justice, de plus de bonté, de plus d'amour, de plus d'intelligence; en
bas, des esprits simples croient à la venue d'un bonheur tangible, réel,
corporel: jamais un milieu plus favorable ne s'est offert à un poète
décidé à chanter les joies de l'avenir. Si M. René Ghil n'avait pas
faussé comme à plaisir son talent et son instrument, il aurait pu être
ce poète, celui qui dit au vaste peuple sa propre pensée, qui clarifie
ses obscurs désirs. La langue dont a usé M. Ghil lui a rendu ce rôle
impossible.
Nous voici au chapitre de la Méthode intitulé: _Manière d'art:
Instrumentation verbale_.
On connaît le phénomène de l'audition colorée. Intrigués par le sonnet
de Rimbaud, des physiologistes firent une enquête; et à cette heure il
est avéré que certaines personnes perçoivent les sons à la fois comme
des sons et comme des couleurs. Ces perceptions doubles, outre qu'on les
croit assez rares, diffèrent, quant aux couleurs, selon les sujets:
A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu ...
Voilà qui excite aussitôt la contradiction du choeur des sympathiques
malades, et aussi l'étonnement des autres, de ceux pour qui les sons
demeurent obstinément invisibles. Sans être affligé du mal de l'audition
colorée, on peut néanmoins, si l'on réfléchit, associer une couleur et
un son; personnellement, je contesterais la classification de Rimbaud,
pour dire par exemple: U noir, O jaune, et je serais en contradiction
avec M. Ghil qui classe l'U dans les ors et l'O dans les rouges.
M. Ghil, d'autre part, a voulu lier le bruit des consonnes aux sons
d'une série d'instruments d'orchestre; ainsi: _r_ avec une lettre rouge,
_o_, par exemple, répond à «la série grave des Sax» et aux idées de
domination, de gloire, etc.; la même lettre _r_ jointe à une lettre or,
_u_, par exemple, répond à «la série des trompettes, clarinettes, fifres
et petites flûtes et aux idées de tendresse, du rire, d'instinct
d'aimer», etc.
Les mots assument donc, en dehors de leur sens interne, un autre sens,
extérieur, moins précis, qui leur est départi par les lettres dont ils
sont formés; de là, la possibilité: soit de renforcer une idée en
l'exprimant avec des mots contenant des syllabes appartenant par leur
son à cette famille d'idées; soit de faire courir sous l'idée exprimée
par les mots un sens contradictoire ou atténué, en choisissant ses mots
dans une série instrumentale différente.
C'est fort ingénieux. Mais, si le principe de l'instrumentation verbale
peut s'expliquer et peut se comprendre, il ne peut être ni senti ni même
perçu, le long de l'oeuvre du poète, par un lecteur même prévenu et de
très bonne volonté. Si je vois les U en noir et les O en jaune, tout
l'orchestre coloré de M. Ghil jouera faux pour mon imagination visuelle,
et l'_'r_ et l'_o_, au lieu de sonner comme des cuivres glorieux, me
donneront, si on les joint, l'ingénuité des petites flûtes.
Il ne veut pas dormir, mon enfant ...
mon enfant
ne veut dormir, et rit! et tend à la lumière
le hasard agrippant et l'unité première
de son geste ingénu qui ne se sait porteur
des soirs d'Hérédités,--et tend à la lumière
ronde du haut soleil son geste triomphant
d'être du monde!...
Ces vers simples et clairs donneraient, selon M. Ghil, une succession de
tons dont les premiers sont: bleu, blanc, rose, vermillon, rouge, bleu.
Je suis arrêté par les mots: _mon enfant_, la grammaire instrumentale
étant muette sur la couleur des nasales, qui sont pourtant des voyelles.
L'accompagnement le long de ces cinq couleurs pourrait être de violon,
harpe, etc. Le mot _lumière_ se traduit par de l'or mêlé de blanc et de
bleu, ce qui est assez heureux.
Mais je ne veux pas insister sur une méthode à laquelle je ne crois pas
et qui a été si dangereuse pour le seul poète qui y ait cru réellement,
M. René Ghil, lui-même. Ses vers ont heureusement une valeur que la
fantaisie instrumentale a diminuée sans l'effacer complètement. Le jour
où le poète du _Dire du Mieux_ oublierait que les voyelles sont colorées
et que les consonnes sonnent comme des cors ou des violes, nous aurions
un barde un peu rude et un peu lourd, mais capable peut-être d'épopées,
sûrement de larges et profonds lyrismes.
