Nul, au surplus, n'a cru que ce livre dût être regardé comme

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LE IIme LIVRE DES MASQUES

PAR

REMY DE GOURMONT

LES MASQUES AU NOMBRE DE XXIII, DESSINÉS PAR F. VALLOTTON

DEUXIÈME EDITION

PARIS

1898

* * * * *

PRÉFACE

Si l'on croit nécessaire de connaître la méthode générale qui a guidé

l'auteur dans cette seconde série de _Masques_, on se reportera aux

pages placées en tête du premier tome.

Goethe pensait:

«Quand on ne parle pas des choses avec une partialité pleine d'amour, ce

qu'on dit ne vaut pas la peine d'être rapporté.»

C'est peut-être aller loin. La critique négative est nécessaire; il n'y

a pas dans la mémoire des hommes assez de socles pour toutes les

effigies: il faut donc parfois briser et jeter à la fonte quelques

bronzes injustes et trop insolents. Mais c'est là une besogne

crépusculaire; on ne doit pas convier la foule aux exécutions. Quand

nous l'appellerons, ce sera pour qu'elle participe à une fête de gloire.

Certains critiques ont toujours l'air de juges qui, leur sentence

rendue, attendent le bourreau.

«Ah! voici le bourreau! Nous allons faire un feu de joie et danser

autour des cendres de nos amours!»

Il n'y a plus besoin de bûchers pour les mauvais livres; les flammes de

la cheminée suffisent.

Les pages qui suivent ne sont pas de critique, mais d'analyse

psychologique ou littéraire. Nous n'avons plus de principes et il n'y a

plus de modèles; un écrivain crée son esthétique en créant son oeuvre:

nous en sommes réduits a faire appel à la sensation bien plus qu'au

jugement.

En littérature, comme en tout, il faut que cesse le règne des mots

abstraits. Une oeuvre d'art n'existe que par l'émotion qu'elle nous

donne; il suffira de déterminer et de caractériser la nature de cette

émotion; cela ira de la métaphysique à la sensualité, de l'idée pure au

plaisir physique.

Il y a tant de cordes à la lyre humaine! C'est déjà un travail

considérable que d'en faire le dénombrement.

27 février.

* * * * *

FRANCIS JAMMES

Voici un poète bucolique. Il y a Virgile, et peut-être Racan, et un peu

Segrais. Nulle sorte de poète n'est plus rare: il faut vivre à l'écart

dans les vraies maisons de jadis, à la lisière des bois gardés par les

seules ronces, au milieu des ormes noirs, des chênes ridés et des hêtres

à la peau douce comme celle d'une amie très aimée; l'herbe n'est pas un

gazon vain tondu pour simuler le velours des sofas: on en fait du foin,

que les boeufs mangent avec joie en cognant contre la crèche l'anneau

qui attache leur licou; et les plantes ont une vertu et un nom:

Dans les bois vous trouverez la pulmonaire

dont la fleur est violette et vin, la feuille vert-

de-gris, tachée de blanc, poilue et très rugueuse;

il y a sur elle une légende pieuse;

la cardamine où va le papillon aurore,

l'isopyre légère et le noir ellébore,

la jacynthe qu'on écrase facilement

et qui a, écrasée, de gluants brillements;

la jonquille puante, l'anémone et le narcisse

qui fait penser aux neiges des berges de la Suisse;

puis le lierre-terrestre bon aux asthmatiques.

Cela fait partie d'un «mois de mars» raconté par Francis Jammes (pour

l'_Almanach des Poètes_ de l'an passé), petit poème qui parut tel qu'une

violette (ou une améthyste) trouvée le long d'une haie, parmi les

premiers sourires de l'année. Tout entier, il est admirable d'art et de

grâce et d'une simplicité virgilienne. C'est le premier fragment connu

de ces «Géorgiques Françaises» où de bonnes volontés s'essayèrent jadis,

en vain.

Septima post decimam felix et ponere vitem

Et prensos domitare boves et licia telae

Addere. Nona fugoe melior, contraria furtis.

Multa adeo gelida melius se nocte dedere

Aut cum sole novo terras irrorat Eous.

Nocte leves melius stipulae, nocte arida prata

Tondentur: noctis lentus non deficit humor.

C'est avec la même sécurité, la même maîtrise que M. Jammes nous dit les

travaux du mois de mars:

......................................................

Pour les bestiaux les rations d'hiver finissent.

On ne mène plus, dans les prairies, les génisses

qui ont de beaux yeux et que leurs mères lèchent,

mais on leur donnera des nourritures fraîches.

Les jours croissent d'une heure cinquante minutes.

Les soirées sont douces et, au crépuscule,

les chevriers traînards gonflent leurs joues aux flûtes.

Les chèvres passent devant le bon chien

qui agite la queue et qui est leur gardien.

Il n'y a sans doute pas aujourd'hui en France un autre poète capable

d'évoquer un tableau aussi clair et aussi vrai avec des mots aussi

simples, avec une phrase qui semble celle d'une causerie distraite et

qui pourtant, comme par hasard, forme des vers charmants, purs et

définitifs. Cependant le poète suit bien sagement son calendrier et,

comme Virgile oublie un instant les soins que l'on donne aux abeilles

pour nous conter l'aventure d'Aristée, M. Francis Jammes, arrivé à la

fête des Rameaux, nous dit en quelques vers une histoire de Jésus belle

et tendre ainsi que les vieilles gravures que l'on clouait dans les

alcôves.

.....................................................

Jésus pleurait dans le jardin des oliviers....

On était allé, en grande pompe, le chercher....

A Jérusalem les gens pleuraient en criant son nom....

Il était doux comme le ciel, et son petit ânon

trottinait joyeusement sur les palmes jetées.

Des mendiants amers sanglotaient de joie,

en le suivant, parce qu'ils avaient la foi....

De mauvaises femmes devenaient bonnes

en le voyant passer avec son auréole

si belle qu'on croyait que c'était le soleil.

Il avait un sourire et des cheveux en miel.

Il a ressuscité des morts ... Ils l'ont crucifié...

Quand nous aurons (et peut-être l'aurons-nous) un calendrier complet

écrit dans ce ton de simplicité pathétique, il y aura d'ajouté aux tomes

épars qui sont la poésie française un livre inoubliable.

M. Francis Jammes offrit ses premiers vers au public en 1894. Il devait

avoir vingt-cinq ans et sa vie avait été ce qu'elle est restée,

solitaire au fond des provinces, vers les Pyrénées, mais non dans la

montagne:

Les villages brillent au soleil dans tes plaines,

pleins de clochers, de rivières, d'auberges noires....

