--Tu ne sais pas, ma chère! un homme qui est capable de porter des
fleurs à une fiancée morte, après trois ans! Mais c'est un roman, bien
mieux, un rêve! Cela n'arrive pas, ces choses là!
--Tu as bien raison, Marianne, cela n'arrive pas! répondit la sage Véra;
aussi je ne crois pas un mot de cette histoire.
--Mais alors, qu'aurait-il fait de ses fleurs?
Véra fit une moue significative.
--Des fleurs, dit-elle, voilà en vérité quelque chose d'un placement
bien difficile! il ne manque pas à Pétersbourg de dames de toute espèce,
disposées à les accepter.
--Des fleurs, un bouquet, oui! Mais une couronne, une couronne blanche
encore!
--Le fait est, repartit Véra, qu'une couronne blanche ne peut guère
s'offrir qu'à une personne adorée en secret et perchée sur un haut
piédestal, plus que la colonne d'Alexandre.
--Voyons, Véra, tu me taquines, et ce n'est pas gentil, quand tu vois
que cela m'intéresse...
--Oh! si M. Dournof t'intéresse, je ne dirai plus rien, tu peux y
compter.
--Il m'intéresse, eh bien, oui, il m'intéresse, certainement; cette
fidélité de chien du Louvres m'intéresse, j'en conviens. Je croyais que
cela n'arrivait que dans les romans.
--Bah! fit Véra, c'est bien porté, cela pose un homme!
--Fi!
Marianne scandalisée se leva et fit deux tours dans sa chambre, lieu de
cette causerie intime.
--La preuve que cela pose un homme, c'est que tu t'occupes déjà de ce
beau monsieur, que sans cela, tu n'aurais pas regardé! Est-il joli
garçon au moins?
--Je n'en sais rien, fit Marianne en boudant.
--Peut-on le voir?
--Il vient dîner ce soir.
--Très-bien. Alors je viendrai prendre le thé. Je suis curieuse de le
voir en chair et en os, cet homme fidèle à un souvenir qui date de trois
ans. Comment s'appelait-elle, cette jeune fille?
--Je ne sais pas... je veux le savoir, dit tout à coup Marianne avec
résolution.
--Moi aussi, je veux le savoir, d'autant mieux que je n'y crois pas. Je
le saurai, sois sans inquiétude.
--Comment?
--Nous avons à la chancellerie un vieux madré d'huissier qui sait tout;
avec le jeune homme nous lui ferons trouver tout ce que nous voudrons.
Mademoiselle Véra, qui était la fille de l'aide du ministre,--fonction
officielle inconnue en France, mais très-recherchée en Russie, car elle
donne beaucoup de pouvoir avec un peu de responsabilité, tout en
permettant de déployer les capacités que l'on possède,--mademoiselle
Vèra s'en alla, en engageant son amie à soigner sa toilette.
Marianne lui adressa une grimace pour adieu, et, restée seule, fit
quelques pas d'un air boudeur, puis elle s'assit devant sa glace, et,
appelant sa femme de chambre, se mit à soigner sa toilette.
Marianne était une jolie blonde de dix-sept ans; son teint nacré, ses
yeux semblables à des fleurs de lin, sa stature élégante et mignonne lui
auraient donné quelque ressemblance avec une belle petite poupée
anglaise, sans l'extrême vivacité de ses regards et la pétulance de ses
mouvements. Sa mère l'avait baptisée: "Perpetuum mobile", et non sans
raison.
La fille d'un ministre est toujours entourée d'adorateurs, quand même
elle serait laide et sotte à faire peur; mais, simple mortelle, Marianne
aurait été fêtée quand même, pour sa grâce mutine, sa bonne humeur
inégale, ses bouderies coquettes, pour ses qualités et pour ses défauts.
Bien des jeunes gens et pas mal de gens moins jeunes aspiraient
ouvertement à la conquête de son adorable petite main capricieuse et
potelée. Marianne les tenait tous à égale distance.
Quand nous disons égale distance, ce n'est qu'une métaphore; la distance
entre eux était toujours extrêmement inégale, mais la jeune fille
arrivait toujours à rétablir un équilibre parfait, en recevant mal
aujourd'hui celui qu'elle avait le plus choyé la veille; le préféré du
jour, en échange, était certain d'être mal reçu le lendemain. C'est
ainsi que Marianne entendait et pratiquait l'équité.
