même époque; déjà il avait fondé la _Revue Wagnérienne_, dont l'action,
peu étendue, fut profonde. Il n'y a rien de plus utile que ces revues
spéciales dont le public élu parmi les vrais fidèles admet les
discussions minutieuses, les admirations franches; la _Revue
Wagnérienne,_ de critique sûre, de littérature vraie, créa en France le
wagnérisme sérieux et presque religieux. On croyait avoir trouvé l'art
intégral,--et cela dura dix ans: ce fut encore M. Dujardin qui avertit
le public que le culte du génie ne doit pas être une adoration aveugle.
Son article sur les Représentations de Bayreuth en 1896 est, comme le
premier numéro de la _Revue Wagnérienne,_ une date dans l'histoire du
wagnérisme. En voici l'argument: «Un art n'est-il pas d'autant plus
élevé qu'il exige moins de collaborations?» Le rêve de Wagner,
interprété sur un théâtre, par des cabotins, par des décors et des
costumes («qui en sont l'extériorisation»), échoue à donner l'impression
d'un art absolu, complet; tel qu'il fut conçu, le drame wagnérien est
«impossible». Ainsi M. Dujardin a ouvert et refermé la porte.
Au milieu de ces multiples activités, et aux heures mêmes de son
apostolat wagnérien, M. Dujardin ne s'oublia pas lui-même; il écrivit
des contes, des poèmes, un roman et une trilogie dramatique, la _Légende
d'Antonia_.
«Un jour, comme je regardais dans un album le vague portrait d'une jeune
fille, quelqu'un passa qui dit un nom....
«Ainsi je vous connus; ayant entendu votre nom, ô vous, je vous rêvai.»
Ainsi débute un poème à la gloire de cette femme de rêve que l'on
retrouve, souvenir ou vision, «face adorable», en plusieurs autres pages
où elle est le symbole de l'idéal, de l'inaccessible. Ils sont très doux
ces poèmes en prose paresseusement rythmée et d'une grande pureté de
ton; et toujours Antonia surgit aux dernières lignes, rappelant le poète
aux impossibles amours. Mais les femmes, les vraies femmes en vraie
chair et en vraies robes détestent cette inconnue qu'elles devinent,
nuage miraculeux, entre leur beauté et les yeux du berger;--et la
bergère dit: «... Et puis, nous savons bien, berger de mensonge, que
nous ne sommes pour vous que l'occasion, que le quotidien, le hasard.
Vous ne nous aimez point. Celle que tu aimes réside au ciel de cet
esprit qui s'envole si loin au-dessus de nous. Oh! nous finissons par
comprendre que tu sois si volage, si aveugle, si dur. La seule que tu
aimes, menteur, n'est pas parmi nous.... Habite-t-elle de l'autre côté
de la mer, ou sur la montagne de neige ou dans la lune? Est-elle de
là-haut ou d'en bas? est-elle ange, ou femme, ou bête? Celle que tu
aimes, elle est chimère. Ah! nous sommes de doux passe-temps, des façons
de se consoler, d'attendre. Ton Antonia, je lui ressemble, alors tu veux
de moi! moi, j'ai sa chevelure... mais voici que la voisine a le son de
sa voix; et puis celle-là ce soir te représente un brin de ton rêve....
Va, nous savons bien que tu nous méprises au fond véritable de ton coeur
de fou. Abdique le rêve, homme! sois époux et tu sauras si les femmes
savent aimer constamment. Renonce le ciel! nous sommes la terre; nous ne
pouvons appartenir au Chevalier du Cygne.» N'est-ce pas d'une bonne
psychologie et la juste transposition par de petites phrases très
simples, très nettes, de la secrète pensée des femmes qui est d'asservir
l'homme tout en le servant? La poésie comme la prose de M. Dujardin est
toujours sage, prudente et calme; s'il y a des écarts de langue, des
essais de syntaxe un peu osés, la pensée est sûre, logique, raisonnable.