Les femmes des paysans «ont la peau en terre brune», mais les matins

sont bleus et les soirées sont bleues,

avec des champs de paille qui sentent la menthe,

avec des fontaines crues où l'eau claire chante....

avec des sentiers où quand c'est le mois d'octobre

le vent fait voler les feuilles des châtaigners....

ainsi vont les doux villages éparpillés

sur les coteaux, aux flancs des coteaux, à leurs pieds,

dans les plaines, dans les vallées, le long des gaves,

près des routes, près des villes et des montagnes;

avec les clochers minces au-dessus des toits,

avec, sur les chemins qui se croisent, des croix,

avec des troupeaux longs qui ont des cloches rauques

et le berger fatigué traînant ses sabots....

avec les palombes aux yeux rouges et tout ronds

qui arrivent de loin dans le gris des nuages

et les grues qui grincent dans le froid et qui font,

comme des serrures rouillées, un bruit sauvage....

Voilà, tout déchiqueté, vu par bribes, le paysage où évoluèrent les

émotions de ce poète dont la solitude a exaspéré et parfois troublé

l'originalité. Soucieux d'abord de dire _son_ impression du moment, il

se répète volontiers, variant par de faible nuances les détails de la

vie qu'il aime. Mais que de visions émues, que de jolies imaginations,

et comme les mots viennent doucement écrire des pages dont la fraîcheur

fait envie! Ainsi le tableau, de chaste volupté:

Tu serais nue sur la bruyère humide et rose....

et cet autre, d'un sentiment plus intime:

La maison serait pleine de roses et de guêpes....

et la complainte d'amour et de pitié qui commence ainsi:

J'aime l'âne si doux

marchant le long des houx.

Il prend garde aux abeilles

et bouge les oreilles;

et il porte les pauvres

et des sacs remplis d'orge.

et (malgré une strophe mauvaise) la discrète élégie que résument ces

quatre vers d'une musique si tiède et si lasse:

Le soleil pur, le nom doux du petit village,

les belles oies qui sont blanches comme le sel,

se mêlent à mon amour d'autrefois, pareil

aux chemins obscurs et longs de Sainte Suzanne.

Après encore un an ou deux d'une vie sans doute toujours pareille, le

poète a pris une conscience plus décisive de lui-même; son émotion

devient parfois presque plaintive en même temps que la sensualité de

l'homme s'exalte, s'avoue avec moins de pudeur, mais toujours soeur d'un

sentiment et alors toujours pure malgré sa franchise et la nudité de ses

gestes. Ce triple aspect humain, orgueil, émotion, sensualité, le poème

en dialogue, appelé _Un Jour_, le développe, en couleurs vives et

douces: quatre scènes où la poésie vole au-dessus d'une vie monotone et

presque triste, quatre images très simples, et même, si l'on veut,

naïves, mais d'une naïveté qui se connaît et qui connaît sa beauté. Plus

que d'ambitieuses paraphrases c'est bien là la journée (ou la vie) d'un

poète, qui perçoit le monde extérieur d'abord comme une sensation brute

(ainsi que tout autre homme), puis en dégage aussitôt, en son esprit

prompt aux généralisations, la signification symbolique ou absolue. Et

tout ce poème est plein de vers admirables et graves, des vers d'un vrai

poète dont le génie encore en croissance éclate, tel des rayons de

soleil à travers une haie d'acacias:

C'est la mère douce aux cheveux gris dont tu es né.

Les gens pauvres et fiers sont pareils à des cygnes.

Cache-lui ton ennui parce qu'elle est une femme.

Elle est trop jeune pour pouvoir porter deux âmes.

Bois les baisers de ta douce et tendre fiancée.

Les larmes des femmes sont lourdes et salées

comme la mer qui noie ceux qui y sont allés.

Ne semble-t-il pas que la gaucherie ou le dédaigneux laisser-aller de ce

dernier vers ajoute à la pensée sérieuse comme un sourire? Il y a

beaucoup de ces sourires dans la poésie de M. Francis Jammes. Je ne

trouve pas qu'il y en ait trop; j'aime le sourire.

Voilà donc un poète. Il est d'une sincérité presque déconcertante; mais

non par naïveté, plutôt par orgueil. Il sait que vus par lui les

paysages où il a vécu tressaillent sous son regard et que les chênes

tout secoués parlent et que les rochers resplendissent comme des

topazes. Alors il dit toute cette vie surnaturelle et toute l'autre,

celle des heures où il ferme les yeux: et la nature et le rêve

s'enlacent si discrètement, dans une ombre si bleue et avec des gestes

si harmoniques, que les deux natures ne font qu'une seule ligne, une

seule grâce:

Ils ont une ligne douce comme une ligne.

Il est grand temps, pour notre bon renom, de donner de la gloire à ce

poète et, pour notre plaisir, de respirer souvent cette poésie, qu'il

a appelée lui-même une poésie de roses blanches.

* * * * *

PAUL FORT

Celui-ci fait des ballades. Il ne faut rien lui demander de plus, ou de

moins, présentement. Il fait des ballades et veut en faire encore, en

faire toujours. Ces ballades ne ressemblent guère à celles de François

Villon ou de M. Laurent Tailhade; elles ne ressemblent à rien.

Typographiées comme de la prose, elles sont écrites en vers, et

supérieurement mouvementés. Cette typographie a donné l'illusion à

d'aimables critiques que M. Paul Fort avait découvert la quadrature du

cercle rythmique et résolu le problème qui tourmentait M. Jourdain de

rédiger des littératures qui ne seraient ni de la prose ni des vers;

il y a bien de la désinvolture dans ce compliment, mais ce n'est qu'un

compliment. Si la ligne qui sépare le vers de la prose est souvent

devenue, en ces dernières années littéraires, d'une étroitesse presque

invisible, elle persiste néanmoins; à droite, c'est prose; à gauche,

c'est vers; inexistante pour celui qui passe, les yeux vagues, elle est

là, indélébile, pour celui qui regarde. Le rythme du vers est

indépendant de la phrase grammaticale; il place ses temps forts sur des

sons et non sur des sens. Le rythme de la prose est dépendant de la

phrase grammaticale; il place ses temps forts sur des sens et non sur

des sons. Et comme le son et le sens ne peuvent que très rarement

coïncider, la prose sacrifie le son et le vers sacrifie le sens. Voilà

une distinction sommaire qui peut suffire, provisoirement.