Telle qu'elle est, l'oeuvre de M. Ghil chante avec force la vie, la
terre, les usines, les villes, les labours, la fécondité des ventres et
des glèbes. Il est obscur, volontairement; il est brutal, quelquefois
avec grandeur. Quand le sujet de son poème est vraiment riche d'images
et d'idées, il les rassemble toutes, avec la fièvre du botteleur que
presse l'orage, et il nous les jette tout odorantes encore de la terre
dont elles sont nées; il s'agit du livre III du _Voeu de Vivre_, tableau
tourmenté d'une nature ivre et en sueur:
Oh! la Terre
la Terre! en les sueurs et le hâle:
et l'odeur, l'aiguë odeur d'engrais
vit, et de terre grasse et de glu de ma mis
qu'emporte dans son poil la taure allant au mâle
giglant lié aux portes sourdes, tout vermeil ...
C'est de la peinture à pleine pâte, jetée fougueusement, aplatie au
couteau sur la toile comme sur une palette. La mort de la vieille
paysane, qui agonise pendant que ronfle la machine à battre, est une
belle page: et avec quelle simplicité grave est dite la vie de la mère
de toute la maison:
Vous Autres! elle a été la Femme-Forte
qui sur le seuil assise sut garder la porte
de tout malheur et de tout étranger: elle a
été autant que tous les hommes que voilà,
vaillante à l'oeuvre de la terre: elle a
été, autant que toutes Femmes que voilà,
grosse de l'ouvre des entrailles, et les mâles
qu'elle a portés ont trouvé doux et nourrissant
le lait de ses mamelles autant que le sang
de son ventre aux veines larges et animales....
Il y a plusieurs jolies chansons intercalées à propos dans ce poème
champêtre; en voici une pour montrer que M. René Ghil n'est pas toujours
le sourd marteleur dont les vers ont des gémissements rauques:
En m'en venant au tard de nuit
se sont éteintes les ételles:
ah! que les roses ne sont-elles
tard au rosier de mon ennui
et mon amante, que n'est-elle
morte en m'aimant dans un minuit.
Pour m'entendre pleurer tout haut
à la plus haute nuit de terre
le rossignol ne veut se taire:
et lui, que n'est-il moi plutôt
et son Amante ne ment-elle
et qu'il en meure dans l'ormeau.
En m'en venant au tard de nuit
se sont éteintes les ételles:
vous lui direz, ma tendre mère,
que l'oiseau aime à tout printemps ...
mais vous mettre le tout en terre,
mon seul amour et mes vingt ans.
Arrivé à la partie de son oeuvre qu'il appelle l'_Ordre Altruiste_, M.
René Ghil s'engage dans les sombres défilés d'un dangereux didactisme:
il nous initie aux mystères de la formation des cellules primordiales,
mères lointaines de la triste humanité qu'il voudrait rénover et
moraliser. C'est un petit traité de chimie biologique ou peut-être
d'histologie élémentaire; il est assez difficile de s'y reconnaître;
mais cela serait bien inutile, puisque nous avons sur toutes ces
matières une abondante littérature scientifique. Il n'est pas certain
que la Science soit le «meilleur devenir»; elle tend, par sa croissante
complexité, à ne plus guère représenter qu'un amas de notions infiniment
incohérentes; l'heure des synthèses est passée. On nous soumet
périodiquement, avec emphase, de nouvelles théories de la vie; elles
sont bonnes durant quelques mois, parce qu'elles nous font réfléchir,
mais aucune n'a encore proféré la première lettre de la première syllabe
du mot. Les autorités scientifiques de M. Ghil ne sont plus bonnes et
quelques-uns de ses répondants, les Ferrière et les Letourneau, ne
furent jamais des autorités. D'ailleurs il s'agit de poésie, et, sans
nier que le Phosphore puisse être chanté à l'égal des Dieux, il nous est
assez indifférent que le poète, résigné à cette tâche, soit au courant
des derniers travaux du laboratoire de biologie et de physiologie
expérimentales; il nous plairait seulement qu'il eût exprimé de la
beauté, de la vie ou de l'amour, qu'il eût égalé Lamartine ou Verlaine.
