chercher la pittoresque expression de ce mépris du Pauvre pour tous les
professionnels de la politique ou de la bienfaisance, pour les sereines
pleureuses, entretenues par la misère qui les écoute et les paie,
rentées par les larmes des crève-la-faim, pour tous les hypocrites dont
le fructueux métier est de «plaind' les Pauvr's» en faisant la noce.
Dans les sociétés égoïstes et avachies, nul commerce ne rapporte
davantage que celui de la pitié, et la traite des Pauvres demande moins
de capitaux et fait courir moins de dangers que la traite des nègres.
C'est tout plaisir. Jehan Rictus dit cela ironiquement, en son langage:
Ah! c'est qu'on n'est pas muff' en France,
On n's'occup' que des malheureux;
Et dzimm et boum! la Bienfaisance
Bat l'tambour su'les ventres creux!
L'en faut, des Pauv's, c'est nécessaire,
Afin qu'tout un chacun s'exerce,
Car si y gn'avait pas d'misère,
Ça pourrait ben ruiner l'commerce.
Le poème le plus curieux, le plus étrange et aussi le plus connu des
_Soliloques_ est le _Revenant_. On en connaît le thème: le Pauvre
attardé dans la nuit resonge à ce qu'on lui a conté jadis d'un Dieu qui
s'est fait homme, qui vécut, lui aussi, pauvre parmi les pauvres, et
qui, pour sa bonté et la divine hardiesse de sa parole, fut supplicié.
Il était venu pour sauver le monde; mais la méchanceté du monde a été
plus forte que sa parole, plus forte que sa mort, plus forte que sa
résurrection. Alors, puisque les hommes sont aussi cruels, vingt siècles
après sa venue, qu'aux jours de sa venue, peut-être l'heure a-t-elle
sonné d'une incarnation nouvelle, peut-être va-t-il descendre pareil
à un pauvre de Paris, de même que jadis il vécut pareil un pauvre de
Galilée? Et il descend. Le voilà:
Viens! que j'te regarde ... ah! comm' t'es blanc.
Ah! comm' t'es pâle ... comm' t'as l'air triste....
..................................................
Ah! comm' t'es pâle ... ah! comm' t'es blanc.
Tu grelottes, tu dis rien, tu trembles
(T'as pas bouffé, sûr ... ni dormi!),
Pauv' vieux, va ...Si qu'on s'rait amis?
Veux-tu qu'on s'assoye su' un banc,
Ou veux-tu qu'on ballade ensemble?
..........................................
Ah! comme t'es pâle ... ah! comme t'es blanc!
Sais-tu qu't'as, l'air d'un Revenant?...
Et te Pauvre continue, faisant du Christ des misérables un portrait qui,
trait pour trait, s'applique à lui, le Pauvre. L'idée n'est pas banale
et je ne suis pas surpris qu'à l'audition, dit avec émotion et force par
le poète, ce morceau soit d'un effet saisissant.
Plus loin, après avoir expose à Jésus combien sa religion a dégénéré
avec la bassesse des prêtres et la lâcheté des fidèles, Jehan Rictus, le
Pauvre, se souvient qu'il est aussi poète lyrique; il y a là une strophe
qui est belle et qui le serait davantage en style pur:
Toi au moins, t'étais un sincère,
Tu marchais ... tu marchais toujours;
(Ah! coeur amoureux, coeur amer),
Tu marchais même dessus la mer
Et t'as marché jusqu'au Calvaire.
Cela finit par de durs reproches, qui ne manquent pas de grandeur:
Ah! rien n't'émeut, va, ouvr' les bras,
Prends ton essor et n'reviens pas;
T'es l'Étendard des sans courage,
T'es l'Albatros du grand Naufrage,
T'es l'Goëland du Malheur!
Ici, c'est l'idée de la résignation qui trouble le Pauvre; comme tant
d'autres, il la confond avec l'idée bouddhiste de non-activité. Cela n'a
pas d'autre importance en un temps où l'on confond tout et où un cerveau
capable d'associer et de dissocier logiquement les idées doit être
considéré comme une production miraculeuse de la Nature. Passons.
Finalement le Pauvre reconnaît qu'il a interpellé son lamentable reflet
dans la glace d'un marchand de vins. La conclusion de la troisième
partie est brutale, mais bien dans le ton de sincérité libertaire qui
anime les _Soliloques_: Toi qui as jeté les hommes à genoux, maintenant
remets-les debout,
Y faut secouer au coeur des Hommes
Le Dieu qui pionc' dans chacun d'nous.