La question ne se pose d'ailleurs pas à propos des _Ballades

Françaises_, lesquelles sont bien d'un bout à l'autre en vers, ici très

pittoresques, très vifs, là très sobres, très beaux; et non pas même en

vers libres (sauf quelques pages); en ce vieux vers «nombreux», mais

dégagé heureusement de la tyrannie des muettes, ces princesses qu'on ne

sait comment saluer. Avec un instinct sûr d'homme de l'Isle-de-France,

il les a remises à leur vraie place, leur imposant quand il le faut le

silence qui convient à leur nom.

Un roi conquit la reine avec ses noirs vaisseaux.

La reine n'a plus de peine, est douce comme un agneau.

Et tout ce petit poème, vraiment parfait:

Cette fille, elle est morte, est morte dans ses amours.

Ils l'ont portée en terre, en terre au point du jour.

Ils l'ont couchée toute seule, toute seule en ses atours.

Ils l'ont couchée toute seule, toute seule en son cercueil.

Ils sont revenus gaîment, gaîment avec le jour.

Ils ont chanté gaîment, gaîment: «Chacun son tour.

«Cette fille, elle est morte, est morte dans ses amours.»

Ils sont allés aux champs, aux champs comme tous les jours....

J'aime beaucoup de tels vers; je n'aime guère que de tels vers, où le

rythme par des gestes sûrs affirme sa présence et pour une syllabe de

plus, une de moins, ne s'évanouit pas. Qui s'aperçoit que le troisième

des vers que voici n'a que onze syllabes accentuées?

Au premier son des cloches: «C'est Jésus dans sa crèche....»

Les cloches ont redoublé: «O gué, mon fiancé!»

Et puis c'est tout de suite la cloche des trépassés.

Mais assez de rythmique; il est temps que nous aimions la poésie et non

plus seulement les vers des _Ballades Françaises_. Elles chantent sur

trois tons principaux; le pittoresque, l'émotion, l'ironie régissent

successivement, et parfois en même temps, chacun de ces poèmes dont la

diversité est vraiment merveilleuse; c'est le jardin des mille fleurs,

des mille parfums et des mille couleurs. Le livre premier est le plus

charmant: c'est celui des ballades qui empruntent à la chanson populaire

un refrain, le charme d'un mot qui revient comme un son de cloche, un

rythme de ronde, une légende; on sent que le poète a vécu dans un milieu

où cette vieille littérature orale était encore vivante, contée ou

chantée. De vieux airs sonnent dans ces ballades d'un art pourtant si

nouveau:

La mer brille au-dessus de la baie, la mer brille comme

une coquille. On a envie de la pêcher. Le ciel est gai, c'est

joli Mai.

C'est doux la mer au-dessus de la baie, c'est doux comme

une main d'enfant. On a envie de la caresser. Le ciel est gai,

c'est joli Mai.

Voici une ronde (peut-être) qui fera encore mieux entendre sa musique

oubliée:

Un gentil page vint à passer, une reine gentille vint à

chanter.--Roi! hou--tu les feras pendre, hou, hou, tu

les feras tuer.

Un gentil page vint à chanter, une reine gentille vint à

descendre.--Roi! hou--tu les feras moudre, hou, hou, tu

les feras tuer.

Le grand gibet dans l'herbe tendre, la meule dorée dans le

grand pré.--Roi! hou--tu feras moudre, hou, hou, tu

les feras pendre.

Un moine blanc vint à passer, un moine rouge vint à

chanter:--Roi! hou tu les feras tondre, hou, hou, pour le

moutier.

L'émotion régit le second livre. C'est celui de l'amour, de la nature et

du rêve: celui des paysages doux et nuancés, bleu et argent. La mer est

d'argent, les saules sont d'argent, l'herbe est d'argent; l'air est

bleu, la lune est bleue, les animaux sont bleus.

L'Aube a roulé ses roues de glace dans l'horizon. La terre

se découvre en gammes de jour pâle. Un mont reflète, hu-

mide, les dernières étoiles, et les animaux bleus boivent l'herbe

d'argent.

................................................................

Et c'est gai, pur, un peu triste aussi comme quand on regarde l'étendue

des campagnes, ou la mer, ou le ciel. Les choses ont une manière si

solennelle de se coucher dans la brume, une telle attitude d'éternité

quand elles sont couchées que nous devenons graves, tout au moins, à ce

spectacle qui trouble la mobilité de nos pensées et les arrête et les

fixe douloureusement; mais il y a une joie dans la vue de la beauté,

qui, à certaines heures de la vie, peut dominer les autres sensations et

nous préparer à l'état de grâce nécessaire à la communion parfaite.

C'est le mysticisme dans sa fraîcheur la plus ingénue et dans son amour

le plus éloquent. Ainsi la ballade: _L'ombre comme un parfum s'exhale

des montagnes_. Je veux déclarer que cet hymne est beau comme un des

beaux chants de Lamartine:

Laisse nager le ciel entier dans tes yeux sombres et mêle

ton silence à l'ombre de la terre: si ta vie ne fait pas une

ombre sur son ombre, tes yeux et ta rosée sont les miroirs des

sphères.

..............................................................

A l'espalier les nuits aux branches invisibles, vois briller

ces fleurs d'or, espoir de notre vie, vois scintiller sur nous--

scels d'or des vies futures--nos étoiles visibles aux arbres

de la nuit.

...............................................................

Contemple, sois ta chose, laisse penser tes sens, éprends-

toi de toi-même épars dans cette vie. Laisse ordonner le ciel

à tes yeux, sans comprendre, et crée de ton silence la musique

des nuits.

La rime manque, parfois même l'assonance; on n'y prend garde. C'est,

renouvelée par de belles images inédites, la grande poésie romantique.

