XXXII

La nuit était toute noire, lorsque Dournof arriva à l'auberge de

Pargolovo; il descendit à cet endroit, et ordonna à son cocher de

retourner en ville au pas, mais sans laisser souffler les chevaux. Le

cocher, qui n'était jamais venu là, car Dournof prenait toujours des

voitures de louage pour accomplir ce pèlerinage, obéit sans faire de

réflexion, et, au bout d'un instant, l'équipage disparut au tournant de

la route. Le président prit alors le chemin du cimetière. C'était une

froide nuit de novembre; la neige n'était pas encore tombée assez pour

établir le traînage, mais de larges traînées de poussière neigeuse

s'étendaient au loin, dans les ravins, dans les sillons, comme les plis

d'une suaire sur la terre noire. Le croissant de la lune, à son déclin,

donnait à peine assez de lumière pour qu'on pût distinguer la route. Au

village, tout dormait sous le toit des cabanes, où dans chacune brillait

la lampe des images. Ces faibles clartés de veilleuse semblaient des

cierges placés auprès d'un mort. Dournof en fit la réflexion, puis prit

à grands pas le chemin du cimetière.

La bise soufflait dans les branchages, et soulevait de terre des

poignées de neige fine qu'elle lançait au visage du président. Ce

cimetière désolé n'avait ni fleurs ni couronnes à ses croix solitaires.

Seule, la tombe d'Antonine, très reconnaissable de loin à cause de son

élévation, était couverte de couronnes en métal argenté: c'était un soin

de Dournof; il avait voulu que, même à l'époque où les fleurs ne peuvent

vivre au dehors, quelque chose indiquât qu'Antonine n'était point

délaissée.

Il montait la colline sans s'apercevoir du froid âpre qui glaçait sur

lui ses vêtements.

--Je viens! je viens! murmurait-il.

En ce moment, il ne pensait plus à Marianne, il l'avait bien oubliée; il

refusait ce douloureux chemin de croix qu'il avait parcouru dix ans

auparavant, avec la même intensité de souffrance, le même désespoir que

lorsqu'il trébuchait dans le sentier escarpé, en portant la tête du

cercueil d'Antonine. Arrivé au tombeau, il s'appuya à la croix, tout

hors d'haleine d'avoir monté si vite. Tout était calme, noir, lugubre;

la lune allait disparaître derrière les bois de l'autre côté du lac. Il

posa ses lèvres sur la croix glacée.

--Je suis venu, dit-il, parce que toi seule es la paix, toi seule es le

salut. Console-moi, chère âme envolée, prends-moi dans tes bras comme un

enfant malade. J'ai mal... mon coeur souffre... je suis las...

Il s'assit sur la pierre, embrassant la croix de son bras gauche et

appuyant sa tête sur le fer glacial. Peu à peu, ses yeux se fermèrent;

son corps, fatigué par la lutte de son esprit, ploya sous le faix d'une

langueur délicieuse. Le froid l'envahissait avec un irrésistible besoin

de sommeil... "Console-moi, murmurait-il, calme-moi, j'ai besoin de

repos et de paix."

Il ne cherchait qu'un peu de sommeil et de repos. Il s'endormit bientôt

sans conserver même la force de lutter. Peu à peu, une vision sembla

monter du lac glacé: Antonine, vêtue de blanc, s'envolait doucement vers

le ciel, et les plis traînants de son suaire, parure de vierge et

d'épousée, enveloppaient Dournof endormi... il montait après elle, sans

secousse et sans douleurs... Ce n'est pas une voix mortelle qui peut

dire où s'acheva son rêve.

Ce matin, on le trouva mort, appuyé à la croix qu'il tenait toujours

entourée de son bras roidi.

M. Mérof a pris les enfants chez lui; la lettre que son gendre lui avait

laissée parlait d'un voyage lointain, dont la durée devait être

illimitée; ce voyage eût peut être conduit Dournof en Amérique, si la

mort n'eût mis fin à toutes ses hésitations. Quoi qu'il en soit, c'est

le grand-père qui élève ses petits-enfants. La Niania a enseveli de ses

propres mains le corps de Dournof, comme elle avait enseveli celui

d'Antonine, et, dans son âme, elle bénit le Seigneur clément qui les a

réunis. Elle est bien vieille, mais vigoureuse encore, et, dans la

paisible maison de M. Mérof, elle veille, soir et matin, aux prières de

la petite fille et du petit garçon qui n'oublient jamais: "Papa et ma

tante Antonine qui sont au ciel," car la vieille bonne est sûre que Dieu

les a reçus dans sa miséricorde.

La Niania · 第 33 / 34 题