Mais M. Ghil, acharné à comprendre, se fait mal comprendre et son
originalité s'éteint souvent sur le seuil de nos intelligences comme un
fanal allumé à la pointe des récifs par un naufragé solitaire. Il
s'enfonce fièrement dans les brouillards et dans les embruns de son
orgueil, et la nuit retentit de vagissements prodigieux; des mots
sonnent sous la lune voilée, qui ne sont d'aucune langue et tombent nuls
dans les oreilles humaines. A la vérité, on comprend, lorsqu'on le veut
absolument, les phrases de M. Ghil, mais ainsi que l'on comprend une
symphonie très rude et ponctuée de dissonances; à travers le chaos des
néologismes, l'amoncellement des vocables défilés du fil de la syntaxe,
on démêle de sérieuses intentions; M. Ghil garde une grande sérénité
dans le paradoxe, et sa conviction d'être sincère amène parfois
au-dessus du torrent grondant de son verbe une flottille agréable
d'herbes et de fleurs. J'ai cité déjà quelques beaux fragments; il y en
a beaucoup de pareils dans les dix petits volumes qu'il a offert à nos
efforts divinatoires,--mais vraiment, ceci:
IX
Le rudiment hésitant se retrouve
complexe et sûr aux nuits humides de l'ovaire
et des lourds génitoires, de l'oogone et
de l'anthéridie en la même algue où itère
le génital attrait de deux pôles!
ou ceci:
X
Tout étonnés et languissants de l'éparrant
choc en retour,
qui de tous Sens de notre grand
néoraxe impressionna, d'éclair! et à les rendre
notre présente réduction,--nos germes à
s'unir en ustion de leur phosphore,
cendre
vivante et qui efferve....
ceci ou cela n'appartient à aucun langage connu, et aucune musique
verbale ne tempère l'horreur de telles incohérences. Je sais bien que,
même ici ou là, l'intention est encore grave et que toute idée de
mystification ou de démence doit être écartée: cependant M. Ghil, s'il
procède à un examen de conscience, ne conviendrait-il pas, à cette
heure, du droit évident des railleurs?
Le dernier volume de l'_Ordre Altruiste_ (et de _l'Oeuvre_,
provisoirement) est beaucoup mieux écrit: il y a des tentatives
certaines, peut-être volontaires, peut-être inconscientes, de
clarification. Des manières de dire, d'une préciosité encore rude, y
sont curieuses; ainsi en ce passage un peu technique où il est enseigné
à l'enfant que les mots ont avec les choses qu'ils dénomment des
rapports de surface, d'aspect, et non d'essence:
Les mots ne disent point en même temps l'Essence
et la mesure: et
c'est pourquoi, dedans les roses
qu'ils te nomment de loin, la nature des Choses
demeure vierge de tes doigts et de ton vain
esprit....
et tout le motif des roses, et ses rappels, et la page de l'Amphore, et:
indulgentes longtemps rêvent les vierges, qu'aime
un midi de lumière et d'antiques rameaux....
Ce dernier volume est donc une indication du poème dont serait capable
M. Ghil le jour où il secouerait le harnais qu'il endossa volontairement
et qui paralyse son talent. L'art appartient en grande partie au domaine
de l'inconscient, de cette intelligence obscure et magnifique qui rêve
en certains cerveaux privilégiés; l'intelligence ordinaire, active et
visible, ne doit avoir en art que le rôle de prudente et timide
conseillère; si elle veut dominer et diriger, l'oeuvre se fausse, se
brise, éclate comme sous de maladroits marteaux. En d'autres termes,
c'est le génie qui compose une oeuvre et c'est le talent qui la corrige
et l'achève; chez M. Ghil la spontanéité a été dévorée par la volonté.
Qu'il s'évade donc de ses méthodes et surtout de sa dangereuse
instrumentation; guidé par ses seules forces naturelles, il entendra et
nous fera entendre plus clairement
les métamorphoses
De la voix humaine dans la voix des roseaux.
* * * * *
ANDRÉ FONTAINAS
Des esprits abondent en désirs; leur volupté est de cueillir le plus
grand nombre de fleurs et d'images; la fièvre de l'idée exalte leur
activité cérébrale: ils doivent se réaliser perpétuellement, ou mourir.