Mais, sans être unique, une émotion aussi profonde est rare dans les

_Ballades_. Le poète a pour l'humour un penchant qu'il veut satisfaire

même hors de propos et voici, après un livre sentimental (vieilles

estampes en demi-teinte), toute une bizarre mythologie, Orphée, Silène,

Hercule, restaurée avec quelque hardiesse, puis l'extraordinaire _Louis

XI, curieux homme_, et _Coxcomb_, plus étrange encore, puis des ballades

étranges encore et encore,--et pas une où il n'y ait quelque trait

d'originalité, de poésie ou d'esprit. Nous avons donc le livre le plus

varié et les gestes les plus dispersifs. On a peine, si tôt, à y bien

retrouver son chemin, tant les pistes s'enroulent et s'enlacent sous les

branches, disparaissent dans les buissons, dans les ruisseaux, dans les

mousses élastiques, tant l'animal entrevu est singulier, rapide et

mouvant. On a défini M. Paul Fort, dans une intention sans doute

amicale: le génie pur et simple. Ironique, cela ne serait pas encore

très cruel; sérieux, cela dit une partie de la vérité. Ce poète en effet

est une perpétuelle vibration, une machine nerveuse sensible au moindre

choc, un cerveau si prompt que l'émotion souvent s'est formulée avant la

conscience de l'émotion. Le talent de Paul Fort est une manière de

sentir autant qu'une manière de dire.

* * * * *

HUGUES REBELL

Des hommes ne sont pas d'accord avec leur temps; ils ne vivent jamais de

la vie du peuple; l'âme des foules ne leur apparaît pas bien supérieure

à l'âme des troupeaux.

Si l'un de ces hommes réfléchit sur lui-même et arrive à se comprendre

et à se situer dans le vaste monde, peut-être va-t-il s'attrister, car

il sent autour de lui une invincible étendue d'indifférence, une nature

muette, des pierres stupides, des gestes géométriques: c'est la grande

solitude sociale. Et, au fond de son ennui, il songe au plaisir simple

d'être d'accord, de rire avec naïveté, de sourire d'un air discret, de

s'émouvoir aux longues commotions. Mais aussi une fierté peut lui venir

de son renoncement et de son isolement, soit qu'il ait adopté la pose du

stylite, soit qu'il ait fermé sur ses plaisirs la porte d'un palais.

M. Rebell a choisi ce dernier mode: il se présente à nous dans

l'attitude de l'aristocrate heureux et dédaigneux.

En un temps où, petits plagiaires de Sénèque le philosophe, les agents

de change, les avocats populaires, les professeurs retirés dans un

héritage, les millionnaires, les ambassadeurs, les ténors, les ministres

et les banquistes, où toute la «noblesse républicaine», hypocritement

joyeuse de vivre, s'attendrit avec soin sur le «sort des humbles», au

moment même qu'elle leur met le pied sur la nuque, en ce temps-là, il

est agréable d'entendre quelques paroles de franchise et M. Rebell dire:

«Je veux jouir de la vie telle qu'elle m'a été donnée, selon toute sa

richesse, toute sa beauté, toute sa liberté, toute son élégance; je suis

un aristocrate.»

Cela ne signifie pas qu'insensible à toutes les souffrances naturelles

il dédaigne le peuple (comme le bourgeois-type qui hait au-dessus de lui

et méprise au-dessous); il l'aime au contraire, mais d'un amour trop

raisonnable et trop élevé pour que le peuple en soit touché. Au pauvre

monde que de stupides sermons ont incliné vers les satisfactions de la

vanité et du civisme, il enseignerait volontiers la joie toute simple

d'être un brave animal. Les plaisirs intellectuels, à quoi bon en

suggérer le désir à des cerveaux infailliblement rétifs aux émotions

désintéressées, aux élixirs qui n'ont pas tout d'abord gratté le palais

et chauffé le ventre? Donc «le devoir présent est de guérir les vignes

malades et de replanter les vignes détruites, afin d'enivrer la France

entière».

Dans le dialogue ou je recueille cette phrase, pour une telle opinion le

personnage se fait traiter d'humanitaire et d'utopiste, mais on vient à

son aide, l'on prouve qu'il en est de l'intelligence comme d'un fleuve

et que de trop nombreuses saignées font baisser son niveau. La

conclusion est le vieux _panem et circenses_, du pain, du vin et les

jeux,--et fermer les musées et les bibliothèques «et briser les urnes

abominables qui, durant tout un siècle, auront livré à la canaille le

destin et la pensée des plus grands hommes». Opinions, comme on le voit,

assez insolentes; il n'est pas nécessaire de les taxer d'excessives:

assez de bons esprits les trouveront monstrueuses, car les bons esprits

s'éloignent peu des idées communes.

Transporté dans les oeuvres d'imagination, l'aristocratisme de M. Rebell

devient obscur, se confond volontiers avec la licence des moeurs. On est

un peu dérouté. Il n'est pas bien certain que le gitonisme soit une

forme très heureuse du mépris des convenances sociales; ni que

l'opposition d'un cardinal débauché à un capucin malpropre soit une

démonstration très probante de la supériorité de l'aristocrate sur le

mercenaire; ni qu'un peintre hystérique et vaniteux nous fasse songer

aussitôt à Titien ou à Véronèse; ni qu'une courtisane familière des

bouges évoque sans faillir les images émouvantes de la volupté

vénitienne. Il y a bien des défauts et bien de la grossièreté dans cette

_Nichina_ qui a mis en lumière le nom de M. Rebell; mais c'est tout de

même une oeuvre vivante, amusante et riche. On y voit une Venise à la

fois délicate et basse, opulente et sordide, superstitieuse et lubrique,

plus près sans doute de l'histoire que de la légende; c'est pourquoi

quelques-uns furent choqués.

Nul, au surplus, n'a cru que ce livre dût être regardé comme capital;

essai, qui pour d'autres apparaîtrait un considérable effort, la

_Nichina_ n'est qu'un prologue pour Hugues Rebell romancier: on attend

de lui des histoires et des combinaisons moins arbitraires, des récits

dont la tragi-comédie accoucherait d'une idée. Des idées, il en est

riche, autant que le plus opulent penseur d'hier ou d'aujourd'hui: il ne

lui manque que de savoir les insérer plus solidement dans le cerveau de

ses personnages. Ouvrir les _Chants de la pluie et du soleil,_ c'est

tomber dans une mine où l'on puiserait longtemps sans l'appauvrir. Ce

sont des poèmes en vers ou en prose, mais où le souci de l'expression

est toujours dominé par la volonté de dire quelque chose de nouveau. Le

thème fondamental est la joie de vivre, d'être un homme libre, fier, qui

ne songe qu'à accomplir son destin naturel, en aimant la beauté, en

jouissant de tous les plaisirs des sens et de l'intelligence, et cela

sans mesure, sans hypocrisie, avec une fougue ignorante de tous les

ménagements et de toutes les morales. C'est un livre tumultueux,

grondant, qui donne l'impression d'une gare immense pleine de

locomotives, de sifflements, de cris et de baisers d'adieu ou de retour.