A la fin du livre intitulé _Déception_, il y a un morceau
particulièrement curieux et qui n'est pas sans faire songer que la
grande poésie n'est peut-être pas incompatible avec le style populaire,
et souvent grossier, adopté par Jehan Rictus. Il s'agit de la Mort.
Tonnerr' de dieu, la Femme en Noir,
La Sans-Remords ... la Sans-Mamelles,
La Dure-aux Coeurs, la Fraîche-aux-Moëlles,
La Sans-Pitié, la Sans-Prunelles,
Qui va jugulant les pus belles
Et jarnacquant l'jarret d' l'Espoir;
Vous savez ben ... la Grande en Noir
Qui tranch' les tronch's par ribambelles
Et dans les tas les pus rebelles
Envoie son Tranchoir en coup d'aile
Pour fair' du Silence et du Soir!
Les apocopes et les mots déformés n'ont pu gâter tout à fait ces deux
strophes, mais comme elles auraient gagné à être écrites sérieusement!
Il m'est vraiment difficile d'admettre le patois, l'argot, les fautes
d'orthographe, les apocopes, tout ce qui, atteignant la forme de la
phrase ou du mot, en altère nécessairement la beauté. Ou, si je
l'admets, ce sera comme jeu; or, l'art ne joue pas; il est grave, même
quand il rit, même quand il danse.
Il faut encore comprendre qu'en art, tout ce qui n'est pas nécessaire
est inutile; et tout ce qui est inutile est mauvais. Les _Soliloques du
Pauvre_ exigeaient peut-être un peu d'argot, celui qui, familier à tous,
est sur la limite de la vraie langue; pourquoi en avoir rendu la lecture
si ardue à qui n'a pas fréquenté les milieux particuliers où il semble
que l'on parle pour n'être pas compris? Ensuite, l'argot est difficile
à manier; Jehan Rictus, malgré son abondance, évolue assez difficilement
parmi les écueils de ce vocabulaire. Beaucoup des mots qu'il emploie ne
sont peut-être plus en usage, car l'argot, malgré ce qu'il retient de
permanent, se transforme avec tant de rapidité que d'une année à l'autre
les choses les plus usuelles ont changé de nom. Autrefois le grand mot
des voleurs (et des autres), l'argent, ne gardait que très peu de temps
son manteau argotique; constamment rhabillé, il échappait à la
connaissance immédiate des non-initiés. Dès que le nom argotique de
l'argent avait passé dans le peuple les voleurs en imaginaient un autre.
Il paraît qu'il n'y a plus de jargon ou argot spécial aux voleurs;
c'est-à-dire que son domaine se serait étendu et aurait pénétré jusque
dans les ateliers et les usines: une telle langue n'en demeure pas moins
une langue secrète.
Tout cela ne m'empêche pas de reconnaître le talent très particulier de
Jehan Rictus. Il a créé un genre et un type; il a voulu hausser à
l'expression littéraire le parler commun du peuple, et il y a réussi
autant que cela se pouvait; cela vaut la peine qu'on lui fasse quelques
concessions, et qu'on se départisse, mais pour lui seul, d'une rigueur
sans laquelle la langue française, déjà si bafouée, deviendrait la
servante des bateleurs et des turlupins.
* * * * *
HENRY BATAILLE
La confession est un des besoins spirituels de l'homme. Or, dès que
l'homme a un peu d'intelligence, de sensibilité, de goût pour les jeux
de l'esprit, il se confesse en langage rythmé: telle est l'origine de la
poésie intime et personnelle. Il y a des élégies d'aveu ou de désespoir
parmi les plus anciennes poésies connues, l'ode de Sapho ou le «Chant de
la soeur dédaignée», retrouvé sur un papyrus hiéroglyphique, et
admirable. Catulle s'est confessé avec tant d'ingénuité que toute sa vie
sentimentale se trouve écrite dans ses poèmes déjà verlainiens. Les
manuscrits du moyen âge sont pleins de confessions en rythme,
mélancoliques et réprobatives, si elles sont l'oeuvre de moines ou de
clercs pénitents, effrontées, à la manière d'Horace ou d'Ausone, si ce
sont des Goliards qui ont chanté leurs amours et leurs ripailles. La
poésie française la plus assurée de vivre et de plaire est celle où des
âmes troublées dirent leur désir et leur peine de vivre: il y eut
Rutebeuf, il y eut Villon, Ronsard et Théophile; il y eut Vigny, il y
eut Lamartine, il y eut Baudelaire et Verlaine; il y en eut des
centaines et le plus gauche à découvrir son coeur nous émeut encore
après des années de cimetière ou des siècles de poussière.
