intérêts, comme s'il s'agissait d'une autre race, c'est la première
règle de l'écrivain réaliste; il ne doit mettre aucune passion dans ses
peintures. Flaubert l'observa fidèlement, car les aveux que l'on
découvre sous ses phrases toujours oratoires sont la trace que
l'inconscient laisse dans une oeuvre profondément pensée; il y a aussi,
en l'unique roman de M. Vallette, des marques personnelles, çà et là, de
ces empreintes qui prouvent à Robinson qu'un homme a passé par là, mais
le _Vierge_ n'en est pas moins un des romans les plus objectifs que l'on
puisse citer, un de ceux qui furent écrits avec un sentiment parfait de
l'inutilité définitive de tout. Ce sentiment, qui n'est aucunement
négateur d'une activité sociale, ne s'oppose pas davantage à l'activité
purement cérébrale: il permet au contraire à un esprit de se condenser
dans une direction unique, sans regret de tous les possibles, puisque,
en somme, toutes les directions se valent, sentiers tracés vers le même
néant. Alors on se recueille dans une vie très seule et l'on dissèque M.
Babylas, labeur d'autant plus difficile que la psychologie du personnage
est plus élémentaire. Babylas est en effet une figuration de la vie
représentée par l'absence même de la vie; c'est la créature à laquelle
il n'arrive jamais rien que de très ordinaire, qui se meut dans un
milieu on dirait fluide où les chocs sont rares et adoucis, à laquelle
rien ne réussit, mais qui, d'ailleurs, n'entreprend à peu près rien;
souffre-douleur né, mais souffrant peu comme il s'amuse peu, Babylas est
surtout content d'être assis sans rien faire «dans une pose de petite
fille qui s'ennuie à la messe»; changeant d'âge sans changer de besoins,
il est à peine touché par la puberté, enfin meurt encore jeune, ou
toujours vieux, sans avoir jamais pu, malgré des luttes contre sa
couardise maladive, se renseigner personnellement sur la différence des
sexes. Babylas n'est pas le médiocre d'un milieu humble; c'est un être
nul arrêté dans son développement vers une nullité équilibrée; et encore
autre chose, car il contient du grotesque: c'est une larve, un gnome.
Il n'a ni cheveux, ni barbe; dès sa première jeunesse, il doit couvrir
d'une perruque son crâne de poussin duveté à peine; pourtant, ce n'est
ni un idiot ni un noué: c'est une maquette.
Il est presque prodigieux que l'auteur ait réussi à donner l'existence à
un être qui semble si peu fait pour vivre, à déterminer ses paroles, ses
gestes et jusqu'à sa vie intérieure, à le bien poser d'aplomb dans son
ambiance, debout sur ses maigres jambes, bien logique avec lui-même du
dehors au dedans et du dedans au dehors. On est en présence d'une
création baroque, bizarre, falote, mais tout de même d'une création;
tels, un ivoire de Chine, un bronze du Japon nous donnent, si loin
qu'ils soient de nos goûts secrets, l'impression d'une oeuvre d'art.
S'il est réussi, c'est-à-dire si l'impression première qu'il laisse est
celle que l'auteur a voulue, un livre offre par surcroît une impression
seconde qui peut varier selon les lectures ou selon l'heure des
lectures; ainsi, il m'a semblé que la misère dont souffrait Babylas est
la misère de l'isolement par timidité sentimentale: et alors le
grotesque gnome devient un être humain et sa timidité en fait un frère
de l'orgueilleux. Le même mal peut tourmenter l'humble victime qui a
peur et le superbe qui dédaigne d'avouer son désir.
On pouvait, après ce premier livre, attendre une suite d'études dans le
même ton de sincérité et de détachement; l'ironie sans doute se serait
accentuée et, portant sur des faits plus généraux, aurait donné aux
analyses une force plus convaincante. Il n'est rien de durable sans
l'ironie; tous les romans de jadis qui se lisent encore, le Satyricon et
Don Quichotte, l'Ane d'or et Pantagruel se sont conservés dans le sel de
l'ironie. Ironie ou poésie; hors de là, tout est fadeur et platitude.
Peut-être ne saurons-nous jamais si M. Vallette eût manié supérieurement
ce don, mais nous savons qu'il le possède: en écrivant de littérature,
il faut regretter que la Vie soit intervenue et, d'un geste un peu
satanique, ait renversé l'encrier sur la page commencée.
