XXX

Quand Dournof se trouva seul dans l'appartement désert, il en parcourut

toutes les pièces lentement, comme pour se rendre compte de ce qu'il

voyait.

Partout la trace d'un luxe plus brillant que de bon goût; partout aussi

les marques que laisse la main négligente des serviteurs mal surveillés.

Sauf le cabinet du président, où la Niania s'était réservé le droit de

tout mettre en ordre, le riche ameublement, préparé pour recevoir la

jeune mariée, était gaspillé, profané, et dénonçait l'incurie de la

maîtresse du logis.

Dournof regarda tout cela d'un air tranquille; cet aspect n'était pas

nouveau pour lui, et, s'il s'y arrêtait aujourd'hui, c'était avec l'oeil

du juge d'instruction qui réunit les pièces de conviction.

Oui, Marianne qui fuyait à l'étranger avec un homme sans la moindre

valeur morale ou intellectuelle, Marianne était sous l'oeil de son juge,

et ce juge prononçait sur elle la plus terrible condamnation.

Il l'avait aimée, cette jeune frivole, cette femme indigne, cette mère

sans amour maternel; il l'avait aimé... L'avait-il bien aimée?

Le souvenir de l'amour qu'il avait eu pour Antonine, poignant et aigu

comme un remords, passa dans son âme ulcérée; non, certes, il n'avait

pas aimé Marianne de cet amour profond qui fait partie de nous-mêmes, où

le respect se mêle à la tendresse, où l'on craint plus de déplaire à

l'être qu'on aime que d'encourir la disgrâce des souverains; ce n'est

pas ainsi qu'il avait aimé Marianne.

Dournof essaya alors de se rappeler la façon dont il s'était conduit

vis-à-vis de sa jeune épouse.

L'ai-je trop gâtée, trop choyée? se demanda-t-il, en interrogeant

sévèrement les replis de sa conscience. Ai-je été un époux trop

indulgent? Ai-je été un époux trop sévère?

Il repassa dans sa mémoire les scènes des premiers temps, où les

fantaisies arbitraires, les bouderies de Marianne, traitées par lui

comme les erreurs d'une enfant chérie, étaient blâmées avec douceur,

réprimées avec mesure.

--J'ai agi comme je le devais, pensa l'époux offensé: c'est donc elle

qui est coupable, elle seule... Irai-je la poursuivre? Faut-il la forcer

à rentrer au foyer qu'elle a souillé? Quel visage lui ferai-je, grand

Dieu! et de quelle façon accueillerai-je à son retour l'épouse que la

force et non le repentir ramène auprès de moi?

Dournof frissonna d'horreur à la pensée que cette femme, qui déshonorait

son nom, pourrait encore se présenter à sa vue. En effet, un jour, lasse

de courir le monde, lasse de porter le poids d'une situation inavouable,

Marianne pourrait rentrer au logis; elle pourrait venir pleurer à ses

pieds, implorer son pardon, parler de ses enfants.. Que ferait-il, lui,

Dournof, contre les larmes de cette créature insensée, qui ne savait

vouloir ni le bien ni le mal? La chasserait-il? Mais alors elle pourrait

l'accuser de la rejeter dans le vice. L'accueillir?... Quel opprobre que

de respirer le même air que cette femme menteuse et adultère!

Il rentra dans son cabinet. La chambre de Sophie, noire et vide, avait

donné un autre cours à ses pensées. Qu'allait devenir sa fille au

berceau, cette innocente, destinée à grandir auprès de sa mère indigne?

Pauvre petite! Son avenir entier allait être brisé par celle qui aurait

dû la protéger! Faudrait-il que son âme virginale fût ternie dans sa

fleur par les propos du monde? Devrait elle mépriser sa mère ou

succomber comme elle?

Dournof, accablé, ne vit plus de bornes à son désespoir. De quelque côté

qu'il se tournât, il ne voyait aucun rayon. L'opinion publique, dont il

faisait peu de cas pour lui-même, lui paraissait écrasante lorsqu'elle

menaçait ses enfants. Il resta immobile, les mains serrées l'une contre

l'autre, s'enfonçant les ongles dans la chair sans le sentir, tant sa

douleur morale dépassait l'autre.