En ces temps derniers on abusa un peu de cette poésie subjective.
D'innombrables poètes atteints d'un psittacisme morbide et prétentieux
s'appliquèrent à publier d'abondants décalques des aveux les plus
célèbres: les arts d'imitation ne sont-il pas la gloire de notre
industrie? Mais rares sont les confessions où l'on ne s'ennuie à aucune
redite; rares, les hommes dont la perversité est originale, dont la
candeur est nouvelle. Du nouveau, encore du nouveau, toujours du
nouveau: voilà le principe premier de l'art. M. Henry Bataille s'y est
conformé spontanément (c'est ainsi qu'il le faut) avec une délicate
simplicité.
Ce que l'on connut d'abord de M.Bataille, c'étaient de petites
impressions tendres, à propos de choses mystérieuses et vagues, d'une
nature malade, évanouie, de femmes muettes qui passaient parfumées de
douceur, de petites filles sages et déjà tristes, d'une enfance frêle et
peureuse, des vers écrits dans la _Chambre Blanche_, des vers pour
Monelle, peut-être.... Le poète s'est refait tout petit enfant, jusqu'au
conte de fées, jusqu'à la berceuse; mais l'intérêt est précisément dans
le spectacle de cette métamorphose; et, à voir comment le jeune homme
revit son enfance, on devine comment l'homme revivra sa jeunesse. Il y a
toujours un oiseau bleu qui est parti et qui ne reviendra plus; hier est
toujours le paradis perdu, et dans vingt ans M. Bataille songera encore:
Oiseau bleu, couleur du temps,
Me connais-tu? fais-moi signe:--
La nuit nous donne des airs sanglotants,
Et la lune te fait blanc comme les cygnes....
Oiseau bleu, couleur du temps,
Dis, reconnais-tu la servante
Qui tous les matins ouvrait
La fenêtre et le volet
De la vieille tour branlante?...
Où donc est le saule où tu nichais tous les ans,
Oiseau bleu, couleur du temps?
Oiseau bleu, couleur du temps.
Dis un adieu pour la servante
Qui n'ouvrira plus désormais
La fenêtre, ni le volet
De la vieille tour où tu chantes ...
Ah! reviendras-tu tous les ans,
Oiseau bleu, couleur du temps?
Et toujours il y aura des villages qu'on se souviendra d'avoir vu mourir
un soir, et qu'on n'oubliera pas, et où l'on voudrait revenir,--oh! un
seul instant, revenir vers le passé qu'on a vu mourir, un soir
d'adolescence, un soir de jeunesse, un soir d'amour:
Il y a de grands soirs où les villages meurent--
Après que les pigeons sont rentrés se coucher.--
Ils meurent, doucement, avec le bruit de l'heure
Et le cri bleu des hirondelles au clocher ...
Alors, pour les veiller, des lumières s'allument,
Vieilles petites lumières de bonnes soeurs,
Et des lanternes passent, là-bas, dans la brume ...
Au loin le chemin gris chemine avec douceur ...
De toutes ces visions le poète enfin se détache avec une fermeté
attristée:
Mon enfance, adieu, mon enfance.--Je vais vivre.
Nous nous retrouverons après l'affreux voyage,
Quand nous aurons fermé nos âmes et nos livres,
Et les blanches années et les belles images ...
Peut-être que nous n'aurons plus rien à nous dire!
Mon enfance ... tu seras la vieille servante,
Qui ne sait plus bercer et ne sait plus sourire....
Et ainsi jusqu'à la mort chacune de nos existences successives nous sera
une belle et douce étrangère qui s'éloigne lentement et se perd dans
l'ombre de la grande avenue où nos souvenirs sont devenus des arbres qui
songent en silence....
