Le surlendemain matin, mademoiselle Mérof était à peine assise devant le
piano, qui sous ses mains délicates subissait tous les jours quelques
heures de tortures, lorsque son amie Véra en tra d'un air triomphant.
Après avoir échangé nombre de caresses entremêlées de taquineries
amicales, les jeunes filles s'assirent sur une causeuse, loin des
portes, et conséquemment des oreilles indiscrètes.
--Je sais tout! chuchota Véra dans l'oreille de son amie.
--Quoi, tout? fit Marianne de l'air le plus innocent.
Véra agita négativement son doigt devant son petit nez rose un peu
camus.
--Ce n'est pas à moi que l'on en fait accroire! signifiait ce geste
ironique.
Marianne baissa les yeux, se mit à rire, et tiraillant sa compagne par
la chaîne de montre qui retombait sur sa robe:
--Dis-moi ce que tu sais, fit-elle d'un air soumis. Véra, fière de ses
avantages, prit une physionomie de barde ossianique.
--Nous sommes, dit-elle, d'une famille obscure, mais honnête. Nous avons
aimé deux ans.....
--Deux ans! interrompit Marianne en levant les yeux au ciel. Il y a donc
des gens capables d'aimer deux ans!
--Deux ans, reprit Véra sans se déconcerter,--une jeune fille de moyenne
noblesse.
Son nom?
--Mademoiselle Karzof
--Ça m'est bien égal, c'en son petit nom que je veux savoir.
--Je l'ignore, avoua Véra, non sans confusion. Mon vieux scribe ne s'en
est pas informé.
Marianne fit la moue; Véra reprit son discours sans y faire attention.
--Les parents de mademoiselle Karzof voulaient un gendre riche et gradé;
ils refusèrent leur fille à ce... ce beau jeune homme.
La conteuse regardait Marianne du coin de l'oeil: celle-ci ne sourcilla
pas.
--Et la jeune demoiselle, qui, parait-il, aimait éperdument ce monsieur,
fit exprès d'attraper la phthisie galopante.
--Oh! mon Dieu! s'écria Marianne en frissonnant. Et elle est morte?
--Elle est morte, trois mois après; les parents avaient consenti au
mariage, naturellement lorsqu'il n'était plus temps.
Marianne découragée avait laissé tomber ses mains sur ses genoux.
--Mais c'est un roman! C'est impossible! ces choses-là n'arrivent pas!
--C'est arrivé, cependant! fit observer Véra.
--Comme il doit l'aimer! Ah! que ce sera difficile!
--Quoi?
Marianne secoua la tête et ne répondit pas.
--Tu ne vas pas, je suppose, t'amuser à tenter ce pauvre veuf? dit Véra.
--Pourquoi pas?
La jeune enthousiaste prononça avec énergie ce mot qui ouvrait les
hostilités.
--Pourquoi pas? reprit-elle; ce pauvre veuf qui n'a pas été marié n'a
connu que les chagrins de la vie: ne serait-ce pas une tâche noble et
utile de lui en faire apprécier les douceurs?
--Comment, tu l'épouserais?
--Certainement! fit glorieusement Marianne, tout enflammée de charité,
et peut-être aussi de coquetterie.
Véra se tut, et regarda le parquet d'un air soucieux.
--Tes parents n'y consentiront pas, dit-elle enfin.
Marianne haussa les épaules.
--L'exemple de la première... de mademoiselle Karzof servira bien à
quelque chose, dit-elle à demi-voix.
--Mais si lui ne veut pas? Si le souvenir de la fiancée est plus fort
que toi?
La fille du ministre haussa les épaules une seconde fois, et se regarda
dans la Psyché qui lui faisait face. Son image délicieuse lui renvoya le
sourire orgueilleux qui éclairait son visage.
--Ah? dit Véra en se levant. Dans deux jours tu n'y penseras plus!