C'est un livre vraiment tout gonflé d'idées et où la nature, ivre de

sève, se fleurit des rouges et des verts les plus puissants. On peut le

comprendre aussi selon son vrai titre; il est bien de pluie et de soleil

(il y a des pages lumineuses, il y en a de troubles), mais à condition

qu'on y joigne l'idée d'une foule en rut qui s'exalte dans la poussière

ou hurle dans la boue.

Je crois que c'est là qu'il faut, au moins provisoirement, aller chercher

la vraie pensée de M. Hugues Rebell et ses vraies chimères. Cet écrivain

est d'ailleurs apte à nous surprendre de plus d'une manière avec tout ce

qu'il y a en lui de liberté d'esprit, d'imaginations audacieuses. Mais

dès maintenant son originalité est visible et indiscutable: il est celui

qui préfère le manteau de soie au fichu de coton, le tapis de pourpre au

paillasson socialiste, la beauté à la vertu, la splendeur de Vénus nue

aux «yeux funèbres de la pâle Virginité».

Il est aristocrate et païen.

* * * * *

FÉLIX FÉNÉON

Le véritable théoricien du naturalisme, l'homme qui contribua le plus à

former cette esthétique négative dont _Boule-de-Suif_ est l'exemple,

M. Th.... n'écrivit jamais. C'est par des causeries, par de petites

remarques doucement sarcastiques qu'il apprenait à ses amis l'art de

jouir de la turpitude, de la bassesse, du mal. Sa résignation aux ennuis

de la vie était discrètement hilare: avec quel air fin, prudent et

satisfait je l'ai vu fumer un mauvais cigare! Il avait le projet d'un

livre, un seul, d'une synthèse de la vie offerte par les moyens les plus

simples, les plus frappants. Un vieux petit employé se lève un dimanche,

dans une banlieue, et il met du vin en bouteilles; et quand toutes les

bouteilles sont pleines, sa journée est finie. Rien que cela, sans une

réflexion d'auteur (cela est réprouvé par Flaubert), sans un incident

(autre que, par exemple, la crise d'un bouchon avarié), sans un geste

inutile, c'est-à-dire capable de faire soupçonner qu'il y a peut-être,

derrière les murs, une atmosphère de fleurs, de ciel et d'idées. Ce M.

Th.... est resté pour moi, car son esprit me charmait, le type de

l'écrivain qui n'écrit pas. Si sa vie n'a été qu'une longue ironie, s'il

y avait de l'amertume au fond de cette délectation morose, nul ne s'en

est jamais douté: on l'a toujours vu fidèle à conformer sa conduite à

des principes qu'il avait patiemment déduits de son expérience et de ses

lectures.

M. Félix Fénéon n'est pas moins mystérieux que ce théoricien secret.

Ne jamais écrire, dédaigner cela; mais avoir écrit, avoir prouvé un

talent net dans l'exposé d'idées nouvelles, et tout d'un coup se taire?

Je crois qu'il y a des esprits satisfaits dès qu'ils savent leur valeur;

un seul essai les rassure. Ainsi des hommes froids ayant expérimenté

leur virilité abandonnent un jeu qui pour eux n'était que la recherche

d'une preuve. M. Fénéon est un cerveau froid.

Froid, non pas tiède, car le dédain de l'écriture n'a pas entraîné chez

lui le dédain de l'action: les coeurs froids sont les plus actifs et

leur patience à vouloir est infinie. Ayant donc des idées sociales (ou

anti-sociales), M. Fénéon décida de leur obéir jusqu'au delà de la

prudence. Cet homme qui s'est donné l'air d'un méphistophélès américain

eut le courage de compromettre sa vie pour la réalisation de plans qu'il

jugeait peut-être insensés, mais nobles et justes: une telle page dans

la vie d'un écrivain rayonne plus haut et plus loin que de rutilantes

écritures. On ne doit pas, comme un Blanqui, se rendre esclave des idées

au point de s'ensevelir vivant dans la vanité du sacrifice perpétuel,

mais il est bon d'avoir eu l'occasion de témoigner quelque mépris aux

lois, à la société, au troupeau des citoyens; si d'une vaine lutte on

emporte quelque blessure, la cicatrice est belle.

Il ne fallait guère moins de courage pour opposer, en 1886, au

«brocanteur Meissonier» le «radieux Renoir», pour vanter Claude Monet

«ce peintre dont l'oeil apprécie vertigineusement toutes les données

d'un spectacle et en décompose spontanément les tons. M. Fénéon se

prouvait, il y a plus, de dix ans, non seulement juge hardi de la

peinture nouvelle, mais excellent écrivain. Il analyse ainsi les marines

de Monet: «Ces mers, vues d'un regard qui y tombe perpendiculairement,

couvrent tout le rectangle du cadre; mais le ciel, pour invisible, se

devine: tout son changeant émoi se trahit en fugaces jeux de lumières

sur l'eau. Nous sommes un peu loin de la vague de Backnysen,

perfectionnée par Courbet, de la volute en tôle verte se crêtant de

mousse blanche dans le banal drame de ses tourmentes.» M. Fénéon avait

toutes les qualités d'un critique d'art: l'oeil, l'esprit analytique, le

style qui fait voir ce que l'oeil a vu et comprendre ce que l'esprit a

compris. Que n'a-t-il persévéré! Nous n'avons eu depuis l'ère nouvelle

que deux critiques d'art, Aurier et Fénéon: l'un est mort, l'autre se

tait. Quel dommage! car l'un ou l'autre aurait suffi à mettre au pas une

école (la pseudo-symboliste) qui, pour un Maurice Denis et un Filiger,

nous donna toute une bande de copistes infidèles ou maladroits!

En cherchant bien, on grossirait la valise littéraire de M. Fénéon.

Outre qu'après la disparition de la _Vogue_ il continua dans la _Revue

Indépendante_ ses notes sur les peintres, il signa aussi dans cette

revue mémorable des pages amusantes de petite critique littéraire. On

peut les relire; cela mord à froid, comme l'eau seconde, et cela laisse

parfois dans la blessure le sous-entendu d'un venin très spirituel. D'un

mot il définit tel génie: «Les contes que l'on connaît, petits travaux

de fleurs et plumes.»--En somme, juste assez d'écritures pour qu'on

regrette ce qui est resté dans les limbes du possible; mais si M. Fénéon

s'imagine qu'il y a, en ce moment, trop d'écrivains, quelle erreur! Il y

en a si peu, qu'un seul de plus serait un renfort très appréciable.