Il leva les yeux au ciel, peut-être, pour pousser quelque clameur

désespérée, et son regard rencontra le portrait d'Antonine.

--Ah! s'écria-t-il, chère adorée, ma faute est envers toi! Je ne devais

pas admettre une étrangère dans le sanctuaire de mon coeur, qui t'était

consacré! Après t'avoir aimée, je ne devais plus aimer que mon devoir,

je devais vivre pour l'humanité souffrante, que nous avons rêvé de

consoler ensemble! J'aurais dû rester pauvre, j'aurais dû mépriser les

honneurs et les dignités qui m'ont tourné la tête; sorti du peuple, je

devais me consacrer à lui, et, puisque Dieu n'avait pas permis à ta

bonté et à ta sagesse d'illuminer ma vie, je devais me croire condamné à

la solitude, accepter cet arrêt; je devais vivre et mourir seul!

La Niania entra sans bruit, et vint se placer en face de son maître.

--Que veux-tu? demanda Dournof.

La vieille femme s'inclina respectueusement devant lui.

--La maîtresse est partie, dit-elle, je viens prendre tes ordres.

--Pourquoi?

--Que ferons-nous de ses effets?

--Rien, répondit péniblement Dournof, rien du tout.

--Il faut alors les ranger et les mettre dans des caisses.

--Oui... comme tu voudras.

Le silence régna, lourd et cruel comme dans l'attente de la mort.

--Maître, reprit la vieille servante, tu es triste? Dournof éclata d'un

rire amer.

--Veux-tu que je me réjouisse? Tu as peut-être raison, car, à coup sûr,

rien n'ira désormais plus fâcheusement qu'avant.

La Niania secoua la tête.

--Tu parles mal, répondit-elle; tu ne sais pas te soumettre à la volonté

de Dieu.

--C'est vrai! s'écria Dournof je ne sais pas me soumettre! Mais aussi,

pourquoi ce coup après l'autre? Pourquoi de ces deux femmes est-ce

l'ange qui a succombé et le démon qui vit, et qui vivra pour mon malheur

et celui de mes enfants?

--Tu blasphèmes, mon maître, dit sévèrement la Niania, les voies de Dieu

sont impénétrables.

--Soit, répondit Dournof; mais, vois-tu, Niania, lorsque je pense à

Antonine, je ne puis comprendre comment j'ai épousé Marianne.

La Niania inclina gravement la tête.

--Notre Antonine était un ange, dit-elle, et cependant elle a péché

contre le ciel, en recherchant la mort avant son temps. Vous êtes

impatients, vous au très jeunes gens, vous ne savez pas supporter la

douleur; vous voulez que la vie soit toujours rose et gaie, et, lorsque

le malheur vient, au lieu de le recevoir comme une épreuve destinée à

vous rendre meilleurs, vous vous enfuyez comme des enfants peureux. Il

faut être homme, accepter la vie telle que Dieu la donne, et s'y

soumettre.

--Quand on le peut, murmura Dournof. O Antonine! j'aurais été si heureux

avec vous!

Dournof connut alors une douleur plus âpre, plus amère encore que toutes

les anciennes douleurs: le chagrin d'avoir perdu Antonine devenait

d'autant plus cruel qu'il comparait le passé au présent. Peu à peu, le

présent lui devint intolérable; il cessa de s'occuper de ses propres

affaires, réservant tous ses soins pour son tribunal; son fils Serge,

lui-même, ne parvenait guère à le distraire; l'enfant, resté délicat,

était sujet à des attaques fréquentes de la terrible maladie qui ne

cessait de le menacer. L'existence du malheureux père s'écoulait donc

ainsi entre la crainte de perdre son fils et celle de voir revenir sa

femme; ce fut la seconde qui se réalisa.

Trois ans après la fuite de Marianne, il se vit annoncer une femme

simplement mise, qui conduisait une petite fille de quatre ans à peine.

