Le jeune homme n'était pas de ceux qui succombent: une robuste vitalité,
jointe à cette énergie tranquille qui lui avait donné tant de constance
dans son amour, lui inspira le courage nécessaire pour traverser toutes
les épreuves. Il connut des jours de misère, car pendant la maladie
d'Antonine il avait dépensé son petit capital pour vivre et procurer
quelques gâteries à la pauvre enfant; la vieille bonne et lui dînèrent
plus d'une fois d'une poignée de gruau noir achetée à crédit, mais le
pain amer du travail infructueux, loin de les affaiblir, semblait
redoubler leurs forces. Tendant ces mois d'épreuve, la Niania connut
qu'elle ne s'était pas trompée en choisissant Dournof pour maître, et de
jour en jour elle l'aima davantage.
Un labeur acharné vainc tous les obstacles: cette devise, celle de
Dournof, finit par triompher; dix-huit mois après la mort d'Antonine, un
procès curieux mit ses talents en lumière, et, comme il arrive souvent,
inconnu la veille, au jour il se réveilla célèbre. Les consultations,
les demandes affluèrent de toutes parts; il reçut des offres du
ministère de la justice, et ne pouvant en croire sa propre expérience,
il se vit juge au tribunal des référés sans savoir comment cela s'était
fait. On parla de passe-droit, de manquement à la hiérarchie; les
mécontents furent nombreux; mais le ministre ferma d'un mot la bouche à
tout le monde:
--Que ceux qui ont plus de talent fassent leurs preuves, dit-il; nous
les placerons plus haut encore!
Dournof, désormais, n'était plus une sorte de paria, reçu par pure
bienveillance dans une société supérieure à son rang. C'était M. le
président Dournof, un homme bien remarquable, qui avait donné des
preuves de sagacité vraiment extraordinaires; aussi tout le monde
était-il heureux et fier de le rencontrer. La haute aristocratie lui
tenait encore un peu de rigueur, parce que sa nomination était de date
trop récente; mais ces obstacles devaient s'effacer avec le temps.
Le jeune président prit sa nouvelle fortune avec le même calme qui avait
accompagné ses mauvais jours. L'hermine ne lui monta point au cerveau.
Toujours accompagné de la Niania, qui avait dépensé la moitié de ses
économies à brûler des cierges pour lui, au temps de son infortune, il
prit un appartement conforme à son nouveau rang; un valet de chambre
ouvrit désormais la porte aux visiteurs, une cuisinière finnoise
remplaça la Niania à la cuisine, et celle-ci, promue au rang de femme de
charge, n'eut plus que le soin du linge et la haute main sur la maison;
mais le jeune homme conserva la même simplicité de maintien, et le même
détachement des choses matérielles. Le deuil qu'il portait toujours dans
son coeur l'empêchait de prêter trop d'attention aux jouissances
extérieures.
Tendant ses jours de lutte, lorsqu'il s'était senti défaillir, il avait
eu un refuge assuré contre les faiblesses d'un esprit trop tendu et d'un
coeur brisé de fatigue. Quand après une journée passée sur un travail
ingrat il sentait ses yeux lui faire du mal et sa tête s'alourdir, il
partait vers le soir en été et s'en allait le long de la route de
Pargolovo.
Ce trajet fait cent fois, ne lut paraissait pas long: il connaissait
chaque poteau de la route; c'était pour lui une sorte de chemin de la
croix, que cette route où il avait soutenu dans ses bras Antonine
défaillante. La nuit d'été, claire et sereine, se posait doucement sur
la campagne; il voyait s'assombrir peu à peu l'atmosphère qui devenait
grise plutôt que sombre, et sous cette demi-clarté des nuits du nord, où
l'on peut encore lire un livre à minuit, il poursuivait sa course
solitaire.
Le ciel se rosait à l'orient quand vers deux heures du matin il arrivait
au cimetière; rien n'en défendait l'abord; en Russie, on ne songe guère
à protéger les tombeaux, car les violations de sépulture sont bien
rares; il gravissait la pente de la colline, et parvenait jusqu'à la
croix de fer scellée dans du granit, qui marquait le lieu du repos
d'Antonine.
