Entre les différents écrits de M. Schwob, conte, histoire, analyse

psychologique, je ne fais d'abord aucune distinction, afin de me

conformer à sa méthode, à laquelle je crois. Du réel au possible, il y a

la distance d'un nom; le possible, qui n'a pas de nom, pourrait en avoir

un et le réel souvent s'est aboli sous l'anonyme. Parmi les bustes

d'inconnus qui sont au Louvre (et partout) taillés en marbre, il y a

peut-être celui qui nous manque, de Lucrèce ou de Clodia, et, parce

qu'il est innommé nous ne sentons, en le regardant, aucun de ces

frissons qui nous troublent devant les figures qui ont vécu.

Révérencieux par l'héritage d'un enseignement héroïque, nous voulons que

les masques un instant posés sur nos yeux aient abrité, ruches

privilégiées, un grand mouvement de pensées, une noble rumeur

d'abeilles; mais nous oublions que ni les idées des hommes, ni leurs

actes ne sont écrits dans leur apparence charnelle, et que d'ailleurs,

vue et reproduite par un artiste, cette apparence contient désormais le

génie de l'artiste et non le génie du personnage. Devant celui qui est

né pour interpréter des figures, la face d'un tisserand et la face de

Goethe, l'arbre obscur du bois inconnu et le figuier de saint Vincent de

Paul ont absolument la même valeur: celle d'une différence.

Le monde est une forêt de différences; connaître le monde, c'est savoir

qu'il n'y a pas d'identités formelles, principe évident et qui se

réalise parfaitement dans l'homme puisque la conscience d'être n'est que

la conscience d'être différent. Il n'y a donc pas de science de l'homme;

mais il y a un art de l'homme. M. Schwob a dit là-dessus des choses que

je veux déclarer définitives, ceci par exemple: «L'art est à l'opposé

des idées générales, ne décrit que l'individuel, ne désire que l'unique.

Il ne classe pas; il déclasse.» Paroles singulièrement lumineuses et qui

ont encore un autre mérite: celui de fixer nettement par quelques

syllabes la tendance actuelle des meilleurs esprits. Que j'aurais voulu,

lors de la guerre en Grèce, qu'un voyageur m'eût parlé de la marchande

d'herbes qui promène sa corbeille le long de la rue d'Eole, le matin!

Que pensait-elle? Comment sa vie se mouvait, particulière, «unique»,

au milieu des rumeurs, voilà ce que j'aurais voulu savoir. Elle, ou un

cordonnier, ou un colonel, ou un portefaix. J'attends cela aussi des

explorateurs, mais aucun ne semble avoir jamais compris l'intérêt des

vies individuelles coudoyées le long des fleuves: l'homme vit au milieu

de décors qu'il n'a même pas la curiosité de frapper du doigt pour les

savoir en bois, en toile ou en papier.

Cet art inconnu de différencier les existences est pratiqué par M.

Schwob avec une sagacité vraiment aiguë. Sans user jamais du procédé

(légitime aussi) de la déformation, il particularise très facilement un

personnage d'allures même illusoires; pour cela il lui suffit de choisir

dans une série de faits illogiques ceux dont le groupement peut

déterminer un caractère extérieur qui se superpose, sans le cacher, au

caractère intérieur d'un homme. C'est la vie individuelle créée ou

recréée par l'anecdote. Ainsi, que Lalande mangeât des araignées, ou

qu'Aristote collectionnât toutes sortes de vases de terre, cela ne

caractérise ni un grand astronome ni un grand philosophe, mais il faut

compter ces traits parmi ceux qui serviront à différencier Lalande de

lui-même et Aristote de lui-même. Faute de connaître de tels détails, le

vulgaire s'imagine les hommes célèbres en la perpétuelle attitude d'une

figure de cire; et si on les lui révèle, il s'indigne, faute de les

comprendre, contre ce qui est un des signes les plus clairs d'une vie

individuelle. Les hommes veulent que les hommes qu'on leur raconte

soient logiques, sans s'apercevoir que la logique est la négation même

d'une existence particulière.

