Ainsi donc, en haut, des esprits cultivés croient à la venue de plus de

justice, de plus de bonté, de plus d'amour, de plus d'intelligence; en

bas, des esprits simples croient à la venue d'un bonheur tangible, réel,

corporel: jamais un milieu plus favorable ne s'est offert à un poète

décidé à chanter les joies de l'avenir. Si M. René Ghil n'avait pas

faussé comme à plaisir son talent et son instrument, il aurait pu être

ce poète, celui qui dit au vaste peuple sa propre pensée, qui clarifie

ses obscurs désirs. La langue dont a usé M. Ghil lui a rendu ce rôle

impossible.

Nous voici au chapitre de la Méthode intitulé: _Manière d'art:

Instrumentation verbale_.

On connaît le phénomène de l'audition colorée. Intrigués par le sonnet

de Rimbaud, des physiologistes firent une enquête; et à cette heure il

est avéré que certaines personnes perçoivent les sons à la fois comme

des sons et comme des couleurs. Ces perceptions doubles, outre qu'on les

croit assez rares, diffèrent, quant aux couleurs, selon les sujets:

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu ...

Voilà qui excite aussitôt la contradiction du choeur des sympathiques

malades, et aussi l'étonnement des autres, de ceux pour qui les sons

demeurent obstinément invisibles. Sans être affligé du mal de l'audition

colorée, on peut néanmoins, si l'on réfléchit, associer une couleur et

un son; personnellement, je contesterais la classification de Rimbaud,

pour dire par exemple: U noir, O jaune, et je serais en contradiction

avec M. Ghil qui classe l'U dans les ors et l'O dans les rouges.

M. Ghil, d'autre part, a voulu lier le bruit des consonnes aux sons

d'une série d'instruments d'orchestre; ainsi: _r_ avec une lettre rouge,

_o_, par exemple, répond à «la série grave des Sax» et aux idées de

domination, de gloire, etc.; la même lettre _r_ jointe à une lettre or,

_u_, par exemple, répond à «la série des trompettes, clarinettes, fifres

et petites flûtes et aux idées de tendresse, du rire, d'instinct

d'aimer», etc.

Les mots assument donc, en dehors de leur sens interne, un autre sens,

extérieur, moins précis, qui leur est départi par les lettres dont ils

sont formés; de là, la possibilité: soit de renforcer une idée en

l'exprimant avec des mots contenant des syllabes appartenant par leur

son à cette famille d'idées; soit de faire courir sous l'idée exprimée

par les mots un sens contradictoire ou atténué, en choisissant ses mots

dans une série instrumentale différente.

C'est fort ingénieux. Mais, si le principe de l'instrumentation verbale

peut s'expliquer et peut se comprendre, il ne peut être ni senti ni même

perçu, le long de l'oeuvre du poète, par un lecteur même prévenu et de

très bonne volonté. Si je vois les U en noir et les O en jaune, tout

l'orchestre coloré de M. Ghil jouera faux pour mon imagination visuelle,

et l'_'r_ et l'_o_, au lieu de sonner comme des cuivres glorieux, me

donneront, si on les joint, l'ingénuité des petites flûtes.

Il ne veut pas dormir, mon enfant ...

mon enfant

ne veut dormir, et rit! et tend à la lumière

le hasard agrippant et l'unité première

de son geste ingénu qui ne se sait porteur

des soirs d'Hérédités,--et tend à la lumière

ronde du haut soleil son geste triomphant

d'être du monde!...

Ces vers simples et clairs donneraient, selon M. Ghil, une succession de

tons dont les premiers sont: bleu, blanc, rose, vermillon, rouge, bleu.

Je suis arrêté par les mots: _mon enfant_, la grammaire instrumentale

étant muette sur la couleur des nasales, qui sont pourtant des voyelles.

L'accompagnement le long de ces cinq couleurs pourrait être de violon,

harpe, etc. Le mot _lumière_ se traduit par de l'or mêlé de blanc et de

bleu, ce qui est assez heureux.

Mais je ne veux pas insister sur une méthode à laquelle je ne crois pas

et qui a été si dangereuse pour le seul poète qui y ait cru réellement,

M. René Ghil, lui-même. Ses vers ont heureusement une valeur que la

fantaisie instrumentale a diminuée sans l'effacer complètement. Le jour

où le poète du _Dire du Mieux_ oublierait que les voyelles sont colorées

et que les consonnes sonnent comme des cors ou des violes, nous aurions

un barde un peu rude et un peu lourd, mais capable peut-être d'épopées,

sûrement de larges et profonds lyrismes.

