vaincre l'entêtement des mots, pour les agenouiller dans une posture
humble, quand ils sont orgueilleux, gracieuse, quand ils sont laids.
D'une telle lutte M. Mauclair sort toujours vainqueur, et on le vit
forcer le symbolisme à ne plus être qu'un système d'allusions, un pont
de lianes jeté au-dessus de rien pour relier l'abstrait au concret. Ce
pont de lianes, c'est une des méthodes préférées de M. Mauclair dans sa
dialectique; il cherche toujours et réussit toujours à relier ensemble
un mot connu et une signification inusitée; mais le pont ne chevauche
pas le néant; il passe hardi et svelte au-dessus du fleuve des idées qui
bouillonnent au fond du précipice. Penché sur le parapet, M. Mauclair
regarde et songe.
Il songe que de la luxure qui est un péché, parce qu'elle est une
diminution, on peut faire une vertu, peut-être une religion (ce qui
serait moins neuf), ou, selon une courbure un peu forte des
significations, un art: «Elle est l'ancienne joie de l'humanité et elle
participe de l'art et de notre désir de ce qui est caché.» Ici, la
jonction a lieu entre deux idées, l'idée de jouissance physique, presque
impersonnelle à force d'être animale, d'être la nécessité qui recrée
incessamment les races, et l'idée de jouissance intellectuelle, si noble
qu'elle constitue à elle seule comme le signe d'une caste. M. Mauclair
réussit parfaitement à réunir, pour le temps que durent ses pages
d'écriture, ces deux antinomies, la femme debout dans ses voiles à la
proue d'un vaisseau et la femme couchée nue dansai une alcôve; son
analyse, qui procède par juxtaposition de termes, trouble les logiques
coutumières; on éprouve la fugitive sensation de coucher avec les
madones de Raphaël ou avec les nymphes de Jean Goujon: sensation rare,
mais peu désirable et peut-être glaciale. La dialectique du rêveur a
joué victorieusement, quoique sans résultat définitif, sur ce que le mot
luxure comporte de petites idées adventices toutes prêtes, semble-t-il,
à s'emmêler aux cheveux de l'Antiope, mais le luxurieux, qui regarde
froidement cette; nudité peinte, n'est pas sûr «que la sensualité ait
été mêlée à l'esthétique depuis les origines». Les hommes, ceux du
commun, ont-ils vraiment tort de se révolter contre la confusion des
mots et de ne pas vouloir comprendre que «la luxure est si princièrement
riche en songes qu'elle atteint à la pureté»? Ils ont tort, mais
seulement quand c'est M. Mauclair qui parle, car il faut se laisser
convaincre par l'éloquence.
Quel charme en ses phrases et que ses périodes sont belles! Si pour
thème d'un discours il prend ce mot de M. André Gide: «J'appelle symbole
tout ce qui _paraît_», nous sommes surpris, mais non déconcertés, car
nous savons que de cette formule obscure M. Mauclair va tirer une suite
de formules dont l'élégance, fatalement, clarifiera, jusqu'au blanc
éclatant, la pensée douteuse qu'il a choisie pour ses expériences. Il
faut que cela devienne lumineux; il faut que nous soyons éblouis à
fermer les paupières. La formule de M. Gide, qui n'est pas claire, n'est
même pas expressive, en soi; résumé d'une manière de sentir toute
personnelle, il semble que sa vérité soit, réduite à un mot,
incommunicable à tout autre esprit. Elle est banale au degré où la
vérité est banale; riche des significations que son auteur seul peut lui
donner; pauvre, s'il la délaisse. Il paraîtrait donc que, simple manière
de dire, elle fût particulièrement impropre à supporter un commentaire
logique et surtout un commentaire précis. C'est un _Sunt cogitationes
rerum_, qui tire toute sa valeur de la valeur même de l'intelligence qui
le proféra.