Je tente d'expliquer une méthode; c'est plus difficile que de dire son

impression sur le résultat obtenu. Le résultat, en plusieurs volumes de

contes et particulièrement dans les _Vies Imaginaires,_ est qu'une

centaine d'êtres sont nés, remuent, parlent, suivent les routes de terre

ou de mer avec une merveilleuse certitude vitale. Si l'ironie de M.

Schwob s'était un peu inclinée vers le genre de mystification (où

excella Edgar Poe) que les Américains appellent _boaxe_, que de lecteurs

même savants il aurait pu duper avec cette vie de _Cratès_, _cynique_,

où pas un mot ne détruit la sérénité d'une biographie authentique! Pour

arriver à donner une telle impression, il faut une grande sûreté

d'érudition, une pénétrante imagination visuelle, un style pur et

flexible, un tact fin, une légèreté de main et une délicatesse extrêmes,

enfin le don de l'ironie: avec toutes les vertus bien à leur aise dans

un génie particulier, il était très facile d'écrire les _Vies

Imaginaires_.

Le génie particulier de M. Schwob est une sorte de simplicité

effroyablement complexe; c'est-à-dire, que par l'arrangement et

l'harmonie d'une infinité de détails justes et précis, ses contes

offrent la sensation d'un détail unique; il y a dans la corbeille de

fleurs une pivoine que seule on voit parmi les autres abolies, mais si

les autres fleurs n'étaient pas groupées autour d'elle, on ne verrait

pas la pivoine. Comme Paolo Uccello dont il a analysé le génie

géométrique, il envoie ses lignes vers la périphérie puis les ramène au

centre; la figure de Frate Dolcino, hérétique, semble dessinée d'une

seule spirale comme le Christ de Claude Mellan, mais le bout du trait

est enfin relié à son point de départ par une courbe brusque.

L'ironie de ces contes ou de ces vies n'est que rarement accentuée comme

au début de _MM. Burke et Hare assassins_: «M. William Burke s'éleva de

la condition la plus basse à une renommée éternelle»; elle est plutôt

latente, répandue sur toutes les pages comme un ton discret et d'abord

invisible. M. Schwob, au cours d'un récit, ne sent jamais le besoin de

faire comprendre ses inventions; il n'est aucunement explicatif: cela

encore donne une impression d'ironie par le contraste naturel que nous

découvrons entre un fait qui nous semble merveilleux ou abominable et la

brièveté dédaigneuse d'un conte. Mais, à un très haut degré, devenue

tout à fait supérieure et désintéressée, l'ironie confine à la pitié;

enfin, il se fait une métamorphose et nous ne voyons plus les lumières

de la vie que comme «des petites lampes qui éclairent à peine la pluie

obscure». L'ironie a dévoré sa cause, nous ne savons plus nous

distinguer d'avec les misères qui nous faisaient sourire et nous aimons

l'erreur humaine dont nous faisons partie: diminuée de l'intérêt que

nous donnions à notre supériorité, la vie ne nous apparaît plus que

comme une petite chambre d'hospice où des poupées mangent des grains de

mil dans des sous d'étain: c'est le douloureux et pourtant cordial

_Livre de Mortelle_, chef-d'oeuvre de tristesse et d'amour.

