De temps à autre, un jour de congé, j'avais la permission de descendre à

Portsdown.

Une fois même, mon père m'y mena à califourchon devant lui sur son

cheval.

J'y errai avec lui par les rues, le regard émerveillé, admirant les

choses singulières qui m'entouraient.

Les murailles et les fossés, les portes et les sentinelles, la longue

Grande Rue avec les grands édifices du gouvernement, le bruit incessant

des tambours, le son aigu des trompettes, tout cela faisait battre plus

vite mon petit coeur sous ma jaquette de layette.

Il y avait à Portsdown la maison où, trente ans auparavant,

l'orgueilleux duc de Buckingham avait été frappé par le poignard de

l'assassin.

Il y avait aussi l'habitation du gouverneur, et je me rappelle que

pendant que je regardais, il y arrivait à cheval, la figure rouge et

colérique, avec un nez tel qu'il sied à un gouverneur, sa poitrine toute

chamarrée d'or.

--Ne voilà-t-il pas un bel homme? dis-je, en levant les yeux vers mon

père.

Il rit et enfonça son chapeau sur ses yeux.

--C'est la première fois, dit-il, que j'ai vu en face Sir Ralph Lingard,

mais j'ai vu son dos à la bataille de Preston. Ah! mon garçon, avec son

air fier, s'il voyait seulement le vieux Noll entrer par la porte, il ne

croirait pas au-dessous de lui de sortir par la fenêtre.

Le résonnement de l'acier, la vue d'un justaucorps de buffle ne

manquaient jamais d'éveiller dans le coeur de mon père l'amertume des

Têtes-Rondes.

Mais il y avait d'autres choses à voir à Portsmouth que les habits

rouges et leur gouverneur.

C'était le second port du royaume, après Chatham, et il y avait toujours

un nouveau navire de guerre tout prêt sur les étais.

Il s'y trouvait alors une escadre de la marine royale.

Parfois la flotte entière était réunie à Spithead.

Alors les rues étaient pleines de matelots, dont les figures étaient

aussi brunes que l'acajou, avec des queues de cheveux aussi raides,

aussi dures que leurs coutelas.

Les voir déambuler d'un pas balançant, écouter leur langage étrange et

piquant, leurs récits sur les guerres de Hollande, était pour moi un

régal des plus fins, et plus d'une fois, quand j'étais seul, je me suis

attaché à un de leurs groupes, et j'ai passé la journée à aller de

taverne en taverne.

Toutefois il arriva une fois que l'un d'eux me pressa de partager son

verre de vin des Canaries, et ensuite par simple malice, me persuada

d'en avaler un second.

Il en résulta que je revins à la maison, hors d'état de parler, dans la

charrette du voiturier, et que depuis lors il ne me fut plus permis

d'aller seul à Portsdown.

Mon père fut moins scandalisé de cet incident que je ne m'y étais

attendu, et il rappela à ma mère que Noé s'était laissé surprendre d'une

façon analogue.

Il conta aussi qu'un certain chapelain d'armée, nommé Quant, du régiment

de Desborough, ayant vidé plusieurs bouteilles de bière de Mumm, après

une journée chaude et sèche, s'était mis à chanter certaines chansons

peu édifiantes, et à danser d'une façon qui ne convenait point à sa

profession sacrée.

Il expliqua dans la suite que des égarements de ce genre ne devaient

point être regardés comme des fautes individuelles, mais plutôt comme

des obsessions proprement dites de l'Esprit mauvais, qui s'ingéniait

ainsi à donner du scandale aux fidèles, et choisissait pour cela les

hommes les plus saints.

Cette manière ingénieuse d'excuser le chapelain d'armée mit mon dos en

sûreté, car mon père, qui approuvait l'axiome de Salomon, exerçait une

grosse verge de bouleau et un bras vigoureux sur tout ce qui lui

paraissait s'écarter de la bonne voie.

Depuis l'époque où j'appris mes lettres dans le syllabaire sur les

genoux de ma mère, je fus toujours avide d'accroître mes connaissances.

Jamais il ne passait à ma portée quelque chose d'imprimé sans que j'en

fisse mon profit, avec empressement.