Telle qu'elle est, l'oeuvre de M. Ghil chante avec force la vie, la

terre, les usines, les villes, les labours, la fécondité des ventres et

des glèbes. Il est obscur, volontairement; il est brutal, quelquefois

avec grandeur. Quand le sujet de son poème est vraiment riche d'images

et d'idées, il les rassemble toutes, avec la fièvre du botteleur que

presse l'orage, et il nous les jette tout odorantes encore de la terre

dont elles sont nées; il s'agit du livre III du _Voeu de Vivre_, tableau

tourmenté d'une nature ivre et en sueur:

Oh! la Terre

la Terre! en les sueurs et le hâle:

et l'odeur, l'aiguë odeur d'engrais

vit, et de terre grasse et de glu de ma mis

qu'emporte dans son poil la taure allant au mâle

giglant lié aux portes sourdes, tout vermeil ...

C'est de la peinture à pleine pâte, jetée fougueusement, aplatie au

couteau sur la toile comme sur une palette. La mort de la vieille

paysane, qui agonise pendant que ronfle la machine à battre, est une

belle page: et avec quelle simplicité grave est dite la vie de la mère

de toute la maison:

Vous Autres! elle a été la Femme-Forte

qui sur le seuil assise sut garder la porte

de tout malheur et de tout étranger: elle a

été autant que tous les hommes que voilà,

vaillante à l'oeuvre de la terre: elle a

été, autant que toutes Femmes que voilà,

grosse de l'ouvre des entrailles, et les mâles

qu'elle a portés ont trouvé doux et nourrissant

le lait de ses mamelles autant que le sang

de son ventre aux veines larges et animales....

Il y a plusieurs jolies chansons intercalées à propos dans ce poème

champêtre; en voici une pour montrer que M. René Ghil n'est pas toujours

le sourd marteleur dont les vers ont des gémissements rauques:

En m'en venant au tard de nuit

se sont éteintes les ételles:

ah! que les roses ne sont-elles

tard au rosier de mon ennui

et mon amante, que n'est-elle

morte en m'aimant dans un minuit.

Pour m'entendre pleurer tout haut

à la plus haute nuit de terre

le rossignol ne veut se taire:

et lui, que n'est-il moi plutôt

et son Amante ne ment-elle

et qu'il en meure dans l'ormeau.

En m'en venant au tard de nuit

se sont éteintes les ételles:

vous lui direz, ma tendre mère,

que l'oiseau aime à tout printemps ...

mais vous mettre le tout en terre,

mon seul amour et mes vingt ans.

Arrivé à la partie de son oeuvre qu'il appelle l'_Ordre Altruiste_, M.

René Ghil s'engage dans les sombres défilés d'un dangereux didactisme:

il nous initie aux mystères de la formation des cellules primordiales,

mères lointaines de la triste humanité qu'il voudrait rénover et

moraliser. C'est un petit traité de chimie biologique ou peut-être

d'histologie élémentaire; il est assez difficile de s'y reconnaître;

mais cela serait bien inutile, puisque nous avons sur toutes ces

matières une abondante littérature scientifique. Il n'est pas certain

que la Science soit le «meilleur devenir»; elle tend, par sa croissante

complexité, à ne plus guère représenter qu'un amas de notions infiniment

incohérentes; l'heure des synthèses est passée. On nous soumet

périodiquement, avec emphase, de nouvelles théories de la vie; elles

sont bonnes durant quelques mois, parce qu'elles nous font réfléchir,

mais aucune n'a encore proféré la première lettre de la première syllabe

du mot. Les autorités scientifiques de M. Ghil ne sont plus bonnes et

quelques-uns de ses répondants, les Ferrière et les Letourneau, ne

furent jamais des autorités. D'ailleurs il s'agit de poésie, et, sans

nier que le Phosphore puisse être chanté à l'égal des Dieux, il nous est

assez indifférent que le poète, résigné à cette tâche, soit au courant

des derniers travaux du laboratoire de biologie et de physiologie

expérimentales; il nous plairait seulement qu'il eût exprimé de la

beauté, de la vie ou de l'amour, qu'il eût égalé Lamartine ou Verlaine.

