
mains la vie et la liberté de vingt-trois personnes. Ah! mon garçon; ce
n'est pas de cette façon que sont faits les connaissements et les
billets de chargement. Ce n'est point une cargaison de peaux flamandes
qu'on envoie au vieux. Dans les peaux, il y a de braves coeurs anglais,
et ils ont au poing des épées anglaises pour conquérir la liberté. Je
risque ma vie en portant cette lettre à votre père, et vous son fils,
vous me menacez de me livrer aux juges! C'est honteux, honteux! J'en
rougis pour vous.
--Je ne sais pas à quoi vous faites allusion répondis-je. Il faut parler
plus clairement si vous voulez que je vous comprenne.
--Pouvons-nous nous fier à lui? dit-il en me montrant Ruben d'un brusque
mouvement de tête.
--Comme à moi-même.
--Voilà qui est charmant! dit-il avec une grimace qui tenait du sourire
et de la raillerie. David et Jonathan, ou... soyons plus classique et
moins biblique, Damon et Pythias, hein? Donc ces papiers viennent des
fidèles qui habitent à l'étranger, des exilés de Hollande, vous
m'entendez? Ils songent à partir et à venir rendre visite au roi
Jacques, leurs épées bouclées à la ceinture. Les lettres sont adressées
à ceux dont ils espèrent la sympathie, et les informent de la date et de
l'endroit où ils opéreront un débarquement. Maintenant, mon cher garçon,
vous reconnaîtrez que ce n'est pas moi qui suis en votre pouvoir, et
qu'au contraire vous êtes si bien entre mes mains qu'un mot de moi
suffit pour anéantir toute votre famille. Mais Decimus Saxon est un
homme éprouvé, et ce mot ne sera jamais dit.
--Si tout cela est vrai, dis-je, et si votre mission est réellement
celle dont vous parlez, pourquoi nous avez-vous proposé, il n'y a qu'un
instant, de gagner la France?
--Voilà une question fort bien faite et pourtant la réponse est assez
claire, répondit-il. Vos figures sont agréables et intelligentes, mais
il ne m'était pas possible d'y lire que vous étiez réellement des Whigs,
des amis de la bonne vieille cause. Vous auriez pu me conduire dans
quelque endroit où des douaniers et d'autres auraient éprouvé le besoin
de regarder de près, de fureter, ce qui aurait fait courir des risques à
ma mission. Plutôt un voyage en France dans une barque non pontée que
cela.
--Je vous conduirai auprès de mon père, dis-je après avoir réfléchi
quelques instants. Vous pourrez lui remettre votre lettre et expliquer
votre affaire. Si vous êtes de bonne foi, vous serez accueilli avec
empressement, mais s'il se découvre que vous êtes un scélérat, ainsi que
je le soupçonne, ne comptez sur aucune pitié.
--Ah! ce petit! Il parle comme le Lord grand chancelier d'Angleterre.
Que dit donc l'ancien:
_Il ne pouvait ouvrir la bouche_
_Qu'il n'en tombât un trope._
«Non, c'est une menace qu'il faudrait, c'est la marchandise que vous
aimez le plus à débiter:
_Il ne pouvait laisser passer une minute_
_Sans faire une menace._