C'est surtout dans la première pièce du volume, l'_Hiver_, qu'il faut

chercher la pittoresque expression de ce mépris du Pauvre pour tous les

professionnels de la politique ou de la bienfaisance, pour les sereines

pleureuses, entretenues par la misère qui les écoute et les paie,

rentées par les larmes des crève-la-faim, pour tous les hypocrites dont

le fructueux métier est de «plaind' les Pauvr's» en faisant la noce.

Dans les sociétés égoïstes et avachies, nul commerce ne rapporte

davantage que celui de la pitié, et la traite des Pauvres demande moins

de capitaux et fait courir moins de dangers que la traite des nègres.

C'est tout plaisir. Jehan Rictus dit cela ironiquement, en son langage:

Ah! c'est qu'on n'est pas muff' en France,

On n's'occup' que des malheureux;

Et dzimm et boum! la Bienfaisance

Bat l'tambour su'les ventres creux!

L'en faut, des Pauv's, c'est nécessaire,

Afin qu'tout un chacun s'exerce,

Car si y gn'avait pas d'misère,

Ça pourrait ben ruiner l'commerce.

Le poème le plus curieux, le plus étrange et aussi le plus connu des

_Soliloques_ est le _Revenant_. On en connaît le thème: le Pauvre

attardé dans la nuit resonge à ce qu'on lui a conté jadis d'un Dieu qui

s'est fait homme, qui vécut, lui aussi, pauvre parmi les pauvres, et

qui, pour sa bonté et la divine hardiesse de sa parole, fut supplicié.

Il était venu pour sauver le monde; mais la méchanceté du monde a été

plus forte que sa parole, plus forte que sa mort, plus forte que sa

résurrection. Alors, puisque les hommes sont aussi cruels, vingt siècles

après sa venue, qu'aux jours de sa venue, peut-être l'heure a-t-elle

sonné d'une incarnation nouvelle, peut-être va-t-il descendre pareil

à un pauvre de Paris, de même que jadis il vécut pareil un pauvre de

Galilée? Et il descend. Le voilà:

Viens! que j'te regarde ... ah! comm' t'es blanc.

Ah! comm' t'es pâle ... comm' t'as l'air triste....

..................................................

Ah! comm' t'es pâle ... ah! comm' t'es blanc.

Tu grelottes, tu dis rien, tu trembles

(T'as pas bouffé, sûr ... ni dormi!),

Pauv' vieux, va ...Si qu'on s'rait amis?

Veux-tu qu'on s'assoye su' un banc,

Ou veux-tu qu'on ballade ensemble?

..........................................

Ah! comme t'es pâle ... ah! comme t'es blanc!

Sais-tu qu't'as, l'air d'un Revenant?...

Et te Pauvre continue, faisant du Christ des misérables un portrait qui,

trait pour trait, s'applique à lui, le Pauvre. L'idée n'est pas banale

et je ne suis pas surpris qu'à l'audition, dit avec émotion et force par

le poète, ce morceau soit d'un effet saisissant.

Plus loin, après avoir expose à Jésus combien sa religion a dégénéré

avec la bassesse des prêtres et la lâcheté des fidèles, Jehan Rictus, le

Pauvre, se souvient qu'il est aussi poète lyrique; il y a là une strophe

qui est belle et qui le serait davantage en style pur:

Toi au moins, t'étais un sincère,

Tu marchais ... tu marchais toujours;

(Ah! coeur amoureux, coeur amer),

Tu marchais même dessus la mer

Et t'as marché jusqu'au Calvaire.

Cela finit par de durs reproches, qui ne manquent pas de grandeur:

Ah! rien n't'émeut, va, ouvr' les bras,

Prends ton essor et n'reviens pas;

T'es l'Étendard des sans courage,

T'es l'Albatros du grand Naufrage,

T'es l'Goëland du Malheur!

Ici, c'est l'idée de la résignation qui trouble le Pauvre; comme tant

d'autres, il la confond avec l'idée bouddhiste de non-activité. Cela n'a

pas d'autre importance en un temps où l'on confond tout et où un cerveau

capable d'associer et de dissocier logiquement les idées doit être

considéré comme une production miraculeuse de la Nature. Passons.