Or, et voici où l'éloquence triomphe magnifiquement, M. Mauclair
s'empare de cette formule sèche et rude, l'enveloppe dans les somptueux
plis de son style opulent; il drape, il ajuste, il ordonne, il dispose;
les longues étoffes deviennent tunique, robe et manteau; le mannequin
s'anime; en vérité il sourit et on croit qu'il respire; la créature est
complète: on la voit, on l'admire, on l'aime. D'une phrase sombre toute
une théorie du symbole vient de naître, qui s'épanouit dans sa richesse
verbale. Peut-être qu'ensuite nous reviendrons à la phrase sombre
précisément parce qu'elle est sombre, mais nous aurons joui, merveilleux
intermède, de toutes les douceurs de la lumière.
M. Mauclair fait parfaitement comprendre la justesse de cette vieille
métaphore, «la magie du style». Son style est magique non par l'éclat
des couleurs, ou par l'éclat des sonorités, mais pour la beauté de sa
couleur unique et la pureté de son timbre. Il ressemblerait à ces
rivières qui coulent avec une fluidité riche sur un fond de sable doré
mêlé de cailloux dont la résistance se résout en une musique lente,
profonde et continue. Si cela ne devait être totalement
incompréhensible, je dirais que je perçois dans ce bruit des harmoniques
métaphysiques, et, à la surface, la perpétuelle lueur des idées que
charrie la rivière.
Quelle qu'en soit la cause, il y a un grand charme dans tous les écrits
de M. Mauclair, qui sont déjà très variés et prouvent une fécondité
exceptionnelle. Tout jeune encore, plus jeune même qu'on ne le
supposerait raisonnablement, il se veut, non le mentor, sans doute, mais
le frère aîné et le conseiller indulgent de la Jeunesse; cette charge
lui convient, mais il l'exercera mieux quand son intelligence, moins
avide de toutes les idées, de toutes les fleurs, se tiendra plus
volontiers dans la forteresse de la ruche. Mais n'est-il pas surprenant
qu'il parle avec maîtrise, à l'âge où d'autres savent à peine écouter,
et qu'on ne l'ait jamais connu écolier, et que son premier livre,
_Eleusis_, soit aussi substantiel que _l'Orient vierge,_ qui paraissait
naguère? Le secret de ce prestige et de cette autorité, je le trouve
peut-être dans cet aveu: «Je me préoccupe de me donner tout entier à
toute minute de ma vie....», et dans cet autre: «... en m'offrant aux
variations sensitives de la minute qui va venir....»
* * * * *
VICTOR CHARBONNEL
Hier encore prêtre de l'église catholique, apostolique et romaine, M.
Charbonnel est un esprit libre, si la liberté est autre chose que la
négation pure et simple, si elle est le choix que l'on fait
volontairement parmi l'abondance des vérités intellectuelles, morales et
religieuses, qui nous sont offertes depuis les siècles. Qu'on lui
accorde un impératif catégorique, la révélation intérieure, il n'en
demande pas davantage: ayant sauvé ce thème de son apostolat, il concède
à, tout ce qui n'est pas essentiel une belle force symbolique, une
indiscutable valeur de figuration. C'est donc un esprit religieux,
puisqu'il soulève le manteau des apparences pour contempler
respectueusement la nudité divine, et un esprit mystique, puisqu'il
délaisse l'appareil des mages populaires pour n'admettre que les
rapports directs entre l'âme et l'infini.
La plupart des hommes sont si mal fixés sur ce que les anciens
grammairiens appelaient la propriété des termes que certains seront
surpris de voir opposer deux mots que leur ignorance a l'habitude de
confondre. M. Charbonnel les a délimités lui-même en plusieurs passages
de son essai sur les _Mystiques_ d'aujourd'hui. Il a constaté que ce
n'est plus que par exception que le mysticisme est réellement religieux,
quoiqu'il adopte, presque toujours, des allures religieuses. La
religion, c'est de croire en Dieu, en acceptant toutes les conséquences
d'une croyance précise; le mysticisme, c'est de croire à l'échelle de
Jacob. Où mène-t-elle nécessairement? Nulle part, qu'en haut. Où
mena-t-elle Plotin, où mena-t-elle Spinoza? En joignant les deux termes
on arrive à un troisième état d'esprit où les deux tendances se
confondent, où l'échelle de Jacob, montée du coeur où elle s'appuie,
ne s'arrête en son ascension qu'en ce point de l'infini où commence la
certitude. Il y a un mysticisme divin; il y a un mysticisme sans Dieu
et, entre ces deux extrêmes, plusieurs nuances où les intelligences
jouent à sauter de branche en branche, comme les oiseaux d'une forêt.