Surtout, il pourrait nous donner l'aide d'une critique sûre et semer,

avec ironie, quelques vérités souriantes.

M. Fénéon a pris trop à coeur son état de fidèle de «l'église

silencieuse» dont parle Goethe, et que, nous autres, nous fréquentons

trop peu.

* * * * *

LÉON BLOY

M. Bloy est un prophète. Il eut soin, parmi ses écrits, de nous le

certifier lui-même: «Je suis un prophète.» Il pouvait ajouter, il n'y a

pas manqué:--et aussi un pamphlétaire: «Je suis incapable de concevoir

le journalisme autrement que sous la forme du pamphlet.» Les deux mots

sont des équivalents historiques: le pamphlétaire a remplacé le

prophète, le jour où les hommes ont perdu la puissance de croire pour

acquérir la puissance de jouir. Le prophète fait saigner les coeurs;

le pamphlétaire écorche les peaux; M. Bloy est un écorcheur.

Non pas le tortionnaire élégant qui, romain ou chinois, décortique un

sein, une joue, un hémicrâne, selon la science parfaite de la douleur

animale; mais le boucher qui, après une entaille circulaire, arrache

toute la dépouille, comme un fourreau. Tel de ses patients, toujours au

vif, crie encore aussi haut qu'à l'heure où on lui enlevait sa tendre

robe de chair; l'homme est tout nu et à travers la transparence de sa

seconde peau on voit le double cloaque d'un coeur putréfié: privés de

leur hypocrisie, les hommes ainsi pelés apparaissent vraiment comme des

fruits trop mûrs; l'heure est passée des vendanges, on ne peut plus en

faire que du fumier.

Le spectacle (même celui du fumier) n'est pas désagréable. Il y a des

besognes auxquelles on ne voudrait pas mettre le doigt (peut-être par

lâcheté ou par orgueil), mais que l'on aime à voir brassées par des

mains sans dégoût, et quand la place est propre, on est content; on se

réjouit, dans la simplicité de son âme, d'une atmosphère meilleure;

les parfums retrouvés passent sans se corrompre d'une rive à l'autre

par-dessus le ruisseau purifié, et la vie des fleurs sourit encore une

fois au-dessus des herbes reverdies.

Hélas! qu'elle est fugitive, la purification des cloaques! A quoi bon

écraser un Albert Wolff si la racine du champignon, restée sous la terre

gluante, doit repousser le lendemain un nouveau noeud vénéneux? «J'ai

mépris et dédain», disait Victor Hugo. M. Bloy n'a qu'une arme, le

balai: on ne peut lui demander de la porter comme une épée; il la porte

comme un balai, et il râcle les ruisseaux infatigablement.

Le pamphlétaire a besoin d'un style. M. Bloy a un style. Il en a

recueilli les premières graines dans le jardin de Barbey d'Aurevilly et

dans le jardinet de M. Huysmans, mais la sapinette est devenue, semée

dans cette terre à métaphores, une puissante forêt qui escalada des

sommets, et l'oeillet poivré, un champ resplendissant de pavots

magnifiques M. Bloy est un des plus grands créateurs d'images que la

terre ait portés; cela soutient son oeuvre, comme un rocher soutient de

fuyantes terrés; cela donne à sa pensée le relief d'une chaîne de

montagne. Il ne lui manque rien pour être un très grand écrivain que

deux idées, car il en a une: l'idée théologique.

Le génie de M. Bloy n'est ni religieux, ni philosophique, ni humain, ni

mystique; le génie de M. Bloy est théologique et rabelaisien. Ses livres

semblent rédigés par saint Thomas d'Aquin en collaboration avec

Gargantua. Ils sont scolastiques et gigantesques, eucharistiques et

scatalogiques, idylliques et blasphématoires. Aucun chrétien ne peut les

accepter, mais aucun athée ne peut s'en réjouir. Quand il insulte un

saint, c'est pour sa douceur, ou pour l'innocence de sa charité, ou la

pauvreté de sa littérature; ce qu'il appelle, on ne sait pourquoi, «le

catinisme de la piété», ce sont les grâces dévouées et souriantes de

François de Sales; les prêtres simples, braves gens malfaçonnés par la

triste éducation sulpicienne, ce sont «les bestiaux consacrés», «les

vendeurs de contremarques célestes», les préposés au «bachot de

l'Eucharistie»,--blasphèmes effroyables, puis-qu'ils vont jusqu'à

tourner en dérision au moins deux des sept sacrements de l'Eglise! Mais

il convient à un prophète de se donner des immunités: il se permet le

blasphème, mais seulement par excès de dilection. Ainsi sainte Thérèse

blasphéma une fois quand elle accepta la damnation comme rançon de son

amour. Les blasphèmes de M. Bloy sont d'ailleurs d'une beauté toute

baudelairienne, et il dit lui-même: «Qui sait, après tout, si la forme

la plus active de l'adoration n'est pas le blasphème par amour, qui

serait la prière de l'abandonné?» Oui, si le contraire de la vérité

n'est qu'une des faces de la vérité, ce qui est assez probable.

Il est fâcheux qu'on ne discute pas davantage les notions théologiques

de M. Bloy; elles sont curieuses par leur tendance vaine vers l'absolu.

Vaine, car l'absolu, c'est la paix profonde au fond des immensités

silencieuses, c'est la pensée contemplative d'elle-même, c'est l'unité.

Les efforts magnifiques de M. Bloy ne l'ont pas encore sorti assez

souvent du chaos des polémiques contradictoires; mais s'il n'a pas été,

aussi souvent qu'il aurait dû, le mystique éperdu et glorieux qui

profère les «paroles de Dieu», il l'a peut-être été plus souvent que

tout autre; il a été éliséen en certaines pages de la _Femme Pauvre_.

Comme écrivain pur et simple,--c'est le seul Bloy accessible au lecteur

désintéressé de la crise surnaturelle,--l'auteur du _Désespéré_ a reçu

tous les dons; il est même _amusant_; il y a du rire dans les plus

effrénées de ses diatribes: la galerie de portraits qui s'étage en ce

roman du LVe au LXe chapitre est le plus extraordinaire recueil des

injures les plus sanglantes, les plus boueuses et les plus spirituelles.

On voudrait, pour la sécurité de la joie, ignorer que ces masques

couvrent des visages; mais quand tous ces visages seront abolis il

restera: que la prose française aura eu son Juvénal.