Il y a donc, dans ce livre de l'enfance, toute une philosophie de la
vie: un regret mélancolique du passé, une peur fière de l'avenir. Les
poèmes plus récents de M. Bataille, encore épars, ne semblent pas
contrarier cette impression: il y demeure le rêveur nerveusement triste,
passionnément doux et tendre, ingénieux à se souvenir, à sentir, à
souffrir. Quant à ses deux drames, la _Lépreuse_ et _Ton sang_, sont-ils
bien, comme l'auteur le croit, la transposition en action des mêmes
sensations et des mêmes idées que, parallèlement, il transpose en
poèmes? Poèmes et tragédies sont nés dans la même forêt, viornes et
frênes, voilà tout ce que l'on peut affirmer: ils ont puisé à la même
terre, au même vent, à la même pluie, mais la différence essentielle est
celle que j'ai dite: les deux drames sont deux beaux arbres tragiques.
La _Lépreuse_ est bien le développement naturel d'un chant populaire:
tout ce qui est contenu dans le thème apparaît à son tour, sans
illogisme, sans effort. Cela a l'air d'être né ainsi, tout fait, un
soir, sur des lèvres, près du cimetière et de l'église d'un village de
Bretagne, parmi l'odeur âcre des ajoncs écrasés, au son des cloches
tristes, sous les yeux surpris des filles aux coiffes blanches. Tout le
long de la tragédie l'idée est portée par le rythme comme selon une
danse où les coups de sabots font des pauses douloureuses. Il y a du
génie là-dedans. Le troisième acte devient admirable, lorsque,
connaissant son mal et son sort, le lépreux attend dans la maison de son
père le cortège funèbre qui va le conduire à la maison des morts, et
l'impression finale est qu'on vient de jouir d'une oeuvre entièrement
originale et d'une parfaite harmonie.
Le vers employé là est très simple, très souple, inégal d'étendue et
merveilleusement rythmé: c'est le vers libre dans toute sa liberté
familière et lyrique:
Je sais où j'ai été empoisonné.
C'est en buvant du vin dans le même verre
qu'une jeune fille que j'aimais....
..................................................
Sur la table il y avait nappe blanche,
un vase rempli de beurre jaune,
et elle tenait à la main un verre
du vin qui plaît au coeur des femmes....
..................................................
Elle n'avait pas pourtant lieu de me haïr....
Je ne suis qu'un pauvre jeune fermier,
fils de Matelinn et de Maria Kantek
J'ai passé trois ans à l'école ...
mais maintenant je n'y retournerai plus....
Dans un peu de temps je m'en irai encore loin du pays,
Dans un peu de temps je serai mort,
et m'en irai en purgatoire....
Et pendant ce temps mon moulin tournera
diga-diga di,
Ah! mon moulin tournera
Diga-diga da....
_Ton sans_ est écrit en prose, très simple aussi, et comme transparente.
Je n'aime guère cette histoire, trop médicale, de transfusion du sang,
mais le thème accepté, on est en présence d'un vrai drame d'aujourd'hui,
hardi et vrai. Le ton singulier de cette tragédie est donné par une
sorte de mysticisme charnel. Les affinités corporelles sont substituées
aux affinités morales: c'est un psychisme matériel. Voici un passage du
rôle de Daniel (le jeune homme à qui Marthe a donné son sang), par
lequel le principe du drame sera un peu expliqué:
«Tu ne peux pas le voir couler dans mes veines ... mais c'est si
extraordinaire de le contenir en moi ... si étrange ... si absurde
et si doux.... Je contemple mes mains comme si je les voyais pour
la première fois.... Je ne sais quelle tiédeur fraîche y coule en
cascade ... et sous le réseau transparent des veines, il me semble
que je suis dans sa fuite toute la source lâchée de ton coeur....
Il y a une douceur nouvelle qui court en moi comme un printemps....
Je t'assure, pose ta main sur la mienne ... elle t'appartient ...
je suis un peu toi maintenant ... Je veux que tu sentes se faire la
confusion, je veux que tu reconnaisses en moi le battement
inconscient de ta vie.... Ah! que ma joie ne te paraisse pas
puérile!... je t'en supplie.... Ta vie! pense à cela ... la vie de
ta chair, à défaut de ton âme.... Ce sang m'apporte un peu de ton
éternité ... oui de ton passé, de ton présent, de ton avenir, et
c'est comme s'il accourait à moi du fond de ta plus lointaine et
mystérieuse enfance....»