Là, assis sur la pierre, il confiait à la chère morte ses chagrins, ses
illusions perdues, ses défaillances du jour précédent... il pleurait
sans honte sur cette tombe où reposait le meilleur de lui-même; le
soleil levant l'y trouvait, et à cette heure où l'âme de la jeune fille
s'était envolée, il versait à flots brûlants sur ce tombeau le
trop-plein de son âme désespérée; puis il revenait vers la ville,
affaissé, mais consolé, car il lui avait semblé entendre encore les
paroles d'Antonine:
--Tu travailleras, je le veux; et tu seras un homme utile à ton pays.
Quelle défaillance était permise devant ce courage indompté qui n'avait
cédé qu'à la mort? Honteux de sa faiblesse, Dournof rentrait et se
remettait au travail.
A ses habits poussiéreux, la Niania qui l'avait attendu toute la nuit
reconnaissait bien la course funéraire qu'il avait faite; essuyant ses
yeux fatigués où se trouvaient toujours de nouvelles larmes, elle lui
servait un repas frugal, et lui demandait à voix basse.
--Tout est-il en ordre, là bas?
--Oui, répondait Dournof.
Elle poussait un soupir, le regardait avec compassion et redoublait de
soins pour lui.
L'hiver vint interrompre ces visites à la tombe d'Antonine les chemins
n'étaient presque pas praticables à pied dans cet endroit abandonné
pendant l'hiver; Dournof y vint cependant plusieurs fois en traîneau.
Il laissait son véhicule à l'auberge et gravissait seul, dans la neige
molle, la colline qui dominait le lac alors gelé et immobile.
Mais ce pieux pèlerinage était gâté par la présence du cocher, parfois
ivre, toujours grossier, qui maudissait à demi-voix le "bârine"
incommode à qui la fantaisie prenait de lui faire faire quarante
kilomètres par ces routes désertes, en plein coeur de l'hiver pour
retourner au cimetière.
A peine l'herbe pointait-elle, qu'il s'y rendit. La fortune n'avait pas
encore changé pour lui; mais il se sentait à la veille du succès: mille
détails insignifiants, précurseurs de cette aube nouvelle, lui mettaient
au coeur cette joyeuse impatience ce frémissement contenu, semblable aux
piaffements d'un cheval prêt à prendre sa course, aux battements d'aile
de l'oiseau qui va s'envoler. Ce jour-là, c'est presque avec joie qu'il
chuchota à la prière d'Antonine ses espérances et ses ambitions, et il
lui sembla que de dessous terre la jeune morte lui répondait:
--Je savais bien qu'il en serait ainsi.
L'année suivante, lorsque sa nomination lui tomba subitement sur les
épaules, comme une pourpre romaine, il fut si étonné, si bouleversé de
cet honneur inespéré que pendant quelques jours il eut en quelque sorte
peine à reprendre pied. Tout ce qui l'entourait lui semblait avoir
changé de face: et en effet, ceux qui l'approchaient parlaient
autrement; un respect auquel il n'était point accoutumé ressortait des
manières de ses subordonnés, la veille ses égaux ou même ses supérieurs.
Toute celle platitude qui entoure les élus du pouvoir, loin de lui
monter la têtu, l'écoeura et lui inspira du dégoût.
--Je suis le même qu'hier, pensait-il; pourquoi ont-ils changé?
Cependant, il se fit à sa nouvelle position; en rentrant chez lui, il
retrouvait la Niania, toujours la même, celle-là; lors de la subite
élévation de son maître, elle lui avait offert son compliment sincère
avec des yeux où brillait une joie grave, mais elle ne lui témoignait
pas une ombre de déférence de plus qu'autrefois. Sa bonté familière
continuait à régler tout autour de lui suivant ses habitudes, se
conformant aux changements nécessités par sa position nouvelle; mais il
n'avait obtenu ni une révérence, ni une prévenance de plus. Aussi, quand
il se sentit dégoûté des flagorneries officielles, est ce vers l'humble
femme qu'il se retourna.