Il n'y a qu'un défaut dans _Monelle_, c'est que le premier chapitre est

une préface et que les paroles de Monelle, obscures et fermes, n'ont

point d'application inévitable dans l'histoire de Madge, de Bargette ou

de la petite Femme de Barbe-Bleue, toutes pages, et d'autres, d'une

psychologie infiniment délicate, avec ce qu'il faut de mystère pour

relever un récit d'entre les anecdotes. M. Schwob a voulu faire dire à

ces douces petites filles plus de choses que peut-être n'en contient

leur petite tête étonnée, et même celle de Monelle: à faire alterner les

explications et les figures, on gêne celui qui voudrait trouver tout

seul l'explication de la figure; il a couru le risque, parfois, de tuer

ses imaginations par ses raisonnements. Il faut goûter les unes et les

autres, mais successivement, et ne pas trop vouloir jouir de Monelle

selon les paroles de Monelle. Les préfaces dérangent les lignes d'une

oeuvre d'art; celui qui regarde ou qui lit ne comprend pas selon qu'il

est écrit par des taches ou des caractères; il ne comprend pas selon le

génie du poète, mais selon son propre génie. J'ai vu un livre qui à un

tel sembla de pur sensualisme, incliner un autre lecteur à des vues

métaphysiques et un autre à des pensées seulement tristes. Laissons à

ceux que nous sollicitons le plaisir d'une collaboration ingénue.

Pourtant nous ferons toujours, et M. Schwob fera toujours des préfaces,

mais, des siennes, qui en valent la peine, on ordonnera des livres, à

mesure, dans le goût de _Spicilège_, et nous ne serons pas distraits par

le devoir de changer à chaque chapitre la robe de notre poupée.

Elle est d'ailleurs importante, cette préface de _Monelle_, pour la

psychologie de M. Schwob et pour la psychologie générale d'une période;

j'y vois notées en phrases décisives et prophétiques presque toutes les

notions qui sont demeurées communes aux intellectuels d'une génération:

le goût d'une morale surtout esthétique, d'une vie sentie dans le résumé

d'un moment, d'un infini qui se peut encercler dans l'espace de l'heure

présente, d'une liberté insoucieuse de son but. L'humanité est pareille

à un filet nerveux, c'est-à-dire discontinu, formé d'une série de

petites étoiles dont les chevelures, dans un mouvement incessant,

touchent les chevelures voisines, au hasard pendant le sommeil et, dans

la veille, selon des volontés, dont le caprice fait les dissemblances

humaines; si l'on coupe un morceau central du nerf, les cheveux

s'allongent au-dessus de la blessure, parce qu'ils sentent le besoin de

toucher d'autres cheveux: de petits égoïsmes vitaux sont juxtaposés dans

l'infini.

Les livres de M. Schwob engagent à réfléchir après qu'ils ont plu par

l'imprévu des tons, des mots, des faces, des robes, des vies, des morts,

des attitudes. C'est un écrivain des plus substantiels, de la race

décimée de ceux qui ont toujours sur les lèvres quelques paroles neuves

de bonne odeur.

* * * * *

PAUL CLAUDEL

On a toujours vu les hommes supérieurs, dès qu'ils n'ont pas de goût à

diriger la civilisation, vivre en dehors de la civilisation. Celui-ci,

dont le nom est presque inconnu, n'a jamais coudoyé ses frères; à la

première occasion il est parti, voué, farouche, à un consulat lointain;

pour caverne, il a une pagode abandonnée et, sûr qu'elles ne voient pas

son âme, il promène ses yeux parmi les fourmis jaunes. Mais ces détails

même n'intéresseront personne avant cinquante ans: l'auteur de _Tête

d'or_ est ici ou là, selon qu'il a choisi. Il importe, pour les bateaux,

que le vent souffle d'ici ou de là; pour les livres, nullement: ils vont

de tous les côtés à la fois, ils arrivent partout, venant de partout,

épaves que les naufrages roulent dans des langes éternels. _Tête d'or_

fut mis à la mer un jour par un homme qui écrivit en français avec

génie, il y a sept ou huit ans, et qui depuis s'est tu.

Je la prendrai par les épaules et toi par les pieds.

(_Ils soulèvent le corps._)

Pas ainsi! Qu'elle repose la face contre le fond.

(_Ils la descendent dans la fosse_.)

CÉBÈS

Qu'elle repose.

SIMON

Va dans la fosse où tu ne recevras pas la pluie!

