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Arthur Conan Doyle
MICAH CLARKE
Tome I
LES RECRUES DE MONMOUTH
(1910)
Table des matières
Introduction.
Préface.
I--Le cornette Joseph Clarke, des Côtes de fer.
II--Je suis envoyé à l'école. Je la quitte.
III--Sur deux amis de ma jeunesse.
IV--Sur le poisson étrange que nous primes à Spithead.
V--De l'homme aux paupières tombantes.
VI--Au sujet de la lettre venue des Pays-Bas.
VII--Du cavalier qui arriva de l'ouest.
VIII--Notre départ pour la guerre.
IX--Une passe d'armes au Sanglier Bleu.
X--Notre périlleuse aventure dans la Plaine.
XI--Le solitaire à la caisse pleine d'or.
XII--De quelques aventures sur la lande.
XIII--Sur Sir Gervas Jérôme, Chevalier Banneret du comté de Surrey.
XIV--Du Curé à la jambe raide et de ses ouailles.
XV--Où nous nous mesurons avec les Dragons du Roi.
Introduction
_James Scott, duc de Monmouth, (1649-1685), fils naturel de Charles II
d'Angleterre._
_À l'avènement de Jacques II, il organisa avec le duc d'Argyle un coup
de force qui échoua. Ses troupes furent écrasées le 6 juillet 1685 lors
de la bataille de Sedgemoor et il fut décapité._
_Toutefois certaines théories ont prétendu qu'il aurait pu être l'homme
au masque de fer._
_Cette victoire ne profita guère à Jacques II qui ne resta que quelques
mois sur le trône avant de venir se réfugier en France où il finit ses
jours._
Préface
Micah Clarke_, dont nous publierons successivement en traduction
française les trois épisodes:_ Les recrues de Monmouth, Le capitaine
Micah Clarke, La bataille de Sedgemoor, _est le grand roman historique
qui établit la réputation en ce genre d'Arthur-Conan Doyle._
_Le romancier y a déployé une verve, un humour, un entrain qui
rappellent les bonnes pages de Dumas père. Aussi faudrait-il s'étonner
que les traducteurs aient négligé une oeuvre aussi vivante s'il n'en
fallait voir la cause dans le peu de familiarité de nos contemporains
français avec l'histoire étrangère. Pour le lecteur d'Outre-Manche,
Conan Doyle n'avait nulle besoin d'explications préliminaires. Il nous a
paru qu'une présentation était nécessaire en tête de l'édition française
de son roman et l'on nous permettra, en outre, de renvoyer à notre
ouvrage_ La Cour galante de Charles II, _où le lecteur trouvera, sans
préjudice de bien des détails curieux, des portraits des meilleurs
peintres et graveurs, leurs contemporains, reproduisant les traits de
Lucy Walters, mère de Monmouth, du roi Charles II, jeune homme et
vieillard, et enfin de Monmouth._
_Monmouth était né à Rotterdam, le 9 avril 1649, de Lucy Walters, alors
maîtresse de Charles II, après l'avoir été de Robert Sydney, qui en
avait, lui-même, hérité du célèbre Algernon Sydney, son frère. C'était
une belle fille, mais commune et sans éducation, d'ailleurs très fière
d'être maîtresse royale et mère d'un bâtard de roi. En 1655, la
princesse d'Orange écrivant à son frère le plaisantait sur «sa femme».
La concubine dominait encore les sens de son amant et le tenait dans un
servage amollissant si bien que, l'année suivante, les ministres du
prétendant inquiets, obtinrent le départ de Lucy pour l'Angleterre sous
promesse d'une pension annuelle de quatre cents livres. Son séjour à
Londres n'alla pas sans encombre. Lucy fut arrêtée et mise à la Tour:
elle y reçut les hommages des Cavaliers et obtint ensuite l'autorisation
de retourner en France du gouvernement peu jaloux de fournir aux
mécontents l'occasion de prononcer pour une cause quelconque le nom des
Stuarts. Charles, prince et volage, ne tarda pas à délaisser cette
maîtresse encombrante et volontaire, puis à l'oublier complètement et,
de chute en chute, la pauvre Lucy mourut, dit un chroniqueur, «d'une
maladie, suite naturelle de sa profession»._
_Charles II n'abandonna pas l'enfant, comme il avait abandonné la mère.
La veuve de Charles I le fit élever par lord Crofts et peu d'années
après la Restauration, c'est sous le nom de celui-ci qu'il parut à la
cour. Lady Castlemaine, la reine de la main gauche du moment, le prit en
bon gré. Il était vif, spirituel, de bonnes manières, en élève formé par
les soins des Révérends Pères de la Compagnie de Jésus à qui la
reine-mère avait confié son éducation. En 1663, ce beau cavalier, titré
duc et fils avoué du roi, faisait tourner la tête à toutes les dames de
la cour quand Charles II, jaloux de la Castlemaine, le maria à une riche
héritière d'Écosse, Anna Scott, duchesse de Buccleuch. Cela n'arrêta pas
le cours de ses bonnes fortunes qui ne l'empêchaient pas de devenir le
champion de la cause protestante. À ce titre, il paraissait doué de
toutes les vertus et de toutes les perfections. «La grâce, dit le poète
Dryden, accompagnait tous ses mouvements et le paradis se révélait sur
sa figure»._
_On prend goût à ce jeu de la popularité. Monmouth commit imprudence sur
imprudence et passa pour s'être associé au complot whig avec Essex,
Sydney et Russell, au moment où la conjuration de Rye-House se proposait
comme but, non plus de soulever la nation contre le gouvernement, mais
d'assassiner le roi et son frère. Alors il dut s'exiler et vivre en
Hollande dans une oisiveté plus ou moins honorable. En même temps qu'il
s'était brouillé avec la cour, il avait cessé de vivre avec sa femme. Sa
maîtresse, Lady Henriette Wentworth, était riche. Dans le parti
catholique, on murmurait qu'elle pourvoyait à ses besoins, les secours
que lui fournissait le roi ne suffisant point à payer ses caprices. Le
roi vieilli gardait pourtant, à travers son égoïsme quinteux, un faible
pour ce fils de sa jeunesse et de ses belles amours. Tant que vécut
Charles II, il y eut donc pour Monmouth espoir de rappel. En octobre
1684, le prince d'Orange qui le recevait à Leyde et à La Haye le
traitait en hôte princier. Peu de mois avant la mort de Charles II (en
novembre 1684) Monmouth faisait un voyage rapide en Angleterre.
