Quand Dournof se trouva seul dans l'appartement désert, il en parcourut
toutes les pièces lentement, comme pour se rendre compte de ce qu'il
voyait.
Partout la trace d'un luxe plus brillant que de bon goût; partout aussi
les marques que laisse la main négligente des serviteurs mal surveillés.
Sauf le cabinet du président, où la Niania s'était réservé le droit de
tout mettre en ordre, le riche ameublement, préparé pour recevoir la
jeune mariée, était gaspillé, profané, et dénonçait l'incurie de la
maîtresse du logis.
Dournof regarda tout cela d'un air tranquille; cet aspect n'était pas
nouveau pour lui, et, s'il s'y arrêtait aujourd'hui, c'était avec l'oeil
du juge d'instruction qui réunit les pièces de conviction.
Oui, Marianne qui fuyait à l'étranger avec un homme sans la moindre
valeur morale ou intellectuelle, Marianne était sous l'oeil de son juge,
et ce juge prononçait sur elle la plus terrible condamnation.
Il l'avait aimée, cette jeune frivole, cette femme indigne, cette mère
sans amour maternel; il l'avait aimé... L'avait-il bien aimée?
Le souvenir de l'amour qu'il avait eu pour Antonine, poignant et aigu
comme un remords, passa dans son âme ulcérée; non, certes, il n'avait
pas aimé Marianne de cet amour profond qui fait partie de nous-mêmes, où
le respect se mêle à la tendresse, où l'on craint plus de déplaire à
l'être qu'on aime que d'encourir la disgrâce des souverains; ce n'est
pas ainsi qu'il avait aimé Marianne.
Dournof essaya alors de se rappeler la façon dont il s'était conduit
vis-à-vis de sa jeune épouse.
L'ai-je trop gâtée, trop choyée? se demanda-t-il, en interrogeant
sévèrement les replis de sa conscience. Ai-je été un époux trop
indulgent? Ai-je été un époux trop sévère?
Il repassa dans sa mémoire les scènes des premiers temps, où les
fantaisies arbitraires, les bouderies de Marianne, traitées par lui
comme les erreurs d'une enfant chérie, étaient blâmées avec douceur,
réprimées avec mesure.
--J'ai agi comme je le devais, pensa l'époux offensé: c'est donc elle
qui est coupable, elle seule... Irai-je la poursuivre? Faut-il la forcer
à rentrer au foyer qu'elle a souillé? Quel visage lui ferai-je, grand
Dieu! et de quelle façon accueillerai-je à son retour l'épouse que la
force et non le repentir ramène auprès de moi?
Dournof frissonna d'horreur à la pensée que cette femme, qui déshonorait
son nom, pourrait encore se présenter à sa vue. En effet, un jour, lasse
de courir le monde, lasse de porter le poids d'une situation inavouable,
Marianne pourrait rentrer au logis; elle pourrait venir pleurer à ses
pieds, implorer son pardon, parler de ses enfants.. Que ferait-il, lui,
Dournof, contre les larmes de cette créature insensée, qui ne savait
vouloir ni le bien ni le mal? La chasserait-il? Mais alors elle pourrait
l'accuser de la rejeter dans le vice. L'accueillir?... Quel opprobre que
de respirer le même air que cette femme menteuse et adultère!
Il rentra dans son cabinet. La chambre de Sophie, noire et vide, avait
donné un autre cours à ses pensées. Qu'allait devenir sa fille au
berceau, cette innocente, destinée à grandir auprès de sa mère indigne?
Pauvre petite! Son avenir entier allait être brisé par celle qui aurait
dû la protéger! Faudrait-il que son âme virginale fût ternie dans sa
fleur par les propos du monde? Devrait elle mépriser sa mère ou
succomber comme elle?
Dournof, accablé, ne vit plus de bornes à son désespoir. De quelque côté
qu'il se tournât, il ne voyait aucun rayon. L'opinion publique, dont il
faisait peu de cas pour lui-même, lui paraissait écrasante lorsqu'elle
menaçait ses enfants. Il resta immobile, les mains serrées l'une contre
l'autre, s'enfonçant les ongles dans la chair sans le sentir, tant sa
douleur morale dépassait l'autre.