--Es-tu contente, Niania? lui dit-il un soir, en rentrant d'un raout
chez le ministre.
--Je suis contente, répondit-elle d'un ton grave. Mais c'est la défunte
qui serait heureuse!
Dournof rougit. Pendant la soirée qui venait de s'écouler, tout entier à
la joie de son nouveau rang, il n'avait pas songé une fois à Antonine.
Cependant n'était-ce pas elle qui lui avait soufflé la force et le
courage? Il dormit peu, et, le lendemain matin, ayant pris une voiture
pour la journée, il courut chez, un jardinier commander une superbe
couronne blanche. Une heure après, la couronne embaumait son cabinet de
travail; malgré la saison rigoureuse, on avait trouvé des roses, des
camélias, des jacinthes, des tubéreuses, du lilas, tout cela d'une
blancheur immaculée. Dournof contempla quelques instants son offrande,
et sa joie ambitieuse disparut soudain noyée dans un regret poignant.
Qu'elle eût été heureuse, en effet, la noble fille qui avait consenti à
porter son nom! Quelle ivresse pure et désintéressée eût gonflé son âme!
avec quelle dignité n'eut-elle pas partagé sa: fortune!...
Il resta silencieux et absorbé, si bien qu'il n'entendit pas la Niania,
qui était entrée doucement et qui vint se placer auprès de lui.
--Pauvre enfant, dit la vieille femme, si bas que Dournof ne tressaillit
pas; c'est sa couronne de noce!
Elle s'inclina et baisa pieusement un petit bouquet de fleurs d'oranger,
caché dans la verdure.
Dournof secoua tristement la tête et descendit, portant lui-même la
couronne funèbre qu'il ne voulut confier à personne.
Au moment où il allait monter en voiture, un traîneau tourna le coin de
la rue; encadré dans du duvet de cygne, rose sous le froid piquant, un
joli visage de jeune fille souriait à côté de celui du ministre:
celui-ci salua Dournof en passant, et le jeune homme reconnut sous ce
costume mademoiselle Marianne, la fille de son protecteur qu'il avait
entrevue la veille au raout de son père, en robe blanche décolletée.
Le traîneau passa, Dournof réussit à faire entrer son énorme couronne
dans la voiture, et bientôt après, les maisons du vieux Pétersbourg, à
moitié ensevelies dans la neige, commencèrent à défiler devant lui, le
long de la route de Finlande.
La neige couvrait la tombe d'Antonine: le jardinier paresseux n'avait
pas fait son devoir. Dournof se fit apporter une pioche, et, à la sueur
de son front, il dégagea le bloc de granit.
Cette opération terminée, il plaça sur la croix sa fragile offrande que
le vent glacial devait bientôt réduire à néant, puis il s'arrêta pour
regarder le monument funéraire.
Moins de trois ans auparavant, il avait vu mettre là tout ce qu'il
aimait; penché sur le bord de cette fosse, il s'était dit que la vie
n'avait plus pour lui de raison d'être, il avait espéré mourir... il
avait vécu, cependant. Et quel abîme séparait le pauvre diable, repoussé
par une médiocre famille de petite noblesse, du président désormais
respecté de tous! Trois ans avaient suffi pour accomplir cet ouvrage,
cependant...
Dournof se dit que sans l'obstination de madame Karzof, maintenant il
aurait pu réclamer Antonine; que loin de le repousser, la famille eût
considéré sa demande comme un honneur, et il prit en pitié la vanité
humaine.
Puis une autre idée lui traversa l'esprit. Maintenant, toute famille
agréerait sa demande, l'univers était ouvert devant lui.
--Tu te marieras, avait dit Antonine.
Cette pensée, qu'il n'avait pu admettre alors, se présenta à son esprit
sous une nouvelle apparence. Il lui faudrait une femme, en effet,--mais
pas maintenant,--le plus tard possible. Ce serait par raison, pour
fonder une famille, pour élever des fils, qu'il se marierait.