Le mysticisme qui chanta récemment dans la littérature et dans l'art
était le concert de tous ces oiseaux. M. Charbonnel s'en est fait le
critique exact et ironique, et il a très bien senti courir et murmurer
sous la mélancolie dominante, un peu affligée, un second air plus vif
qui disait les joies de l'idéalisme, de la liberté retrouvée, de l'idée
reconquise. Il ne lui a pas échappe que le mysticisme moderne se sert
de la religion, mais ne la sert pas; que la théologie n'a plus de
servantes, qu'elle balaie elle-même ses sanctuaires, et que, sans le
vouloir expressément mais par son attitude, elle en défend l'entrée à
tout ce qui est intelligence, originalité, poésie, art, libération. Les
écrivains naturellement portés vers le catholicisme ont dû s'éloigner
presque tous: leur mysticisme, s'il boit encore aux sources pures de
Denys et de Hugues, a renoncé à s'abreuver au lac devenu le marécage de
toutes les bêtes amphibies. Où est le temps où Gerbert était élu pape
parce qu'il était le plus grand génie de l'Europe?
Mais non seulement le mysticisme, la religion elle-même, nous est-il
affirmé, s'est séparée de l'Eglise. L'homme le plus hautement religieux
de notre temps, Tolstoï, est hérétique à toutes les confessions. M.
Charbonnel a expliqué cela, en analysant une doctrine à laquelle il
reconnaît «la grandeur et aussi le caractère absolu de l'héroïsme.»
Il a bien fallu admettre, puisque Tolstoï est chrétien, qu'il y a un
christianisme essentiel hostile à la religion, de même que la religion
lui est hostile; et il a bien fallu mesurer les deux tendances et
chercher laquelle se rapproche le plus des origines évangéliques.
Beaucoup d'esprits se sont inquiétés d'un tel problème et il s'est
trouvé à la fois parmi les catholiques et parmi les protestants des
hommes prêts à provoquer non une réforme des dogmes, mais une réforme
dans la manière d'interpréter les dogmes. M. Sabatier créa le nouveau
symbolisme religieux dont la science de M. l'abbé Duchesne avait posé
les premiers principes.
C'est là le point de contact entre les deux mysticismes, entre la
religion et la littérature: tout se rejoint parfaitement dans
l'idéalisme, qui aura vaincu le jour où il aura pleinement résorbé la
morale.
Elle est encore libre. M. Charbonnel veut la sauver. Evangélique ou
naturelle, il lui offre l'abri de la conscience; il la veut intérieure
et non extérieure à l'homme. Ensuite pour protéger sous un même toit les
deux soeurs, il édifiera un temple vaste, religieux et solennel. On en
trouvera les premières pierres dans l'ouvrage qu'il vient d'achever, la
_Volonté de vivre_.
«Notre vie n'est rien, si elle n'est pas vraiment notre vie.»
L'originalité de la vie est aussi nécessaire et plus belle encore que
toutes les autres originalités. Il faut être différent des autres êtres;
par l'âme, comme on est différent par les apparences corporelles,
«craindre que l'habitude, la routine, ne dominent notre conduite,
prolongeant en nous l'envahissement d'une vitalité étrangère».
Les grands tyrans à craindre, ce sont les mots; il y a là une page
remarquable:
«Qui dira jamais le pouvoir des mots sur la vie? Ils mènent l'humanité
et parfois les plus libres consciences. Les mots de devoir, de vertu,
d'honneur, de dignité, de liberté, de dévouement, exaltant la volonté
jusqu'aux résolutions aveugles et jusqu'à l'héroïsme. Nous vivons de
mots, je crois. Or, la force qu'ils semblent avoir, d'où leur
vient-elle, sinon du conventionnel prestige que les hommes leur ont
constitué? Chacun de nous ne les entend guère qu'avec la signification
que tous leur ont donnée et qui fait leur, efficacité morale. Obéir à
des mots, c'est en somme obéir au vouloir confus et obscur que l'opinion
humaine profère et impose à la manière des antiques oracles.