Il leva les yeux au ciel, peut-être, pour pousser quelque clameur
désespérée, et son regard rencontra le portrait d'Antonine.
--Ah! s'écria-t-il, chère adorée, ma faute est envers toi! Je ne devais
pas admettre une étrangère dans le sanctuaire de mon coeur, qui t'était
consacré! Après t'avoir aimée, je ne devais plus aimer que mon devoir,
je devais vivre pour l'humanité souffrante, que nous avons rêvé de
consoler ensemble! J'aurais dû rester pauvre, j'aurais dû mépriser les
honneurs et les dignités qui m'ont tourné la tête; sorti du peuple, je
devais me consacrer à lui, et, puisque Dieu n'avait pas permis à ta
bonté et à ta sagesse d'illuminer ma vie, je devais me croire condamné à
la solitude, accepter cet arrêt; je devais vivre et mourir seul!
La Niania entra sans bruit, et vint se placer en face de son maître.
--Que veux-tu? demanda Dournof.
La vieille femme s'inclina respectueusement devant lui.
--La maîtresse est partie, dit-elle, je viens prendre tes ordres.
--Pourquoi?
--Que ferons-nous de ses effets?
--Rien, répondit péniblement Dournof, rien du tout.
--Il faut alors les ranger et les mettre dans des caisses.
--Oui... comme tu voudras.
Le silence régna, lourd et cruel comme dans l'attente de la mort.
--Maître, reprit la vieille servante, tu es triste? Dournof éclata d'un
rire amer.
--Veux-tu que je me réjouisse? Tu as peut-être raison, car, à coup sûr,
rien n'ira désormais plus fâcheusement qu'avant.
La Niania secoua la tête.
--Tu parles mal, répondit-elle; tu ne sais pas te soumettre à la volonté
de Dieu.
--C'est vrai! s'écria Dournof je ne sais pas me soumettre! Mais aussi,
pourquoi ce coup après l'autre? Pourquoi de ces deux femmes est-ce
l'ange qui a succombé et le démon qui vit, et qui vivra pour mon malheur
et celui de mes enfants?
--Tu blasphèmes, mon maître, dit sévèrement la Niania, les voies de Dieu
sont impénétrables.
--Soit, répondit Dournof; mais, vois-tu, Niania, lorsque je pense à
Antonine, je ne puis comprendre comment j'ai épousé Marianne.
La Niania inclina gravement la tête.
--Notre Antonine était un ange, dit-elle, et cependant elle a péché
contre le ciel, en recherchant la mort avant son temps. Vous êtes
impatients, vous au très jeunes gens, vous ne savez pas supporter la
douleur; vous voulez que la vie soit toujours rose et gaie, et, lorsque
le malheur vient, au lieu de le recevoir comme une épreuve destinée à
vous rendre meilleurs, vous vous enfuyez comme des enfants peureux. Il
faut être homme, accepter la vie telle que Dieu la donne, et s'y
soumettre.
--Quand on le peut, murmura Dournof. O Antonine! j'aurais été si heureux
avec vous!
Dournof connut alors une douleur plus âpre, plus amère encore que toutes
les anciennes douleurs: le chagrin d'avoir perdu Antonine devenait
d'autant plus cruel qu'il comparait le passé au présent. Peu à peu, le
présent lui devint intolérable; il cessa de s'occuper de ses propres
affaires, réservant tous ses soins pour son tribunal; son fils Serge,
lui-même, ne parvenait guère à le distraire; l'enfant, resté délicat,
était sujet à des attaques fréquentes de la terrible maladie qui ne
cessait de le menacer. L'existence du malheureux père s'écoulait donc
ainsi entre la crainte de perdre son fils et celle de voir revenir sa
femme; ce fut la seconde qui se réalisa.
Trois ans après la fuite de Marianne, il se vit annoncer une femme
simplement mise, qui conduisait une petite fille de quatre ans à peine.