Allait-il rentrer en faveur? On le crut. Le duc d'York lui fit, on le
remarqua, un accueil cordial, comme s'il voulait démentir ainsi les
bruits qui commençaient à courir et qui peignaient Monmouth comme un
prétendant à la couronne. Mais bientôt le fils rebelle et ingrat,
repartit pour l'exil._
_Alors les rumeurs, d'abord vagues, prirent de la consistance et de la
cohésion. On prétendait parmi les exilés que John Cosin, évêque de
Durham, avait remis un coffret, qui contenait le contrat de mariage de
Charles II et de Lucy Walters, à son gendre Gilbert Gérard, capitaine
des gardes du roi. On en jasait à Londres, dans la Cité, à la cour.
Gilbert Gérard nia devant le Conseil privé avoir connaissance et de la
boîte et du mariage. Beaucoup continuèrent à douter. La légende de la
cassette subsista: elle devait prendre une nouvelle force quand les
avancés du parti protestant auraient intérêt à opposer leur prétendant à
un roi catholique._
_À la mort de Charles II, la situation de Monmouth changea brusquement.
Il était maintenant un exilé dans toute l'acception du terme.
Consentirait-il à mener sur le sol de la Hollande une existence inactive
et presque honteuse sous la surveillance des polices continentales?
L'ambition de sa maîtresse ne paraissait pas devoir s'en contenter pour
lui: elle voulait le voir roi. Stimulé par elle, Monmouth annonça
d'abord l'intention de se rendre en Suède et d'y vivre de l'existence
d'un particulier auprès de la chère maîtresse qui avait sacrifié pour le
suivre la splendeur d'un grand nom et ses droits à un riche héritage.
Mais il ne partait point._
_C'est à ce point d'hésitation que le prirent les avances des exilés.
Eux aussi ne savaient pas se résigner à avoir été et à ne plus être.
Certes Monmouth leur était suspect à plus d'un titre. Qu'y avait-il de
commun entre ce paillard, séducteur de femmes et sceptique au point, lui
protestant, d'avoir versé leur sang, et les pieux et fanatiques martyrs
de leur foi et de leur haine pour les partisans masqués de Rome? Ils
reprochaient à Monmouth sa vie de plaisir, sa liaison extra-conjugale,
ses désordres et ses folies. Mais la nécessité fit plus que le goût. Les
exaltés cédèrent aux objurgations des plus politiques. Ils consentirent
à ce que Monmouth fut sondé par des émissaires sûrs. Il se montra froid,
peu désireux de se lancer dans les aventures. Alors les travaux
d'approche visèrent un autre but. Sur l'invite de Ferguson, lord Grey
agit auprès de Lady Henriette. Il lui montra le trône comme fruit d'une
alliance à laquelle il faudrait momentanément sacrifier les droits de
son amour. La maîtresse de Monmouth n'était pas une amoureuse banale:
elle se jura de lui donner les moyens, tous les moyens, de conquérir une
couronne. Pedro Ronquillas, ambassadeur d'Espagne, qui voyait le fait
sans en comprendre le but, fit alors des gorges chaudes de ce prince qui
vivait aux crochets de sa maîtresse et vendait son amour pour ses
subsides. Ce n'était pas par là cependant que Monmouth péchait. La
pensée de Lady Henriette était devenue la sienne._
_À son passage à Rotterdam, il se rencontra avec quelques-uns des chefs
de l'émigration. L'union était loin d'être faite dans les rangs de
celle-ci. Le duc d'Argyle se considérait comme maître chez lui en Écosse
et entendait agir d'après ses propres inspirations. Il eut soin de ne
paraître à Rotterdam qu'après le départ de Monmouth qu'il jalousait et
quand on lui parla de différer l'exécution des projets anciens, il fit
grand étalage de ses espérances et des promesses de concours qu'il avait
reçues d'Écosse, ayant toujours grand soin de faire entendre qu'il était
un chef d'armée et non un lieutenant. Il acheta une frégate, s'équipa et
arma un corps d'expédition. Cette attitude obligea les exilés à
précipiter leurs plans. Monmouth, dans ses entrevues avec eux, s'était
présenté avant tout comme un protestant anglais. Légitime fils de
Charles II, disait-il, il avait légalement droit à la couronne que
portait son oncle, mais il ne voulait prendre le titre de roi que autant
que ses associés le jugeraient utile à la cause commune. Il se déclarait
même en ce cas prêt à abdiquer ce titre après le succès et à rentrer
dans le rang. Au besoin il servirait sous le duc d'Argyle. La
proposition ne pouvait sourire au chef écossais. Il visita
personnellement Monmouth pour lui démontrer qu'une guerre de partisans
n'était pas son fait et qu'il valait bien mieux qu'il attendit que
l'Angleterre put se soulever. Monmouth, à son tour, lui représenta que
la politique adoptée par Jacques II était plutôt propre à remédier aux
plus criants abus du précédent règne. Argyle se déclara prêt à partir au
début de mai. Alors Monmouth assura aux gentilshommes écossais qu'il
mettrait à la voile six jours plus tard._
_Jusqu'à l'arrivée des agents des exilés, l'Angleterre était paisible.
Au début de son règne, Jacques II paraissait prendre à tâche de donner
toute satisfaction au parti modéré. En quittant le lit de mort de son
frère, n'avait-il pas promis dans un bref discours au Conseil privé de
soutenir l'Église d'Angleterre, propos qui avaient encore été accentués
dans la proclamation rédigée par le solicitor général Finch. Toutes les
lettres qu'écrivaient de Rome ou du Vatican les agents catholiques
recommandaient la patience, la modération et le respect pour les
préjugés du peuple anglais. Mais tandis que Jacques rêvait ainsi la
liberté de conscience pour tous ses sujets, sauf les catholiques à qui
celle-ci faisait défaut, nul n'était disposé à accepter pour autrui une
liberté qui paraissait un empiétement sur des droits acquis. Les
Dissenters, comme le clergé épiscopal, paraissaient convaincus que la
déclaration ne profiterait qu'aux Catholiques. Les épiscopaux se
refusèrent à lire la déclaration à la presque unanimité et les
Dissenters marquaient qu'ils préféraient à la liberté pour eux un
système résolu de persécution contre les Papistes. Les choses
s'envenimaient encore quand on apprit que les portes de la chapelle de
la reine à Saint James s'ouvraient toutes grandes et que le roi
entendait la messe avec une pompe officielle. Les gardes du corps
formant la haie, les chevaliers de la Jarretière, les lords les plus
illustres suivant le roi jusqu'à son prie-dieu, parurent à tous menacer
d'un bouleversement atroce le monde protestant et aux appels des
prédicants les recrues de Monmouth se groupèrent le long des chemins._
Albert Savine.