Il faut que tout le monde meure, y compris M. Bloy; que des générations

soient nées sans trouver dans leur berceau des tomes de Chaudesaignes ou

de Dulaurier; que notre temps soit devenu de la paisible histoire

anecdotique: alors seulement on pourra glorifier sans réserves--et sans

crainte d'avoir l'air d'un complice, par exemple de la _Causerie sur

quelques Charognes_--des livres qui sont le miroir d'une âme violente,

injuste, orgueilleuse--et peut-être ingénue.

* * * * *

JEAN LORRAIN

C'est, depuis un grand nombre de siècles, le jeu de l'humanité de

creuser des fossés pour avoir le plaisir de les franchir; ce jeu devint

suprême par l'invention du péché, qui est chrétienne. Qu'il est agréable

de lire les vieux casuistes espagnols ou le _Confessarius Monialum_,

oeuvre italienne et cardinalice, si riches en questions singulières, si

pleine des délicieuses opinions du tolérant Lamas et du complaisant

Caramuel. Charmant Caramuel que tu aurais de bonnes et fructueuses

causeries avec Jean Lorrain, rue d'Auteuil, dans le salon où il y a une

tête coupée, sanglante et verte! Tu aurais sur les genoux ta _Théologie

des Réguliers_ avec à la page contestée ton bonnet carré dont la

houppette pendrait comme un signet; et, en face de toi, Lorrain te

lirait un des sermons qu'il médita dans son _Oratoire_.

Il faut des choses permises et des choses défendues, sans quoi les goûts

hésitants et paresseux s'arrêteraient à la première treille, se

coucheraient sur le premier gazon venu. C'est peut-être la morale

sociale qui a créé le crime et la morale sexuelle qui a créé le plaisir.

Qu'un pacha doit être vertueux au milieu de trois cents femmes! J'ai

toujours pensé que la destruction de Sodome fut un incendie volontaire,

le suicide d'une humanité lasse de voir toujours le désir mûrir

implacable dans le fastidieux verger de la volupté.

De ce fruit éternel, M. Jean Lorrain, au lieu de le manger tout cru,

fait des sirops, des gelées, des crèmes, des fondants, mais il mêle à sa

pâte je ne sais quel gingembre inconnu, quel safran inédit, quel girofle

mystérieux, qui transforme cette amoureuse sucrerie en un élixir

ironique et capiteux. Le chef-d'oeuvre d'un tel laboratoire, il me

semble bien que c'est le petit volume allégué plus haut: jamais l'art

n'alla plus loin dans le dosage méticuleux dû sucre et du piment, de la

confiture de rose et du poivre rouge. Autre «drageoir à épices,» plus

véritable et moins innocent, il semble sortir de la poche d'un de ces

abbés damnés capables de boire le vin de la messe dans le soulier de

leur maîtresse; livre vénéneux et souriant, fallacieux bréviaire où

chaque vice a sa rubrique et son antiphone et qui tire ses «leçons» du

martyrologe de Lesbos!

Oratoire parfumé à l'ambre gris, des femmes y ferment les yeux sous la

voix de l'abbé Blampoix, de l'abbé Octave, du frère Hepicius, du père

Reneus; elles ne sont pas bien sages sur leurs chaises; d'aucunes, tout

à coup, tombent à genoux; d'autres se renversent, comme de grandes

fleurs pleines de larmes; et les doigts se crispent et cherchent on ne

sait quoi parmi le froissis des soies et le cliquetis des bracelets.

L'abbé de Joie monte en chaire: on écoute, la paume appuyée sur les

seins, avec émoi, avec délices, car l'abbé prêche Adonis sous le nom de

Jésus et son discours équivoque va changer en amoureuses les fidèles du

Christ....

M. Lorrain a, lui aussi, beaucoup prêché Adonis, car comment retenir les

femmes si on ne prêche Adonis? Et, comment les observer, si on les

laisse fuir? Sous ce titre insolent, _Une Femme par jour_, et sous ce

titre doux, _Ames d'Automne,_ il a noté la complexité de la physionomie

féminine, la naïveté ou l'inconscience de ces petites âmes, leurs

détresses, leurs férocités, leur folie ou leur grâce. Toutes les

pénitentes de _l'Oratoire_ et quelques autres se sont confessées avec

une rare sincérité.

Il y a bien de la méchanceté en tel ou tel chapitre de ce dernier livre,

auquel je reviens toujours avec amour, bien de la cruauté, certaines

gaucheries, mais quel charme aussi en cette première fleur, même

empoisonnée, de l'esprit de serre chaude, de la plante rare qu'est M.

Jean Lorrain!

Depuis ces temps, il y a dix ans, l'auteur de tant de chroniques a été

très prodigue de son parfum originel, mais il n'a pu l'épuiser, et

l'arbuste a garde assez de sève pour fleurir avec persévérance: ce sont

alors des poèmes, des contes, de petites pages où l'on retrouve, avec

plus ou moins de miel, tout le poivre sensuel, toute l'audace parfois un

peu sadique du disciple,--du seul disciple de Barbey d'Aurevilly. Né

dans l'art, M. Lorrain n'a jamais cessé d'aimer son pays natal et d'y

faire de fréquents voyages. S'il est enclin à la maraude, aux excursions

vers les mondes du parisianisme louche, de la putréfaction galante, le

monde «de l'obole, de la natte et de la cuvette», dont un rhéteur grec

(Démétrius de Phalère) signalait déjà les ravages dans la littérature,

s'il a, plus que nul autre et avec plus de talent que Dom Reneus,

propagé le culte de sainte Muqueuse, s'il a chanté (à mi-voix) ce qu'il

appelle modestement «des amours bizarres», ce fut, au moins en un

langage qui, étant de bonne race, a souffert en souriant ses

familiarités d'oratorien secret; et si tels de ses livres sont

comparables à ces femmes d'un blond vif qui ne peuvent lever les bras

sans répandre une odeur malsaine à la vertu, il en est d'autres dont les

parfums ne sont que ceux de la belle littérature et de l'art pur; son

goût de la beauté a triomphé de son goût de la dépravation.

Il ne faudrait pas, en effet, le prendre pour un écrivain purement

sensuel et qui ne s'intéresserait qu'à des cas de psychologie spéciale.