Mais il n'y a pas d'activités inférieures en soi, comme il n'y a pas de
matière méprisable, et l'intelligence peut s'exercer aussi bellement à
gérer le bien temporel des écrivains qu'à rédiger des écritures.
L'important est que l'intelligence soit: dès qu'elle est, elle agit; et
partout où elle agit on sent le bienfait de sa présence.
* * * * *
MAX ELSKAMP
Voici, une âme de Flandre et d'en haut. Dans les campagnes nues ou dans
les cathédrales fleuries, qu'il regarde la mélancolie de l'Escaut jaune
et gris ou la sérénité des vieux vitraux couleur de mer, qu'il aime les
douces Flamandes aux bras nus ou Marie-aux-cloches, Marie-aux-îles,
Marie des beaux navires, Max Elskamp est le poète de la Flandre
heureuse. Sa Flandre est heureuse, parce qu'il y a une étoile à la
pointe de ses mâts et de ses clochers, comme il y avait une étoile sur
la maison de Bethléem. Sa poésie est charmante et purificatrice.
Je veux dire avec lui d'abord les chansons du pauvre homme de Flandre.
Il y en a six, seulement six, parce que le dimanche, c'est la chanson
des cloches.
Un pauvre homme est entré chez moi
pour des chansons qu'il venait vendre,
comme Pâques chantait en Flandre
et mille oiseaux doux à entendre,
un pauvre homme a chanté chez moi.
Et à mesure que chantait le pauvre homme, le poète a écrit les chansons
de la semaine de Flandre, ensuite a taillé dans le bois des images
naïvement nouvelles, ensuite a fait avec tout cela un petit livre qui
semble tombé par la cheminée un jour de Noël, tant il est
miraculeusement doux. J'aime que les poètes aient le goût de la beauté
extérieure et qu'ils vêtent de grâces réelles leurs grâces rêvées: mais
que nul ne veuille la pureté d'art des _Six chansons de Pauvre homme_;
il ne saurait,--car la semaine est finie, et
A présent c'est encore Dimanche,
et le soleil, et le matin,
et les oiseaux dans les jardins,
à présent c'est encore Dimanche,
et les enfants en robes blanches
et les villes dans les lointains,
et, sous les arbres des chemins,
Flandre et la mer entre les branches....
Les idées se présentent presque toujours à M. Elskamp sous la forme
d'images significatives; sa poésie est emblématique. Vraiment, et
surtout dans son premier recueil, _Dominical_, elle a l'air parfois de
raconter les emblèmes dont s'ornaient les singuliers livres où l'on
s'édifiait jadis, surtout en pays flamand, le Miroir de Philagie (_Den
Spieghel van Philagie_) ou cette Contemplation du Monde (_Beschouwing
der Wereld_) que l'art admirable de Jan Luiken diversifie à l'infini.
L'âme, personnifiée en un jeune homme, une jeune fille, en un enfant,
traverse des paysages, agit sur les éléments, subit la vie, travaille à
des métiers, se promène en barque, pêche, chasse, danse, souffre,
cueille des roses ou des chardons; c'est très mièvre le plus souvent et
diffamé par une naïveté qui a d'elle-même une conscience trop précise.
Pourtant il y a une poésie mystique, en ces estampes et voici comment M.
Elskamp la sent et l'exprime:
Dans un beau château,
la Vierge, Jésus et l'âne
font des parties de campagne
à l'entour des pièces d'eau,
dans un beau château.
Dans un beau château,
Jésus se fatigue aux rames,
et prend plaisir à mon âme
qui se rafraîchit dans l'eau,
dans un beau château.
Dans un beau château,
de cormorans d'azur clament
et courent après mon âme
dans l'herbe du bord de l'eau,
dans un beau château.
Dans un beau château,
seigneur auprès de sa dame
mon coeur cause avec mon âme
en échangeant des anneaux,
dans un beau château.
Ici, l'intention emblématique est évidente. L'emblème est une figure par
laquelle on matérialise, mais sous leurs noms, les idées, les passions,
les vertus des hommes, ainsi que les abstractions pures, et surtout
l'âme qui alors se trouve dédoublée et jouant dans la vie son rôle d'âme
vis-à-vis du corps qui joue son rôle de corps. Cela diftère donc du
symbole, car le symbole monte de la vie à l'abstraction et l'emblème
descend de l'abstraction à la vie....