Qu'on lise le deuxième Intermède de _Pour la Vierge du roc ardent_; en
quelques strophes aux rimes monotones, éteintes, le poète y dit toute la
vie et tout le rêve de la jeune fille. C'est une entrée de ballet, et
les Jeunes Filles s'avancent, fleurs en robes de mousseline:
Fleurs au sol attachées
Dans les gazons et les ruisseaux natals cachées,
Fleurs de tiges jamais tachées,
Nulle haleine que du soleil ne s'est sur nous jamais penchée;
Fleurs sur le sein maternel couchées,
Nous fleurissons dans les feuillées et les jonchées;
Quelques-unes avant l'heure se sont séchées,
Avant l'heure quelques-unes ont été tranchées;
Nous avons des pitiés pour les fleurs que l'aurore a fauchées;
Puisse le sol nourricier nous garder attachées!
Mais, en même temps, elles prévoient sans effroi que le jardinier va
venir:
Vers le midi le jardinier viendra cueillir nos têtes prêtes,
Le jardinier aux yeux de joie, aux pas de fête,
..............................................................
Il brisera sous le soleil les robes de nos corolles muettes,
Et nous prendra vers le midi toutes défaites.
Après la résignation, le cri de joie:
Oh! que douces seront les blessures
Dont il ouvrira nos tiges pures!
.....................................
Oh! la délicieuse morsure,
L'arrachement de l'âme et la sûre
Jubilation de notre torture
Au jour de la divine meurtrissure!
Ensuite, c'est l'attente et c'est l'impatience,--puis le don:
L'attendu qui viendra pour nous,
Le triomphant au sexe inexorable, au sexe doux,
Oh! qu'il nous prenne entre ses mains d'époux.
Il est charmant ce petit poème; s'il contient quelques fautes
d'harmonie, des vers rudes (surtout dans la longue laisse dont nous
n'avons rien cité), c'est que M. Dujardin ne fait jamais à la netteté de
sa pensée aucun de ces sacrifices auxquels les poètes se résignent
d'ordinaire si volontiers. Autre remarque par quoi l'on verra que le
sens musical et le sens poétique sont très différents: M. Dujardin,
excellent musicien, ne transporte en ses vers presque aucun des dons du
musicien; les effets qu'il cherche et qu'il trouve ne sont pas de rythme
ou d'harmonie. C'est un descriptif purement pictural; son imagination
est visuelle, très rarement auditive: il voit, dessine, dispose, et
colore ce qu'il voit.
Cette faculté de se représenter la vie, et non seulement comme un
tableau, mais comme un tableau animé où les personnages marchent,
s'agitent selon les mille petits gestes, il l'a utilisée de la façon la
plus curieuse en un roman qui semble en littérature la transposition
anticipée du cinématographe.
_Les Lauriers sont coupés_: relu, ce petit livre garde sa candeur et son
velours; psychologie d'un amoureux, un peu heureux, un peu berné, doux,
tendre, enfin résigné à ne plus revenir, content tout de même du
souvenir d'agréables heures, de la vision qu'il emporte de cheveux
blonds dénoués. C'est un récit en forme d'aveux, et la confession relate
tous les mouvements, toutes les pensées, tous les sourires, toutes les
paroles, tous les bruits; rien n'est omis de ce qui arrive en la vie
coutumière d'un jeune homme de moyenne fortune et de bon ton, à Paris,
vers 1886; la notation du détail descend à une minutie presque maladive.
A rédiger ainsi _l'Education sentimentale_, il aurait fallu une centaine
de tomes; et cependant ce n'est pas ennuyeux: le personnage vit
curieusement, gentiment, avec les airs d'une petite souris trotte-menu,
et Léa est une jolie petite chatte blonde sans méchanceté. Oui, tout
cela est un peu minuscule, mais si vivant (jusqu'à l'agacement) et si
logique!
De la logique, de la sincérité, de la volonté, de la douceur et du
sentiment, avec l'amour très désintéressé de l'art surtout en ses formes
les plus nouvelles, voilà des mots que l'on peut lire, je crois, dans le
caractère de M. Dujardin. Sa littérature, quoique très volontaire,
demeure toujours très personnelle; et c'est un mérite, sans lequel tous
les autres sont nuls. Il faut se dire soi-même, chanter sa propre
musique, quitte à chanter moins bien, parfois, que si on récitait, sur
des airs connus, les paroles traditionnelles.