--Ecoute-moi bien, dit Marianne, dans six semaines il sera amoureux de
moi.
--Quelle idée! C'est impossible! Mademoiselle Karzof était une personne
sérieuse, un peu exaltée... Soit dit sans te blesser, tu es exactement
tout le contraire... Comment peux-tu croire...
La contradiction excitait au plus haut point l'esprit volontaire et
frivole de Marianne. Elle fit un geste de colère.
--Dans six mois, dit-elle, je serai madame Dournof.
Véra se mit à rire.
--Dans six mois, dit-elle,--ou j'épouserai le vieux général Boum.
Ce général Boum, de son nom Antropos, célibataire incurable, privé d'un
bras et d'une oreille par un des boulets de Sébastopol, était une sorte
de croque mitaine pour les enfants de cinq à sept ans.
Les deux amies, d'accord pour rire, ratifièrent par mille folies cette
déclaration solennelle, et le piano chôma ce jour-là.
Dournof était souvent appelé par ses devoirs chez le ministre qui
l'avait pris en affection la bonne madame Mérof, qui avait appris la
triste histoire de son premier amour, l'accueillait amicalement sans
arrière pensée.
De toutes les maisons où il était reçu, celle du ministre était la plus
cordiale et la plus hospitalière: il y revint souvent, si bien que la
veille des Rois il se trouvait faire partie d'une joyeuse société de
jeunes gens et de jeunes filles, invités à y tirer les sorts du nouvel
an.
Madame Mérof avait recueilli tous les souvenirs de la jeunesse, et ceux
d'une vieille femme de charge allemande, pour trouver de nouveaux sorts
à consulter, de sorte qu'on avait réuni une riche galerie de
superstitions. Rien n'y manquait: le plomb fondu, les coquilles de noix,
le grand alphabet suspendu où, à l'aide d'un bâton, on cherche des
initiales aimées,--non sans avoir eu préalablement le soin de se faire
nouer sur les yeux un épais bandeau; les pommes rouges et jaunes dont la
pelure forme une lettre majuscule quand on la laisser tomber derrière
son épaule gauche, cela et mille autres ressources s'offraient à la
curiosité juvénile des invités.
Toute la société se réunit de bonne heure: bien des intérêts cachés
devaient se débattre ce soir-là; plus d'un amoureux timide attendait,
pour faire sa demande, que le sort habilement consulté lui permit de
supposer que ses paroles seraient favorablement accueillies. Il est si
facile, en effet, d'aider un peu la destinée indécise! On soulève un
coin du bandeau pour ne pas se tromper de majuscule, on pousse la
coquille de noix, on défigure une lettre mal formée par la pelure de
pomme... Et le destin ne s'en montre que plus clément aux jeunes
consultants.
On commença par danser bien et dûment quelques quadrilles: mais la danse
n'était pas la grande affaire de la soirée; l'entrain manquait
visiblement, et l'on attendait avec impatience l'heure où le sort doit
être consulté.
A onze heures, sous les auspices de madame Mérof, un immense bassin
d'argent, d'un mètre environ de diamètre, fut apporté plein d'eau. Une
corbeille l'accompagnait, pleine de coquilles de noix dorées. La moitié
de ces coquilles portait une petite bougie de cire rose, et l'autre
moitié des bougies de cire bleue.
Celles-ci représentaient les cavalier, les autres étaient pour les
dames.
Chacun choisit une coquille inscrivit son nom au crayon sur un tout
petit morceau de papier roulé qu'on glissa au fond, puis on lança la
petite flottille sur le bassin, non sans avoir allumé les bougies;
madame Mérof, avec un grand bâton d'ivoire remua trois fois l'eau du
bassin, et les frêles embarcations se balancèrent sur l'onde agitée.