(En réfléchissant sur cette question, je songe que la littérature de
M. Maeterlinck paraît emblématique, le plus souvent: La _Mort de
Tintagiles_ semble une vraie estampe de Luiken; pareillement dans
l'effroyable, le fiévreux, l'occulte, le génie de M. Odilon Redon est
emblématique.)
L'emblème pose tout d'abord l'abstraction; il se sert de paysages, de
personnages, de matérialités, mais vues selon des attitudes
volontairement significatives; tandis que le symbole présente la nature
telle qu'elle est et nous laisse la liberté de l'interprétation,
l'emblème affirme la vérité qu'il exprime; il l'affirme avant tout et ne
se sert de figurations que comme d'un moyen purement mnémonique.
Tels emblèmes peints comme enluminures dans les missels de M. Max
Elskamp sont d'une obscurité magnifique et qui fait rêver longuement.
Je ne crois pas que, depuis la _Nuit obscure de l'âme_, la poésie
emblématique se puisse vanter de plusieurs aussi belles images:
Mais les anges des toits des maisons de l'Aimée,
les anges en allés tout un grand jour loin d'Elle
reviennent par le ciel aux maisons de l'Aimée;
les anges-voyageurs, buissonniers d'un dimanche,
les anges-voyageurs se sont fait mal aux ailes,
les anges-voyageurs, buissonniers d'un dimanche;
les anges-voyageurs savent le colombier,
et se pressent, au soir, vers le coeur de l'Aimée,
les anges-voyageurs savent le colombier;
mais les plus petits anges se donnant la main,
les plus petits anges se trompent de chemin,
mais les plus petits anges sont encor très loin;
et les anges plus las, sur leurs bateaux à voiles.
.....................................................
Et les anges ont froid parmi les hirondelles,
.....................................................
et la bien-aimée attend, inquiète, les anges attardés. M. Elskamp est
familier avec les anges; on dirait qu'il y en a toute une légion
répandue autour de son rêve; il les interpelle, il leur fait des aveux
et des prières; il les voit, il voit que les oiseaux leur mangent dans
la main: poète, ces oiseaux, ce sont vos vers.
Le second livre des visions de Max Elskamp, en une légende «un peu plus
dorée» salue la Vierge, mais la Vierge de Flandre, et il monte à la
tour, à la «tour de sa race», qui est aussi la tour d'ivoire, si haut
qu'il peut monter. De là, d'où les fanaux du fleuve sont des étoiles
pareilles aux étoiles d'en haut, il salue
Marie des choses ineffables,
Marie des pures senteurs,
Marie du soleil et des pluies,
et c'est avec bien de l'humilité qu'après de si charmantes litanies, il
demande pardon:
Marie de mes beaux navires,
Marie étoile de la mer,
me voici triste et bien amer
d'avoir si mal tenté vous dire.
La mer, de sa tour, il la salue aussi, la mer et tous ses bateaux.
... Allez vos chemins,
Les tartanes, les balancelles,
Avec vos tout petits noms d'ailes,
Le dernier volet du _Triptyque à la louange de la vie_ est un cantique
d'amour et de bonté:
Et me voici vers vous, les hommes et les femmes,
avec mes plus beaux jours pour le coeur et pour l'âme
et la bonne parole où tous les mots qui s'aiment
semblent des enfants blancs en robes de baptême ...
......................................................
... ma douce soeur joie et son frère Innocence
s'en sont allés cueillir, en se donnant la main,
sous des oiseaux chantants les fleurs du romarin....
Le jour de joie est arrivé, coeurs, faites maison neuve, soyez bons,
afin de mériter la vie heureuse qui va s'étendre sur les villes et les
campagnes,
jusqu'aux arbres loins comme des tentures.
On va respirer enfin un air d'amour, tout s'apaise, tout se purifie,
tout est printemps,
et, cloches de bonnes nouvelles,
lors, aux gens sur le pas des portes
dites qu'enfin Doctrine est morte
et qu'aujourd'hui c'est vie nouvelle.