D'autres, après de brèves périodes d'action, entrent en sommeil; ou
bien, le jeu de leur imagination est si lent qu'il faut des années de
moulin pour que la farine pleuve autour du blutoir. Il s'agit du genre
et non de la qualité des meules: Alfred de Vigny, qui fut un des plus
grands, fut un des plus lents parmi les poètes de notre siècle.
Et en regardant autour de nous, avec quelle précaution majestueuse ne
voyons-nous pas Léon Dierx espacer le long de sa vie de nobles et
mélancoliques floraisons. Il ne faut donc avoir nulle surprise devant
l'infécondité de certains poètes: à peine devrons-nous en rechercher la
cause, qu'elle ait nom dédain, dégoût, défiance, ou placidité.
M. Fontainas ne semble pas le poète des violentes et fréquentes
émotions. Il représente le calme des lacs abrités et des palais sans
tragédies. La vie lui est apparue telle qu'un prétexte à songer,
l'oreille ouverte à de rares musiques, l'oeil à demi-clos tendu vers de
sereines, et lointaines visions dont, bientôt fatigué, il se détourne
avec une résignation qui n'est pas sans amertume:
Je fus le banneret lassé que nul espoir ne lente.
Il serait cependant maladroit d'identifier sa psychologie avec celle de
ce chevalier découragé dont les soupirs sont du désespoir:
En mon âme d'ennui jamais ne s'élève
Le désir d'un désir ni le rêve d'un rêve....
Un tel état d'âme serait impropice à la poésie, et puisque M. Fontainas
a fait dés vers et même de beaux vers, il faut bien qu'il y ait en lui
quelques nerfs sensibles et quelques veines prêtes à se gonfler par le
désir, la colère ou l'amour. Cela nous est d'ailleurs certifié par la
tendresse mélancolique du poème qui scelle les _Vergers illusoires_:
J'entre dans le verger natal loin des allées
Qui conduisent aux bassins des rêves trompeurs
Par la clairière où l'air s'adoucit des vapeurs
Odorantes de buissons fleuris d'azalées....
Les joies qu'il n'a pas trouvées dans le monde extérieur, il les implore
avec certitudes du bercail dont la porte ouverte attendit longtemps, et
non pas en vain, l'aventurier. C'est assez bien le thème de l'Enfant
Prodigue. Alors le poète entre dans le calme définitif où sa nature doit
se plaire et où elle se prélasse avec un peu de complaisance.
Les vers de M. Fontainas ont certainement été écrits dans une oasis.
Travaillés avec méthode, ils apparaissent comme des bronzes bien
ciselés, débarrassés de toute mousse et de toute bavure: ainsi ils ont
acquis une grande pureté de profil; les lignes sont nettes, les
surfaces, harmonieuses, les contours, dégagés; l'ensemble est solide,
sérieux et d'aplomb. Si les poèmes ordonnés avec de tels vers manquent
presque toujours de fantaisie et d'imprévu, ils ont des qualités
particulières: la certitude, la noblesse, l'ampleur, la force. Jusque
dans le rêve, M. Fontainas garde une grande netteté de vision une
lucidité parfaite; voici des songes composés comme ceux de Racine avec
logique et clairvoyance, où les sensations et les images soigneusement
enchaînées se déroulent selon d'impérieuses concordances. Telle est le
poème,
Les nobles vaisseaux bercés le long de leurs amarres....
composition excellente et savante qui a toute la beauté et toute la
froideur d'un jardin romain. Pour bien sentir la différence qu'il y a
entre un poète réfléchi et un poète spontané, il faut comparer ce poème
au _Bateau ivre_, de Rimbaud; il y a dans chacune de ces oeuvres
exactement tout ce que l'autre poète n'aurait pu y mettre.
J'ai suivi des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l'assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le muffle aux Océans poussifs;
J'ai heurté, savez-vous? d'incroyables Florides.
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères, aux peaux
D'hommes, des arcs-en-ciel tendus comme des brides,
Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux....
Et maintenant:
Nos yeux veulent voir les grands mirages aveuglants,
Et, las de la vie et de ses landes monotones,
Se perdre aux vallons sans fin des astres ruisselants:
D'étranges forêts et l'orgueil fauve des automnes
Encadrent des lacs pensifs assoupis dans le soir
Aux vagues baisers épars des lentes argemones....