I--Le cornette Joseph Clarke, des Côtes de fer.
Il est possible, mes chers petits-enfants, qu'à des moments divers je
vous aie conté presque tous les incidents survenus en ma vie pleine
d'aventures.
Du moins il n'en est aucun, je le sais, qui ne soit bien connu de votre
père et de votre mère.
Toutefois, quand je vois que le temps s'écoule, et qu'une tête grise est
sujette à ne plus contenir qu'une mémoire défaillante, il m'est venu à
l'idée d'utiliser ces longues soirées d'hiver à vous exposer tout cela,
en bon ordre, depuis le commencement, de telle sorte que vous puissiez
avoir dans vos esprits une image claire, que vous transmettrez dans ce
même état à ceux qui viendront après vous.
Car, maintenant que la Maison de Brunswick est solidement établie sur le
trône et que la paix règne dans le pays, il vous sera chaque année de
moins en moins aisé de comprendre les sentiments des gens de ma
génération, au temps où Anglais combattaient contre Anglais et où celui
qui aurait dû être le bouclier et le protecteur de ses sujets, n'avait
d'autre pensée que de leur imposer par la force ce qu'ils abhorraient et
détestaient le plus.
Mon histoire est de celles que vous ferez bien de mettre dans le trésor
de votre mémoire, pour la conter ensuite à d'autres, car selon toute
vraisemblance, il ne resta dans tout ce comté de Hampshire aucun homme
vivant qui soit en état de parler de ces événements d'après sa propre
connaissance, ou qui y ait joué un rôle plus marqué.
Tout ce que je sais, je tâcherai de le classer en ordre, sans
prétention, devant vous.
Je m'efforcerai de faire revivre ces morts pour vous, de faire sortir
des brumes du passé ces scènes qui étaient des plus vives au moment où
elles se passaient et dont le récit devient si monotone et si fatigant
sous la plume des dignes personnages qui se sont consacrés à les
rapporter.
Peut-être aussi mes paroles ne feront-elles, à l'oreille des étrangers,
que l'effet d'un bavardage de vieillard.
Mais vous, vous savez que ces mêmes yeux qui vous regardent, ont aussi
regardé les choses que je décris, et que cette main a porté des coups
pour une bonne cause, et ce sera dès lors tout autre chose pour vous,
j'en suis sûr.
Tout en m'écoutant, ne perdez pas de vue que c'était votre querelle
aussi bien que la nôtre, celle pour laquelle nous combattions, et que si
maintenant vous grandissez pour devenir des hommes libres dans un pays
libre, pour jouir du privilège de penser ou de prier comme vous
l'enjoindront vos consciences, vous pouvez rendre grâces à Dieu de
récolter la moisson que vos pères ont semée dans le sang et la
souffrance, lorsque les Stuarts étaient sur le trône.
C'était en ce temps-là, en 1664, que je naquis, à Havant, village
prospère, situé à quelques milles de Portsmouth, à peu de distance de la
grande route de Londres, et ce fut là que je passai la plus grande
partie de ma jeunesse.
Havant est aujourd'hui, comme il était alors, un village agréable et
sain, avec ses cent et quelques cottages de briques dispersée de façon à
former une seule rue irrégulière.
Chacun d'eux était précédé de son jardinet et avait parfois sur le
derrière un ou deux arbres fruitiers.
Au milieu du village s'élevait la vieille église au clocher carré, avec
son cadran solaire pareil à une ride sur sa façade grise et salie par le
temps.
Les Presbytériens avaient leur chapelle dans les environs, mais après le
vote de l'Acte d'Uniformité, leur bon ministre, Maître Breckinridge,
dont les discours avaient bien des fois attiré une foule nombreuse sur
des bancs grossiers, pendant que les sièges confortables de l'église
restaient déserts, fut jeté en prison et son troupeau dispersé.
Quant aux Indépendants, du nombre desquels était mon père, ils étaient
également sous le coup de la loi, mais ils se rendaient à l'assemblée
d'Elmsworth.
Mes parents et moi, nous y allions à pied, qu'il plût ou qu'il fît beau,
chaque dimanche matin.
Ces réunions furent dispersées plus d'une fois, mais la congrégation
était formée de gens si inoffensifs, si aimés, si respectés de leurs
voisins, qu'au bout d'un certain temps les juges de paix finirent par
fermer les yeux, et par les laisser pratiquer leur culte, comme ils
l'entendaient.
Il y avait aussi, parmi-nous, des Papistes, qui étaient obligés d'aller
jusqu'à Portsmouth pour entendre la messe.
Comme vous le voyez, si petit que fut notre village, il représentait en
miniature le pays entier, car nous avions nos sectes et nos factions, et
toutes n'en étaient que plus âpres, pour être renfermées dans un espace
aussi étroit.
Mon père, Joseph Clarke, était plus connu dans la région sous le nom de
Joe Côte-de-fer, car il avait servi, en sa jeunesse, dans la troupe
d'Yaxley qui avait formé le fameux régiment de cavalerie d'Olivier
Cromwell.
Il avait prêché avec tant d'entrain, il s'était battu avec tant de
courage, que le vieux Noll en personne le tira des rangs après la
bataille de Dunbar, et l'éleva au grade de cornette.
Mais le hasard fit que quelque temps après, comme il avait engagé une
discussion avec un de ses hommes au sujet du mystère de la Trinité, cet
individu, qui était un fanatique à moitié fou, frappa mon père à la
figure, et celui-ci rendit le compliment avec un coup d'estoc de son
sabre, qui envoya son adversaire se rendre compte en personne de la
vérité de ses dires.
Dans la plupart des armées, on aurait admis que mon père était dans son
droit en punissant séance tenante un acte d'indiscipline aussi
scandaleux; mais les soldats de Cromwell se faisaient une si haute idée
de leur importance et de leurs privilèges qu'ils s'offenseront de cette
justice sommaire accomplie sur leur camarade.