Inconsciemment soumis à l'habitude et au pouvoir des mots, nous ne
sommes point hors de servitude.»
Nous devrons nous défier encore de nos instincts, même s'ils nous
«poussent vaguement à faire oeuvre de bien, de bonté et de justice»;
l'instinct n'est pas la conscience; c'est à la conscience et non à
l'instinct que nous devons obéir. Arrivés à ce degré, capables «de
puiser à la seule source pure de notre âme le jaillissement des eaux
fécondes qui feront fleurir la vie dans nos mains», il ne faudra pas
nous reposer même un instant, car «la chair ressaisit toujours ce que
l'esprit a créé».
Là, il y a la page des dentellières, qui est un des plus beaux poèmes
des récentes littératures, du style le plus pur, du symbolisme le plus
élégant; elle signifie que, de même que les dentellières «font oeuvre
d'artistes suprêmes et n'en ont pas le sentiment», si, en faisant oeuvre
de vie, nous faisons oeuvre de beauté, «cette beauté, ce n'est pas nous
qui l'avons conçue».
«Or, et le thème reprend, notre vie n'est rien si elle n'est pas
vraiment notre vie.»
C'est en nous-mêmes que nous en devons chercher le principe. De
l'extérieur il ne peut guère nous venir que la science, mais «c'est un
peu le mal du temps d'avoir compté sur l'action du savoir plus que sur
l'énergie spontanée». Ibsen, sur ce point, s'accorde avec l'auteur de
l'_Imitation,_ qui rejette les versets des prophètes et ne veut ouvrir
l'oreille qu'au verbe suprême. Ce verbe, il suffit peut-être de se taire
et on l'entend. Pour converser avec l'infini, il ne faut que de la bonne
volonté, du silence et une âme. L'âme est le seul principe d'égalité
entre les hommes; c'est ce bien commun à tous, mystérieux et sûr, qui
est la grande richesse, le grand jardin dont la culture est, pour tous,
rémunératrice et significative.
Cependant, l'énergie acquise, il faut sortir du jardin pour exercer son
énergie. Selon quel principe? Le principe du devoir, mais entendu comme
Emerson: «Ce que je dois faire, c'est ce qui concerne ma personnalité
et non ce que les gens pensent que je dois faire.» Quel que soit le
conseiller, son autorité et son caractère, nous ne lui obéirons pas;
nous écouterons sa parole avec bienveillance, en nous souvenant que nous
sommes les souverains juges de nous-mêmes.
Nous voici à la liberté de la conscience, à la morale personnelle; il
s'agit de rattacher ces principes au sentiment religieux, qui est le
«sentiment d'une dépendance absolue». C'est facile. La révélation
intérieure dénoue le drame et, finalement, l'homme est libre en Dieu.
M. Charbonnel est donc un spiritualiste mystique; il n'expose pas une
doctrine, mais une méthode, en même temps qu'il introduit la littérature
dans une région qu'elle ne fréquente guère. Emerson, lu trop souvent à
travers M. Maeterlinck, semble l'avoir guidé pendant ce voyage spirituel
qui s'apothéose par une belle prière au Dieu inconnu, cantique d'amour
divin, d'une pureté toute métaphysique. Ainsi, il élève à côté de
l'église des dogmes une chapelle sans dôme, d'où on voit le ciel sans
regarder à travers des nuages d'encens. Il agrandit un horizon que le
clergé d'aujourd'hui a réduit aux dimensions d'un panorama, et, comme
les mystiques catholiques de race grecque, il fait entrer dans sa
religion la philosophie de son temps.
On dirait qu'il a particulièrement souffert de la grossièreté et du
matérialisme ecclésiastiques, du contact de tant de superstitions
pieuses et lucratives. Il s'en est écarté et il est entré en lui-même,
seule demeure digne d'une âme délicate. Mais incapable d'égoïsme même
intellectuel, dès qu'il a été assuré d'avoir récolté de bonnes graines,
il est sorti pour les semer au hasard du geste. Il accomplit, selon la
vérité morale, l'apostolat qu'il n'a pu se résoudre à entreprendre selon
la vérité religieuse. Il n'est pas un négateur, mais il est loyal; s'il
tait ce qu'il ne doit pas nier, il n'affirme que ce qu'il peut croire.