Il n'y a peut-être pas là une seule métaphore qui n'ait été lue dans les
effusions attribuées d'ordinaire aux amants; il semble pourtant qu'on
les lise pour la première fois, car c'est la première fois qu'elles sont
justes. Cependant le style de _Ton sang_ n'est pas toujours assez pur,
et trop parfois de vraie conversation, sous prétexte de «théâtre». Le
prétexte n'est pas valable.
Les deux tragédies se rejoignent par cette idée que le sang de la femme,
pur ou impur, haine ou amour, est une malédiction pour l'homme. L'amour
est une joie empoisonnée; la fatalité veut que ce qui est le suprême
bien de l'homme soit la source de ses plus cruels tourments, que le
fleuve où il boit la vie soit le même où il boit la douleur et la mort.
C'est, du moins, l'impression que j'ai retirée de cette lecture, mais,
comme dit M. Bataille dans sa Préface, « plus le drame apparaît simple
et dépourvu de haute signification, mieux le vrai but est atteint». Une
oeuvre d'art, tableau, statue, poème, roman ou drame, ne doit jamais
avoir une signification trop précise, ni vouloir démontrer quelque
vérité morale ou psychologique, ni être un enseignement, ni contenir une
théorie. Il faut opposer _Hamlet_ à _Polyeucte_.
M. Henry Bataille dont les idées semblent sagement imprécises ne sera
jamais tenté par l'apostolat: le goût de la beauté le préservera de se
plaire dans les chambres resserrées et malsaines de la maison des
formules. Il est appelé à sentir confusément la vie, à ne pas trop la
comprendre; c'est la condition même de l'enfantement des oeuvres. Tous
les grands actes naturels de l'existence humaine sont dirigés ou dominés
par l'inconscient.
* * * * *
EPHRAÏM MIKHAËL
Puisqu'il ne nous laissa que de trop brèves pages, l'oeuvre seulement de
quelques années; puisqu'il est mort à l'âge où plus d'un beau génie
dormait encore, parfum inconnu, dans le calice fermé de la fleur,
Mikhaël ne devrait pas être jugé, mais seulement aimé. Il était
charmant, quoique très fier; aimable, quoique triste et replié; doux,
quoiqu'il eût à souffrir ou de la vie, ou des importuns et des envieux,
car il eut une gloire précoce, comme son talent. A dix-huit ans déjà,
son originalité était sensible: il introduisait dans le vers parnassien,
sans le déhancher ainsi que M. Coppée, une grâce mélancolique, alors
neuve surtout par le contraste de la pureté de l'accent avec la
sincérité du sentiment. La femme à la beauté impassible souffre en
silence, sans gestes, sans parade, sans larmes: sa peine est adoucie par
la joie d'être belle.
Il y a sans doute, dans la _Dame en deuil_ un peu de la psychologie de
Mikhaël: son orgueil l'enchaînait à son ennui:
Va-t'en! Je veux rester la veuve taciturne
De mes rêves d'antan que j'ai tués moi-même.
Presque aucun de ses poèmes où ne se répète ta plainte de l'orgueil et
de l'ennui; ce n'est pas l'ennui de vivre--il vécut si peu; ce n'est pas
l'ennui de ne pas vivre--il n'eut pas le temps de s'apercevoir que la
vie donne moins qu'elle promet; c'était un ennui maladif et invincible,
l'ennui des prédestinés qui sentent obscurément, comme l'eau glacée d'un
fleuve gonflé, monter le long de leurs membres les vagues de la mort; et
c'était aussi l'orgueil de ne pas avouer ses pressentiments et de
chercher des causes vaines à une tristesse plus forte que l'âme qui la
portait. Mais il ne faudrait pas exagérer l'influence d'une santé
chétive sur les tendances et les goûts d'une intelligence. Nous ne
savons rien de précis ni rien d'utile sur la formation des
personnalités. A chaque homme nouveau, le mystère recommence. La
botanique n'est pas applicable aux plantes humaines: au degré de
différenciation où les hommes sont arrivés, chaque exemplaire de
l'humanité est une terre inexplorée,--et inexplorable, puisque,
relativement à ta conscience, l'homme lui-même, avec sa pensée comme
avec ses gestes, est un fragment du monde extérieur.
Mikhaël était ainsi: doux et fier, plein d'un ennui très triste:
Mais le ciel gris est plein de tristesse calme
ineffablement douce aux coeurs chargés d'ennuis.