C'est un esprit très varié, curieux de tout et capable aussi bien d'un

conte pittoresque et de tragiques histoires. Il aime le fantastique, le

mystérieux, l'occulte et aussi le terrible. Qu'il évoque le passé ou le

Paris d'aujourd'hui, jamais la vision n'est banale; elle est même si

singulière qu'on est surpris jusqu'à l'irritation par l'imprévu,

quelquefois un peu brusque, qui nous est imposé. Il est, même quand il

n'est que cela, le rare chroniqueur dont on peut toujours lire la prose,

même trop rapide, avec la certitude d'y trouver du nouveau. Il aime le

nouveau, en art, comme dans la vie, et jamais il ne recula devant l'aveu

de ses goûts littéraires, les plus hardis, les plus scandaleux pour

l'ignorance ou pour la jalousie.

A tous ces mérites qui font de M. Lorrain un des écrivains les plus

particuliers d'aujourd'hui, il faut joindre celui de poète. En vers, il

excelle encore à évoquer des paysages, des figures,--ou des figurines;

voici, par exemple, une image inoubliable du danseur Bathyle:

Bathyle alors s'arrête et, d'un oeil inhumain

Fixant les matelots rouges de convoitise,

Il partage à chacun son bouquet de cytise

Et tend à leurs baisers la paume de sa main.

C'est avec une sensualité discrète et rêveuse qu'il peint les

_Héroïnes_; chacune est symbolisée par une fleur qui se dresse d'entre

ses pieds; cela est fort joli.

Enilde, à ses pieds,

Blanche étoile au coeur d'or s'ouvre une marguerite.

Elaine,

Pile et froide à ses pieds fleurit une anémone.

Viviane,

Et sous son rouge orteil jaillit un lys fantasque.

Mélusine,

Et près d'elle, érigeant ses fleurs en clairs trophées,

Jaillit un glaïeul rose à feuillage de houx.

Yseulte,

Et, fleur de feu comme elle, auprès de son orteil,

Flambe et s'épanouit un jaune et clair soleil.

Que d'images de grâce ou de volupté, en ces verrières bleues ou

glauques, avivées çà et là de l'or d'une renoncule ou du pourpre d'un

pavot! Que de femmes de rêve ou d'effroi, que de mortes!

Pauvres petites Ophélies

Qui sans batelier ni bateau

Vous en allez au fil de l'eau,

Comme vos Hamlets vous oublient!...

Voici un beau panneau de la tapisserie des _Fées_:

Un pâle clair de lune allonge sur la grève

L'ombre de hauts clochers et de grands toits, où rêve

Tout un choeur de géants et d'archanges ailés.

Pourtant la ville est loin, à plus de deux cents lieues;

La dune est solitaire et les toits dentelés,

Les clochers, les pignons et les murs crénelés,

Sur le sable et les flots montent en ombres bleues.

Au fond des profondeurs du ciel gris remuées

Toute une ville étrange apparaît: des palais,

Des campaniles d'or, hantés de clairs reflets,

Et des grands escaliers croulant dans les nuées.

Leur ombre grandissante envahit les galets

Et Morgane, accoudée au milieu des nuages,

Berce au-dessus des mers la ville des mirages.

Il y a beaucoup de fées parmi les vers de M. Lorrain. Toutes les fées,

couronnées de verveine ou «d'iris bleus coiffées», se promènent

langoureuses et amoureuses dans les strophes de cette poésie lunaire.

Quel est le vrai Jean Lorrain, celui des Fées ou celui des _Ames

d'Automne_? Tous les deux et il ne faut pas les séparer l'un de l'autre.

* * * * *

EDOUARD DUJARDIN

Fondée, sous l'inspiration de M. Fénéon, par un sieur Chevrier, qui n'a

pas laissé d'autres traces dans la littérature, la _Revue Indépendante_

passa en 1886 aux mains de M. Edouard Dujardin. Le premier fascicule

s'ouvre par un programme d'une insignifiance dédaigneuse, simple, prise

de possession, mais les noms des collaborateurs, alors aimés de

quelques-uns et tous devenus célèbres, affirmaient une volonté de bien

dire et de bien faire, une certitude dans l'acheminement vers un but

d'art pur et de beauté nue qu'un prologue explicite eût proclamées moins

bien. Les chroniqueurs étaient: Mallarmé, Huysmans, Laforgue, Wyzewa.

Celui-ci pendant plus d'un an analysa les livres nouveaux avec une

discrétion et un détachement prophétiques, mais il avait de l'esprit,

une lecture immense,--et il aimait Mallarmé: c'était malgré tout

impressionnant. M. Huysmans vivisectait les peintres avec la joie d'un

chat de gouttière dévorant une souris vivante; Laforgue était ironique,

léger, mélancolique et délicieux; M. Mallarmé expliquait l'inutilité de

compliquer les spectacles par la récitation de littératures généralement

déplorables. En deux ans presque tous les écrivains versés depuis sur

les contrôles académiques (ou bien près de subir cette formalité), M.

Bourget, M. France, M. Barrès, passèrent par cette revue d'une laideur

(physique) si originale et si barbare. On y lisait aussi Villiers,

Rosny, Paul Adam, Verhaeren, Moréas; Ibsen y débuta comme écrivain

francisé.

Dans la dernière année, M. Kahn, laissant la _Vogue_, remplaça par un

dogmatisme utile le plaisant scepticisme de M. de Wyzewa; en janvier

1889, la _Revue Indépendante_ passa en d'autres mains, perdit d'année en

année son caractère aristocratique, mourut lentement.

Seule revue d'art pendant deux ans, elle avait eu un rôle important,

celui, peut-être, de gardien du sanctuaire, héritière de tous ces

recueils ouverts à la seule littérature avouable qui s'étaient succédé

depuis presque un demi-siècle, la _Revue française_, la _Revue

fantaisiste_, la _Revue des Lettres et des Arts_, le _Monde Nouveau_, la

_République des Lettres_. Ces deux années furent fécondes et nous en

ressentons toujours la très bienfaisante influence. Ayant pris charge de

la littérature vers le déclin du naturalisme, M. Dujardin la conduisit

par deux chemins qui devaient se rejoindre un peu plus tard, d'un côté

vers Ibsen, de l'autre vers le symbolisme français. On voit l'évolution.

Elle se fit assez vite (des Esseintes y avait déjà contribué) du précis

à l'imprécis, du grossier au doux, du reps à la peluche, du fait à

l'idée, de la peinture à la musique. Avec la _Vogue>_ la _Revue

Indépendante_ redressa bien des mauvaises éducations, détermina bien des

vocations, ouvrit bien des yeux alors aveuglés par la boue naturaliste.

Le IIme livre des masques · 第 1 / 10 段