Tout en bouleversant ses tiroirs pour y trouver une toilette à son goût,
la jeune fille se livrait à des réflexions extraordinairement sérieuses,
pour elle, du moins, et l'objet de ses pensées s'était autre que
Dournof.
Une fidélité de trois ans à un cercueil, cela ne n'était jamais vu que
dans les romans; mais le héros de cette légende invraisemblable
existait, en propre personne; elle l'avait vu, elle allait le revoir!
Quelle aventure? Marianne arrangea aussitôt un petit roman et se
représenta l'histoire des deux amants. Il avait vu Antonine dans une
fête, et s'était aussitôt épris d'elle; il l'avait demandée et obtenue;
puis, la veille des noces, une maladie foudroyante, un accident
peut-être, avait enlevé la fiancée déjà parée du voile nuptial, et le
fiancé inconsolable avait voué toutes ses tendresses au souvenir de son
bonheur perdu...
--La femme qu'il aimera, pensa la jeune fille, sera sûre d'être bien
aimée. Une seconde réflexion suivit naturellement celle-là:
--Ce ne sera pas facile de lutter contre un souvenir consacré par un tel
culte!
Puis, une troisième réflexion aussi juste et non moins logique que les
deux autres:
--Quelle gloire il y aurait à supplanter un tel souvenir, à prendre la
place de cette ombre adorée, à faire oublier la morte!
Une dernière pensée, moins clairement formulée, conclut la série:
--Est ce que ce serait très-difficile?
C'était incontestablement très-difficile. Aussi Marianne cessa-t-elle de
fouiller dans ses tiroirs, pour plonger ses deux mains dans l'épaisse
toison dorée qui bouclait sur son front. Mlle releva au bout de quelques
instants sa tête ébouriffée, et s'appliqua sur-le-champ à se composer
devant le miroir une coiffure d'enfant naïve qu'elle réussit. Son plan
était fait.
Pendant le dîner que présidait moralement madame Mérof et virtuellement
sa fille, Dournof ne fit guère attention qu'aux hommes éminents invité
ce jour-là. C'était pour lui une chose trop nouvelle et trop importante,
que d'entrer ainsi en relation avec des personnalités illustres dont il
n'avait connu que les noms: il n'avait garde de laisser errer ses yeux
ou son esprit ailleurs que sur ce qui l'intéressait si fort. Mais
lorsque, le repas terminé, la compagnie se fut dispersée dans les
salons, le jeune homme un peu fatigué par la tension extraordinaire que
son esprit venait de subir, se laissa aller à la douceur paresseuse de
se voir admis de plain-pied dans ce monde des sommités officielles, d'où
l'on ne sort plus, quand on est arrivé à en faire partie.
Il admira les tableaux, le mobilier de bon goût, la toilette élégante de
quelques femmes, amies de madame Mérof, et ses yeux se posèrent enfin
avec plaisir sur mademoiselle Marianne, qui s'était mise en face de lui,
à quelque distance.
Elle lui tournait presque le dos,--mais elle le voyait dans une glace;
lui ne pouvait la voir que lorsqu'elle se retournait. Par le plus grand
des hasards, elle avait à chaque instant occasion de tourner du côté du
jeune homme son visage charmant et son buste élancé. Les cheveux mutins,
lissés soigneusement, ondaient sur le front pur de la jeune tille; la
robe décolletée tombait des épaules avec une grâce Angelique; on eût dit
une âme quittant son enveloppe terrestre; pas de bijoux; une simple
croix d'or attachée à une chaîne imperceptible; pas de rubans, rien que
de la mousseline blanche: un nuage!
--Le ministre a pour fille une fort jolie personne! se dit Dournof; puis
il n'y pensa plus. Mais au bout d'un instant, ses yeux retournèrent à
l'objet qui les attirait naturellement.--Mlle a l'air d'une charmante
enfant, se dit-il encore.
