XXIX

La convalescence de l'enfant fut longue et dangereuse; les rechutes se

succédaient et mettaient à tout moment son existence en péril; enfin,

aux premiers beaux jours, Serge put sortir pendant les heures chaudes de

la journée. La petite Sophie, sa soeur, préservée de la terrible

maladie, venait à plaisir, aussi fraîche et aussi belle qu'on pouvait le

désirer.

Depuis sa tentative infructueuse pour évincer la vieille bonne, Marianne

affectait de ne plus entrer dans la chambre de son fils; elle avait fait

installer définitivement sa petite fille auprès d'elle, et montrait une

préférence marquée pour celle-ci. A ceux qui s'en étonnaient elle

répondait:

--Les manèges d'une vieille servante m'ont enlevé le coeur de mon fils;

je ne veux pas qu'il en soit de même avec ma fille. Ce rôle de mère

sacrifiée rendait Marianne d'autant plus touchante qu'elle le jouait au

naturel; elle se croyait véritablement victime d'une abominable

coalition. On la vit au Jardin d'Eté se promener pendant des heures,

suivie de la nourrice, qui portait Sophie dans ses bras; le jeune

marquis italien l'y rencontrait régulièrement, et leurs causeries

étaient longues et animées. On en rit un peu dans le monde; madame

Dournof passait pour une écervelée, mais une honnête femme, et l'on ne

s'émut pas autrement de sa fantaisie italienne.

Cependant le carême est la saison des concerts; Marianne allait tous les

soirs à l'une ou à l'autre de ces solennités musicales, ou bien dans le

monde, où les bals sont remplacés par des raouts ou des réunions moins

nombreuses et plus intimes. Dournof, toujours seul, car il n'invitait

personne à venir voir son abandon, passait son temps au travail. Serge

venait le voir à tout moment; il avait pris l'habitude de prendre son

thé du soir dans le "cabinet de papa", et le priver de ce plaisir eut

été un violent chagrin. Dournof, heureux de ces marques de tendresse

enfantine, s'y prêtait avec joie; le trio fut bientôt rétabli dans le

cabinet du président; la Niania, Dournof et son fils connurent encore

quelques belles journées, pendant que Marianne promenait sa fille au

Jardin d'Eté.

Un soir, M. Mérof entra pendant que les trois amis s'ébattaient autour

d'un grand château de cartes, édifié par les soins de Dournof sur une

table monumentale; Serge, étendu sur le tapis de la table, retenait son

souffle, de peur d'ébranler le fragile édifice.

--Dournof, dit le ministre, j'ai à vous parler.

Le président remit à la Niania le paquet de cartes, et emmena son

beau-père dans un coin éloigné de la vaste pièce.

--Non, dit Mérof, plus loin; nous devons être seuls.

Dournof passa alors dans le salon, et referma la porte.

--Mon ami, dit le ministre, je vais vous porter un coup terrible, mais

j'ai été frappé avant vous...

Il chercha le dos d'un siège et s'appuya un moment, puis il s'assit.

Dournof remarqua alors la pâleur mortelle qui couvrait le visage de son

beau-père. Il attendit, craignant tout, et n'osant provoquer l'annonce

du malheur qui semblait devoir le frapper.

--Ce n'est pas ma faute, reprit Mérof, essayant de secouer son

accablement; ce n'est pas ma faute, j'ai fait de mon mieux, et, du

vivant de ma femme, cela ne fût pas arrivé, mais... vous n'étiez pas

l'homme qu'il lui fallait...

--Que se passe-t-il donc? demanda Dournof, ému de l'émotion de son

beau-père.

--Marianne...

Le malheureux père ne pouvait achever. Dournof se leva brusquement.

--Morte? dit-il.

--Plût au ciel! murmura Mérof.

--Mais alors?

--Partie!

--Partie? Seule?

--Avec votre fille Sophie.