* * * * *
MAURICE BARRÈS
Il était vraiment bien modéré, bien touchant, aussi, un peu sentimental
et très verlainien le voeu de jeunesse de M. Maurice Barrès, aux
dernières lignes de la préface des _Taches d'encre_: «Et peut-être
qu'après m'avoir été un agréable entretien cet hiver avec des amis
bienveillants, elle me sera plus tard un agréable souvenir, la brochure
un peu fanée que je relirai en souriant, tandis que la soeur infirmière,
avec onction, me tendra la douce tisane promise au bon poète devenu
mûr.» Après quatorze ans, la brochure est fraîche comme au premier jour
et M. Barrès n'a siroté, à Broussais, que peu de camomille. Mais
n'est-ce point charmant de se prédire les joies d'un maternel hôpital,
par imitation, par amour pour un poète cher? Et n'est-ce point galamment
ingénu et brave? Oui, à moins qu'il ne faille voir là (c'est plus
prudent) la précoce ironie d'un jeune homme qui savait son destin et que
les gens de son génie meurent dans un fauteuil au Sénat, un jour qu'ils
reviennent de l'Académie. Les existences mouvementées de l'ambitieux
s'achèvent d'ordinaire parmi la paix des sinécures; tout l'intervalle,
quel qu'il ait pu être, refleurit dans les potiches, en fleurs un peu
amères. Avoir désiré beaucoup, n'avoir rien eu, avoir eu tout, cela se
rejoint un jour, aux heures crépusculaires; cela fait des bouquets en
l'air et sur les murs; cela s'appelle le jardin des souvenirs. D'ici que
M. Barrès cultive ce jardin-là, en quelque beau château du temps du roi
Stanislas, il faut souhaiter qu'il ait eu «tout», car cela serait
vraiment dommage qu'une vie aussi logique s'achevât en fût brisé.
Ensuite l'exemple serait mauvais: toute une génération que M. Barrès
inclina vers le rêve d'agir se coucherait, déçue, dans l'attitude de
soldats qui ne voient plus sur la colline le profil du cavalier
impérieux, qui est leur maître.
Beaucoup de jeunes gens ont cru en M. Barrès; et quelques-uns, encore,
qui sont moins jeunes que lui. Qu'enseigna-t-il donc? Ce ne fut pas
certainement l'arrivisme tout pur. Il y a dans une intelligence jeune
une originelle noblesse qui répugne à livrer à la vie sans condition les
forces de son activité: arriver, oui, mais vers une victoire et à
travers une bataille. Comme but, M. Barrès montra la pleine possession
et la pleine jouissance de soi-même; comme moyen, la séduction des
Barbares qui nous entourent, entravent nos voies, s'opposent, par leur
masse, au développement de nos activités et de nos plaisirs. Trop
intelligent pour se soucier de ce qu'on appelle la justice sociale, trop
finement égoïste pour songer à détruire des privilèges où il voulait
entrer, il se fit ouvrir par le peuple la porte de la forteresse que le
peuple, alors, crut avoir prise. Cette tactique qu'on croit celle des
seuls révolutionnaires est celle de tous les ambitieux; elle n'a encore
mené M. Barrès que dans la première enceinte, mais de là, le jour qu'il
le voudra bien et quand le boulangisme sera tout à fait oublié, il
pénétrera au coeur, dans la poudrière,--et ne la fera pas sauter.
Jusqu'ici, une telle psychologie pourrait s'appliquer à plusieurs autres
hommes, à M. Jaurès, par exemple, qui, lui non plus, ne mettra pas le
feu aux poudres; M. Barrès, de meilleure race et de cerveau supérieur,
n'a joué sur cette carte, le Pouvoir, que la moitié de sa fortune;
l'autre moitié, jusqu'ici plus fructueuse, fut placée par lui, et dès la
première heure, dans la littérature.
Je ne crois pas que M. Barrès, sinon peut-être tout à fait à ses débuts,
ait jamais écrit un livre, ou même une page, d'art tout à fait pur, d'un
désintéressement absolu, et c'est une véritable originalité et un mérite
très rare pour des écrits de circonstance (au sens élevé que Goethe
donna à ce mot) qu'ils aient, avec leur valeur d'idée et de propagande
égoïste, une valeur littéraire égale à celle des oeuvres de beauté
ingénue. Par cette méthode, toute spontanée, il apparut aux uns tel
qu'un philosophe, aux autres tel qu'un poète, et les clients qui
suivirent sa litière sortirent de toutes les régions intellectuelles. Il
séduisait: on demanda à sa méthode des leçons de séduction. Quelques-uns
ne suivirent M. Barrès que jusqu'au culte du moi, inclusivement; ils
propagèrent autour d'eux un individualisme un peu sauvage, mais qui a
donné de beaux fruits; ils enseignèrent (ceci est encore du Goethe) que
le meilleur moyen de faire régner le bonheur universel, c'est que chacun
commence par faire son propre bonheur,--boutade qu'il faudrait malaxer
avec patience pour en extraire une pensée définitive; enfin, ils
connurent ainsi les premiers éléments de l'idéalisme sentimental: M.