Finalement le Pauvre reconnaît qu'il a interpellé son lamentable reflet

dans la glace d'un marchand de vins. La conclusion de la troisième

partie est brutale, mais bien dans le ton de sincérité libertaire qui

anime les _Soliloques_: Toi qui as jeté les hommes à genoux, maintenant

remets-les debout,

Y faut secouer au coeur des Hommes

Le Dieu qui pionc' dans chacun d'nous.

A la fin du livre intitulé _Déception_, il y a un morceau

particulièrement curieux et qui n'est pas sans faire songer que la

grande poésie n'est peut-être pas incompatible avec le style populaire,

et souvent grossier, adopté par Jehan Rictus. Il s'agit de la Mort.

Tonnerr' de dieu, la Femme en Noir,

La Sans-Remords ... la Sans-Mamelles,

La Dure-aux Coeurs, la Fraîche-aux-Moëlles,

La Sans-Pitié, la Sans-Prunelles,

Qui va jugulant les pus belles

Et jarnacquant l'jarret d' l'Espoir;

Vous savez ben ... la Grande en Noir

Qui tranch' les tronch's par ribambelles

Et dans les tas les pus rebelles

Envoie son Tranchoir en coup d'aile

Pour fair' du Silence et du Soir!

Les apocopes et les mots déformés n'ont pu gâter tout à fait ces deux

strophes, mais comme elles auraient gagné à être écrites sérieusement!

Il m'est vraiment difficile d'admettre le patois, l'argot, les fautes

d'orthographe, les apocopes, tout ce qui, atteignant la forme de la

phrase ou du mot, en altère nécessairement la beauté. Ou, si je

l'admets, ce sera comme jeu; or, l'art ne joue pas; il est grave, même

quand il rit, même quand il danse.

Il faut encore comprendre qu'en art, tout ce qui n'est pas nécessaire

est inutile; et tout ce qui est inutile est mauvais. Les _Soliloques du

Pauvre_ exigeaient peut-être un peu d'argot, celui qui, familier à tous,

est sur la limite de la vraie langue; pourquoi en avoir rendu la lecture

si ardue à qui n'a pas fréquenté les milieux particuliers où il semble

que l'on parle pour n'être pas compris? Ensuite, l'argot est difficile

à manier; Jehan Rictus, malgré son abondance, évolue assez difficilement

parmi les écueils de ce vocabulaire. Beaucoup des mots qu'il emploie ne

sont peut-être plus en usage, car l'argot, malgré ce qu'il retient de

permanent, se transforme avec tant de rapidité que d'une année à l'autre

les choses les plus usuelles ont changé de nom. Autrefois le grand mot

des voleurs (et des autres), l'argent, ne gardait que très peu de temps

son manteau argotique; constamment rhabillé, il échappait à la

connaissance immédiate des non-initiés. Dès que le nom argotique de

l'argent avait passé dans le peuple les voleurs en imaginaient un autre.

Il paraît qu'il n'y a plus de jargon ou argot spécial aux voleurs;

c'est-à-dire que son domaine se serait étendu et aurait pénétré jusque

dans les ateliers et les usines: une telle langue n'en demeure pas moins

une langue secrète.

Tout cela ne m'empêche pas de reconnaître le talent très particulier de

Jehan Rictus. Il a créé un genre et un type; il a voulu hausser à

l'expression littéraire le parler commun du peuple, et il y a réussi

autant que cela se pouvait; cela vaut la peine qu'on lui fasse quelques

concessions, et qu'on se départisse, mais pour lui seul, d'une rigueur

sans laquelle la langue française, déjà si bafouée, deviendrait la

servante des bateleurs et des turlupins.

* * * * *

HENRY BATAILLE

La confession est un des besoins spirituels de l'homme. Or, dès que

l'homme a un peu d'intelligence, de sensibilité, de goût pour les jeux

de l'esprit, il se confesse en langage rythmé: telle est l'origine de la

poésie intime et personnelle. Il y a des élégies d'aveu ou de désespoir

parmi les plus anciennes poésies connues, l'ode de Sapho ou le «Chant de

la soeur dédaignée», retrouvé sur un papyrus hiéroglyphique, et

admirable. Catulle s'est confessé avec tant d'ingénuité que toute sa vie

sentimentale se trouve écrite dans ses poèmes déjà verlainiens. Les

manuscrits du moyen âge sont pleins de confessions en rythme,

mélancoliques et réprobatives, si elles sont l'oeuvre de moines ou de

clercs pénitents, effrontées, à la manière d'Horace ou d'Ausone, si ce

sont des Goliards qui ont chanté leurs amours et leurs ripailles. La

poésie française la plus assurée de vivre et de plaire est celle où des

âmes troublées dirent leur désir et leur peine de vivre: il y eut

Rutebeuf, il y eut Villon, Ronsard et Théophile; il y eut Vigny, il y

eut Lamartine, il y eut Baudelaire et Verlaine; il y en eut des

centaines et le plus gauche à découvrir son coeur nous émeut encore

après des années de cimetière ou des siècles de poussière.