--Ah! chère Antonine, soupira-t-il, en posant ses lèvres sur le granit
glacé, ce sera un cruel sacrifice, car je ne pourrai jamais aimer que
toi!
Il se retourna pensif vers la ville, qu'il atteignit vers quatre heures.
La nuit tombait; le va-et-vient joyeux qui précède l'heure du dîner,
l'éclat des lumières, tout ce mouvement d'une ville luxueuse et amie du
plaisir donnèrent un autre cours à ses idées. La vie mondaine avait jeté
son grappin sur lui. Le pauvre étudiant sans fortune et sans avenir
pouvait négliger les apparences; le président Dournof ne le devait pas.
Il rentra chez lui et dîna; il avait eu froid; pour se réchauffer, il
mit une cravate blanche et se rendit à l'Opéra.
Heureusement on ne donnait pas _Lucie_, car de funèbres souvenirs
fussent encore venus le ramener vers le passé. Une très-bonne troupe
donnait _Don Pasquale_. Les entr'actes sont longs, car l'opéra est
court, et l'on ne peut décemment renvoyer le public avant dix heures et
demie.
Pendant l'entr'acte, Dournof promenait su lorgnette sur la salle; il
aperçut dans sa loge le ministre de la justice, et lui adressa un salut
respectueux qui lui fut rendu, avec un petit geste d'invitation.
Quittant aussitôt sa place, le jeune homme trouva le chemin de la loge,
et entra.
Il n'était pas le seul qui fût venu rendre hommage à Son Excellence,
mais, bien qu'il fût le plus jeune en âge comme en grade, il fut
particulièrement distingué par son protecteur.
--Eh bien, monsieur Dournof, nous allons voir arriver votre couronne,
dit celui-ci d'un ton bienveillant. A vrai dire, elle devrait être
ici...
--Pardon, Excellence, dit Dournof surpris, je ne comprends pas... Quelle
couronne?
--Mais celle que vous voituriez ce matin avec tant de peine, répondit M.
Mérof; en vous voyant ici ce soir, j'ai pensé que cette offrande était
destinée à madame Patti.
La jolie Marianne, assise au bord de la loge, cessa de lorgner la salle
et regarda le jeune président avec intérêt. L'homme qui offre une
couronne de 500 francs à une cantatrice est toujours un homme
intéressant.
Dournof pâlit et fit un imperceptible mouvement en arrière.
--Je vous demande pardon, Excellence, répliqua-t-il à demi-voix: cette
couronne a été portée au cimetière de Pargolovo, sur la tombe de ma
fiancée, morte il y a trois ans.
Cette réponse avait été faite très-bas; le ministre seul aurait dû
l'entendre; cependant, elle était parvenue, contre toutes les règles de
l'acoustique, aux oreilles de Marianne; car, indiquant une chaise
vacante auprès d'elle, elle dit au jeune président:
--Asseyez-vous M. Dournof.
Le ministre, qui était un excellent homme, se confondit en excuses: lui
non plus n'était pas né sur les marches du trône. De provenance aussi
modeste que Dournof, il avait dû à ses facultés extraordinaires la
position élevée qu'il avait fini par conquérir; mais moins heureux de
les débuts il était parvenu au faîte à un âge relativement avancé; son
mérite n'en souffrait pas, mais il lui manquait ce tact des gens du
monde, habitués à manoeuvrer au milieu des écueils; ceux-là n'eussent
pas commis l'inadvertance dont il venait de se rendre coupable.
Il s'efforça de l'atténuer par tous ses efforts, et comme Dournof avait
l'âme bonne, celui-ci tint à coeur de ne pas se montrer froissé. Cette
petite scène se termina par une invitation à dîner pour le lundi
suivant, que le jeune homme accepta de bonne grâce; après quoi il quitta
le théâtre.
Le binocle de Marianne le chercha vainement pendant tout le troisième
acte.