Barrès a certainement dégrossi bien des intelligences. D'autres
disciples allèrent plus loin dans la connaissance de leur maître et ils
surent que pour arriver à la vie bienheureuse--qui comme dans Sénèque
comporte beaucoup d'or et beaucoup de pourpre--il faut plaire, et que
pour plaire il faut avoir l'air de faire coïncider sa pensée avec
l'émotion générale. Ils comprirent qu'il faut à un certain moment être
boulangiste, et socialiste à un autre; qu'on rédige un roman anarchiste
à l'heure où l'anarchisme est respiré avec bienveillance, et une comédie
parlementaire quand le Parlement compromis est le sujet des
conversations au déjeuner des gens simples: ainsi l'on devient soi-même
un sujet de conversation; ainsi l'on arrive à hanter doucement l'esprit
de ceux-là même que l'on bafoue et que l'on méprise.
Cette coïncidence, dont M. Barrès ne s'est jamais abstenu, est-elle
vraiment méthodique, ou faut-il l'attribuer à une très vive mobilité
d'esprit? Est-il naturel qu'un homme supérieur soit toujours inquiété
des mêmes inquiétudes que la foule? Peut-être, car il ne faut pas
oublier qu'un homme, même supérieur, s'il demande toujours les faveurs
du peuple, finit par penser en même temps que le peuple. Le triomphe de
M. Barrès, c'est qu'en écrivant un article électoral, il y met du talent
et des idées et que celui-là même qui méprise le but qu'il vise ne
méprise pas le moyen qu'il emploie.
Parmi les études annoncées dans le prospectus des _Taches d'encre_, un
titre frappe: _Valets de Gloire: le Nouveau Moyen de parvenir_; je ne
sais si ce pamphlet fut écrit; il aurait dû l'être, car M. Barrès, de
tous les hommes arrivés (ou qui arriveront), est celui qui ressemble le
moins à un parvenu. Nul n'a passé plus simplement, avec plus d'aisance,
de l'ombre à la pénombre et de la pénombre à la lumière. Il a le sens
inné de l'aristocratisme et ce sens lui a quelquefois servi de critère
pour juger tout un mouvement littéraire: «... les dernières recrues du
naturalisme, ces plats phraseurs, ces fils grossiers de paysans obtus,
cerveaux pétris par des siècles de roture et qui ne savent ni penser ni
sourire....» M. Barrès sait penser et il sait écrire; et sourire: le
sourire est même son attitude familière et peut-être le secret de sa
séduction.
Non pas rire; cela est vulgaire: sourire: de tout, de tous, de soi-même.
Il faut être très heureux pour ne jamais rire. C'est sans doute cette
sérénité intérieure, cette certitude indifférente ou déjà blasée qui
permet à M. Barrès de produire une oeuvre en trois volumes appelée le
_Roman de l'énergie nationale,_ avec les titres de «tableaux» tels que
la _Justice! l' Appel à l'épée_. Cette manifestation doit-elle troubler
la véritable idée que nous avons de M. Barrès dilettante, sceptique et
aimable? Il y a des moments où don Juan rêve de mariage; il y a des
moments où le dilettante songe à s'enfermer dans la prison d'une idée
forte.
Ensuite, il en est des intelligences personnelles comme de ces
intelligences collectives qu'on appelle des civilisations: après un long
labeur vers la complexité, elles se couchent dans la sérénité de la paix
conquise. Cette attitude est presque toujours belle; plus belle que les
gestes disparates de la période ascendante: le repos est plus beau que
le travail. C'est le moment des amours et des enfantements, l'heure de
la plus grande richesse humaine: et celui, alors, qui sous le soleil
déclinant appelle la flamme de l'épée, trouble les âmes sans faire
vibrer les muscles, ni son propre coeur.