Admise dans le cabinet du président, cette femme tira une lettre de sa

poche et la présenta à Dournof, qui reconnut à la fois l'écriture de

Marianne et la nourrice de Sophie. Avant de lire la lettre, il regarda

l'enfant; la ressemblance de cette petite avec son frère n'était pas

très-frappante, mais Dournof reconnut ses yeux à lui-même, et les

boucles de cheveux qui garnissaient autrefois son front maintenant près

que chauve.

--Sophie? dit-il.

La petite s'avança et le regarda avec confiance.

--Sophie, dit-il encore, sais-tu que je suis ton papa?

L'enfant secoua la tête.

--Mon papa était là-bas, dit-elle mais il y a longtemps qu'il est parti.

--Ne dites pas de bêtises, mademoiselle, interrompit la nourrice, on

vous a dit que vous alliez voir votre papa; c'est le président qui est

votre père.

Dournof attira à lui la petite fille et l'embrassa avec tendresse, avec

pitié, le coeur plein de larmes à la vue de cette innocence déjà

souillée,--qui serait souillée quand l'enfant, devenue grandelette, se

souviendrait du passé qu'on tenterait vainement de lui faire oublier.

La nourrice tendait toujours au président la lettre qu'il évitait de

prendre; elle la déposa devant lui sur le bureau; après une longue

hésitation, il finit par l'ouvrir.

La petite fille le regardait, les yeux pleins d'étonnement, et le père

infortuné retrouvait dans les regards, dans les gestes, dans les grâces

mêmes du sourire enfantin, la ressemblance fatale qui devait faire de

cette enfant une seconde Marianne. Le geste était déjà maniéré, le

regard manquait de franchise... c'était une petite femme que Dournof

avait sous les yeux, une de ces enfants précoces qui se font des mines

aux Tuileries, en singeant les amies de leur mère, et, hélas! leur mère

elle-même. Dournof poussa un profond soupir, baisa tristement les

boucles blondes de sa fille, et lut la lettre:

--"J'ai ouvert les yeux sur ma faute, disait Marianne, et je vous envoie

votre enfant en messagère de paix. Vous ne refuserez pas à cette

innocente le pardon de sa mère coupable; je voudrais rentrer sous votre

toit, et j'y mènerais désormais la vie d'une bonne mère de famille."

Ici, Dournof sourit amèrement.

"Je comprends ce qu'une réponse vous coûterait, continuait cette

singulière épître; aussi, je considérerai votre silence comme une

autorisation à rentrer chez vous. Ne continuons pas à donner au monde le

spectacle d'un ménage désuni. Je vous ai tendrement aimé, et, si vous

voulez me pardonner, nous pourrons encore être très heureux."

N'obtenant aucune marque d'approbation ou de réprobation, la nourrice

dit doucement:

--Eh bien, monsieur, qu'ordonnez-vous que l'on fasse?

Dournof tressaillit, comme sortant d'un rêve.

--Allez à votre ancienne chambre, dît-il, vous resterez ici.

Il embrassa encore une fois la petite fille, et, lorsqu'elle eut

disparu, il se leva et parcourut longtemps son cabinet de long en large.

--Heureux! heureux ensemble! Quelle triste ironie! pensait-il en

marchant d'un pas lent et mesuré comme le balancier d'une horloge.

Heureux! dans une union souillée par l'infamie, avec le souvenir du

passé entre elle et moi, avec une image adultère entre nous au foyer

conjugal!... Elle pourrait l'oublier, elle! elle pourrait peut-être

éprouver encore pour moi le genre de passion légère et superficielle que

son âme frivole est susceptible de ressentir... Elle serait heureuse,

mais moi...?

Il s'arrêta vaguement par la fenêtre, puis reporta ses regards autour de

l'appartement, et s'arrêta devant le portrait d'Antonine.