C'est avec cette simplicité grandiose qu'un homme enterre son amour.

L'oeil de celui qui regarde est au niveau de la douleur humaine, un peu

plus haut: alors, tout s'exalte et les mots pleurent avec sérénité. Ce

qui disparaît était tout, mais n'est plus rien: une femme, les nuits

vécues, les fleurs vues ensemble, la vie écoulée comme du sable d'une

main dans une main, enfants! le jeu est le jeu et la mort est la mort,

mais pas davantage.

Ecoute ceci que mourante elle serrait ma main sur sa joue

Et me la baisait, fixant sur moi ses yeux.

Et elle disait qu'elle pourrait me chanter des présages.

Comme une vieille barque arrivée à la fin de la _mer_ ...

... Ma fortune féminine! Mon amour

Plus doux que le duvet que s'arrache le cygne polaire de

dessous les ailes!

Va-t'en dans la fosse.

CÉBÈS

Veux-tu que je t'aide à l'ensevelir?

SIMON

Oui.

Je le veux. Fais cela avec moi; et que cela ne soit pas oublié!

Ces premières pages sont bien le signe du tout. Quelle douloureuse

tragédie de la mort et du néant! L'infini humain se réduit à une petite

princesse clouée par les mains: il y a un conquérant, «car l'homme est

une tragédie dont le héros est le vers conquérant»; d'ici le dénouement,

il faut agir selon une action d'amour égoïste, jouir de tout en

méprisant tout. De la nuit éternelle nous allons à travers des obstacles

vers la nuit éternelle, nous sommes un drapeau qui flotte une journée au

bout d'un mât et qu'on rentre le soir et qui ne reverra jamais la

lumière. Que l'enfant de la mort, avant de mourir, secoue sa tête, s'il

en a la force et qu'il produise dans l'air la rumeur du chêne dont le

vent remue la chevelure. Il n'y a que des gestes; les uns font du mal,

ils sont pareils à ceux qui ne font rien que des signes dans l'air:

Je l'ai tué sans le voir, comme un gibier que l'on chasse en

rêve,

Ou comme le voyageur qui se hâte vers l'auberge arrache

l'importune fougère.

Un sentiment profond de la mort implique un sentiment profond de la vie.

Celui qui ne meurt pas une fois par jour ignore la vie; les cigales sont

des crécelles: elles chantent la vie qu'elles nient par leur stupidité;

elles ne savent pas que cette lumière renaîtra sans elles; «cette

journée et les autres jours seront la vie d'autres gens»: il faut sentir

cela pour que toute l'amertume des piqûres du soleil se change en baume.

L'amour de la vie toute bonne et simple est triste comme le regard d'un

chien. Mourir, c'est laisser en proie au hasard des yeux les yeux qui

vous parlent. Tête d'or voit mourir Cébès:

D'abord, c'est Mai joli, puis la saison se termine et les

hommes tombent comme des pommes.

L'heure est finie. Mais écoutez, à toute les heures, la chute des

pommes: ainsi vous saurez que vous vivez encore. Cébès meurt,

La Mort l'étrangle avec ses douces mains nerveuses,

et il fait un soir d'été.

Comme c'est beau, un soir d'été!

Le silence béni s'emplit

De l'odeur du blé qui fait le pain.

Les seigles, et les luzernes, et les sainfoins et les haies,

Les rondes au sortir des villages, la tranquillité de tous

les êtres....

Et Cébès meurt. Et Tête d'or, des bras du cadavre passionné, bondit à

l'action avec un désespoir froid, un mépris sombre; il pense, dès cette

minute, ce qu'il dira plus tard:

Quelle différence y a-t-il entre un homme et une taupe qui

sont morts,

Quand le soleil de la putréfaction commence à les mûrir

par le ventre?