Mais M. Ghil, acharné à comprendre, se fait mal comprendre et son

originalité s'éteint souvent sur le seuil de nos intelligences comme un

fanal allumé à la pointe des récifs par un naufragé solitaire. Il

s'enfonce fièrement dans les brouillards et dans les embruns de son

orgueil, et la nuit retentit de vagissements prodigieux; des mots

sonnent sous la lune voilée, qui ne sont d'aucune langue et tombent nuls

dans les oreilles humaines. A la vérité, on comprend, lorsqu'on le veut

absolument, les phrases de M. Ghil, mais ainsi que l'on comprend une

symphonie très rude et ponctuée de dissonances; à travers le chaos des

néologismes, l'amoncellement des vocables défilés du fil de la syntaxe,

on démêle de sérieuses intentions; M. Ghil garde une grande sérénité

dans le paradoxe, et sa conviction d'être sincère amène parfois

au-dessus du torrent grondant de son verbe une flottille agréable

d'herbes et de fleurs. J'ai cité déjà quelques beaux fragments; il y en

a beaucoup de pareils dans les dix petits volumes qu'il a offert à nos

efforts divinatoires,--mais vraiment, ceci:

IX

Le rudiment hésitant se retrouve

complexe et sûr aux nuits humides de l'ovaire

et des lourds génitoires, de l'oogone et

de l'anthéridie en la même algue où itère

le génital attrait de deux pôles!

ou ceci:

X

Tout étonnés et languissants de l'éparrant

choc en retour,

qui de tous Sens de notre grand

néoraxe impressionna, d'éclair! et à les rendre

notre présente réduction,--nos germes à

s'unir en ustion de leur phosphore,

cendre

vivante et qui efferve....

ceci ou cela n'appartient à aucun langage connu, et aucune musique

verbale ne tempère l'horreur de telles incohérences. Je sais bien que,

même ici ou là, l'intention est encore grave et que toute idée de

mystification ou de démence doit être écartée: cependant M. Ghil, s'il

procède à un examen de conscience, ne conviendrait-il pas, à cette

heure, du droit évident des railleurs?

Le dernier volume de l'_Ordre Altruiste_ (et de _l'Oeuvre_,

provisoirement) est beaucoup mieux écrit: il y a des tentatives

certaines, peut-être volontaires, peut-être inconscientes, de

clarification. Des manières de dire, d'une préciosité encore rude, y

sont curieuses; ainsi en ce passage un peu technique où il est enseigné

à l'enfant que les mots ont avec les choses qu'ils dénomment des

rapports de surface, d'aspect, et non d'essence:

Les mots ne disent point en même temps l'Essence

et la mesure: et

c'est pourquoi, dedans les roses

qu'ils te nomment de loin, la nature des Choses

demeure vierge de tes doigts et de ton vain

esprit....

et tout le motif des roses, et ses rappels, et la page de l'Amphore, et:

indulgentes longtemps rêvent les vierges, qu'aime

un midi de lumière et d'antiques rameaux....

Ce dernier volume est donc une indication du poème dont serait capable

M. Ghil le jour où il secouerait le harnais qu'il endossa volontairement

et qui paralyse son talent. L'art appartient en grande partie au domaine

de l'inconscient, de cette intelligence obscure et magnifique qui rêve

en certains cerveaux privilégiés; l'intelligence ordinaire, active et

visible, ne doit avoir en art que le rôle de prudente et timide

conseillère; si elle veut dominer et diriger, l'oeuvre se fausse, se

brise, éclate comme sous de maladroits marteaux. En d'autres termes,

c'est le génie qui compose une oeuvre et c'est le talent qui la corrige

et l'achève; chez M. Ghil la spontanéité a été dévorée par la volonté.

Qu'il s'évade donc de ses méthodes et surtout de sa dangereuse

instrumentation; guidé par ses seules forces naturelles, il entendra et

nous fera entendre plus clairement

les métamorphoses

De la voix humaine dans la voix des roseaux.

* * * * *

ANDRÉ FONTAINAS

Des esprits abondent en désirs; leur volupté est de cueillir le plus

grand nombre de fleurs et d'images; la fièvre de l'idée exalte leur

activité cérébrale: ils doivent se réaliser perpétuellement, ou mourir.