Mon père poussait la haine sectaire de l'instruction à un point tel

qu'il ne supportait pas chez lui la présence de livres non religieux.

Dès lors, je ne pouvais m'approvisionner qu'auprès d'un ou deux de mes

amis du village, qui me prêtaient un volume après l'autre de leurs

petites bibliothèques.

Je les emportais sous ma chemise et ne les en tirais que quand j'avais

réussi à m'esquiver dans la campagne, pour m'y cacher dans les hautes

herbes, ou la nuit quand brûlait encore la mèche de roseau, et que le

rondement de mon père m'avertissait que je ne courais pas le risque

d'être surpris par lui.

Ce fut ainsi que j'approfondis «_Don Bellianis de Grèce_» et «_Les Sept

Champions_» puis les «_Jeux d'esprit_» de Tarleton, et autres livres de

cette espèce, jusqu'à ce que je fusse en état de goûter la poésie de

Waller et de Herrick, ou les pièces de Massinger et de Shakespeare.

Quelles étaient douces, les heures, où il m'était permis de laisser là

toutes les questions de libre-arbitre et de prédestination, de rester

étendu, les talons en l'air parmi le trèfle odorant, à écouter le vieux

Chaucer qui me narrait la charmante histoire de la résignée Grisel, à

pleurer sur la chaste Desdémone, à gémir sur la fin prématurée de son

vaillant époux.

Certaines fois, je me levais, l'esprit plein de cette noble poésie.

Je promenais mes regards sur la pente fleurie de la campagne, que

bornaient le miroitement de la mer et le contour pourpre de l'Île de

Wight.

Alors se révélait en moi l'idée que l'Être Créateur de toutes ces

choses, l'Être qui avait donné à l'homme la faculté d'exprimer ces

belles pensées, n'était point la propriété de telle ou telle secte,

qu'il était le père de tous les petits enfants qu'il avait envoyés

prendre leurs ébats sur ce beau terrain de jeux.

J'éprouvais de la peine, et j'en éprouve encore en songeant qu'un homme

aussi sincère, d'un caractère aussi élevé que votre arrière-grand-père,

fût enchaîné ainsi par des dogmes de fer.

Pouvait-il croire ainsi que le Créateur était chiche de sa miséricorde

au point de la refuser aux quatre-vingt-dix-neuf centièmes de ses

enfants?

Après tout, on est ce que vous a fait l'éducation, et si mon père avait

une cervelle étroite sur ses larges épaules, il faut du moins lui rendre

cette justice de reconnaître qu'il était prêt à tout faire, à tout

souffrir pour ce qu'il croyait être la vérité.

Mes chers enfants, si vous avez plus de lumières, faites en sorte

qu'elles vous amarrent à vivre conformément à ces lumières.

Lorsque j'atteignis quatorze ans, et que je fus devenu un garçon aux

cheveux d'un blond filasse, à la figure brunie, je fus expédié dans une

petite école privée, à Petersfield.

J'y passai un an, pendant lequel je retournais à la maison le dernier

samedi de chaque mois.

Je n'emportais qu'un maigre assortiment de livres scolaires, outre la

_Grammaire Latine_ de Lilly et le _Tableau de toutes les Religions de

l'Univers depuis la Création jusqu'à nos jours_ de Rosse.

Ce fut ma mère qui me glissa cet ouvrage comme présent d'adieu.

Avec ce mince bagage littéraire, j'aurais peut-être été fort en peine,

mais heureusement mon maître, Mr Thomas Chillingworth possédait une

bonne bibliothèque, et se faisait un plaisir de prêter ses livres à ceux

de ses élèves qui manifestaient le désir de s'instruire par eux-mêmes.

Grâce à ce bon vieillard, j'acquis non seulement quelques notions de

latin et de grec, mais je trouvai le moyen de lire un grand nombre

d'écrivains classiques dans de bonnes traductions anglaises, et de

connaître l'histoire de mon pays et des autres.

Je me développais rapidement l'esprit et le corps, quand ma carrière fut

brusquement interrompue par un événement qui ne fut ni plus ni moins que

mon expulsion sommaire et ignominieuse.

Il faut que je vous apprenne comment survint cette interruption

inattendue de mes études.