Simon est devenu le conquérant, Simon Agnel, que ses cheveux de femme

blonde disent Tête d'or. Général vainqueur, il tue l'Empereur et

s'empare du trône. La scène est shakespearienne, et même trop; avec ses

revirements de la foule dominée par une volonté, elle rappelle trop

l'ironie de _Jules César_. L'ironie, dans Shakespeare, est plus sûre,

plus vraie, plus simple; l'auteur de _Tête d'or_ nous montre trop la

logique dans l'illogisme de la foule, mais cela reste beau par le

tonnerre de paroles hautaines et brutales et par un geste: Tête d'or a

jeté son épée au peuple qu'il veut mépriser et maîtriser les mains

inermes; sur un signe, le peuple vaincu rapporte à genoux l'épée.

La fille de l'Empereur s'avance; elle n'est plus rien; le peuple lui

parle avec une haine de peuple, non profonde, mais jaillie de la joie de

voir souffrir une princesse, une beauté héréditaire, une grâce innée:

A présent, va-t'en vivre de glaner et de ce que te donneront

les pauvres pour s'amuser de toi,

Quand tu leur raconteras que tu fus reine

Va, épouse un rustre, travaille! Que le soleil brûle ton visage

et roussisse tes mains!

Et on la revoit mendiante, plus tard, secourue par un cavalier qui, pour

mourir, rejoint une bataille, et la princesse mange le pain dur tiré

d'une fonte:

O bouchée noire! bouchée de pain plus chère que la bouche

même!

Nous sommes à ce plus tard, et voici qu'un soldat déserteur survient et

dans la mendiante de pain reconnaît la princesse, et comme elle est

seule et faible, il se venge sur cette beauté dégradée de sa lâcheté, de

sa misère, de sa bassesse. Aventure inexprimablement tragique: il la

cloue par les mains à un arbre, comme par les ailes, un émouchet:

Le sang jaillit de mes mains! mais malgré ces bras renversés,

je reste ce que je suis.

Je suis fixée au poteau! mais mon âme

Royale n'est pas entamée et, ainsi,

Ce lieu est aussi honorable qu'un trône.

Cependant Tête d'or est blessé. On le croit mort et on l'étend dans la

nuit non loin de l'arbre dont les branches tombantes cachent la reine

agonisante. Elle se réveille de sa douleur, elle crie; Tête d'or sort

de la mort, se traîne, arrache les clous. La princesse délivrée lui

pardonne et l'aime, mais Tête d'or veut mourir seul, comme un roi, sans

espoir et sans amour. Héros sauvage, il chante un chant de mort:

Ah! je vois du nouveau! Ah! Ah!

O soleil! Toi mon

Seul amour! A gouffre et feu! ô sang, sang, ô

Porte! Or, or! Colère sacrée!

Je vois donc! O forêts roses, lumière terrestre qu'ébranle

l'azur glacé!

Buissons, fougères d'azur!

Et toi, église colossale du flamboiement,

Tu vois ces colonnes qui se dressent devant toi pousser vers

toi une adoration séculaire!

Ah! ah! cette vie!

Verse un vin âpre dans la souffrance! Emplis de lait la

poitrine des forts!

Une odeur de violettes excite mon âme à se défaire!

LA PRINCESSE

Est-ce là mourir?

LE ROI

O Père,

Viens! ô Sourire, étends-toi sur moi!

Comme les gens de la vendange au devant des cuves

Sortent de la maison du pressoir par toutes les portes,

Mon sang par toutes ses plaies va à ta rencontre en triomphe!

Je meurs. Qui racontera

Que mourant, les bras écartés, j'ai tenu le soleil sur ma

poitrine comme une roue?

O Bacchus, couronné d'un pampre épais,

Poitrine contre poitrine, tu te mêles à mon sang terrestre!

bois l'esclave!

O lion, tu me couvres, tu poses tes naseaux sur mon menton!

O ... cher ... chien!