Admise dans le cabinet du président, cette femme tira une lettre de sa
poche et la présenta à Dournof, qui reconnut à la fois l'écriture de
Marianne et la nourrice de Sophie. Avant de lire la lettre, il regarda
l'enfant; la ressemblance de cette petite avec son frère n'était pas
très-frappante, mais Dournof reconnut ses yeux à lui-même, et les
boucles de cheveux qui garnissaient autrefois son front maintenant près
que chauve.
--Sophie? dit-il.
La petite s'avança et le regarda avec confiance.
--Sophie, dit-il encore, sais-tu que je suis ton papa?
L'enfant secoua la tête.
--Mon papa était là-bas, dit-elle mais il y a longtemps qu'il est parti.
--Ne dites pas de bêtises, mademoiselle, interrompit la nourrice, on
vous a dit que vous alliez voir votre papa; c'est le président qui est
votre père.
Dournof attira à lui la petite fille et l'embrassa avec tendresse, avec
pitié, le coeur plein de larmes à la vue de cette innocence déjà
souillée,--qui serait souillée quand l'enfant, devenue grandelette, se
souviendrait du passé qu'on tenterait vainement de lui faire oublier.
La nourrice tendait toujours au président la lettre qu'il évitait de
prendre; elle la déposa devant lui sur le bureau; après une longue
hésitation, il finit par l'ouvrir.
La petite fille le regardait, les yeux pleins d'étonnement, et le père
infortuné retrouvait dans les regards, dans les gestes, dans les grâces
mêmes du sourire enfantin, la ressemblance fatale qui devait faire de
cette enfant une seconde Marianne. Le geste était déjà maniéré, le
regard manquait de franchise... c'était une petite femme que Dournof
avait sous les yeux, une de ces enfants précoces qui se font des mines
aux Tuileries, en singeant les amies de leur mère, et, hélas! leur mère
elle-même. Dournof poussa un profond soupir, baisa tristement les
boucles blondes de sa fille, et lut la lettre:
--"J'ai ouvert les yeux sur ma faute, disait Marianne, et je vous envoie
votre enfant en messagère de paix. Vous ne refuserez pas à cette
innocente le pardon de sa mère coupable; je voudrais rentrer sous votre
toit, et j'y mènerais désormais la vie d'une bonne mère de famille."
Ici, Dournof sourit amèrement.
"Je comprends ce qu'une réponse vous coûterait, continuait cette
singulière épître; aussi, je considérerai votre silence comme une
autorisation à rentrer chez vous. Ne continuons pas à donner au monde le
spectacle d'un ménage désuni. Je vous ai tendrement aimé, et, si vous
voulez me pardonner, nous pourrons encore être très heureux."
N'obtenant aucune marque d'approbation ou de réprobation, la nourrice
dit doucement:
--Eh bien, monsieur, qu'ordonnez-vous que l'on fasse?
Dournof tressaillit, comme sortant d'un rêve.
--Allez à votre ancienne chambre, dît-il, vous resterez ici.
Il embrassa encore une fois la petite fille, et, lorsqu'elle eut
disparu, il se leva et parcourut longtemps son cabinet de long en large.
--Heureux! heureux ensemble! Quelle triste ironie! pensait-il en
marchant d'un pas lent et mesuré comme le balancier d'une horloge.
Heureux! dans une union souillée par l'infamie, avec le souvenir du
passé entre elle et moi, avec une image adultère entre nous au foyer
conjugal!... Elle pourrait l'oublier, elle! elle pourrait peut-être
éprouver encore pour moi le genre de passion légère et superficielle que
son âme frivole est susceptible de ressentir... Elle serait heureuse,
mais moi...?
Il s'arrêta vaguement par la fenêtre, puis reporta ses regards autour de
l'appartement, et s'arrêta devant le portrait d'Antonine.