Son attitude, très indépendante, ne fut jamais conciliatrice. Il
n'ignora ni la profondeur des fossés ni la fragilité des ponts que l'on
peut jeter, phrases, d'une rive à une autre rive. Il n'y a pas, en ses
écrits, de traces de ces illusions malheureuses qui ont incliné des
hommes, d'ailleurs sages, à réconcilier des contraires, à nouer la tête
et la queue du serpent. Aussi quand il se crut mis en demeure de choisir
entre ses idées et son état, il choisit de garder ses idées, sans se
demander si l'abandon de son état n'allait pas diminuer l'intérêt même
de ses idées. Le prêtre hardi deviendra-t-il un philosophe modéré, ou
bien de nouvelles hardiesses seront-elles le fruit de sa libération? On
verra bien. Je disais de lui, avant cette aventure:
«Je veux juger de la forme et non de la qualité de son influence. Je ne
sais si nous avons besoin d'un surcroît d'idées morales, mais je sais
que M. Charbonnel parle à beaucoup d'âmes et qu'il fut salutaire à
beaucoup d'inquiétudes. Sa face qui semble rude est pleine de tendresse
pour ceux que la vie a déconcertés, pour les barques dont les voiles
folles battent le long des mâts: il redresse les vergues, il oriente de
nouveau la voilure, il donne le coup de barre qui décide le voyage; il
est le bon pilote qui connaît la carte des écueils et la rose des
vents.»
Je disais encore, et si ce n'était pas une prophétie, maintenant c'est
un espoir:
«Qu'importe où va la barque, pourvu qu'elle ne fasse pas naufrage en
route?»
* * * * *
ALFRED VALLETTE
On a beaucoup célébré les mérites des fondateurs d'ordres religieux;
on a dit leur foi en l'idéal, l'enthousiasme de leurs rêves, la
persévérance de leurs gestes d'espoir vers la gloire d'avoir vécu
généreusement, leur prosternement devant l'infini, leur culte de cet art
suprême, la charité, leur amour des formes nouvelles de l'activité
sociale, leur génie à plier à leurs désirs la paresse humaine, la peur
humaine, l'avarice humaine.
De ces ordres, les uns se sont éteints, après avoir donné au monde ce
qu'ils avaient de lumière; les autres ont prolongé dans les siècles
l'agonie lente qui étouffe doucement les institutions en désaccord avec
les goûts de l'humanité; d'autres enfin n'ont vécu qu'en pliant et en
repliant leurs statuts selon les transformations si rapides et si
déconcertantes de l'idéal éternel. Mais quelles qu'aient pu être ces
différentes fortunes, une période est surtout intéressante dans
l'histoire des ordres, celle, des débuts, celle de la lutte contre la
première hostilité.
Pareillement, on écrirait de curieux chapitres sur les fondateurs de
revues littéraires, et l'on trouverait, sans doute avec étonnement, que
Philippe de Néri et tel de nos contemporains ont des caractères communs,
par exemple le goût de l'inconnu et le désintéressement qui sacrifie à
la fortune d'une idée les satisfactions présentes.
Pour qu'une oeuvre soit importante, c'est-à-dire inexplicable,
inexcusable, admirable dans le bien, exécrable dans le mal, il faut
qu'elle apparaisse désintéressée, que les roues initiales qui la meuvent
soient d'un métal absurde, d'un système incompréhensible, que tout le
mécanisme se déroule selon le mystère de principes tout à fait
inabordables au peuple des fidèles. Quoi de plus stupide, aux yeux d'un
socialiste, que le renoncement à toute joie tangible d'une créature qui
se voue au soin de vieillards malades, dans le seul but de «gagner le
ciel»? Et quoi de plus stupide aux yeux, du chroniqueur parisien, que le
renoncement de l'écrivain qui, pouvant gagner de l'argent, voue sa
fortune ou sa jeunesse au seul but de faire du nouveau, d'ouvrir le long
de la montagne un sentier de plus menant vers rien, vers l'art pur, vers
une statue toute nue de la Beauté?