Mon père comparut devant un conseil de guerre, et il est possible qu'il
aurait été offert en sacrifice pour apaiser la fureur de la soldatesque,
si le Lord Protecteur n'était intervenu et n'avait réduit la punition au
renvoi de l'armée.
En conséquence, le cornette Clarke se vit enlever sa cotte de buffle et
son casque d'acier.
Il s'en retourna à Havant et s'y établit négociant en cuirs et tanneur,
ce qui priva le Parlement du soldat le plus dévoué qui eût jamais porté
l'épée à son service.
Voyant qu'il prospérait dans son commerce, il épousa Marie Shopstone,
jeune personne attachée à l'Église, et moi, Micah Clarke, je fus le
premier gage de leur union.
Mon père, tel que je le trouve dans mes premiers souvenirs, était de
stature haute et droite.
Il avait de larges épaules et une puissante poitrine.
Sa figure était accidentée et rude, avec de gros traits durs, des
sourcils en broussaille et saillants, le nez fort, large, charnu, de
grosses lèvres qui se contractaient et se rentraient quand il était en
colère.
Ses yeux gris étaient perçants, de vrais yeux de soldat, et cependant je
les ai vu s'éclairer d'un bon sourire, d'un pétillement joyeux.
Sa voix était terrible et propre à inspirer la crainte à un point que je
n'ai jamais su m'expliquer.
Je n'ai pas de peine à croire ce que j'ai appris, que quand il chantait
le centième Psaume à cheval parmi les bonnets bleus, à Dunbar, sa voix
dominait le son des trompettes, le bruit des coups de feu, comme le
roulement grave d'une vague contre un brisant.
Mais bien qu'il possédât toutes les qualités nécessaires pour devenir un
officier de distinction, il renonça à ses habitudes militaires, en
rentrant dans la vie civile.
Grâce à sa prospérité et à la fortune qu'il avait acquise, il aurait
fort bien pu porter l'épée.
Au lieu de cela, il avait un petit exemplaire de la Bible logé dans sa
ceinture, à l'endroit où les autres suspendent leurs armes.
Il était sobre et mesuré en ses propos, et même au milieu de sa famille,
il lui arrivait rarement de parler des scènes auxquelles il avait pris
part, où des grands personnages tels que Fleetwood et Harrison, Blake et
Ireton, Desborough et Lambert, dont quelques-uns étaient comme lui
simples soldats, lorsque les troubles éclatèrent.
Il était frugal dans sa nourriture, fuyant la boisson, et ne s'accordait
d'autre plaisir que ses trois pipes quotidiennes de tabac d'Oroonoko,
qu'il gardait dans une jarre brune près du grand fauteuil de bois, à
gauche de la cheminée.
Et cependant, malgré toute la réserve qu'il s'imposait, il arrivait
parfois que l'homme de jadis se fit jour en lui, et éclata en un de ses
accès que ses ennemis appelaient du fanatisme, ses amis de la piété, et
il faut bien reconnaître que cette piété-là avait tendance à se
manifester sous une forme farouche et emportée.
Et quand je remonte dans mes souvenirs, deux ou trois incidents y
reparaissent avec un relief si net et si clair que je pourrais les
prendre pour des scènes tout récemment vues au théâtre, alors qu'elles
datent de mon enfance, d'une soixantaine d'années, et de l'époque où
régnait Charles II.
Quand survint le premier incident, j'étais si jeune, que je ne puis me
rappeler ni ce qui le précéda, ni ce qui le suivit immédiatement.
Il se planta dans ma mémoire parmi bien des choses qui en ont disparu
depuis.
Nous étions tous à la maison, par une lourde soirée d'été, quand nous
entendîmes un roulement de timbales, un bruit de fers de chevaux, qui
amenèrent sur le seuil mon père et ma mère.
Elle me portait dans ses bras pour que je puisse mieux voir.
C'était un régiment de cavalerie, qui se rendait de Chichester à
Portsmouth, drapeau au vent, musique jouant, et c'était le plus
attrayant coup d'oeil qu'eussent jamais vu mes yeux d'enfant.
J'étais plein d'étonnement, d'admiration en contemplant les chevaux au
poil lustré, à l'allure vive, les morions d'acier, les chapeaux à plumes
des officiers, les écharpes et les baudriers.
Je ne croyais avoir jamais vu une aussi belle troupe réunie, et dans mon
ravissement je battis des mains, je poussai des cris.
Mon père sourit gravement, et me prit des bras de ma mère:
--Hé! dit-il, mon garçon; tu es un fils de soldat, et tu devrais avoir
assez de jugement pour ne pas louer une cohue pareille. Est-ce que tout
enfant que tu es, tu ne vois pas que leurs armes sont mal fourbies, que
leurs éperons de fer sont rouillés, leurs rangs sans ordre ni cohésion?
Et ils n'ont pas envoyé en avant d'eux d'éclaireurs ainsi que cela doit
se faire, même en temps de paix, et leur arrière-garde a des traînards
d'ici à Bedhampton...
«Oui, reprit-il en brandissant son long bras dans la direction des
soldats, et les interpellant, vous êtes du blé mûr pour la faucille et
qui n'attend plus que les moissonneurs.
Plusieurs d'entre eux tirèrent sur les rênes à cette soudaine explosion.
--Jack, un bon coup sur le crâne tondu de ce coquin, cria l'un d'eux, on
faisant faire demi-tour à son cheval.
Mais il y avait dans la figure de mon père quelque chose qui fit reculer
l'homme, et il rentra dans les rangs sans avoir fait ce qu'il disait.
Le régiment défila à grand fracas sur la route.
Ma mère posa ses mains fines sur le bras de mon père et apaisa par ses
gentillesses et ses caresses le démon endormi qui s'était réveillé en
lui.
En une autre occasion que je puis me rappeler--c'était quand j'avais
sept ou huit ans--sa colère éclata d'une façon plus dangereuse dans ses
effets.
Je jouais autour de lui un après-midi de printemps pendant qu'il
travaillait dans la cour de la tannerie, lorsque par la porte ouverte
entrèrent, en se dandinant, deux beaux messieurs aux revers d'habit
dorés, et des cocardes coquettement fixées sur le côté de leurs
tricornes.
Ainsi que je l'appris plus tard, c'étaient des officiers de la flotte
qui passaient par Havant, et nous voyant occupés dans la cour, ils
étaient entrés pour nous demander des renseignements sur leur route.