En ces temps derniers on abusa un peu de cette poésie subjective.

D'innombrables poètes atteints d'un psittacisme morbide et prétentieux

s'appliquèrent à publier d'abondants décalques des aveux les plus

célèbres: les arts d'imitation ne sont-il pas la gloire de notre

industrie? Mais rares sont les confessions où l'on ne s'ennuie à aucune

redite; rares, les hommes dont la perversité est originale, dont la

candeur est nouvelle. Du nouveau, encore du nouveau, toujours du

nouveau: voilà le principe premier de l'art. M. Henry Bataille s'y est

conformé spontanément (c'est ainsi qu'il le faut) avec une délicate

simplicité.

Ce que l'on connut d'abord de M.Bataille, c'étaient de petites

impressions tendres, à propos de choses mystérieuses et vagues, d'une

nature malade, évanouie, de femmes muettes qui passaient parfumées de

douceur, de petites filles sages et déjà tristes, d'une enfance frêle et

peureuse, des vers écrits dans la _Chambre Blanche_, des vers pour

Monelle, peut-être.... Le poète s'est refait tout petit enfant, jusqu'au

conte de fées, jusqu'à la berceuse; mais l'intérêt est précisément dans

le spectacle de cette métamorphose; et, à voir comment le jeune homme

revit son enfance, on devine comment l'homme revivra sa jeunesse. Il y a

toujours un oiseau bleu qui est parti et qui ne reviendra plus; hier est

toujours le paradis perdu, et dans vingt ans M. Bataille songera encore:

Oiseau bleu, couleur du temps,

Me connais-tu? fais-moi signe:--

La nuit nous donne des airs sanglotants,

Et la lune te fait blanc comme les cygnes....

Oiseau bleu, couleur du temps,

Dis, reconnais-tu la servante

Qui tous les matins ouvrait

La fenêtre et le volet

De la vieille tour branlante?...

Où donc est le saule où tu nichais tous les ans,

Oiseau bleu, couleur du temps?

Oiseau bleu, couleur du temps.

Dis un adieu pour la servante

Qui n'ouvrira plus désormais

La fenêtre, ni le volet

De la vieille tour où tu chantes ...

Ah! reviendras-tu tous les ans,

Oiseau bleu, couleur du temps?

Et toujours il y aura des villages qu'on se souviendra d'avoir vu mourir

un soir, et qu'on n'oubliera pas, et où l'on voudrait revenir,--oh! un

seul instant, revenir vers le passé qu'on a vu mourir, un soir

d'adolescence, un soir de jeunesse, un soir d'amour:

Il y a de grands soirs où les villages meurent--

Après que les pigeons sont rentrés se coucher.--

Ils meurent, doucement, avec le bruit de l'heure

Et le cri bleu des hirondelles au clocher ...

Alors, pour les veiller, des lumières s'allument,

Vieilles petites lumières de bonnes soeurs,

Et des lanternes passent, là-bas, dans la brume ...

Au loin le chemin gris chemine avec douceur ...

De toutes ces visions le poète enfin se détache avec une fermeté

attristée:

Mon enfance, adieu, mon enfance.--Je vais vivre.

Nous nous retrouverons après l'affreux voyage,

Quand nous aurons fermé nos âmes et nos livres,

Et les blanches années et les belles images ...

Peut-être que nous n'aurons plus rien à nous dire!

Mon enfance ... tu seras la vieille servante,

Qui ne sait plus bercer et ne sait plus sourire....

Et ainsi jusqu'à la mort chacune de nos existences successives nous sera

une belle et douce étrangère qui s'éloigne lentement et se perd dans

l'ombre de la grande avenue où nos souvenirs sont devenus des arbres qui

songent en silence....

