Quelques jours après, madame Dournof rentrait chez elle. On aurait pu
croire à quelque embarras, quelque gêne vis-à-vis de son mari et de sa
maison: il n'en fut rien. Sans doute, au fond d'elle-même, Marianne
sentait bien la fausseté de sa position, mais elle paya d'orgueil, et
montra à tous un visage altier.
Son équipée n'avait pas fait grand bruit dans le monde, à cause de la
réserve de Dournof, qui en avait imposé aux curieux; son retour ne fut
pas considéré comme un événement de grande importance. M. Mérof avait
toujours dit que sa fille était retenue à l'étranger par le soin de sa
santé, et ses amis avaient fait semblant de le croire. Le retour de
Marianne ne fut donc signalé au dehors par aucune circonstance
particulière.
Le soir de ce premier jour, si embarrassant pour tout le monde, excepté
pour Marianne seule,--peut-être,--lorsque les enfants furent couchés,
madame Dournof entra dans le cabinet de son mari.
Alors il releva la tête et fronça le sourcil il n'entrait pas dans ses
plans de permettre de semblables intrusions; mais, avant qu'il eût pu
ouvrir la bouche, sa femme s'était assise en face de lui, et lui parlait
affectueusement.
Les années d'absence avaient prodigieusement embelli madame Dournof;
elle avait perdu les grâces enfantines qu'elle avaient conservées si
longtemps après son mariage, mais elle en avait acquis d'autres plus
féminines, plus artificielles peut être, plus séduisantes aussi.
Marianne savait désormais profiter de tout ce que la toilette peut
ajouter à la beauté d'une femme, et aussi de tout ce que la beauté d'une
femme peut obtenir de ceux qui y sont accessibles.
--Vous êtes vraiment bon, mon ami disait Marianne d'une voix musicale,
un peu voilée, qui était chez elle un charme nouveau. Le timbre de
cristal avait disparu, mais la passion contenue vibrait désormais dans
ses moindres paroles. Vous êtes bon de m'avoir écrit de revenir, et je
ne puis vous en exprimer toute ma reconnaissance.
Les yeux de Marianne, venant en aide à les paroles, se posèrent sur
Dournof avec une émotion discrète. Le président resta immobile, et son
regard ne quitta pas le tapis.
--Je sais tout ce que je vous dois, reprit Marianne, et je ne serai
point ingrate. J'ai beaucoup réfléchi depuis quelques années, et je me
suis dit que vous n'étiez pas seul responsable de ma... mon erreur.
--Vraiment? répondit Dournof d'un ton glacé, vous avez trouvé cela? Vous
êtes bien bonne.
Sans relever l'ironie de ces paroles, Marianne continua, les yeux
baissés, cette fois.
--Oui... j'étais trop jeune peut-être... dans tous les cas, trop enfant;
je n'ai pas su apprécier votre mérite: votre sérieux m'a paru de la
froideur; votre dignité, de l'orgueil... Vous étiez trop grave pour
moi...
--Comme elle ment! pensa Dournof en se rappelant les premiers jours de
leur union, où, enivré par la grâce et la beauté de cette charmante
femme qui semblait l'adorer, qui l'adorait même sincèrement, il ne
songeait guère à garder son sérieux et sa dignité près d'elle. Mais il
continua de se taire.
--Et pourtant, reprit Marianne, je vous ai passionnément aimé; oui,
malgré votre sourire sarcastique, je vous ai aimé, vous le savez bien!
--Pourquoi avez-vous cessé! demanda Dournof d'un ton tranquille.
--Parce que... parce que vous avez été trop dur pour moi, s'écria
Marianne avec véhémence, parce que vous n'aimiez pas ce que j'aimais,
parce que vous n'avez cessé de contrarier mes goûts, parce que mes amis
devenaient vos ennemis.
--Vous choisissiez bien vos amis, en effet, interrompit Dournof, en
regardant fixement sa femme. Devais-je, en vérité, en lui faire les
miens?
Marianne rougit et frissonna de la tête aux pieds.
--Il va me tuer, pensa-t-elle.
--C'est le désespoir qui m'a entraînée à la chute, dit-elle tout haut,
les yeux mouillés de larmes, avec un attendrissement indicible dans la
voix; c'est parce que vous ne m'aimiez plus...
--Ce n'est pas moi qui ai rompu le premier les liens de tendresse qui
rendaient notre vie heureuse autrefois.
--C'est vous, Serge, c'est vous, répliqua Marianne en se di levant.
Elle s'approcha de son mari, jeta à son cou ses bras admirables, et,
couchant sur son épaule ses boucles blondes et vaporeuses, elle murmura:
--Je t'aime toujours, Serge, pardonne moi, soyons encore heureux de nous
aimer.