................................................
L'ennui, rythme dolent de flûte surannée.
................................................
Chère, mon âme obscure est comme un ciel mystique,
Un ciel d'automne, où nul astre ne resplendit....
................................................
Je sombre dans un grand et morne nonchaloir.
.................................................
N'écoute pas le cri lointain qui le réclame,
Les conseils exhalés dans la senteur des nuits.
Tu sais que nul baiser libérateur, mon âme,
Ne rompt l'enchantement de tes subtils ennuis.
.................................................
Quand le vent automnal sonne le deuil des chênes,
Je sens en moi, non le regret du clair été,
Mais l'ineffable horreur des floraisons prochaines.
.................................................
Voici tout entier le _Crépuscule Pluvieux_, où jamais peut-être
l'ennui, le mystérieux ennui, n'a été avoué avec une éloquence aussi
sereine:
L'ennui descend sur moi comme un brouillard d'automne
Que le soir épaissit de moment en moment;
Un ennui lourd accourt mystérieusement,
Qui m'opprime de nuit épaisse et monotone.
Pourtant nul glorieux amour ne m'a blessé,
Et c'est sans regretter les heures envolées
Que je revois au loin, vagues formes voilées,
Mes souvenirs errants au jardin du passé.
Et pourtant, maintenant, dans l'horreur languissante
D'un soir de pluie et dans la lente obscurité,
Je sens mon coeur que nul amour n'a déserté
Mélancolique ainsi qu'une chambre d'absente.
Plus loin, dans l'_Acte de Contrition_, c'est encore le même sentiment de
déréliction et d'accablement:
Je confessais que les Printemps et les Automnes
Passent en vain le seuil sacré des horizons,
Car mon âme est pareille aux déserts monotones
Assoupis dans l'oubli stérile des saisons.
Quelques mois avant sa mort, il dit, en un doux
et beau vers, son état d'âme:
Nous sommes les amants tristes parmi les fleurs.
Cependant, vers le même temps, le poète eut des heures heureuses, des
moments de joies et d'espoir:
Joyeuses, sur les claires ondes
D'un golfe paisible et splendide,
Des galères aux voiles blondes
Appareillent pour l'Atlantide.
Et des lys ravis par les brises
Neigent dans la douce venelle,
Tandis qu'au loin des voire éprises
Proclament la joie éternelle.
Et ceci, tiré de l'_Ile Heureuse_:
Dans le golfe aux jardins ombreux,
Des couples blonds d'amants heureux
Ont fleuri les mâts langoureux
De la galère,
Et, caressé du doux été,
Notre beau navire enchanté
Vers les pays de volupté
Fend l'onde claire!
Mais où sont les jardins d'Armide? Les conquérants de son rêve (avril
1890) qui devaient venir le délivrer et remporter
................................vers les îles
Qui parfument les mers de fruits mûrs et d'aromates
Et fleurissent au loin l'eau des golfes tranquilles,
les conquérants furent les anges de la nuit et nous ne savons rien de
plus.
Ces vers, les derniers écrits par Mikhaël, peu de semaines, ou de jours,
avant sa fin, ont un intérêt presque testamentaire. S'il faut les
prendre pour autre chose qu'un thème, qu'un canevas où la broderie n'est
qu'indiquée, si, alors, ils étaient, dans son esprit, définitifs, ils
marquent le premier pas d'une évolution du poète vers le vers libre,--ou
vers un certain vers libre, celui qui conservant les allures des rythmes
traditionnels, se libère néanmoins de la tyrannie de la rime romantique
et de la superstition du nombre constant. L'intention de faire des vers
d'une forme nouvelle me paraît évidente dans ce morceau unique; les
assonances, heureuses et non de hasard, en témoignent: pourpres-sourdre;
terribles-marines; thyrse-triste; plages-aromates,--et, comme Mikhaël
connaissait l'ancienne poésie française et tes règles précises de la
vieille assonance, il a voulu les respecter dans cet essai, qui, malgré
sa brièveté, est, à ce point de vue, remarquable. Le parnassien allait
donc évoluer naturellement vers l'esthétique d'aujourd'hui, quand la
mort le surprit; il avait sans doute compris qu'il ne faut pas dédaigner
les manières nouvelles d'exprimer l'émotion et la beauté.