Le plus jeune des deux aborda mon père, et commença l'entretien par un
grand fracas de mots qui étaient pour moi de l'hébreu; mais maintenant
je me souviens que c'était une série de ces jurons qui sont communs dans
la bouche d'un marin.
Et pourtant que des gens qui sont sans cesse exposés à comparaître
devant le Tout-Puissant s'égarassent au point de l'insulter, cela fut
toujours un mystère pour moi!
Mon père, d'un ton rude et sévère, l'invita à parler avec plus de
respect des choses saintes.
Sur quoi les deux hommes lâchèrent la bride à leur langue, et traitèrent
mon père de farceur prédicant, de Jacquot presbytérien à figure de
cafard.
Je ne sais ce qu'ils auraient dit encore, car mon père saisit le gros
couteau dont il se servait pour lisser les cuirs, et s'élançant sur eux,
il l'abattit sur le côté de la tête de l'un deux, avec une telle force
que sans la dureté de son chapeau, l'homme eût été hors d'état de lancer
désormais des jurons.
En tout cas, il tomba comme une bûche sur les pierres de la cour,
pendant que son camarade dégainait vivement sa rapière et portait une
botte dangereuse.
Mais mon père, qui avait autant d'agilité que de vigueur, fit un bond de
côté, et abattant sa massue sur le bras tendu de l'officier, il le brisa
comme il aurait fait d'un tuyau de pipe.
Cette affaire ne fit pas peu de bruit, car elle survint à l'époque ou
ces archi-menteurs, Oates, Bedloe et Carstairs troublaient l'esprit
public par leurs histoires de complot, et où l'on s'attendait à voir des
émeutes d'une façon où de l'autre éclater dans le pays.
Au bout de peu de jours, tout le Hampshire parlait du tanneur séditieux
de Havant qui avait cassé la tête et le bras à deux serviteurs de Sa
Majesté.
Toutefois une enquête démontra qu'il n'y avait rien dans l'affaire qui
ressemblait à de la déloyauté, et les officiers ayant reconnu qu'ils
avaient été les premiers à parler, les juges de paix se bornèrent à
punir mon père d'une amende et à lui faire prendre l'engagement de
rester désormais tranquille pendant une période de six mois.
Je vous conte ces faits pour que vous puissiez vous faire une idée de la
piété farouche et grave dont étaient animés non seulement votre ancêtre,
mais encore la plupart des hommes qui avaient été formés dans les
troupes du Parlement.
Par bien des côtés, ils ressemblaient davantage à ces Sarrasins
fanatiques, qui croient à la conversion par le glaive, qu'aux disciples
d'une croyance chrétienne.
Mais ils ont ce grand mérite d'avoir mené pour la plupart une vie pure
et recommandable, car ils pratiquaient avec rigueur les lois qu'ils
auraient volontiers imposées aux autres à la pointe de l'épée.
Sans doute, il y en eut dans ce grand nombre quelques-uns, pour qui la
piété n'était que le masque de l'ambition, et d'autres qui pratiquaient
en secret ce qu'ils condamnaient en public, mais il n'est point de
cause, si bonne qu'elle soit, qui n'ait des parasites hypocrites de
cette sorte.
Ce qui prouve que la grande majorité de ces Saints, ainsi qu'ils se
qualifiaient eux-mêmes, étaient des gens de vie régulière, craignant
Dieu, c'est ce fait qu'après le licenciement de l'armée républicaine,
les vieux soldats s'empressèrent de se remettre au travail dans tout le
pays, et qu'ils laissèrent leur empreinte partout où ils allèrent, grâce
à leur industrie et à leur valeur.
Il existe en Angleterre plus d'une opulente maison de commerce, à
l'heure actuelle, qui peut faire remonter son origine à l'économie et à
la probité d'un simple piquier d'Ireton ou de Cromwell.
Mais pour mieux nous faire comprendre le caractère de votre arrière
grand-père, je vous conterai un incident qui montre combien étaient
ardentes et sincères les émotions auxquelles étaient dues les crises
violentes que j'ai décrites.
À cette époque, j'avais environ douze ans.
Mes frères, Hosea et Ephraïm, en avaient respectivement neuf et sept; la
petite Ruth ne devait pas en avoir plus de quatre.
Le hasard avait amené chez nous un prédicateur ambulant des
Indépendants, et ses enseignements religieux avaient rendu mon père
sombre et excitable.
Un soir, je m'étais couché comme d'habitude, et je dormais profondément,
côte à côte avec mes deux frères, lorsque nous fûmes réveillés et nous
reçûmes l'ordre de descendre.
Nous nous habillâmes à la hâte.
Nous suivîmes mon père dans la cuisine, où ma mère, pâle, effarée, était
assise, tenant Ruth sur ses genoux.
--Réunissez-vous autour de moi, mes enfants, dit-il d'une voix profonde
et solennelle, afin que nous puissions paraître tous ensemble devant le
Trône. Le Royaume du Seigneur est proche; oh! tenez-vous prêts à
l'accueillir. Cette nuit même, mes bien-aimés, vous _Le_ verrez dans sa
splendeur, avec les Anges et les Archanges dans leur puissance et leur
gloire. À la troisième heure, il viendra, à cette troisième heure qui
s'approche de nous.
--Cher Joe, dit ma mère, d'un ton câlin, tu t'épouvantes toi-même et tu
terrifies les enfants hors de propos. S'il est certain que le Fils de
l'Homme vient, qu'importe que nous soyons levés ou couchés?
--Silence, femme, répondit-il d'une voix sévère, n'a-t-il pas dit qu'il
viendrait dans la nuit comme un larron, et que c'est à nous d'être en
attente. Joignez-vous donc à moi en de continuelles prières, pour que
nous soyons là en costume de fiançailles. Rendons-lui grâce pour la
bonté qu'il nous a témoignée en nous avertissant par la voix de son
serviteur. Ô Dieu grand, jette un regard sur ce petit troupeau et
conduis-le au bercail. Ne mêle pas le peu de grain au grand amas de
paille. Ô père miséricordieux, vois avec clémence mon épouse, et
pardonne-lui la faute de l'Érastianisme, vu qu'elle n'est qu'une femme,
et peu en état de rompre les chaînes de l'Antéchrist dans lesquelles
elle est née. Et ceux-ci, pareillement, mes jeunes enfants, Michée et
Hosea, et Ephraïm et Ruth, dont les noms mêmes sont ceux de tes fidèles
serviteurs d'autrefois. Oh! place-les cette nuit à ta droite.