Petersfield avait toujours été une forte citadelle de l'Église, car il

eût été malaisé de trouver un Non-Conformiste dans ses limites.

Cela venait de ce que la plupart des maisons habitées étaient la

propriété de partisans zélés de l'Église et qu'ils ne permettaient à

personne de s'y établir, si l'on n'était pas un fidèle de l'Église

Établie.

Le curé, nommé Pinfold, devait à cet état de choses une grande autorité

dans la ville.

C'était un homme à la figure fibre, au teint enflammé, aux manières

pompeuses, et qui inspirait une certaine terreur aux paisibles

habitants.

Je le revois encore, avec son nez crochu, son gilet coupé en rond, ses

jambes cagneuses, qui semblaient, avoir fléchi sous le poids de

l'érudition qu'elles étaient condamnées à porter.

Il marchait lentement, la main droite tendue avec raideur, et faisant

sonner sur le pavé le bout ferré de sa canne.

Il avait l'habitude de s'arrêter chaque fois qu'il rencontrait

quelqu'un, et d'attendre pour voir si on lui ferait le salut auquel il

croyait avoir droit, de par sa dignité.

Et cette politesse, il ne se figurait pas qu'il dût la rendre, excepté

quand il avait affaire à quelque riche paroissien. Si par hasard on

venait à l'omettre, il courait après le coupable, agitait sa canne à la

figure de celui-ci et exigeait avec insistance qu'on se découvrît.

Nous autres, les marmots, quand nous le rencontrions dans nos

promenades, nous passions près de lui au pas de course, comme une bande

de poussins à côté d'un vénérable dindon.

Notre digne maître lui-même semblait disposé à s'esquiver par une rue de

traverse dès que la majestueuse carrure du curé s'apercevait tanguant de

notre côté.

Cet orgueilleux ecclésiastique se piquait de connaître l'histoire de

tous les gens de la paroisse.

Ayant appris que j'étais le fils d'un indépendant, il réprimanda

sévèrement Mr Chillingworth pour avoir manqué de tact en me recevant

dans son école.

Et, en effet, il en fallut rien moins que la bonne réputation

d'orthodoxie de ma mère pour qu'il consentît à ne pas exiger mon renvoi.

À l'autre bout du village, il y avait une grande école de jour.

Il existait une inimitié perpétuelle entre les écoliers qui la

fréquentaient et ceux que dirigeait notre maître.

Personne n'eût pu dire comment la guerre éclata, mais pendant bien des

années on se chercha querelle mutuellement, et cela finissait par des

escarmouches, des algarades, des embuscades, et une bataille rangée de

temps en temps.

On se faisait peu de mal dans ces rencontres, car les armes consistaient

l'hiver, en boules de neiges, l'été en pommes de pin ou mottes de terre.

Alors même qu'on s'abordait de plus près, qu'on en venait aux coups de

poing, les pires effets se bornaient à quelques contusions, quelques

gouttes de sang.

Nos adversaires avaient sur nous la supériorité du nombre, mais nous

avions l'avantage d'être toujours groupés, d'avoir un asile sûr pour

battre en retraite.

Eux, au contraire, habitaient des maisons éparpillées par toute la

paroisse et il leur manquait un centre de ralliement.

Un ruisseau, que traversaient deux ponts, passait par le milieu de la

ville, et servait de frontière entre notre territoire et celui de nos

ennemis.

L'enfant, qui franchissait un des ponts, se trouvait en pays hostile.

Le hasard fit que dans la première bataille qui suivit mon arrivée à

l'école, je me distinguai en attaquant séparément le plus redoutable de

nos adversaires, et le frappant avec tant de force qu'il tomba sans

pouvoir se relever, et fut emporté comme prisonnier par notre troupe.

Cette prouesse établit ma réputation de guerrier, si bien que j'en vins

à jouer le rôle de chef de notre armée, et à être un objet d'envie pour

des garçons plus grands que moi.

Cette promotion chatouilla si bien mon amour propre, que je me mis en

tête de prouver que je la méritais, en inventant des moyens nouveaux et

ingénieux pour battre nos adversaires.