Cette vie nouvelle bourdonne dans le coeur et dans la poésie de Max
Elskamp, et dans le jardin bêché et semé de ses mains, dans le jardin
fleuri par son désir. Si l'arrosoir du jardinier semble avoir été
quelquefois rempli à cette rivière de grâce, _Sagesse_, c'est que la
miraculeuse rivière a débordé de toutes parts et s'est infiltrée dans
toutes les fontaines: le jardin de Max Elskamp est bien la création d'un
jardinier original. Le sentiment religieux est moins large et moins
profond dans la poésie d'Elskamp que dans celle de Verlaine; mais il est
plus intime, plus pur, plus de sanctuaire, de lampe, de cierges, de
cloches; ce n'est plus l'amour qui pleure d'avoir mal aimé; c'est tout
au contraire l'amour qui s'exalte dans le sourire et le souvenir d'une
pureté parfaite; c'est l'amour chaste; nulle trace d'une sensualité même
mystique, que ceci:
Anges de velours, anges bons ...
Anges, la chair du soir m'envoûte ...
La reine de Saba me baise
sur les yeux; anges très chrétiens,
dans le noir des maisons mauvaises....
et c'est tout, avec, à l'autre page, une allusion douce et triste à la
plus aimée, qui plonge, ainsi que des fleurs, ses mains aux sources de
ses yeux: mais, tentation charnelle, amour sentimental, également loin
dans un paysage de maisons ou d'arbres.
Max Elskamp chante comme chante un enfant ou un oiseau de paradis. Il se
veut un enfant; il est l'oiseau des légendes qu'un, moine écouta pendant
plus de cinq cents ans; et, de même qu'en la légende, lorsqu'on l'a
écouté et qu'on revient à la vie, il y a du nouveau dans les gestes des
hommes et dans les yeux des femmes; les choses signifient des pensées
qu'on n'avait plus, et même ce buveur du dimanche,
au dimanche ivre d'eau-de-vie,
semble songer à une communion avec les puissances invisibles et belles.
Qui sait,
car nous avons beaucoup voyagé, Théophile,
par les coeurs des hommes qui sont aussi des villes,
ce qu'il y a au fond des hommes muets et l'obscure chanson chantée en
ces âmes qui sont tout de même des églises? Cette obscure chanson,
M. Elskamp la devine et la transpose, sous la protection de
Saint-Jean-des-Harmonies; il est tout musique, tout rythme; on dirait
ses vers presque toujours modelés sur un air; parfois trop sévèrement,
car poésie et musique c'est très différent, et il en résulte que le
poète sacrifie la poésie à la musique, la langue au rythme, le mot à la
mélodie. C'est un défaut assez fréquent dans les anciennes proses
latines où le rythme et la rime riche empiètent sur le sens. Il ne faut
pas chercher la beauté d'un vers en dehors de l'accord des mots et des
significations; le vers a naturellement une tendance à trahir la pensée:
l'obscurité, si elle n'est pas volontaire, est une défaillance.
Il y a des traces d'obscurité spontanée dans la poésie de Max Elskamp et
aussi des traces de préciosité: l'expression, qui est toujours
originale, l'est parfois avec gaucherie. Dans les pages parfaites, la
pureté est délicieuse, nuancée comme un humide ciel flamand,
transparente comme l'air du soir au-dessus des dunes et des canaux; dans
toutes, on a l'impression d'une constante recherche d'art, d'une passion
charmante pour les nouvelles manières de dire l'éternelle vie.
On peut aller sans peur vers Max Elskamp et accepter la corbeille de
fruits qu'il nous offre dorés «par un printemps très doux», et boire au
puits qu'il a creusé et d'où jaillissent «des eaux heureuses», des eaux
fraîches et pleines d'amour. On mangera et on boira de la grâce et de la
tendresse.
* * * * *
HENRI MAZEL
Naguère un écrivain feignait de s'étonner que «le _Mercure_, revue
d'initiés, s'intéressât aux question sociales». Initiés est bon.