Sacrée, la princesse reçoit les insignes de la royauté, ironie qui

efface Tête d'or, sa vie, sa gloire, sa mort,--et quelle pitié quand la

petite main déclouée ne peut se fermer sur le sceptre: un officier lui

presse le poing, courbe un à un ses doigts déshonorés!

Mais ayant baisé les lèvres de l'usurpateur, elle meurt aussi, car il

faut que la toile tombe sur la scène comme une taie sur les yeux.

Ce que cette littérature forte et large doit aux tragiques grecs, à

Shakespeare, à Whitman, on le sent plutôt qu'on ne peut le déterminer.

Il y a là une originalité puissante appuyée à ses premiers pas sur la

main paternelle des maîtres: mais pour s'appuyer à ces mains hautes

comme des cimes, il faut être naturellement grand. Telle image avoue son

origine; que d'autres frappent par l'impudeur de leur beauté neuve!

... O la Marne dorée

Où le batelier croit qu'il vogue sur les coteaux, et les pampres

et les maisons!

cela, sans doute, n'est que la paraphrase du vers d'Ausone; c'est la

Moselle, où

... vitreis vindemia turget in undis.

Mais l'habitude constante de l'auteur de _Tête d'or_ est de puiser dans

le souvenir de ses yeux; il a une puissante mémoire visuelle; il voit

les pensées écrites dans les gestes de la nature: «Les hommes, comme des

feuilles dans le magnifique Mai, se donnaient des baisers tranquilles»;

et ceci, d'une femme pleurant sur un cadavre:

Voyez comme elle se penche, pareille au tournesol

défleuri,

Qui tourne tout entier son visage de graines vers la terre.

Et ceci:

L'heure est triste comme le baiser de deux femmes en deuil.

Cette vision de l'Adieu:

La figure de la Cueilleuse de fleurs qui chante

S'efface tellement dans l'épais crépuscule

Qu'on ne voit plus que ses yeux et sa bouche qui paraît

violette.

Le ciel, sans abaissement, rendu sensible pour

notre imagination:

La transparente garenne d'étoiles, chasse brumeuse du Sagittaire.

C'est la vie vue à travers un éblouissant réseau d'images, la vie même,

mais avec toute sa féerie intérieure; toute la nature tremble et rêve

dans ces versets lents, comme une femme portée dans une barque à travers

le soir. Les abstractions mêmes lèvent des bras où le sang coule en

bleu; voici «les Victoires qui passent sur le chemin comme des

moissonneuses, avec les joues sombres comme le tan,--Couvertes d'un

voile et appuyant un tambour sur leurs cuisses d'or». Des images sont

d'une énergie comme surgie de l'obscurité de la conscience nerveuse, des

images qu'on dirait nées, çà et là, le long d'un corps pensant, dans les

plexus:

... A quoi

Quand mon corps comme un mont hérisserait

Un taillis de membres, emploierais-je ma foule?

...............................................

Nous avions réuni nos bouches comme un seul fruit

Avec notre âme pour noyau.

Les accidents les plus vulgaires de la vie animale se haussent à des

significations nobles; l'on voit les mourants d'un champ de bataille

«bourbiller comme des crevettes».

Pleine d'images, cette tragédie est pleine d'idées; le solitaire «a un

compagnon partout: sa propre parole»; «le sang, l'homme doit le répandre

comme la femme, son lait»; et toutes, images et idées, créatures d'une

magnifique richesse de sang, de cheveux, de peau, vivantes et belles, se

meuvent et fleurissent dans la forêt somptueuse d'une tragédie

surhumaine.

Il ne s'agit que de _Tête d'or_ et déjà mes paroles débordent, sans

atteindre peut-être à la hauteur grave dont il faudrait donner

l'impression. On est entré dans un génie vaste où les pas résonnent sur

les dalles d'écho en écho: la multiplicité des sons pourrait empêcher

qu'on ait bien entendu ce que des voix disent tout bas derrière les

piliers.