Un soir d'hiver, nous apprîmes que nos rivaux se préparaient à nous

attaquer à la faveur de la nuit, et qu'ils comptaient arriver par le

pont de planches qui servait rarement, de façon à n'être pas remarqués

de nous.

Ce pont se trouvait presque hors de la ville.

Il consistait simplement en une grosse poutre, sans parapet ni appui

quelconque, placée là pour la commodité du secrétaire de la ville, qui

demeurait jute en face.

Nous décidâmes qu'on se mettrait en embuscade derrière les broussailles,

de notre côté, et qu'on attaquerait à l'improviste les envahisseurs au

passage.

Mais au moment de partir, je m'avisai d'un ingénieux stratagème qui se

pratiquait dans les guerres d'Allemagne, ainsi que je l'avais lu.

Je l'expliquai à mes camarades enchantés.

Nous prîmes la scie de Mr Chillingworth, et nous partîmes pour le

théâtre des opérations.

Lorsqu'on arriva au pont, tout était tranquille et silencieux.

Il faisait très noir et très froid, car Noël approchait.

Aucun indice ne décelait nos adversaires.

On échangea quelques mots à voix basse, pour se demander qui ferait ce

coup hardi, et comme j'avais trop d'orgueil pour proposer une chose que

je n'oserais pas exécuter, je pris la scie.

Je m'assis, jambe de çà jambe de là, sur la planche et l'attaquai à son

centre même.

Je me proposais d'en diminuer la résistance au point qu'elle pût encore

porter le poids d'un corps, mais qu'elle se rompit au moment ou le gros

de la troupe ennemie s'y engagerait de façon à les précipiter dans l'eau

glacée du ruisseau.

L'eau avait au plus deux pieds de profondeur, de sorte qu'ils en

seraient quittes pour la peur et un plongeon.

La fraîcheur de cet accueil les détournerait pour toujours de nous

envahir et établirait ma réputation de chef audacieux.

Ruben Lockarby, mon lieutenant, fils du père John Lockarby, qui tenait

la _Gerbe de blé_, rangea nos forces derrière la haie pendant que je

manoeuvrais la scie avec vigueur et que je coupais presque entièrement

la planche.

Je n'éprouvais aucun remords en détruisant le pont, car je m'entendais

assez en charpente pour savoir qu'un charpentier adroit le rétablirait

en une heure de travail de telle sorte qu'il fût plus solide que jamais,

en dressant un étai sous l'endroit où je l'avais scié.

Lorsqu'enfin la courbure de la planche m'avertit que j'étais allé assez

loin, et que la moindre tension la romprait d'un seul coup, je m'en

allai en rampant, je pris mon poste parmi mes condisciples, et

j'attendis l'arrivée de l'ennemi.

À peine m'étais-je caché que j'entendis les pas de quelqu'un sur le

sentier qui aboutissait au pont.

On se courba derrière le rideau de la haie.

Nous étions convaincus que ce bruit venait d'un éclaireur que nos

adversaires avaient dépêché en avant.

C'était évidemment un gros gaillard, car son pas était pesant et lent,

et il s'y mêlait un tintement métallique auquel nous ne comprenions

rien.

Le bruit se rapprocha et nous finîmes par apercevoir une vague

silhouette sortir de l'obscurité sur l'autre bord.

Elle s'arrêta un instant pour épier aux alentours.

Puis elle se dirigea vers le pont.

Ce fut seulement quand le personnage mit le pied sur le pont, et

s'avança avec précaution pour le traverser, que nous distinguâmes des

contours qui nous étaient familiers.

Alors nous comprimes la terrible vérité.

L'individu que nous avions pris pour l'avant-garde ennemie n'était rien

moins que le curé Pinfold, et c'était la chute rythmée du bout de sa

canne que nous avions entendu entre chacun de ses pas.

Paralysé par cette vue, nous restâmes là sans pouvoir l'avertir.

Nous n'étions plus qu'une rangée de prunelles immobiles.

L'orgueilleux ecclésiastique fit un premier pas, un second, un

troisième.

Alors on entendit un craquement sonore, et il disparut au milieu d'un

vaste éclaboussement dans le ruisseau au cours rapide.