C'est ainsi qu'il priait, dans un flot emporté de paroles ardentes ou
touchantes, qu'il se tordait prosterné sur le sol, en la véhémence de
ces supplications, pendant que nous, pauvres mignons tremblants, nous
nous serrions contre les jupes de notre mère, et que nous regardions
avec épouvante sa figure bouleversée, à la faible lumière de la modeste
lampe à huile.
Soudain retentit la sonnerie de l'horloge toute neuve de l'église, pour
nous apprendre que l'heure était venue.
Mon père se releva brusquement, courut à la fenêtre, regarda au dehors,
les yeux brillants de l'attente, vers les cieux étoilés.
Évoquait-il une vision à son cerveau excité, ou bien le flot des
sensations qui l'assaillirent en voyant que son attente était vaine,
était-il trop violent pour lui?
Il leva ses longs bras, jeta un cri rauque et tomba à la renverse,
l'écume aux lèvres, les membres agités par des secousses.
Durant une heure et plus, ma pauvre mère et moi, nous fîmes tous nos
efforts pour le calmer, pendant que les petits pleurnichaient dans un
coin.
À la fin, il se redressa en chancelant, et de quelques mots brefs
entrecoupés, il nous renvoya dans nos chambres.
Depuis cette époque, je ne l'ai jamais entendu faire allusion à ce
sujet, et il ne nous apprit à aucune époque pour quelle raison il avait
cru fermement que le second _advent_ devait se produire cette nuit-là.
Mais j'ai été informé depuis que le prédicateur qui logeait chez nous
était un de ceux qu'on nommait alors les hommes de la Cinquième
Monarchie, et que cette secte était particulièrement sujette à répandre
des avertissements de cette sorte.
Je ne doute pas que des propos tenus par lui n'aient fait entrer cette
idée dans la tête de mon père et que son ardent naturel n'ait fait le
reste.
Tel était donc votre arrière-grand-père, Joe Côte-de-fer.
J'ai jugé à propos de retracer ces traits à vos yeux, conformément au
principe selon lequel les actes parlent plus haut que les mots.
J'estime que quand on décrit le caractère d'un homme, il vaut mieux
citer des exemples de ses façons d'agir que parler en termes vagues et
généraux.
Si j'avais dit qu'il était farouche en sa religion, qu'il était sujet à
d'étranges crises de piété, ce langage aurait pu ne faire sur vous
qu'une faible impression, mais après que vous aurez entendu conter son
algarade avec les officiers dans la cour de la tannerie, et l'ordre
qu'il nous donna, au milieu de la nuit, d'attendre le second _advent_,
vous êtes en état de juger par vous mêmes jusqu'à quelles extrémités sa
croyance pouvait l'entraîner.
D'autre part, il s'entendait parfaitement aux affaires.
Il se montrait probe et même large dans ses relations.
Il avait le respect de tous et l'affection d'un petit nombre, car il
était d'un naturel trop concentré pour faire naître beaucoup
d'affection.
Pour nous il était un père plein de sévérité et de rigueur, et nous
punissait rudement de tout ce qu'il désapprouvait dans notre conduite.
Il avait une provision de proverbes de ce genre: «Rassasiez un enfant,
et donnez à satiété à un jeune chien, et ni l'un ni l'autre ne feront un
effort» ou bien: «Les enfants sont des soucis certains et des
consolations incertaines» et il s'en servait pour modérer les impulsions
plus indulgentes de ma mère.
Il ne pouvait souffrir de nous voir jouer au tric-trac sur l'herbe, ou
danser le samedi soir avec les autres enfants.
Quant à ma mère, excellente créature, c'était son influence calmante,
pacifiante qui retenait mon père dans de certaines bornes et qui
adoucissait sa sévère discipline.
Et vraiment il était rare qu'en ses moments les plus sombres, il ne fût
calmé par le contact de cette main si douce, que son esprit ardent ne
fut apaisé par le son de cette voix.
Elle appartenait à une famille de gens de l'Église, et elle tenait à sa
religion avec une force tranquille, à l'épreuve de tout ce qu'on pouvait
tenter pour l'en détourner.
Je me figure qu'à une certaine époque son mari avait beaucoup raisonné
avec elle sur l'Arminianisme, sur le péché de simonie, mais qu'il avait
reconnu l'inutilité de ses exhortations, et laissé-là ces sujets,
excepté en de très rares occasions.
Toutefois bien que fervente pour l'Épiscopat, elle était restée
profondément Whig et ne permettait jamais que son loyalisme envers le
trône obscurcît son jugement sur les actes du monarque qui l'occupait.
Il y a cinquante ans, les femmes étaient bonnes ménagères, et elle se
distinguait parmi les meilleures.
Quand on voyait ses manchotes immaculées, son tablier d'une blancheur de
neige, on avait peine à croire qu'elle fût une rude travailleuse.
Seules la bonne tenue de la maison, la propreté des chambres exemptes de
toute poussière, démontrait son activité.
Elle composait des remèdes, des eaux pour les yeux, des poudres et
compositions, du cordial et du persicot, ou du noyau de pêche, de l'eau
de fleur d'oranger, de l'eau de vie de cerise, chaque chose en son
temps, et le tout dans la perfection.
Elle s'entendait également en herbes et en simples.
Les villageois et les travailleurs des champs aimaient mieux la
consulter sur leurs indispositions que d'aller trouver le docteur
Jackson, de Purbrook, qui ne prenait jamais moins d'une couronne
d'argent pour composer un remède.
Dans tout le pays, il n'y avait pas de femme qui fût l'objet d'un
respect, d'une estime mieux mérités, de la part de ses supérieurs et de
ses inférieurs.
Tels étaient mes parents, d'après les souvenirs de mon enfance.
Quand à moi, je laisserai mon récit expliquer le développement de mon
caractère.
Mes frères et ma soeur étaient tous de solides bambins campagnards, aux
figures brunies, sans autre particularité bien marquée qu'un penchant à
jouer de mauvais tours, modéré par la crainte de leur père.
Eux et notre servante Marthe composèrent toute notre maisonnée pendant
ces années de jeunesse première où l'âme flexible de l'enfant s'affermit
pour former le caractère de l'homme fait.