D'autres, après de brèves périodes d'action, entrent en sommeil; ou

bien, le jeu de leur imagination est si lent qu'il faut des années de

moulin pour que la farine pleuve autour du blutoir. Il s'agit du genre

et non de la qualité des meules: Alfred de Vigny, qui fut un des plus

grands, fut un des plus lents parmi les poètes de notre siècle.

Et en regardant autour de nous, avec quelle précaution majestueuse ne

voyons-nous pas Léon Dierx espacer le long de sa vie de nobles et

mélancoliques floraisons. Il ne faut donc avoir nulle surprise devant

l'infécondité de certains poètes: à peine devrons-nous en rechercher la

cause, qu'elle ait nom dédain, dégoût, défiance, ou placidité.

M. Fontainas ne semble pas le poète des violentes et fréquentes

émotions. Il représente le calme des lacs abrités et des palais sans

tragédies. La vie lui est apparue telle qu'un prétexte à songer,

l'oreille ouverte à de rares musiques, l'oeil à demi-clos tendu vers de

sereines, et lointaines visions dont, bientôt fatigué, il se détourne

avec une résignation qui n'est pas sans amertume:

Je fus le banneret lassé que nul espoir ne lente.

Il serait cependant maladroit d'identifier sa psychologie avec celle de

ce chevalier découragé dont les soupirs sont du désespoir:

En mon âme d'ennui jamais ne s'élève

Le désir d'un désir ni le rêve d'un rêve....

Un tel état d'âme serait impropice à la poésie, et puisque M. Fontainas

a fait dés vers et même de beaux vers, il faut bien qu'il y ait en lui

quelques nerfs sensibles et quelques veines prêtes à se gonfler par le

désir, la colère ou l'amour. Cela nous est d'ailleurs certifié par la

tendresse mélancolique du poème qui scelle les _Vergers illusoires_:

J'entre dans le verger natal loin des allées

Qui conduisent aux bassins des rêves trompeurs

Par la clairière où l'air s'adoucit des vapeurs

Odorantes de buissons fleuris d'azalées....

Les joies qu'il n'a pas trouvées dans le monde extérieur, il les implore

avec certitudes du bercail dont la porte ouverte attendit longtemps, et

non pas en vain, l'aventurier. C'est assez bien le thème de l'Enfant

Prodigue. Alors le poète entre dans le calme définitif où sa nature doit

se plaire et où elle se prélasse avec un peu de complaisance.

Les vers de M. Fontainas ont certainement été écrits dans une oasis.

Travaillés avec méthode, ils apparaissent comme des bronzes bien

ciselés, débarrassés de toute mousse et de toute bavure: ainsi ils ont

acquis une grande pureté de profil; les lignes sont nettes, les

surfaces, harmonieuses, les contours, dégagés; l'ensemble est solide,

sérieux et d'aplomb. Si les poèmes ordonnés avec de tels vers manquent

presque toujours de fantaisie et d'imprévu, ils ont des qualités

particulières: la certitude, la noblesse, l'ampleur, la force. Jusque

dans le rêve, M. Fontainas garde une grande netteté de vision une

lucidité parfaite; voici des songes composés comme ceux de Racine avec

logique et clairvoyance, où les sensations et les images soigneusement

enchaînées se déroulent selon d'impérieuses concordances. Telle est le

poème,

Les nobles vaisseaux bercés le long de leurs amarres....

composition excellente et savante qui a toute la beauté et toute la

froideur d'un jardin romain. Pour bien sentir la différence qu'il y a

entre un poète réfléchi et un poète spontané, il faut comparer ce poème

au _Bateau ivre_, de Rimbaud; il y a dans chacune de ces oeuvres

exactement tout ce que l'autre poète n'aurait pu y mettre.

J'ai suivi des mois pleins, pareille aux vacheries

Hystériques, la houle à l'assaut des récifs,

Sans songer que les pieds lumineux des Maries

Pussent forcer le muffle aux Océans poussifs;

J'ai heurté, savez-vous? d'incroyables Florides.

Mêlant aux fleurs des yeux de panthères, aux peaux

D'hommes, des arcs-en-ciel tendus comme des brides,

Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux....

Et maintenant:

Nos yeux veulent voir les grands mirages aveuglants,

Et, las de la vie et de ses landes monotones,

Se perdre aux vallons sans fin des astres ruisselants:

D'étranges forêts et l'orgueil fauve des automnes

Encadrent des lacs pensifs assoupis dans le soir

Aux vagues baisers épars des lentes argemones....