Il y a donc, dans ce livre de l'enfance, toute une philosophie de la

vie: un regret mélancolique du passé, une peur fière de l'avenir. Les

poèmes plus récents de M. Bataille, encore épars, ne semblent pas

contrarier cette impression: il y demeure le rêveur nerveusement triste,

passionnément doux et tendre, ingénieux à se souvenir, à sentir, à

souffrir. Quant à ses deux drames, la _Lépreuse_ et _Ton sang_, sont-ils

bien, comme l'auteur le croit, la transposition en action des mêmes

sensations et des mêmes idées que, parallèlement, il transpose en

poèmes? Poèmes et tragédies sont nés dans la même forêt, viornes et

frênes, voilà tout ce que l'on peut affirmer: ils ont puisé à la même

terre, au même vent, à la même pluie, mais la différence essentielle est

celle que j'ai dite: les deux drames sont deux beaux arbres tragiques.

La _Lépreuse_ est bien le développement naturel d'un chant populaire:

tout ce qui est contenu dans le thème apparaît à son tour, sans

illogisme, sans effort. Cela a l'air d'être né ainsi, tout fait, un

soir, sur des lèvres, près du cimetière et de l'église d'un village de

Bretagne, parmi l'odeur âcre des ajoncs écrasés, au son des cloches

tristes, sous les yeux surpris des filles aux coiffes blanches. Tout le

long de la tragédie l'idée est portée par le rythme comme selon une

danse où les coups de sabots font des pauses douloureuses. Il y a du

génie là-dedans. Le troisième acte devient admirable, lorsque,

connaissant son mal et son sort, le lépreux attend dans la maison de son

père le cortège funèbre qui va le conduire à la maison des morts, et

l'impression finale est qu'on vient de jouir d'une oeuvre entièrement

originale et d'une parfaite harmonie.

Le vers employé là est très simple, très souple, inégal d'étendue et

merveilleusement rythmé: c'est le vers libre dans toute sa liberté

familière et lyrique:

Je sais où j'ai été empoisonné.

C'est en buvant du vin dans le même verre

qu'une jeune fille que j'aimais....

..................................................

Sur la table il y avait nappe blanche,

un vase rempli de beurre jaune,

et elle tenait à la main un verre

du vin qui plaît au coeur des femmes....

..................................................

Elle n'avait pas pourtant lieu de me haïr....

Je ne suis qu'un pauvre jeune fermier,

fils de Matelinn et de Maria Kantek

J'ai passé trois ans à l'école ...

mais maintenant je n'y retournerai plus....

Dans un peu de temps je m'en irai encore loin du pays,

Dans un peu de temps je serai mort,

et m'en irai en purgatoire....

Et pendant ce temps mon moulin tournera

diga-diga di,

Ah! mon moulin tournera

Diga-diga da....

_Ton sans_ est écrit en prose, très simple aussi, et comme transparente.

Je n'aime guère cette histoire, trop médicale, de transfusion du sang,

mais le thème accepté, on est en présence d'un vrai drame d'aujourd'hui,

hardi et vrai. Le ton singulier de cette tragédie est donné par une

sorte de mysticisme charnel. Les affinités corporelles sont substituées

aux affinités morales: c'est un psychisme matériel. Voici un passage du

rôle de Daniel (le jeune homme à qui Marthe a donné son sang), par

lequel le principe du drame sera un peu expliqué:

«Tu ne peux pas le voir couler dans mes veines ... mais c'est si

extraordinaire de le contenir en moi ... si étrange ... si absurde

et si doux.... Je contemple mes mains comme si je les voyais pour

la première fois.... Je ne sais quelle tiédeur fraîche y coule en

cascade ... et sous le réseau transparent des veines, il me semble

que je suis dans sa fuite toute la source lâchée de ton coeur....

Il y a une douceur nouvelle qui court en moi comme un printemps....

Je t'assure, pose ta main sur la mienne ... elle t'appartient ...

je suis un peu toi maintenant ... Je veux que tu sentes se faire la

confusion, je veux que tu reconnaisses en moi le battement

inconscient de ta vie.... Ah! que ma joie ne te paraisse pas

puérile!... je t'en supplie.... Ta vie! pense à cela ... la vie de

ta chair, à défaut de ton âme.... Ce sang m'apporte un peu de ton

éternité ... oui de ton passé, de ton présent, de ton avenir, et

c'est comme s'il accourait à moi du fond de ta plus lointaine et

mystérieuse enfance....»