Voilà les deux tempéraments: le hasard de la sensation, les images
arrachées brutalement par touffes, herbes et fleurs mêlées, l'ivresse
d'une ruche que frappe un rayon de soleil sorti d'entre deux nuages;
d'autre part: la sensation raisonnée, pressurée jusqu'à ce qu'il en
sorte une image normale et raisonnable; des oppositions de mots choisis
pour ce qu'ils contiennent de clarté et de vérité; une imagination
logique, sage et calme. Il y a de l'imprudence dans cette expression
absurde, mais qui frappe et séduit, _les vacheries hystériques;_ il y a
trop de prudence dans le mot _argémone_, car on suppose que si nous
découvrons, par hasard, que cette plante est un vague pavot épineux,
nous accepterons volontiers la somnifère douceur de ses baisers.
Comme tous les poètes sûrs de leur instrument et assurés qu'un excès
d'émotion ne leur fera pas trembler la main, M. Fontainas est capable de
très curieuses virtuosités. il n'abuse pas de son adresse à emmêler les
sons et les images, peut-être par dédain, mais on voit qu'il serait très
capable de composer en perfection les poèmes à forme fixe les plus
compliqués et les plus décourageants. Voici une page à laquelle pour
être une sextine il n'a manqué que la volonté du poète: alors Banville
l'eût citée parmi les modèles, et elle semble d'ailleurs une fleur
destinée à tous les futurs florilèges:
Sur le basalte, au portique des antres calmes,
Lourd de la mousse des fucus d'or et des algues
Parmi l'occulte et lent frémissement des vagues
S'ouvrent en floraisons hautaines dans les algues
Les coupes d'orgueil de glaïeuls grêles et calmes.
Le mystère où vient mourir le rythme des vagues
Exhale en lueurs de longues caresses calmes,
Et le rouge corail où se tordent des algues
Etend à la mer des bras sanglants dé fleurs calmes
Qui mirent leurs reflets sur le repos des vagues.
Et te voici parmi les jardins fleuris d'algues
En la nocturne et lointaine chanson des vagues,
Reine dont les regards pensifs en clartés calmes
Sont de glauques glaïeuls érigeant sur les vagues
Leurs vasques aux pleurs doux du corail et des algues.
Oui, voilà évidemment qui surpasse les forces intermittentes des poètes
dispersifs: chacun, dans les champs de l'art, a sa place et sa besogne.
J'ai trouvé dans le volume de M. Fontainas des traces d'un emploi
heureux de l'allitération et de la répétition; il use encore avec
modération de ces artifices, souvent nécessaires, car l'assonance
intérieure, par exemple, facilite singulièrement l'expression du rythme;
elle est des plus légitimes dans le vers de douze syllabes, alors que
l'écartement des finales empêche les rimes de donner toute leur
sonorité.
Le cor de corne sonne au loin dans le hallier.
C'est fort joli. Et encore:
Les danses souples vont s'enlaçant par guirlandes,
Et les filles rieuses aux bras des garçons
Rythment folles avec leurs naïves chansons
Leurs danses en méandres souples par les landes.
Ceci est un peu précieux:
L'azur vert appâli d'une opale....
....................................
Nos pas suivaient le regard pâle de l'opale....
Et ceci, plutôt mauvais:
Le givre: vivre libre en l'ire de l'hiver.
A ces jeux il faut préférer le lent déploiement, comme de soies
changeantes, des images translucides qui flottent et jouent sur l'_Eau
du fleuve_:
Qui donc n'a vu des yeux du rêve
Léthargique s'épandre et se pâmer aux grèves
Et se tordre, boucles blondes
Que surchargent les pierreries,
La chevelure douloureuse de l'onde?
Ce dernier vers n'est-il pas beau et pur et d'une tragique simplicité?
Ecrite en vers libres, cette dernière partie du volume est la plus
originale et la plus agréable. Là, s'il procède, pour la technique, de
M. Vielé-Griffin, il n'est aucunement imitateur; l'influence est
légitime et tout extérieure. Tandis que dans les _Estuaires d'ombre_ M.