C'était un curieux spectacle que celui de toutes ces jeunes têtes
penchées sur le bassin: il y avait là une douzaine de jeunes filles et
autant de jeunes gens. En mère prudente, madame Mérof avait
soigneusement trié ceux-ci: il n'en était aucun qui ne fût
irréprochable. Ces jeux finissent trop souvent par des mariages pour que
la plus grande prudence ne soit pas nécessaire. Mais la liberté relative
que l'éducation russe laisse aux jeunes filles autorisait ce genre de
divertissement, qui, sous les yeux d'une mère intelligente, ne pouvait
pas être dangereux.
Les têtes brunes ou blondes, éclairées d'en bas par la lueur des petites
bougies, suivaient attentivement les moindres oscillations des coquilles
dorées qui devaient finir par s'aborder entre elles. Comme chacun
suivait la sienne des yeux depuis la grande opération du lancement, il
s'agissait de savoir si le hasard réunirait des indifférents ou des
amis.
Toutes les fois qu'une bougie bleue en abordait une rose, c'étaient des
rires, des cris, de joyeuses exclamations. Madame Mérof avait eu soin
d'ajouter à la flottille qui représentait les assistants, une autre
escadre de coquilles argentées qui portaient les noms de héros et
d'héroïnes fameux dans l'histoire ou dans la légende. De la sorte, les
allusions trop directes se trouvaient mitigées. On riait encore beaucoup
plus lorsqu'une embarcation en accostait une autre de la même couleur;
mais au bout de quelques minutes, Marianne déclara que "ce n'était pas
sérieux". D'une main agile elle repêcha les héros et leurs compagnes, et
ne laissa subsister que les embarcations sérieuses. Le jeu recommença,
et l'assemblée redoubla d'attention.
A deux ou trois reprises, le hasard vint donner raison à quelques petits
commérages, qui durant l'hiver avaient passé d'une oreille à l'autre. La
barque d'un jeune porte enseigne se dirigeait avec tant d'opiniâtreté
vers celle d'une cousine de Marianne, que tous les deux, devenus
pivoine, ne purent se soustraire aux railleries de l'assistance.
Jusque-là, Marianne avait vu son esquif voguer solitaire. Lorsque les
barques qui s'étaient abordées furent retirées et que l'espace élargi
donna plus de jeu aux espérances superstitieuses, elle appuya ses mains
sur le bord de la cuve, et regarda la manoeuvre d'un oeil attentif.
Une grosse coquille qui portait à l'arrière le pavillon du général Boum
flottait au milieu du bassin; celle de Marianne allait l'aborder; elle
leva les yeux et vit en face d'elle Véra qui souriait malicieusement.
D'un geste mutin, elle plongea dans l'eau sa petite main chargée de
bagues. Son esquif repoussé violemment alla heurter à l'autre bord une
coquille solitaire qui n'avait guère prit part à ce divertissement.
--M. Dournof! cria la voix railleuse de Véra.
--Ce n'est pas de jeu! protestèrent deux ou trois jeunes gens. Il ne
faut pas tricher.
--Je ne veux pas du général Boum! fit Marianne d'un ton d'enfant gâté,
en détournant de Dournof son visage que nuançait un vif incarnat.
Sa réponse avait désarmé les mécontents, on enleva la cuve pour changer
d'amusement. Dournof assistait à ces jeux avec un sourire de philosophe
indulgent. Bien qu'il fût jeune, il n'avait guère eu de jeunesse. Le
travail acharné de ses plus belles années l'avait trop absorbé pour
qu'il prit goût à la vie mondaine. Autrefois, cependant, il aimait le
monde, car il y rencontrait Antonine. La danse lui plaisait; il aimait
aussi la gymnastique et la nage. Mais depuis qu'Antonine était allée
dormir dans le cimetière de Pargolovo, il avait fui la société des
jeunes femmes, autant qu'il avait recherché celle des hommes âgés et
instruits, où il pouvait apprendre quelque chose.