Surpris d'abord par la soudaineté de ce mouvement si peu prévu, Dournof
n'avait pu en croire ses propres yeux; mais, en sentant sur sa poitrine
le visage de Marianne, il recula en arrière, saisi d'un tremblement
violent, qui le secouait de la tête aux pieds.
--Vous, s'écria-t-il, en s'arrachant des bras de sa femme, serrés autour
de lui, vous osez...
--J'étais jalouse, Serge, murmura Marianne, en essayant de saisir la
main qu'il lui refusait.
--Jalouse? Et où donc dans ma conduite avez-vous l'ombre d'un doute,
d'un simple doute?
Marianne releva fièrement sa tête repentante, et, indiquant du doigt le
portrait d'Antonine.
--Ici, dit-elle.
Dournof regarda sa femme un instant d'un regard fixe qui la fit pâlir;
puis, la saisissant brutalement par le poignet, il la précipita à
genoux.
--Misérable, dit-il, misérable... Il essaya de parler, mais ne put
trouver les mots qu'il cherchait; sa colère était si forte qu'il avait
perdu le jugement.
Marianne, éperdue, restait à genoux; il lui lâcha le bras et la regarda,
faisant un pas en arrière.
--Vous avez osé outrager une sainte! Oui, je suis coupable, vous avez
raison; j'aurais dû toute ma vie rester fidèle au culte de cet ange
envolé; j'ai failli, mais seulement le jour où j'ai cédé à vos
séductions. Vous êtes la chair, vous, elle était l'esprit; vous n'avez
rien de commun avec elle, vous n'avez jamais marché dans les mêmes
sentiers. Il se détourna avec dégoût. Marianne profita de ce mouvement
pour se relever. Sa feinte humilité avait disparu.
--Je vous offrais la paix, dit-elle d'un ton dur, c'est vous qui avez
choisi la guerre, je l'accepte; mais maintenant vous êtes responsable de
l'avenir. Je resterai ici, je vous en préviens, car, pour me chasser, il
faudrait employer la violence, et vous n'oserez pas.
Elle sortit là-dessus; le bruit de sa robe traînante retentit un instant
dans la pièce voisine, puis s'éloigna, et tout resta morne et Muet.
Dournof le prit la tête à deux mains. Tout chancelait autour de lui,
mais il ne savait de quel côté tourner ses regards. Après un instant de
la plus cruelle torture, il sonna. La Niania parut.
--Niania, dit-il, tu aimes mes enfants?
--Comme toi, mon maître répondit la vieille femme.
--Tu me jures de ne jamais les abandonner?
Pourquoi les abandonnerai-je? fit la Niania en haussant les épaules;
quand je mourrai seulement, pas avant, bien sûr.
--C'est bien. Dis au cocher d'atteler.
--A cette heure? demanda-t-elle surprise.
--Oui, j'ai affaire. Et vite. Elle obéit en silence, comme toujours.
Dournof, resté seul, se mit à son bureau et rangea divers papiers; il
écrivit plusieurs lettres qu'il mit en évidence, dont une adressée à son
beau-père. Puis il chercha dans un tiroir les lettres d'Antonine, les
relut d'un coup d'oeil et les mit à brûler le dans la cheminée. Comme il
jetait un dernier regard autour de lui, il aperçut le portrait de la
jeune fille; aussitôt il le décrocha, retira la photographie de son
cadre, et la joignit aux lettres déjà en cendres. Il regardait le papier
se tordre sous l'action du feu; bientôt il ne resta plus qu'un monceau
de cendres noires qui conservaient la forme du portrait, et où couraient
des étincelles rouges. Quand la dernière étincelle eut disparu, il donna
un coup de pincette dans les charbons ardents, et tout s'évanouit.
--La voiture est prête, vint dire la Niania.
Dournof fit un signe de tête.
--Tu vas loin, seul, la nuit? fit la Niania inquiète, s'il allait
t'arriver malheur?
--Il ne peut plus m'arriver de malheur, répondit Dournof, en se
dirigeant vers la chambre de son fils.
Par ordre de Marianne, on avait réuni les deux enfants dans la même
pièce. Ils dormaient l'un et l'autre, chacun dans son berceau; le même
reflet de joie et de paix enfantine illuminait ces deux visages. Dournof
les contempla avec une égale tendresse, les embrassa l'un après l'autre,
et sortit de la chambre.
La vieille Niania le suivait, inquiète comme un chien qui voit son
maître partir sans lui.
Dournof se retourna, et l'embrassa sur son front parcheminé.
--Tu veilleras bien sur eux, dit-il, et il disparut.