Fontainas avait subi, trop exactement, l'empreinte de M. Mallarmé, dans
_l'Eau du Fleuve_, il se rend personnel le mode prosodique qui s'est
imposé à lui. Il donne alors au vers libre l'allure qu'il avait donnée à
l'alexandrin; il le fait lent, calme, un peu solennel, sérieux, un peu
sévère:
Midi s'apaise et les vagues s'allongent.
O rêves reposés de langueur et de charme,
O calmes songes!
Sur la mousse à l'ombre d'aulnes et d'ormes
Les pêcheurs paisibles dorment
Tandis qu'en l'eau presque mourante un long fil plonge.
Nul frisson ne court plus aux feuillages,
Le soleil ne jette aucun rayon,
Tout est calme....
Et c'est bien, dite avec grâce par lui-même, l'impression finale que
donne la poésie de M. Fontainas: l'eau calme, grave et tiède d'une anse
où, parmi les roseaux, les nénuphars et les joncs, le fleuve, dans la
sérénité du soir, se repose et s'endort.
* * * * *
JEHAN RICTUS
Du temps que M. Gabriel Randon sculptait la _Dame de Proue_ d'une nef
qui n'a pas encore vu la mer, nul ne prévoyait que, nouveau Bruant, il
dût lancer aux foules troublées les apostrophes argotiques, violentes et
goguenardes qui ont fait à Jehan Rictus la réputation singulière d'un
poète du pavé et d'un déclamateur du tréteau. Il y a des vocations
soudaines et des aiguillages imprévus. M. Randon avait été l'une des
voix de l'anarchisme littéraire, au temps où de futurs académiciens
démolissaient (très peu) la Société au moyen de phrases élégantes et de
sarcasmes spirituels. C'est à lui, je crois, qu'on doit le mot fameux:
«Il n'y a pas d'innocent», mot terrible et digne d'un prophète plus
biblique, opinion grave qui nous mettait plus bas que la ville maudite
d'où Loth ne devait sortir, il est vrai, que pour donner un exemple
fâcheux aux familles futures. Enfin, les poètes ayant réintégré leur
campement, aux sources de l'Hippocrène, on s'aperçut de la disparition
de celui qui taillait, avec un soin délicieux, la proue vierge d'un
navire en partance pour les Atlantides: peu de temps après, nous fûmes
informés de la naissance de Jehan Rictus et des _Soliloques du Pauvre_.
Il y avait une rumeur du côté de Montmartre: quelque chose de nouveau
surgissait d'entre la foule des diseurs de gaudrioles et de bonne
aventure; quelqu'un, pour la première fois, faisait parler, avec un
abandon original et capricieux, le Pauvre des grandes villes, le
trimardeur parisien, le loqueteux en qui il reste du bohème, le vagabond
qui n'a pas perdu tout sentimentalisme, le rôdeur en qui il y a du
poète, le misérable capable encore d'ironie, le déchu dont la colère
s'évapore en malédictions blagueuses, dont la haine recule si
L'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable,
dont l'amertume n'est que du désir ranci, l'homme enfin qui voudrait
vivre et que l'égoïsme des élus rejette éternellement dans les ténèbres
extérieures.
C'est là un type humain, admissible à la fraternité. Il posera peut-être
une bombe, un jour de désespoir; il ne surinera pas un pante le long des
fortifs. Entre ce Pauvre et les humanités basses que célébra M. Bruant,
il y a toute la profondeur des douves qui séparent l'homme de
l'animalité et l'art de la crapule.
Le Pauvre de Jehan Rictus penche certainement vers l'anarchisme. Comme
il est privé de toute jouissance matérielle, les grands principes le
laissent froid. Le Socialiste en paletot et le Républicain en redingote
lui inspirent un identique mépris et il ne conçoit guère comment les
malheureux, doucement leurrés par les politiciens gras, peuvent encore
écouter sans rire la honteuse promesse d'un bonheur illusoire autant que
futur. Il n'est pas sot, il pense à aujourd'hui et non à demain, à
lui-même, qui a faim et froid, et non aux problématiques mômes encore
prisonniers dans les reins faciles du prolétariat:
Nous ... on est les pauv's 'tits Fan-fans,
Les p'tits flaupés ... les p'tits fourbus,
Les p'tits fou-fous ... les p'tits fantômes
Qui z'ont soupe du méquier d'môme....
Elle est très amusante, cette ronde biscornue, la _Farandole des Pauv's
'tits Fan-fans_.