Comme si Marianne avait deviné sa pensée, elle se leva doucement: sa
pétulance ordinaire était fort modérée ce jour-là;--et elle vint se
poser comme un oiseau tout près de Dournof, avec un geste penché qui la
rendait adorable.
--Nous excuserez-vous, messieurs? lui dit-elle d'une voix claire, pleine
de tendresse et d'humilité.
--Pardon... je ne comprends pas... je ne crois pas, mademoiselle, avoir
rien à excuser...
--Oh! si! reprit la jeune fille; mon père et moi, nous vous avons fait
de la peine, l'autre soir, au théâtre... je l'ai bien vu. Si vous saviez
combien je l'ai regretté!... Si j'avais su, monsieur, croyez-le... de
tels souvenirs sont sacrés, même aux indifférents... et... j'espère que
vous aurez vu la une étourderie..
Dournof avait d'abord froncé le sourcil, cette allusion à ses sentiments
les plus intimes lui avait produit l'effet d'un coup de canif; mais la
jeune fille s'embrouillait si gracieusement dans ses phrases; elle
mettait tant d'ingénuité à ses excuses naïves, et enfin le mot
étourderie était si comique, appliqué au ministre Mérof, qu'il ne put
s'empêcher de sourire.
--Ce n'est pas la peine d'en parler, dit-il de très bonne grâce.
Ce n'était pas là le compte de Marianne: elle espérait bien "en parler",
au contraire. Elle revint à la charge par un chemin détourné.
--Chez qui aviez-vous pris ces fleurs magnifiques? demanda-t-elle.
Dournof nomma le jardinier.
--J'espère qu'elles sont arrivées encore fraîches? Alliez-vous loin!
--A Pargolovo, répondit Dournof, non sans un mouvement intérieur qui
ressemblait à la honte. Parler de la tombe d'Antonine dans ce salon
brillamment éclairé, avec une jeune fille qu'il ne connaissait pas la
veille, en toilette de bal.--Mais depuis quelque temps, tout était
singulier autour de lui.
--Si loin! et il faisait si froid! Cela vous fait honneur, monsieur.
Ne sachant que répondre, Dournof regarda son interlocutrice; celle ci à
son tour leva sur lui un regard plein de déférence, d'admiration, d'une
tendre pitié,--un de ces regards par lesquels une femme déclare qu'elle
trouve fort supérieur l'homme qui lui parle.
Dournof en fut sinon ému, au moins touché. Le monde l'avait si peu gâté
jusque-là!
--C'est une bonne enfant, se dit-il: et véritablement elle est bien
jolie. Quelle candeur!
Eh bien, oui! c'était vrai! Marianne était candide! Elle jouait de bonne
foi la petite comédie; pour employer une expression de l'argot parisien
qui rend exactement son état d'esprit, elle croyait que "c'était
arrivé". Elle éprouvait réellement une tendre compassion pour ce jeune
homme si cruellement éprouvé. Avant tout elle voulait connaître son
histoire, et ne s'était pas demandé ce qu'elle ferait quand elle la
saurait; mais elle était prête en ce moment à tout souffrir pour la
connaître,--même les reproches de sa mère, qui la gronderait
certainement d'être restée si longtemps à causer avec un homme qu'elle
connaissait à peine.
--Vous êtes bien heureux, monsieur, dit Marianne en poussant un soupir.
Dournof la regarda avec étonnement; il ne se savait pas au sein d'une
félicité telle qu'elle pût exciter l'envie d'une jeune fille riche et
haut placée.
--Pourquoi? dit-il surpris.
Marianne se leva sans répondre et disparut.
Dournof se demanda pendant une demi-minute ce que cela voulait dire, et
reconnut qu'il ne trouverait pas tout seul. Cette parole en l'air, jetée
par Marianne, comme on jette un écu, pile ou face, retomba sur son
imagination, et y fit une empreinte.
--Pourquoi suis je heureux? se demanda-t-il encore le soir, lorsque,
rentré chez lui, il récapitula sa journée. Et cette question, irritante
parce qu'elle était une énigme, se présenta plus d'une fois à son esprit
pendant les jours qui suivirent.
De son côté, Marianne se disait en se déshabillant devant son miroir:
--Eh bien, mais il me semble que ce ne serait pas si difficile!