L'initié est celui qui sait tous les secrets d'un métier, d'un art,
d'une science; c'est le contraire de l'amateur. L'initié, juge de
soi-même, l'est aussi de ses compagnons, et ses jugements, qui n'ont pas
à tenir compte de l'opinion publique, ont, par cela même, quelque chance
de durée et une autorité qui, pour n'être pas bruyante, n'en est que
plus profonde. Confiant dans sa propre valeur, l'initié n'est aucunement
exclusif; il s'allie volontiers, initié d'un art, avec l'initié d'une
science, et parfois, à ces fréquentations, il élargit assez son esprit
pour que plusieurs passions intellectuelles s'y développent et parlent.
Le moment de notre histoire littéraire appelé symboliste, et qui est
aujourd'hui en pleine floraison, a sonné le réveil à plusieurs clochers;
comme il réintégrait l'idée dans l'art, il l'introduisait dans la
politique, substituant à une vague conception oscillatoire, la notion
d'un développement indéfini de la liberté individuelle. Il n'est pas un
symboliste qui n'ait, au moins une fois, abandonné la page aux belles
métaphores, pour aller, en quelque journal libertaire, défendre, à côté
d'ouvriers surexcités, les droits, non plus politiques, mais humains
(tout simplement), non plus du citoyen, mais de l'homme. Nous fûmes tous
anarchistes, Dieu merci! et nous le sommes encore assez (je l'espère)
pour respecter en nous-mêmes et en autrui le développement libre de
toutes les tendances intellectuelles.
Il faut donc comprendre tout ce qu'il y a de légitime et de vrai dans la
modération de M. Henri Mazel.
Comme M. Barrès, et bien davantage, car il connaît le passé mieux et
plus loin, M. Mazel est un traditionaliste; l'un a pris de M. Taine son
art de philosopher sur de menus faits; l'autre a trouvé dans le même
héritage le goût de comparer aujourd'hui avec hier, et la force de
comprendre que le dernier état social d'un peuple, s'il n'est pas le
meilleur, n'est pas non plus le pire de tous les états possibles. La
théorie de la régression, qui vient d'entrer dans le domaine des
discussions ouvertes, est alléguée à chaque page, au moyen d'un fait,
dans l'oeuvre historique de Taine et dans l'oeuvre scientifique de
Darwin: il serait très possible que M. Mazel voulût un jour ou l'autre
la systématiser, dans l'ordre sociologique, et nous montrer enfin
clairement ce que nous avons gagné et ce que nous avons perdu par les
transformations brusques de la fin du dernier siècle. Taine a cru la
Révolution beaucoup plus destructive et beaucoup plus transformatrice
qu'elle ne le fut vraiment. A-t-on observé que tel pays où les idées
révolutionnaires n'ont pas pénétré en est exactement au même point
social que nous-mêmes, et peut-être un peu plus loin dans le sens de la
liberté, de la vigueur individuelle, de l'indépendance des artisans? Une
révolution peut très bien n'être qu'une régression violente: ce mot n'a
rien de magique pour celui qui connaît l'histoire. On nous montrera
peut-être prochainement que trente ans après 1793, l'ancienne France
s'était reconstituée avec la simplicité instinctive d'une fourmilière.
Tous les changements sociaux que le siècle a subis proviennent du
machinisme.
Ce sont des questions de ce genre que M. Mazel aime à traiter dans les
solides études qui, paralipomènes de ses fresques dramatiques,
requièrent fréquemment ses méditations. Il les a réunies en un volume
austère, la _Synergie sociale_, austère, mais non pas rébarbatif, car
son esprit est clair, logique, simplificateur.
Le simplificateur veut comprendre. Parmi la quantité des faits, il
choisit ceux qui semblent d'abord contenir en eux-mêmes leur
signification; ainsi, en écartant toutes les figures obscures, mal
peintes, il se constitue un jeu de cartes logiques avec lequel il gagne
facilement la partie contre le mystère des choses. M. Mazel ne commence
la bataille que muni d'armes irréfutables; il définit ses mots; c'est
faire preuve d'une grande franchise et c'est, en même temps, affirmer
que non seulement on veut comprendre soi-même mais qu'aussi on désire
offrir à autrui, loyalement, tous les moyens de se défendre contre une
conviction trop rapide.
Ainsi, dans un article récent où il a voulu se faire un peu théologien,
M. Mazel entreprend de démontrer que «le libre examen est à la base du
catholicisme comme du protestantisme». Pour cela, rejetant toutes les
idées secondes, il pose cette seule affirmation: l'adhésion à une
croyance est un acte de liberté. Sans doute, mais la vérité trop
franchement dite prend un ton de paradoxe; une simplification si extrême
me fait peur et je préfère me promener dans la forêt des opinions,
contradictoires.