Dournof sortit du salon comme un fou, et fit le tour de la maison

déserte. Les domestiques prenaient le thé du soir dans la cuisine, tout

paraissait en ordre, mais madame n'était pas rentrée pour le dîner, ce

qui lui arrivait parfois, et la chambre de la petite fille était

déserte.

Il revint chancelant et trébuchant contre les murailles; la vue de son

beau père lui rendit quelque énergie.

--Pourquoi est-elle partie? demanda-t-il avec un geste de vague

espérance.

--Elle est partie parce que, dit-elle, vous lui aviez fait une vie

impossible.

Dournof fit un geste de dénégation, que le ministre arrêta à mi-chemin.

--Je sais tout ce que vous me direz, interrompit-il, et je ne puis vous

accuser; d'ailleurs la malheureuse s'est donné tous les torts...

--Elle n'est pas partie seule? s'écria Dournof d'une voix tonnante.

Mérof baissa tristement la tête.

--Qui? qui? répéta le mari outragé, en broyant entre ses mains le

dossier de la chaise dorée qu'il tenait devant lui.

--Cet Italien, ce marquis... Ils sont partis pour l'étranger tantôt.

Vous pouvez les faire arrêter...

--Arrêter? dit amèrement Dournof, faire ramener par les gendarmes la

femme qui a publiquement abandonné son foyer? Qu'y gagnerais-je? Qu'elle

aille, la malheureuse, qu'elle suive sa triste destinée; elle n'était

pas faite pour...

--Dournof, dit Mérof avec douceur, c'est ma fille!

Le jeune homme s'assit et reprit sa tête à deux mains.

--Voici ce qu'elle écrit, reprit Mérof, en remettant à son gendre une

lettre ouverte qu'il lut machinalement.

"Chère père, disait la lettre, M. Dournof m'enlève maintenant

l'affection de mes enfants, après m'avoir retiré la sienne, sans qu'il

me soit possible de me trouver en faute. Malgré mes instantes prières,

il a maintenu dans sa place une servante qui accapare tous mes droits;

je ne puis le supporter.."

--Quelle est cette servante? demanda Mérof, espérant trouver quelque

excuse à la conduite de Marianne.

--La Niania, répondit Dournof en haussant les épaules.

"Je ne puis le supporter, reprit-il en continuant sa lecture; je pars,

accompagnée par un ami fidèle, qui n'a pu voir sans pitié la manière

indigne dont je suis traitée chez moi; et j'emmène ma fille afin que,

sur deux enfants que Dieu m'avait donnés, il m'en reste au moins un qui

m'aime; j'ai laissé à mon mari celui qu'il préfère."

--Mais c'est de la folie! s'écria Dournof, quand il eut terminé. C'est

de la folie, et de la plus dangereuse! Qu'elle aille où sa destinée la

mène, la pauvre femme qui a gâté ma vie; mais ma fille! elle ne peut pas

la garder avec elle.

--Elle ne la gardera pas longtemps, fit tristement Mérof; cette enfant

la gênera bientôt...

Dournof replongea sa tête dans ses mains, et s'enfonça dans une

méditation douloureuse. Au bout d'un temps qui leur parut à tous deux

bien long, Mérof appuya affectueusement la main sur l'épaule de son

gendre. Ces deux hommes se regardèrent et se comprirent. Au moment où

leurs mains se réunissaient en une cordiale étreinte, Serge entra dans

le salon.

--Où est mon papa? disait il en son langage enfantin; je veux embrasser

mon papa avant d'aller me coucher... et mon grand père aussi.

La Niania, toujours silencieuse, suivait l'enfant et s'était arrêtée sur

le seuil. Les deux hommes enlevèrent l'enfant dans leurs bras unis, et

les larmes de rage de l'époux outragé se mêlèrent sur les boucles

blondes du petit garçon à celles du père déshonoré dans ses cheveux

blancs.

La Niania · 第 30 / 34 题