Aussi je ne verrai provisoirement dans cette oraison à l'énergie que le
spectacle d'un homme qui élève une barrière ingénieuse, ou quelque
monument commémoratif, entre le passé et le futur de sa vie. Ce que l'on
en connaît témoigne que M. Barrès sait réfléchir encore bien mieux qu'il
ne sut agir et qu'il ne sait imaginer. Les _Déracinés_ sont moins un
roman qu'une thèse de philosophie sociale ou encore autre chose, les
premiers mémoires d'un conspirateur qui analyse son système et inspecte
son arsenal.
Disraéli, s'il ne réussit pas, parfois s'exaspère et devient Blanqui; il
paraît que c'est toujours de l'énergie: comme la caricature est encore
un portrait. M. Barrès a déjà conspiré, sans craindre le ridicule d'une
défaite; raconte-t-il ses désillusions ou ses espérances? Ses
espérances: un homme comme M. Barrès n'est jamais déçu; il a en lui trop
de ressources et il s'estime trop lui-même pour avouer un insuccès, sans
sourire en même temps: et le sourire cicatrise toutes les blessures de
l'amour-propre. Le repos où nous le voyons n'est donc que passager; mais
il devra se lever seul et combattre seul: il y compte bien: ses
ambitions ne sont pas de celles qui ont besoin de complices
intelligents; il n'a pas d'élèves en politique, parce que ses disciples,
restés à la phase littéraire, ont pris pour but ce qui n'est pour lui
qu'un moyen et une méthode.
Peut-être qu'à vouloir se faire le champion d'une vertu, M. Barrès s'est
trompé de vertu: la persévérance semble lui convenir mieux que
l'énergie. L'énergie, c'est Napoléon; la persévérance, c'est Disraéli.
Se servir de tout pour arriver à tout, c'est du Disraéli. La devise est
brutale; M. Barrès en a fait une prière qui ne se dit pas sur
l'Acropole, mais dans les salons, et cela prend, le long de _l'Ennemi
des Lois_, par exemple, un air innocent et pieux qui a ravi une
génération bien décidée à mettre des gants blancs pour toucher à la vie.
Arriver est donc devenu, dès l'adolescence, l'occupation de toute la
jeunesse française. Ce qui est nouveau dans ce fait, c'est le «dès
l'adolescence» et aussi le cynisme de l'attitude avouée et affichée. M.
Barrès est certainement responsable, non du cynisme mais de l'attitude;
ce qu'elle a de laid doit être imputé à l'inélégance croissante de la
race. Quand Stendhal voulait coucher avec la Duchesse pour tirer de ses
caresses le profit d'un avancement dans la carrière, il se dérobait à
lui-même sa honte en se couvrant du nom de Banti; il ne jouissait qu'en
secret d'une turpitude imposée par les moeurs à un homme qui aurait eu
le goût d'amours moins productives; les Banti d'aujourd'hui avouent
volontiers de telles combinaisons et les duchesses, qui en seraient
froissées, n'en seraient pas surprises. C'est que M. Barrès, qui avait
des raisons d'estimer hautement son _moi_ et de le juger intachable, n'a
pu transmettre ces raisons essentielles à la foule de ses imitateurs. Le
danger des opinions extrêmes c'est que sorties du cerveau qui les
engendra, comme d'une fleur où elles étaient gracieuses, elles s'en
vont, germes insensés, se décomposer dans les terrains les plus revêches
à produire de la grâce et des fleurs. Ce danger n'a pas arrêté M.
Barrès; il n'eût jamais écrit le _Disciple_, même s'il y avait songé;
car il sait que la responsabilité n'est qu'un mot quand il s'agit de
l'idée et que le verbe, qui est un commandement, ne peut commander aux
volontés que dans le sens de leur nature et selon l'élasticité de leurs
gestes.
Une telle apologie, si elle n'était très courte, seulement indiquée,
aurait quelque chose de désobligeant: on ne défend pas les droits de
l'intelligence, puisqu'ils sont absolus. Il reste que M. Barrès, quelle
que soit sa fortune future, a eu des idées originales et qu'il les a
dites en beau langage; c'est tout ce que l'on peut exiger, pour le
mettre au premier rang, d'un écrivain qui s'est offert aux discussions
des hommes: le reste, l'homme seul peut l'exiger de lui-même.