Voilà les deux tempéraments: le hasard de la sensation, les images

arrachées brutalement par touffes, herbes et fleurs mêlées, l'ivresse

d'une ruche que frappe un rayon de soleil sorti d'entre deux nuages;

d'autre part: la sensation raisonnée, pressurée jusqu'à ce qu'il en

sorte une image normale et raisonnable; des oppositions de mots choisis

pour ce qu'ils contiennent de clarté et de vérité; une imagination

logique, sage et calme. Il y a de l'imprudence dans cette expression

absurde, mais qui frappe et séduit, _les vacheries hystériques;_ il y a

trop de prudence dans le mot _argémone_, car on suppose que si nous

découvrons, par hasard, que cette plante est un vague pavot épineux,

nous accepterons volontiers la somnifère douceur de ses baisers.

Comme tous les poètes sûrs de leur instrument et assurés qu'un excès

d'émotion ne leur fera pas trembler la main, M. Fontainas est capable de

très curieuses virtuosités. il n'abuse pas de son adresse à emmêler les

sons et les images, peut-être par dédain, mais on voit qu'il serait très

capable de composer en perfection les poèmes à forme fixe les plus

compliqués et les plus décourageants. Voici une page à laquelle pour

être une sextine il n'a manqué que la volonté du poète: alors Banville

l'eût citée parmi les modèles, et elle semble d'ailleurs une fleur

destinée à tous les futurs florilèges:

Sur le basalte, au portique des antres calmes,

Lourd de la mousse des fucus d'or et des algues

Parmi l'occulte et lent frémissement des vagues

S'ouvrent en floraisons hautaines dans les algues

Les coupes d'orgueil de glaïeuls grêles et calmes.

Le mystère où vient mourir le rythme des vagues

Exhale en lueurs de longues caresses calmes,

Et le rouge corail où se tordent des algues

Etend à la mer des bras sanglants dé fleurs calmes

Qui mirent leurs reflets sur le repos des vagues.

Et te voici parmi les jardins fleuris d'algues

En la nocturne et lointaine chanson des vagues,

Reine dont les regards pensifs en clartés calmes

Sont de glauques glaïeuls érigeant sur les vagues

Leurs vasques aux pleurs doux du corail et des algues.

Oui, voilà évidemment qui surpasse les forces intermittentes des poètes

dispersifs: chacun, dans les champs de l'art, a sa place et sa besogne.

J'ai trouvé dans le volume de M. Fontainas des traces d'un emploi

heureux de l'allitération et de la répétition; il use encore avec

modération de ces artifices, souvent nécessaires, car l'assonance

intérieure, par exemple, facilite singulièrement l'expression du rythme;

elle est des plus légitimes dans le vers de douze syllabes, alors que

l'écartement des finales empêche les rimes de donner toute leur

sonorité.

Le cor de corne sonne au loin dans le hallier.

C'est fort joli. Et encore:

Les danses souples vont s'enlaçant par guirlandes,

Et les filles rieuses aux bras des garçons

Rythment folles avec leurs naïves chansons

Leurs danses en méandres souples par les landes.

Ceci est un peu précieux:

L'azur vert appâli d'une opale....

....................................

Nos pas suivaient le regard pâle de l'opale....

Et ceci, plutôt mauvais:

Le givre: vivre libre en l'ire de l'hiver.

A ces jeux il faut préférer le lent déploiement, comme de soies

changeantes, des images translucides qui flottent et jouent sur l'_Eau

du fleuve_:

Qui donc n'a vu des yeux du rêve

Léthargique s'épandre et se pâmer aux grèves

Et se tordre, boucles blondes

Que surchargent les pierreries,

La chevelure douloureuse de l'onde?

Ce dernier vers n'est-il pas beau et pur et d'une tragique simplicité?

Ecrite en vers libres, cette dernière partie du volume est la plus

originale et la plus agréable. Là, s'il procède, pour la technique, de

M. Vielé-Griffin, il n'est aucunement imitateur; l'influence est

légitime et tout extérieure. Tandis que dans les _Estuaires d'ombre_ M.