Il n'y a peut-être pas là une seule métaphore qui n'ait été lue dans les

effusions attribuées d'ordinaire aux amants; il semble pourtant qu'on

les lise pour la première fois, car c'est la première fois qu'elles sont

justes. Cependant le style de _Ton sang_ n'est pas toujours assez pur,

et trop parfois de vraie conversation, sous prétexte de «théâtre». Le

prétexte n'est pas valable.

Les deux tragédies se rejoignent par cette idée que le sang de la femme,

pur ou impur, haine ou amour, est une malédiction pour l'homme. L'amour

est une joie empoisonnée; la fatalité veut que ce qui est le suprême

bien de l'homme soit la source de ses plus cruels tourments, que le

fleuve où il boit la vie soit le même où il boit la douleur et la mort.

C'est, du moins, l'impression que j'ai retirée de cette lecture, mais,

comme dit M. Bataille dans sa Préface, « plus le drame apparaît simple

et dépourvu de haute signification, mieux le vrai but est atteint». Une

oeuvre d'art, tableau, statue, poème, roman ou drame, ne doit jamais

avoir une signification trop précise, ni vouloir démontrer quelque

vérité morale ou psychologique, ni être un enseignement, ni contenir une

théorie. Il faut opposer _Hamlet_ à _Polyeucte_.

M. Henry Bataille dont les idées semblent sagement imprécises ne sera

jamais tenté par l'apostolat: le goût de la beauté le préservera de se

plaire dans les chambres resserrées et malsaines de la maison des

formules. Il est appelé à sentir confusément la vie, à ne pas trop la

comprendre; c'est la condition même de l'enfantement des oeuvres. Tous

les grands actes naturels de l'existence humaine sont dirigés ou dominés

par l'inconscient.

* * * * *

EPHRAÏM MIKHAËL

Puisqu'il ne nous laissa que de trop brèves pages, l'oeuvre seulement de

quelques années; puisqu'il est mort à l'âge où plus d'un beau génie

dormait encore, parfum inconnu, dans le calice fermé de la fleur,

Mikhaël ne devrait pas être jugé, mais seulement aimé. Il était

charmant, quoique très fier; aimable, quoique triste et replié; doux,

quoiqu'il eût à souffrir ou de la vie, ou des importuns et des envieux,

car il eut une gloire précoce, comme son talent. A dix-huit ans déjà,

son originalité était sensible: il introduisait dans le vers parnassien,

sans le déhancher ainsi que M. Coppée, une grâce mélancolique, alors

neuve surtout par le contraste de la pureté de l'accent avec la

sincérité du sentiment. La femme à la beauté impassible souffre en

silence, sans gestes, sans parade, sans larmes: sa peine est adoucie par

la joie d'être belle.

Il y a sans doute, dans la _Dame en deuil_ un peu de la psychologie de

Mikhaël: son orgueil l'enchaînait à son ennui:

Va-t'en! Je veux rester la veuve taciturne

De mes rêves d'antan que j'ai tués moi-même.

Presque aucun de ses poèmes où ne se répète ta plainte de l'orgueil et

de l'ennui; ce n'est pas l'ennui de vivre--il vécut si peu; ce n'est pas

l'ennui de ne pas vivre--il n'eut pas le temps de s'apercevoir que la

vie donne moins qu'elle promet; c'était un ennui maladif et invincible,

l'ennui des prédestinés qui sentent obscurément, comme l'eau glacée d'un

fleuve gonflé, monter le long de leurs membres les vagues de la mort; et

c'était aussi l'orgueil de ne pas avouer ses pressentiments et de

chercher des causes vaines à une tristesse plus forte que l'âme qui la

portait. Mais il ne faudrait pas exagérer l'influence d'une santé

chétive sur les tendances et les goûts d'une intelligence. Nous ne

savons rien de précis ni rien d'utile sur la formation des

personnalités. A chaque homme nouveau, le mystère recommence. La

botanique n'est pas applicable aux plantes humaines: au degré de

différenciation où les hommes sont arrivés, chaque exemplaire de

l'humanité est une terre inexplorée,--et inexplorable, puisque,

relativement à ta conscience, l'homme lui-même, avec sa pensée comme

avec ses gestes, est un fragment du monde extérieur.

Mikhaël était ainsi: doux et fier, plein d'un ennui très triste:

Mais le ciel gris est plein de tristesse calme

ineffablement douce aux coeurs chargés d'ennuis.