* * * * *
CAMILLE MAUCLAIR
D'une précocité intellectuelle comparable, pour la date, à celle de
Maurice Barrès, homme des lentes avenues, ou à celle de Charles Morice,
homme des méandres et des labyrinthes, M. Mauclair est l'homme des
déductions et des prolongements. Tempérament fin et à longues fibres,
souple à la façon des ployantes cimes des pins, il s'incline sous les
vents du large et accepte leur direction avec une fière simplicité.
Selon une autre image, on le verrait, berger des idées, surveiller la
croissance et la toison des brebis, les mener paître aux pâturages gras,
les rassembler par des cris vers la douce étable; il les aime; c'est sa
vocation.
On l'a représenté tel qu'un disciple de M. Barrès; il le fut aussi de M.
Mallarmé, de M. Maeterlinck, de plusieurs modes d'art, de plusieurs
philosophies, de toutes les manières nouvelles de vivre et de penser.
Nul plus que lui n'a passionnément cherché la fleur qui ne se cueille
pas, celle qu'on regarde, celle dont on emporte pour toujours le parfum
dans les yeux: s'il chante le rêve ou s'il conseille l'énergie, c'est
que, au cours de sa promenade fiévreuse, il a rencontré les iris bleus
de l'étang vert ou deux taureaux aux cornes entrelacées. Tout entier à
sa dernière rencontre, c'est sur elle qu'il reporte toutes ses
dilections anciennes, au risque de dérouter ceux qui, sans avoir oublié
celle de la veille, écoutent la confidence de l'heure présente. En cela
un peu féminin, il se donne sincèrement à des passions successives dont
le sourire lui dérobe le reste du monde et il se couche aux pieds de
l'idole qu'il renversera demain.
Je crois bien que cette variété de gestes dans une même attitude est
caractéristique de tous ceux qui ont le bonheur d'être inquiets,
c'est-à-dire d'avoir des sens tellement délicats que le moindre bruit
les émeut, ou la moindre odeur, ou la moindre lueur. La certitude a sa
beauté; l'inquiétude n'est pas laide. Elle est le signe d'une
intelligence particulière, celle de l'abeille quêteuse, en opposition à
celle de l'abeille maçonne.
M. Mauclair est supérieurement intelligent. Il n'y a pas d'idées qu'il
ne puisse comprendre et s'assimiler aussitôt; il les revêt immédiatement
avec une élégance suprême; elles semblent toutes mesurées à sa taille:
il y a là un sortilège singulier; on dirait qu'il possède, comme la
marraine de Cendrillon, le don de transformer les choses en objets
immédiatement utilisables; il a touché à tout et tiré parti de tout ce
qu'il a touché.
Son intelligence est pure; cela veut dire qu'elle n'est pas sensualiste
et que la définition de Locke ne lui est pas applicable. Loin que les
idées lui entrent uniquement par les sens, il semble au contraire que
les sens n'aient qu'un rôle mineur dans leur élaboration. Il les reçoit
à l'état de boutures plus souvent qu'à l'état de graines: mais comme le
terreau est excellent, elles reprennent, elles verdoient, elles
fructinent. Il fait en ses mois d'août d'abondantes cueillaisons.
Je suppose que, moins influencé par la vie que par la pensée, il
réfléchit plus volontiers sur une phrase que sur un fait, sur un
aphorisme que sur une sensation. Il aime les syntaxes affirmatives; les
complexités lui plaisent non pour en débrouiller l'écheveau, mais pour
en certifier l'essence. Les choses disent des paroles contradictoires;
il n'en retient qu'une et il la commente; il est simplificateur, parce
que les modes de son intelligence sont successifs. Cela lui permet de
tenter des analyses dont le titre seul est un prodige, et d'écrire, par
exemple, une «Psychologie du Mystère» très raisonnable, puisque tout y
est ramené à l'unité du moi. Le besoin de comprendre explique de tels
jeux, mais résoudre une question n'est pas la même chose que de traiter
une question. Quant M. Maeterlinck a écrit sur la «Parole intérieure»,
il n'a fait qu'enrichir de quelques étoiles la nuit profonde où se
meuvent nos âmes; quand M. Mauclair a écrit sur le «Mystère», il a
détruit par son affirmation le mystère lui-même. On voit la différence
des deux esprits: l'un médite et l'autre conclut; M. Maeterlinck creuse
davantage le puits, M. Mauclair le comble. Lequel de ces travaux nous
sera-t-il le plus profitable? L'un ou l'autre, selon que nous aurons
besoin de boire, ou selon que nous serons désaltérés.