Fontainas avait subi, trop exactement, l'empreinte de M. Mallarmé, dans

_l'Eau du Fleuve_, il se rend personnel le mode prosodique qui s'est

imposé à lui. Il donne alors au vers libre l'allure qu'il avait donnée à

l'alexandrin; il le fait lent, calme, un peu solennel, sérieux, un peu

sévère:

Midi s'apaise et les vagues s'allongent.

O rêves reposés de langueur et de charme,

O calmes songes!

Sur la mousse à l'ombre d'aulnes et d'ormes

Les pêcheurs paisibles dorment

Tandis qu'en l'eau presque mourante un long fil plonge.

Nul frisson ne court plus aux feuillages,

Le soleil ne jette aucun rayon,

Tout est calme....

Et c'est bien, dite avec grâce par lui-même, l'impression finale que

donne la poésie de M. Fontainas: l'eau calme, grave et tiède d'une anse

où, parmi les roseaux, les nénuphars et les joncs, le fleuve, dans la

sérénité du soir, se repose et s'endort.

* * * * *

JEHAN RICTUS

Du temps que M. Gabriel Randon sculptait la _Dame de Proue_ d'une nef

qui n'a pas encore vu la mer, nul ne prévoyait que, nouveau Bruant, il

dût lancer aux foules troublées les apostrophes argotiques, violentes et

goguenardes qui ont fait à Jehan Rictus la réputation singulière d'un

poète du pavé et d'un déclamateur du tréteau. Il y a des vocations

soudaines et des aiguillages imprévus. M. Randon avait été l'une des

voix de l'anarchisme littéraire, au temps où de futurs académiciens

démolissaient (très peu) la Société au moyen de phrases élégantes et de

sarcasmes spirituels. C'est à lui, je crois, qu'on doit le mot fameux:

«Il n'y a pas d'innocent», mot terrible et digne d'un prophète plus

biblique, opinion grave qui nous mettait plus bas que la ville maudite

d'où Loth ne devait sortir, il est vrai, que pour donner un exemple

fâcheux aux familles futures. Enfin, les poètes ayant réintégré leur

campement, aux sources de l'Hippocrène, on s'aperçut de la disparition

de celui qui taillait, avec un soin délicieux, la proue vierge d'un

navire en partance pour les Atlantides: peu de temps après, nous fûmes

informés de la naissance de Jehan Rictus et des _Soliloques du Pauvre_.

Il y avait une rumeur du côté de Montmartre: quelque chose de nouveau

surgissait d'entre la foule des diseurs de gaudrioles et de bonne

aventure; quelqu'un, pour la première fois, faisait parler, avec un

abandon original et capricieux, le Pauvre des grandes villes, le

trimardeur parisien, le loqueteux en qui il reste du bohème, le vagabond

qui n'a pas perdu tout sentimentalisme, le rôdeur en qui il y a du

poète, le misérable capable encore d'ironie, le déchu dont la colère

s'évapore en malédictions blagueuses, dont la haine recule si

L'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable,

dont l'amertume n'est que du désir ranci, l'homme enfin qui voudrait

vivre et que l'égoïsme des élus rejette éternellement dans les ténèbres

extérieures.

C'est là un type humain, admissible à la fraternité. Il posera peut-être

une bombe, un jour de désespoir; il ne surinera pas un pante le long des

fortifs. Entre ce Pauvre et les humanités basses que célébra M. Bruant,

il y a toute la profondeur des douves qui séparent l'homme de

l'animalité et l'art de la crapule.

Le Pauvre de Jehan Rictus penche certainement vers l'anarchisme. Comme

il est privé de toute jouissance matérielle, les grands principes le

laissent froid. Le Socialiste en paletot et le Républicain en redingote

lui inspirent un identique mépris et il ne conçoit guère comment les

malheureux, doucement leurrés par les politiciens gras, peuvent encore

écouter sans rire la honteuse promesse d'un bonheur illusoire autant que

futur. Il n'est pas sot, il pense à aujourd'hui et non à demain, à

lui-même, qui a faim et froid, et non aux problématiques mômes encore

prisonniers dans les reins faciles du prolétariat:

Nous ... on est les pauv's 'tits Fan-fans,

Les p'tits flaupés ... les p'tits fourbus,

Les p'tits fou-fous ... les p'tits fantômes

Qui z'ont soupe du méquier d'môme....

Elle est très amusante, cette ronde biscornue, la _Farandole des Pauv's

'tits Fan-fans_.

Le IIme livre des masques · 第 6 / 10 段