--Voilà le bonheur, se dit-il. Le bonheur! c'était de ne plus voir ici
cette femme que je hais; c'était de vivre paisiblement avec la Niania et
mon Serge, c'était d'oublier qu'il était au monde d'autres êtres
m'appartenant que ces deux âmes qui m'aiment uniquement. C'était de
vivre à trois sous l'oeil d'Antonine, qui nous regardait avec
complaisance et qui daignait nous sourire d'en haut! Oui, depuis que je
t'ai perdue, ma chère protectrice, je n'ai été heureux qu'ici, pendant
que, dans le recueillement de ma vie intérieure, j'écoutais les conseils
que tu donnais à ma conscience! Et maintenant, Antonine, qu'ordonnes-tu?
Faut-il chasser de mon seuil cette femme, ma pire ennemie, faut-il lui
faire place, et, par respect pour ses enfants en bas âge, étouffer mes
sentiments d'aversion et de dégoût!
A l'idée de retrouver Marianne en face de lui, de voir revenir dans sa
maison,--désormais grave et silencieuse, égayée seulement par les cris
joyeux de Serge,--la foule bruyante et dissipée qui l'assiégeait
autrefois, Dournof sentit le coeur lui manquer.
--Je ne peux pas! s'écriait il en tordant ses mains désespérées.
--Il le faut pourtant! lui disait sa conscience; comment refuser à cette
égarée le seul moyen qui lui reste de revenir à la vertu? Comment
retirer ce brin de paille à une âme en détresse? Dormirais-tu tranquille
si tu pensais que tu as rejeté au gouffre du vice l'épouse qui porte ton
nom, la mère de tes enfants, lorsque tu pouvais la sauver en lui ouvrant
la porte?
--Eh bien, non! Je ne puis pas! répéta Dournof. C'est au-dessus de mes
forces.
Après avoir médité longtemps, il prit une résolution soudaine et se
rendit à la chambre de son fils. Les deux enfants jouaient déjà ensemble
sur le tapis, comme s'ils ne s'étaient jamais quittés.
--Niania, dit Dournof, viens ici.
La Niania obéit, et suivit son maître dans le cabinet.
--Sais tu que ma femme veut revenir? demanda brusquement le président.
--La nourrice vient de me le dire, répondit la vieille femme en baissant
la tête.
--Où est-elle?
--A Varsovie.
--Qu'est-ce qu'elle fait là?
--Elle attend que tu lui permettes de revenir.
--Et si je refuse?
La Niania regarda son maitre d'un air tout surpris.
--Comment pourrais tu lui refuser? demanda-t-elle; n'est-elle pas ta
femme?
Dournof, surpris à son tour, examina plus attentivement la vieille
bonne. Elle avait l'air morne, mais non révolté. Celle-là connaissait la
patience et la résignation.
--Mais, reprit-il, tu sais que j'ai à me plaindre d'elle.
--Nul n'est sans péché, mon maitre, répondit l'humble servante. Si elle
a envie de bien faire, tu dois lui permettre d'essayer.
--Et si elle recommence?
La Niania fit un signe de la croix.
--Que Dieu nous préserve d'un semblable malheur! dit-elle. Pourquoi
appelles tu le mal sur ta maison? Elle ne tombera pas deux fois dans la
même faute.
--Et si elle y retombe? insista Dournof irrité.
--Tu veux en savoir plus long que l'Esprit-Saint, dit la Niania d'un ton
de reproche, ce n'est pas bien.
Dournof se tut pendant quelques instants.
--Alors, dit il ensuite, tu veux qu'elle revienne?
--Elle doit revenir, fit la conscience loyale de la Niania.
--Tu ne l'aimes pourtant guère, toi qui veux la ramener ici, et elle
t'aime encore moins!
--C'est vrai, maître; mais tu m'as promis que je ne quitterais pas notre
Serge, et, d'ailleurs, elle doit revenir ici; c'est la place que Dieu
lui a donnée.
Dournof fit un geste de la main, grave et triste. La Niania le comprit
et se retira.
Ce jour-là, le président oublia de dîner; les récits de Serge, enchanté
de sa petite soeur toute extraordinaire et toute mondaine pour lui
accoutumé à la solitude, ne purent distraire le père de sa rêverie
soucieuse. Sa lampe brûla bien avant dans la nuit, et enfin, lassé de
combattre, il céda et écrivit: "Vous pouvez revenir."