Cette méthode un peu tranchante sera utile à M. Mazel quand l'autorité
de son opinion sera plus forte; déjà, si elle conseille à quelques
douteurs une certaine défiance, elle doit influer heureusement sur les
esprits qui aiment les logiques toutes broyées, toutes prêtes à
s'étendre en belles couleurs sur la toile qui attend. Il faut bien aussi
admettre la nécessité d'esprits affirmateurs; si l'ensemble des idées
flottait en un perpétuel suspens, nous serions plus troublés que nous ne
pourrions le supporter; des notions précises, fermes, sont
indispensables, ainsi que des rames à un canot: le bois dont seront
faites les rames importe moins; le hêtre est bien, le frêne aussi. Une
notion fausse est souvent d'aussi bon usage qu'une notion vraie: il sera
sans doute utile à certains de croire que le libre examen est le
fondement du catholicisme; ceux qui choisiront la thèse contraire
n'auront pas un point d'appui moins sérieux; enfin, ceux qui refuseront
d'admettre la parenté de l'acte de foi et de l'acte de liberté et qui,
au contraire, opposeront l'une à l'autre ces deux idées, auront acquis
pareillement une base excellente pour l'évolution future de leurs
déductions.
On dit que la sociologie est une science et que l'histoire est un vaste
cours de logique; je crois plutôt que la logique est une des catégories
de notre esprit et que nous ne pouvons concevoir que logiquement un
enchevêtrement de faits: c'est pourquoi l'histoire se plie si volontiers
à monter sur le théâtre qui est le paradis de la logique. Le goût de M.
Mazel pour la simplification explique aussi son goût pour le théâtre,
conçu tel qu'une refonte des grands événements ou des grandes périodes
historiques. Le _Nazaréen_, le _Khalife de Carthage_ sont de larges
tableaux d'une civilisation; l'action humaine en des décors fictifs
prend quelquefois un air plus humain que dans le cadre de la réalité;
il y a des époques du monde qu'un dialogue entre des personnages
imaginaires, mais logiques, simples, tout émus par l'unique idée qui est
leur vie, nous rend mieux que des chroniques ou des annales. Que
savons-nous de la conquête de l'Egypte par les Romains qui soit plus
vrai qu'_Antoine et Cléopâtre_? Le drame historique ne doit pas être
dédaigné: il est seulement fâcheux que notre goût absurde d'une mise en
scène réaliste le réduise de plus en plus aux trahisons de la lecture.
Je crois d'ailleurs que M. Mazel considère ses premiers drames comme des
études plutôt que comme des pièces de théâtre; il ne les avait que peu
destinés au plaisir des foules; il les composa en manière d'exercices
pour coordonner les divers éléments d'un talent scénique. Au théâtre, on
s'adresse à la fois à un seul et à tous, à un homme et à une foule; il
faut être poète et tribun, artiste et logicien; mettre en action une
idée, mais que l'action se puisse comprendre au vu de son mouvement
propre. Un art si complexe demande un apprentissage et veut aussi la
plus longue patience. M. Henri Mazel est arrivé à l'heure où l'effort se
réalise, et si, en des drames donnés comme des essais, il a pu émouvoir
le lecteur du coin du feu, c'est sans doute que le théâtre est son
destin.
Il n'a point réussi moins bien, dans un ordre d'activité tout différent,
lorsqu'il organisa une revue, non la plus sérieuse, mais la plus grave
de celles qui naquirent vers 1890, l'_Ermitage_. De cet ermitage qui
ressembla parfois à un monastère, et qui est devenu un petit chalet
suisse, M. Mazel fut longtemps le discret prieur: c'est là qu'il se fit
connaître par des «affirmations» où déjà se dévoilaient ses tendances
simplificatrices et son goût de la critique sociale.
Il y a donc une remarquable unité dans l'oeuvre de Henri Mazel; et ses
poèmes, d'une prose ample et attristée, ne contredisent pas cette
impression, c'est un écrivain qui aime les idées et qui s'exprime avec
une sincérité spontanée, mais prudente et judicieuse.
* * * * *
MARCEL SCHWOB