Il avait dû choir sur le dos, car nous distinguions au-dessus de la

surface la courbe de son ventre majestueux, pendant qu'il se démenait

désespérément pour se remettre sur ses pieds. Il parvint enfin à se

redresser, et grimpa sur le bord pour se secouer tout en lâchant une

bordée d'exclamations pieuses et de jurons profanes qui nous fit éclater

de rire malgré notre frayeur.

Nous partîmes sous ses pieds comme une couvée de perdreaux.

Nous gagnâmes au large dans la campagne et rentrâmes dans l'école. Comme

vous le pensez bien, nous ne dîmes rien de ce qui s'était passé à notre

bon maître.

Mais l'affaire était trop sérieuse pour qu'il fût possible de

l'étouffer.

Le brusque refroidissement fit tourner en quelque sorte la bouteille de

vin du Rhin que le curé venait de boire avec le secrétaire de la ville,

et il eut une attaque de goutte qui le mit sur le dos pendant une

quinzaine de jours.

Pendant ce temps-là, un examen du pont fit reconnaître qu'il avait été

scié et une enquête amena à découvrir le rôle en cette histoire des

pensionnaires de Mr Chillingworth.

Pour éviter à l'école une expulsion en masse de la ville, je me vis dans

la nécessité de me reconnaître à la fois l'inventeur et l'instrument de

l'exploit.

Chillingworth était entièrement à la discrétion du curé.

Il fut donc forcé de m'adresser en public une longue homélie--qu'il

compensa par des paroles bienveillantes quand il me dit adieu en

particulier--et il dut me renvoyer solennellement de l'école.

Jamais je n'ai revu mon vieux maître, car il mourut peu d'années après,

mais j'ai appris que son second fils William dirige encore l'école qui

est plus florissante que jamais.

Son fils aîné se fit Quaker et partit pour la colonie de Penn, où,

parait-il, il fut massacré par les sauvages.

Cette aventure fit grand-peine à ma mère, mais elle fut très bien vue de

mon père.

Il en rit au point qu'on entendit dans tout le village les éclats de sa

gaieté de Stentor.

Elle lui rappelait, disait-il, un stratagème analogue, qu'avait employé

à Market-Drayton ce pieux serviteur de Dieu, le colonel Pride, et qui

eut pour résultat la noyade d'un capitaine et de trois soldats du

régiment de cavalerie de Lunsford, à la grande gloire de la véritable

Église, et pour la satisfaction du peuple élu.

Même parmi les partisans de l'Église, plus d'un se réjouit en secret de

la mésaventure du curé que ses prétentions et son orgueil avaient rendu

odieux dans tout le pays.

En ce temps-là, j'étais devenu un garçon solide, aux larges épaules.

Chaque mois ajoutait à ma force et à ma taille.

À l'âge de seize ans, j'étais capable de porter un sac de farine ou un

baril de bière aussi loin qu'aucun homme du village, et de lancer le

disque de pierre de quinze livres à la distance de trente-six pieds,

c'est-à-dire quatre pieds de plus que Ted Dawson, le forgeron.

Un jour, mon père ne venant pas à bout de porter hors de la cour un

ballot de peaux, je l'enlevai d'un coup et le transportai sur mes

épaules.

Le vieillard me regardait souvent d'un air grave par-dessous ses

sourcils épais et saillants, et hochait sa tête grisonnante, quand il

était assis dans son fauteuil, à fumer sa pipe.

--Vous devenez trop gros pour votre nid, mon garçon, me disait-il

parfois. Je me demande si un de ses jours les ailes ne vont pas vous

pousser et vous emporter loin d'ici.

Au fond du coeur, je soupirais après cette occasion, car je m'ennuyais

de la vie paisible du village.

J'avais grande envie de voir ce vaste univers au sujet duquel j'avais

entendu dire et lu tant de choses.

Je ne pouvais porter mes regards du côté du sud sans éprouver une

agitation intérieure, à la vue de ces sombres vagues, dont les crêtes

blanches avaient l'air d'un signal toujours présent pour faire invite à

un jeune Anglais et le lancer à la poursuite de quelque but inconnu,

mais glorieux.

III--Sur deux amis de ma jeunesse.