Quelle influence ces choses exercèrent-elles sur moi, c'est ce que je
dirai dans une séance future, et si je vous ennuie en vous les
rapportant, il vous faudra songer que je raconte ces choses pour votre
profit plutôt que pour votre amusement et qu'il peut vous être utile,
dans votre voyage à travers la vie, de savoir comment un autre y a
cherché son chemin avant vous.
II--Je suis envoyé à l'école. Je la quitte.
D'après les influences domestiques que j'ai décrites, on n'aura pas de
peine à croire que mon jeune esprit se préoccupait beaucoup des choses
de la religion, d'autant plus que mon père et ma mère avaient à ce sujet
des vues différentes.
Le vieux soldat puritain était convaincu que la Bible seule contenait
tout ce qui est nécessaire pour le salut, et que s'il est avantageux que
les hommes doués de sagesse ou d'éloquence développent les Écritures à
leurs frères, il n'est pas du tout nécessaire, il est même plutôt
nuisible qu'il existe un corps organisé de ministres ou d'évêques,
prétendant à des prérogatives spéciales, ou s'arrogeant le rôle de
médiateurs entre la créature et le créateur.
Il professait le plus amer mépris à l'égard des opulents dignitaires de
l'Église, qui se rendaient en carrosse à leurs cathédrales pour y
prêcher les doctrines de leur Maître, alors que celui-ci usait ses
sandales à parcourir pédestrement les campagnes.
Il n'était pas plus indulgent envers ces membres pauvres du clergé qui
fermaient les yeux sur les vices de leurs protecteurs, afin de s'assurer
une place à la table de ceux-ci, et qui restaient tout une soirée à
entendre des propos scandaleux plutôt que de dire adieu aux tartes, au
fromage et au flacon de vin.
L'idée que de tels hommes représentassent la religion faisait horreur à
son esprit, et il n'accordait pas même son adhésion à cette forme de
gouvernement ecclésiastique chère aux Presbytériens, et dans laquelle
une assemblée générale des ministres dirige les affaires de leur Église.
Selon son opinion, tous les hommes étaient égaux aux yeux du
Tout-Puissant, et aucun d'eux n'avait le droit de réclamer une place
plus élevée que son voisin dans les questions de religion.
Le Livre avait été écrit pour tous.
Tous étaient également capables de le lire, pourvu que leur esprit fût
éclairé par le Saint-Esprit.
D'un autre côté, ma mère soutenait que l'essence même de toute Église
était la possession d'une hiérarchie, avec une échelle graduée
d'autorités en elle-même, le Roi au sommet, les archevêques au-dessous
de lui, et ayant autorité sur les Évêques, et ainsi de suite on passant
par les ministres pour aboutir aux simples ouailles.
Telle était d'après elle, l'Église dès sa première institution, et
aucune religion dépourvue de ces caractères ne saurait prétendre qu'elle
est la vraie. À ses yeux le rituel avait une importance égale à celle de
la morale.
S'il était permis au premier commerçant, au premier fermier venu,
d'inventer des prières, de modifier le service au gré de sa fantaisie,
il serait impossible de conserver la doctrine chrétienne dans sa pureté.
Elle admettait que la Religion est fondée sur la Bible, mais la Bible
est un livre qui renferme bien de l'obscurité, et à moins que cette
obscurité ne soit dissipée par un serviteur de Dieu élu et consacré
selon les règles, par un homme qui descend en droite ligne des
disciples, toute la sagesse humaine est insuffisante pour l'interpréter
droitement.
Ma mère occupait cette position.
Ni discussions ni prières n'étaient capables de l'en déloger.
La seule question de croyance sur laquelle mes deux parents étaient
d'accord et avaient la même ardeur, c'était leur commune aversion et
leur défiance à l'égard des cérémonies du culte de l'Église Romaine, et
sur ce point la femme, disciple fidèle de l'Église, n'était pas moins
décidée que le fanatique Indépendant.
En ces temps de tolérance, il peut vous paraître étrange que les
adhérents de cette vénérable croyance aient été en butte à tant de
malveillance de la part de plusieurs générations successives d'Anglais.
Nous reconnaissons aujourd'hui qu'il n'y a pas de citoyens plus utiles
ou plus loyaux que nos frères catholiques, et Mr Alexandre Pope, ou tout
autre Papiste d'importance n'est pas tenu en plus mince estime à raison
de sa religion que ne le fut William Penn pour son quakerisme, sous le
règne de Jacques.
Nous avons grand-peine à croire que des gentilshommes, comme Lord
Stafford, des ecclésiastiques comme l'archevêque Plunkett, des membres
des Communes comme Langhorne et Pickering aient été traînés à la mort
sur le témoignage des gens les plus vils, sans qu'une voix se soit
élevée en leur faveur, ou à comprendre comment on a pu regarder comme un
acte de patriotisme, pour un Anglais, de porter sous son manteau un
fouet garni de plomb, pour menacer ses paisibles voisins, qui n'étaient
pas de son opinion en matière de doctrine.
Ce fut une longue folie qui heureusement a disparu de nos jours, ou qui
du moins se manifeste plus rarement et sous une forme plus bénigne.
Si sot que cela parût, cela s'expliquait par des raisons de quelque
poids.
Vous avez sans doute lu qu'un siècle avant ma naissance le grand royaume
d'Espagne se développa et prospéra.
Ses navires couvraient toutes les mers.
Ses troupes remportaient la victoire partout où-elles se montraient.
Cette nation était à la tête de l'Europe dans les lettres, dans
l'érudition, dans tous les arts de la guerre et de la paix.
Vous avez aussi entendu parler des dispositions hostiles qui existaient
entre cette grande nation et nous-mêmes, et conter comment nos coureurs
d'aventures harassaient ses possessions d'au-delà de l'Atlantique, et
comment elle exerçait des représailles en faisant brûler par sa
diabolique Inquisition tous ceux de nos marins qu'elle pouvait prendre,
en menaçant nos côtes tant de Cadix que de ses provinces des Pays-Bas.
La querelle s'échauffa tellement que les autres nations se tinrent à
l'écart, ainsi que j'ai vu les gens faire de la place pour les tireurs
d'épée à Hockley-dans-le-Trou, si bien que le géant espagnol et la
robuste petite Angleterre se trouvèrent face à face pour vider leur
querelle.
Pendant tout ce temps, ce fut en champion du Pape et en vengeur des
injures de l'Église Romaine que se posa le roi Philippe.