C'est peut-être là qu'il faut placer le fameux _sperne te sperni_, car
il arrive que les entreprises les plus méprisées deviennent une source
de gloire et une source de bonheur. Il arrive, dans le domaine social,
qu'une association fondée par une servante bretonne soulage à Paris plus
de pauvres que l'Assistance publique; et il arrive, dans l'ordre
littéraire, qu'une revue fondée avec quinze louis a plus d'influence sur
la marche des idées, et par conséquent sur la marche du monde (et
peut-être sur la rotation des planètes), que les orgueilleux recueils de
capitaux académiques et de dissertations commerciales.
Misère et stérilité de l'argent, de l'argent pourtant vénérable et
adorable, car il est le signe de la liberté et l'une des seules
chasubles qui donnent aux épaules humaines leur grâce et leur force!
Heureusement que la foi et la bonne volonté sont ses immédiats
succédanés et qu'il y a des paroles magiques qui valent de l'or. Tout
organisme, dès qu'il est né, tend vers sa réalisation; les organismes
conditionnés par la société ne peuvent se réaliser que selon le plan
social; alors vivre c'est créer de la richesse; le mot est inéluctable.
Mis en activité, un million ou une idée ont des aboutissements pareils;
seulement le million est limité par son chiffre, tandis que l'idée,
outre qu'elle est invulnérable, peut, matériellement, être productive à
l'infini.
Ceci n'est pas un jeu d'allusions: j'écris des figures dans l'espace.
Cependant, il s'agit d'un fondateur: ainsi ces pages vont se relier aux
suivantes par la seule sonorité d'un mot.
Identifié dès la naissance du _Mercure de France_ avec la revue qu'il
avait nettement contribué à faire naître, M. Alfred Vallette en est
devenu, par la suite, le fondateur réel, puisque toutes les pierres
au-dessus de la première ont été touchées par ses seules mains, et
puisque seul il y représente, depuis le premier coup de marteau, le
principe de continuité, qui est le principe même de la vie. A partir
donc du moment où il assuma cette charge, sa littérature a été tout en
actes; il n'a plus exercé qu'une imagination pratique, une critique à
conséquences immédiates et certaines.
Il n'y eut là aucun phénomène de dédoublement ou de rénovation: une
intelligence naturellement réaliste s'adaptait à des fonctions
réalistes, comme, d'abord, elle s'était adaptée, en littérature, à
l'analyse logique et minutieuse de la réalité. Ecrire un roman ou le
vivre, il n'y a entre les deux occupations qu'une différence musculaire,
tout extérieure: quel que soit le geste, le travail du cerveau est
identique; l'équivalence est parfaite entre l'acte et l'idée de l'acte,
ce qui rend inutile leur superposition; devenu matériellement actif, et
avec surabondance, M. Vallette ne pouvait plus écrire; s'il abandonnait
ses fonctions actuelles, il se remettrait à écrire, immédiatement. C'est
la rivière qui, selon la vanne remontée ou descendue, coule par ici ou
par là. L'intelligence n'est libre que dans les limites des lois
dynamiques.
Il faut cependant noter que l'activité extérieure de M. Vallette
surpasse ce qu'on lui a connu d'activité intérieure. Il n'aurait jamais
été un écrivain fécond, de ceux qui, l'oeuvre achevée, la jettent sans
souci, déjà pleins d'un amour exclusif pour celle qui va naître. Capable
de s'abstraire pendant des années dans une idée et dans une oeuvre
unique, il est de ceux qui ont le souci de ne pas achever pour n'avoir
pas la peine de recommencer. Les commencements épouvantent certaines
intelligences: mais ce sont celles-là qui ont le sens de la continuité,
ce qui est une grande vertu, c'est-à-dire une grande force. La patience
de Flaubert est presque incompréhensible pour ceux qui vivent dans un
océan d'idées dont les vagues battent; mais l'agitation de Balzac
déconcerte les esprits méthodiques.
M. Vallette est de l'école de Flaubert.