Je crains, mes enfants, que vous ne trouviez le prologue trop long pour

la pièce; mais il faut poser les fondations, avant d'élever l'édifice,

et un récit de cette sorte serait bien piteux, bien stérile, si vous ne

saviez rien des gens qui y figurent.

Ainsi donc, patientez, pendant que je vous parlerai de mes vieux amis de

jeunesse, dont quelques-uns se retrouveront dans mon histoire, dont les

autres restèrent au village natal, en exerçant toutefois sur mon

caractère, dès cette époque, une influence dont les traces pourraient

encore se retrouver.

Au premier rang parmi les meilleurs de ceux que j'ai connus, était

Zacharie Palmer, le charpentier du village, dont le corps vieilli et

déformé par le travail cachait l'âme la plus simple et la plus pure qui

fût.

Mais sa simplicité n'était pas le moins du monde le résultat de

l'ignorance, car il y avait peu de systèmes qu'il n'eût étudiés et

pesés, depuis les leçons de Platon jusqu'à celles de Hobbes.

À l'époque de mon enfance, les livres étaient bien plus rares que de nos

jours, les charpentiers étaient moins bien payés, mais le vieux Palmer

n'avait ni femme ni enfant.

Il dépensait peu pour sa nourriture ou son entretien.

Ce fut ainsi qu'il arriva à avoir sur l'étagère, au-dessus de son lit,

une collection de livres plus choisis--car ils étaient peu nombreux--que

ceux du squire ou du curé.

Et ces livres, il les avait lus si bien qu'il était non seulement en

état de les comprendre, mais encore de les expliquer aux autres.

Ce vénérable philosophe villageois à la barbe blanche, s'asseyait

souvent par les soirs d'été devant la porte de sa chaumière, et n'était

jamais plus content que quand quelques jeunes gens désertaient le jeu de

boules ou des anneaux pour venir s'asseoir sur l'herbe, à ses pieds, et

lui faire des questions sur les grands hommes d'autrefois, leurs paroles

et leurs actions.

Mais parmi les jeunes gens, moi et Ruben Lockarby, le fils de

l'aubergiste, nous étions ceux qu'il préférait, car nous étions les

premiers à venir écouter les propos du vieillard et les derniers à le

quitter.

Jamais père n'eut pour ses enfants plus d'affection qu'il ne nous en

témoignait.

Il n'épargnait aucune peine pour pénétrer jusqu'à nos intelligences

primitives et porter la lumière dans ce qui nous embarrassait ou nous

troublait.

Ainsi que tous les êtres qui grandissent, nous donnâmes de la tête

contre le problème de l'univers.

Nous avions épié, guetté de nos regards d'enfants dans ces abîmes

infinis où les yeux les plus clairvoyants de la race humaine n'avaient

pas vu de fond.

Et pourtant quand nous regardions ce qui nous entourait dans le monde de

notre village, devant l'amertume et l'aigreur dont étaient pénétrées

toutes les sectes, nous ne pouvions manquer de nous dire qu'un arbre qui

portait de tels fruits devait avoir quelque tare.

C'était une des pensées que nous n'énoncions point à nos parents, mais

que nous soumettions au vieux Zacharie.

Il avait à dire sur ce point bien des choses pour nous encourager et

nous réconforter.

--Les querelles, ces chamailleries, disait-il, ne sont que

superficielles. Elles ont une source dans l'infinie variété de l'esprit

humain, toujours enclin à modifier une doctrine pour l'adapter à ses

habitudes de pensée. Ce qui importe, c'est le noyau poli qui se trouve

au fond de toute croyance chrétienne. Si vous pouviez revivre parmi les

Romains ou les Grecs, avant l'époque où fut prêchée, cette nouvelle

doctrine, vous reconnaîtriez alors le changement qu'elle a accompli dans

le monde. Qu'on donne tel ou tel sens à un texte, cela ne signifie rien.

Ce qui est d'une importance capitale, c'est que tout homme ait une

bonne, une solide raison pour mener une vie simple et pure. C'est là ce

que nous a donné la foi chrétienne.

Micah Clarke - Tome I Les recrues de Monmouth · 第 2 / 15 段