--Voilà le bonheur, se dit-il. Le bonheur! c'était de ne plus voir ici

cette femme que je hais; c'était de vivre paisiblement avec la Niania et

mon Serge, c'était d'oublier qu'il était au monde d'autres êtres

m'appartenant que ces deux âmes qui m'aiment uniquement. C'était de

vivre à trois sous l'oeil d'Antonine, qui nous regardait avec

complaisance et qui daignait nous sourire d'en haut! Oui, depuis que je

t'ai perdue, ma chère protectrice, je n'ai été heureux qu'ici, pendant

que, dans le recueillement de ma vie intérieure, j'écoutais les conseils

que tu donnais à ma conscience! Et maintenant, Antonine, qu'ordonnes-tu?

Faut-il chasser de mon seuil cette femme, ma pire ennemie, faut-il lui

faire place, et, par respect pour ses enfants en bas âge, étouffer mes

sentiments d'aversion et de dégoût!

A l'idée de retrouver Marianne en face de lui, de voir revenir dans sa

maison,--désormais grave et silencieuse, égayée seulement par les cris

joyeux de Serge,--la foule bruyante et dissipée qui l'assiégeait

autrefois, Dournof sentit le coeur lui manquer.

--Je ne peux pas! s'écriait il en tordant ses mains désespérées.

--Il le faut pourtant! lui disait sa conscience; comment refuser à cette

égarée le seul moyen qui lui reste de revenir à la vertu? Comment

retirer ce brin de paille à une âme en détresse? Dormirais-tu tranquille

si tu pensais que tu as rejeté au gouffre du vice l'épouse qui porte ton

nom, la mère de tes enfants, lorsque tu pouvais la sauver en lui ouvrant

la porte?

--Eh bien, non! Je ne puis pas! répéta Dournof. C'est au-dessus de mes

forces.

Après avoir médité longtemps, il prit une résolution soudaine et se

rendit à la chambre de son fils. Les deux enfants jouaient déjà ensemble

sur le tapis, comme s'ils ne s'étaient jamais quittés.

--Niania, dit Dournof, viens ici.

La Niania obéit, et suivit son maître dans le cabinet.

--Sais tu que ma femme veut revenir? demanda brusquement le président.

--La nourrice vient de me le dire, répondit la vieille femme en baissant

la tête.

--Où est-elle?

--A Varsovie.

--Qu'est-ce qu'elle fait là?

--Elle attend que tu lui permettes de revenir.

--Et si je refuse?

La Niania regarda son maitre d'un air tout surpris.

--Comment pourrais tu lui refuser? demanda-t-elle; n'est-elle pas ta

femme?

Dournof, surpris à son tour, examina plus attentivement la vieille

bonne. Elle avait l'air morne, mais non révolté. Celle-là connaissait la

patience et la résignation.

--Mais, reprit-il, tu sais que j'ai à me plaindre d'elle.

--Nul n'est sans péché, mon maitre, répondit l'humble servante. Si elle

a envie de bien faire, tu dois lui permettre d'essayer.

--Et si elle recommence?

La Niania fit un signe de la croix.

--Que Dieu nous préserve d'un semblable malheur! dit-elle. Pourquoi

appelles tu le mal sur ta maison? Elle ne tombera pas deux fois dans la

même faute.

--Et si elle y retombe? insista Dournof irrité.

--Tu veux en savoir plus long que l'Esprit-Saint, dit la Niania d'un ton

de reproche, ce n'est pas bien.

Dournof se tut pendant quelques instants.

--Alors, dit il ensuite, tu veux qu'elle revienne?

--Elle doit revenir, fit la conscience loyale de la Niania.

--Tu ne l'aimes pourtant guère, toi qui veux la ramener ici, et elle

t'aime encore moins!

--C'est vrai, maître; mais tu m'as promis que je ne quitterais pas notre

Serge, et, d'ailleurs, elle doit revenir ici; c'est la place que Dieu

lui a donnée.

Dournof fit un geste de la main, grave et triste. La Niania le comprit

et se retira.

Ce jour-là, le président oublia de dîner; les récits de Serge, enchanté

de sa petite soeur toute extraordinaire et toute mondaine pour lui

accoutumé à la solitude, ne purent distraire le père de sa rêverie

soucieuse. Sa lampe brûla bien avant dans la nuit, et enfin, lassé de

combattre, il céda et écrivit: "Vous pouvez revenir."

La Niania · 第 31 / 34 题