Il est vrai que Lord Howard et bien d'autres gentilshommes de l'ancienne
religion se battirent bravement contre les Castillans, mais il était
impossible au peuple d'oublier que la Réforme avait été le drapeau sous
lequel il avait triomphé, et que le Pape avait donné sa bénédiction à
nos ennemis.
Puis, ce fut la tentative cruelle et insensée que fit Marie pour imposer
une croyance qui n'avait plus nos sympathies, et aussitôt après elle,
une autre grande Puissance catholique du continent menaça nos libertés.
La force croissante de la France provoqua en Angleterre une hostilité
proportionnelle au Papisme, hostilité qui atteignit son plus haut degré,
lorsque vers l'époque de mon récit, Louis XIV nous menaça d'une
invasion, et cela au moment même ou la Révocation de l'Édit de Nantes
mettait en lumière son esprit d'intolérance à l'égard de la doctrine qui
nous était chère.
L'étroit Protestantisme de l'Angleterre était moins un sentiment
religieux qu'une réponse patriotique à la bigoterie agressive de ses
ennemis.
Nos compatriotes catholiques étaient impopulaires, non pas tant parce
qu'ils croyaient à la Transsubstantiation qu'à raison de ce qu'ils
étaient injustement soupçonnés de pactiser avec l'Empereur ou avec le
Roi de France.
Maintenant que nos victoires ont fait disparaître toute crainte d'une
attaque, nous avons heureusement renoncé à cette âpre haine religieuse
sans laquelle les mensonges d'Oates et de Dangerfield auraient été
vains.
Au temps de ma jeunesse, des causes particulières avaient enflammé cette
hostilité et l'avaient rendue d'autant plus âcre qu'il s'y mêlait un
grain d'effroi.
Aussi longtemps que les catholiques furent à l'état d'obscure faction,
on put les négliger mais vers la fin du règne de Charles II, lorsqu'il
parut absolument certain qu'une dynastie catholique allait monter sur le
trône, que le catholicisme serait la religion de la Cour et l'échelle
pour monter aux dignités, on sentit que le jour approchait où il
tirerait vengeance de ceux qui l'avaient foulé aux pieds dans le temps
où il était sans défense.
L'Église d'Angleterre qui a besoin du Roi comme l'arc de sa clef; la
noblesse dont les domaines et les coffres s'étaient enrichis du pillage
des abbayes; la populace chez qui les notions au sujet du papisme
étaient associées à celles d'instruments de torture, du martyrologe de
Fox, ne fut pas moins troublées.
Et l'avenir n'avait rien de rassurant pour notre cause.
Charles était un protestant des plus tièdes, et même, au lit de mort, il
prouva qu'il n'était pas protestant du tout.
Il n'y avait plus aucune probabilité pour qu'il eût une descendance
légitime.
Le duc d'York, son frère cadet, était donc l'héritier du trône.
On le savait Papiste austère et borné.
Son épouse, Marie de Modène, était aussi bigote que lui.
S'ils avaient des enfants, il était hors de doute qu'ils seraient élevés
dans la religion de leurs parents, et qu'une lignée de rois catholiques
occuperait le trône d'Angleterre.
Et c'était une perspective intolérable tant pour l'Église, telle que la
représentait ma mère, que pour les non-conformistes, personnifiés par
mon père.
Je vous ai raconté toute cette histoire ancienne parce que vous vous
apercevrez, à mesure que j'avance dans mon récit, que cet état de choses
finit par causer dans toute la nation un bouillonnement, une
fermentation telle que moi-même, un simple jeune campagnard, je fus
entraîné par le tourbillon, et que pendant toute ma vie j'en ressentis
l'influence.
Si je ne vous indiquais pas avec clarté la suite des événements, vous
auriez grand-peine à comprendre les influences qui produisirent un tel
effet sur ma carrière entière.
En attendant je tiens à vous rappeler que quand le roi Jacques monta sur
le trône, ce fut au milieu du silence boudeur d'un grand nombre de ses
sujets, et que mon père et ma mère étaient au même degré de ceux qui
souhaitaient avec ardeur une succession protestante.
Ainsi que je l'ai déjà dit, mon enfance fut triste.
De temps à autre, quand il y avait par hasard une foire à Portsdown
Hell, ou quand passait un montreur de curiosités avec son théâtre
portatif, ma bonne mère prélevait sur l'argent du ménage un ou deux
pence qu'elle me glissait dans la main, et mettant le doigt sur ses
lèvres pour m'avertir d'être discret, elle m'envoyait voir le spectacle.
Mais ces distractions étaient des plus rares.
Elles laissaient dans mon esprit des traces si profondes que quand j'eus
atteint ma seizième année, j'aurais pu compter sur mes doigts tout ce
que j'avais vu.
C'était William Harker, l'homme fort, qui soulevait la jument rouanne du
fermier Alcott.
C'était Tobie Lawson, le nain, capable d'entrer tout entier dans une
jarre à conserves.
Je me rappelle fort bien ces deux-là à cause de l'admiration qu'ils
firent naître dans ma jeune âme.
Puis, c'était la pièce jouée par des marionnettes, l'Île Enchantée avec
Mynheer Munster, des Pays-Bas, qui pirouettait sur la corde raide tout
en jouant mélodieusement de la virginale.
En dernier lieu, mais au premier rang dans mon estime, venait la grande
représentation à la foire de Portsdown, intitulé: «_La véridique et
antique histoire de Mandlin, fille du Marchand de Bristol, et de son
amant Antonio, comment ils furent jeté sur les côtes de Barbarie, où
l'on voit les Sirènes flottant sur la mer, chantant dans les rochers, et
leur prédisant les dangers_.»
Cette petite pièce me causa un plaisir infiniment plus vif que je n'en
éprouvai bien des années après, en assistant aux pièces les plus
célèbres de Mr Congrève et de Mr Dryden, bien qu'elles fussent jouées
par Kynaston, Betterton et toute la Compagnie du Roi.
Je me souviens qu'une fois, à Chichester, je payai un penny pour voir le
soulier gauche de Madame Putiphar, mais il ressemblait à n'importe quel
vieux soulier, et était d'une pointure telle qu'il eût chaussé la femme
du montreur.
Plus d'une fois j'ai regretté que mon penny ne fut tombé entre les mains
des coquines.
Il y avait toutefois d'autres spectacles dont la vue ne me coûtait rien,
et qui cependant étaient plus réels, et plus intéressants sous tous les
rapports que ceux qu'il fallait payer.