En ce temps où l'opinion, en littérature, obéit aux gestes honteux de

plusieurs indigences intellectuelles, il est inutile de qualifier

autrement que par des allusions le talent de l'auteur de _Tête d'or._

Dirions-nous qu'il a le don du tragique et, en puissance, toutes les

vertus d'un grand poète dramatique: peu de têtes se retourneraient et

peu sans un mauvais sourire. D'ailleurs, il s'est enfermé volontairement

dans un tombeau à secret, fakir de la gloire qui a préféré être ignoré

que d'être incompris. L'attitude, qui est belle, est rassurante. Donné

par le poète (lui-même, il est très vrai) le mot d'ordre du silence a

été gardé depuis sept ans avec une religion vraiment exemplaire, mais

ceux qui ont souffert de se taire me pardonneront peut-être d'avoir

parlé. Je ne voudrais pas avoir vécu dans un temps où seule l'infernale

médiocrité ait été louangée; et si j'erre, j'aime mieux que cela ne soit

pas le long de la rive d'ombre.

Relu, _Tête d'or_ m'a enivré d'une violente sensation d'art et de

poésie; mais, je l'avoue, c'est de l'eau-de-vie un peu forte pour les

temps d'aujourd'hui; les fragiles petites artères battent le long des

yeux, les paupières se ferment: trop grandiose, le spectacle de la vie

se trouble et meurt au seuil des cerveaux las de ne jamais songer. _Tête

d'or_ dramatise des pensées; cela impose aux cerveaux un travail

inexorable à l'heure même où les hommes ne veulent plus que cueillir,

comme des petites filles, des pâquerettes dans une prairie unie; mais il

faut être impitoyable à la puérilité: c'est pourquoi nous exigeons de

l'auteur de _Tête d'or_ et de _La Ville_ l'oeuvre inconnue de sept

années de silence.

* * * * *

RENÉ GHIL

M. René Ghil est un poète philosophique. Sa philosophie est une sorte de

positivisme panthéiste et optimiste; le monde évolue, du germe à la

plénitude, de l'inconscience à l'intelligence, de l'instinct à la loi,

du droit au devoir,--vers le mieux. C'est la théorie du progrès

indéfini, mais affecté de sentimentalisme; c'est le transformisme par

l'amour. Plus brièvement, quoique peut-être avec moins de clarté, on

pourrait appeler cela un positivisme mystique.

Ce positivisme mystique est, à vrai dire, le positivisme même, celui de

Comte et de ses plus fidèles disciples. Car, tandis que, dans la série

des notions générales, positivisme prenait le sens, tout moderne, de

réalisme philosophique, pour les adeptes, le mot gardait un sens

religieux, sentimental et presque amoureux.

Absolument, le positivisme est le christianisme retourné bout pour bout;

ce que l'une des croyances met au commencement, l'autre le met à la fin;

c'est une question topographique: le paradis terrestre a-t-il été la

première étape de l'humanité, ou en sera-t-il la dernière? Les gens

irrespectueux classent cette question dans l'histoire des superstitions

populaires; ils constatent que la croyance au paradis terrestre initial

a été et est encore répandue sur tous les points du globe; ensuite, ils

constatent encore, et avec non moins de plaisir, que la croyance au

paradis terrestre futur, si l'on néglige le millénarisme et quelques

autres rêveries, fit sa première apparition dans le monde vers le début

du XVIIIe siècle; des recherches méthodiques fixeraient facilement une

date qui doit être contemporaine des écrits utopistes de l'abbé de

Saint-Pierre, homme d'un génie aventureux.

Favorisée par les observations de Darwin et la philosophie allemande du

devenir, aussi par la puissante illusion du progrès matériel, l'idée du

paradis terrestre futur est devenue la base du socialisme: aujourd'hui,

toutes les populaces européennes sont persuadées que la réalisation du

bonheur social est scientifiquement possible.

Le IIme livre des masques · 第 5 / 10 段