................................................

L'ennui, rythme dolent de flûte surannée.

................................................

Chère, mon âme obscure est comme un ciel mystique,

Un ciel d'automne, où nul astre ne resplendit....

................................................

Je sombre dans un grand et morne nonchaloir.

.................................................

N'écoute pas le cri lointain qui le réclame,

Les conseils exhalés dans la senteur des nuits.

Tu sais que nul baiser libérateur, mon âme,

Ne rompt l'enchantement de tes subtils ennuis.

.................................................

Quand le vent automnal sonne le deuil des chênes,

Je sens en moi, non le regret du clair été,

Mais l'ineffable horreur des floraisons prochaines.

.................................................

Voici tout entier le _Crépuscule Pluvieux_, où jamais peut-être

l'ennui, le mystérieux ennui, n'a été avoué avec une éloquence aussi

sereine:

L'ennui descend sur moi comme un brouillard d'automne

Que le soir épaissit de moment en moment;

Un ennui lourd accourt mystérieusement,

Qui m'opprime de nuit épaisse et monotone.

Pourtant nul glorieux amour ne m'a blessé,

Et c'est sans regretter les heures envolées

Que je revois au loin, vagues formes voilées,

Mes souvenirs errants au jardin du passé.

Et pourtant, maintenant, dans l'horreur languissante

D'un soir de pluie et dans la lente obscurité,

Je sens mon coeur que nul amour n'a déserté

Mélancolique ainsi qu'une chambre d'absente.

Plus loin, dans l'_Acte de Contrition_, c'est encore le même sentiment de

déréliction et d'accablement:

Je confessais que les Printemps et les Automnes

Passent en vain le seuil sacré des horizons,

Car mon âme est pareille aux déserts monotones

Assoupis dans l'oubli stérile des saisons.

Quelques mois avant sa mort, il dit, en un doux

et beau vers, son état d'âme:

Nous sommes les amants tristes parmi les fleurs.

Cependant, vers le même temps, le poète eut des heures heureuses, des

moments de joies et d'espoir:

Joyeuses, sur les claires ondes

D'un golfe paisible et splendide,

Des galères aux voiles blondes

Appareillent pour l'Atlantide.

Et des lys ravis par les brises

Neigent dans la douce venelle,

Tandis qu'au loin des voire éprises

Proclament la joie éternelle.

Et ceci, tiré de l'_Ile Heureuse_:

Dans le golfe aux jardins ombreux,

Des couples blonds d'amants heureux

Ont fleuri les mâts langoureux

De la galère,

Et, caressé du doux été,

Notre beau navire enchanté

Vers les pays de volupté

Fend l'onde claire!

Mais où sont les jardins d'Armide? Les conquérants de son rêve (avril

1890) qui devaient venir le délivrer et remporter

................................vers les îles

Qui parfument les mers de fruits mûrs et d'aromates

Et fleurissent au loin l'eau des golfes tranquilles,

les conquérants furent les anges de la nuit et nous ne savons rien de

plus.

Ces vers, les derniers écrits par Mikhaël, peu de semaines, ou de jours,

avant sa fin, ont un intérêt presque testamentaire. S'il faut les

prendre pour autre chose qu'un thème, qu'un canevas où la broderie n'est

qu'indiquée, si, alors, ils étaient, dans son esprit, définitifs, ils

marquent le premier pas d'une évolution du poète vers le vers libre,--ou

vers un certain vers libre, celui qui conservant les allures des rythmes

traditionnels, se libère néanmoins de la tyrannie de la rime romantique

et de la superstition du nombre constant. L'intention de faire des vers

d'une forme nouvelle me paraît évidente dans ce morceau unique; les

assonances, heureuses et non de hasard, en témoignent: pourpres-sourdre;

terribles-marines; thyrse-triste; plages-aromates,--et, comme Mikhaël

connaissait l'ancienne poésie française et tes règles précises de la

vieille assonance, il a voulu les respecter dans cet essai, qui, malgré

sa brièveté, est, à ce point de vue, remarquable. Le parnassien allait

donc évoluer naturellement vers l'esthétique d'aujourd'hui, quand la

mort le surprit; il avait sans doute compris qu'il ne faut pas dédaigner

les manières nouvelles d'exprimer l'émotion et la beauté.

Le IIme livre des masques · 第 7 / 10 段