Le monde qu'il fréquentait jadis n'offrait que peu de ressemblance avec
ce qu'il avait sous les yeux; il ignorait ce luxe achevé, ce goût
parfait qui fait aujourd'hui de la demeure des riches une sorte de
musée; la toilette des femmes étalait aussi d'autres séductions: malgré
le goût parfait d'Antonine, il avait toujours régné dans ses habits
quelque chose de mesquin qui provenait de sa mère. Ici, les toilettes
les plus coûteuses n'étaient pas celles oû le velours et la soie se
trouvaient prodigués: dans l'arrangement des plis, dans l'art d'assortir
les nuances, se révélait le talent d'une grande couturière qui
connaissait sa supériorité et savait la faire payer.
Jamais non plus il n'avait vu traiter avec un tel mépris le satin et les
dentelles; dans la manière de traîner sur le tapis le chantilly d'un
volant, on distingue la bourgeoisie enrichie de la grande dame née dans
de la dentelle de Valenciennes. Les volants de la bourgeoise peuvent
être plus beaux, mais elle les ménage et redoute un accroc;--la grande
dame ne s'en occupe point, sans pour cela étaler le désordre de celles à
qui l'argent ne coûte rien. Il y a là un monde infini de nuances qui se
sentent plutôt qu'elles ne se décrivent. Dournof les sentait et s'en
laissait pénétrer peu à peu; le charme du luxe et du rang élevé gagnait
doucement son âme naturellement noble et faite pour les hauteurs.
La vivacité avec laquelle Marianne avait évité la nacelle du général
Boum l'avait fait sourire comme tout le monde; il n'avait pas cessé de
sourire en voyant accoster sa coquille. Qu'étaient pour lui tous ces
enfantillages! Les vingt-sept ans du jeune président'voyaient de bien
haut toutes ces misères! Cependant le sort ayant plusieurs fois uni sa
destinée à celle de Marianne, il finit par s'en amuser. Les sortilèges
ont de ces malices,--surtout lorsqu'une main charitable leur vient un
peu en aide!
La main charitable était celle de Véra. Soit plaisanterie, soit instinct
inné de cette vocation si chère aux femmes, celle de marieuse,--elle
affectait de ne pas séparer le sort de Dournof de celui de son amie, et
ne négligeait pas une occasion de le leur prouver.
Les joues de mademoiselle Mérof avaient gardé leur coloris plus vif;
elle apportait à l'examen des sorts une vivacité joyeuse où se cachait
peut être un peu de fièvre. Enfin, pour clore la soirée, elle saisit une
espèce de jeu de cartes où une multitude de prénoms étaient écrits et se
mit à faire le tour de la société en les distribuant. A mesure qu'elle
passait, les rires retentissaient derrière elle, car elle avait mêlé à
dessein les prénoms des deux sexes, et ils se trouvaient distribués de
la façon la plus bouffonne.
Arrivée à Dournof, elle regarda vivement en dessus du jeu; la carte qui
portait son nom avait été mise par elle en dessous; en voulant la
prendre elle en fit tomber une. Dournof se baissait pour la ramasser...
--Non, non, dit elle, en voici une.
Il prit celle qu'elle lui présentait et lut à haute voix: Marianne.
--C'est celle qui est tombée qui revenait à M. Dournof, fit observer un
des mécontents.
Le voisin se pencha et ramassa la carte.
--Antonine, lut-il.
Dournof pâlit et laissa tomber le long de son corps ses bras que
l'émotion venait de briser. Marianne comprit aussitôt.
--Je vous demande bien pardon, monsieur, dit-elle à voix basse,
j'ignorais le nom qu'elle portait.
Avant que le jeune homme eût repris son sang-froid, elle poursuivait sa
ronde, faisant naître partout des exclamations de gaieté ou d'ironie.
Le cercle se rompit; on proposa une mazurka avant le souper, et les
couples gracieux voltigèrent bientôt par la salle.
Dournof ne dansait pas; il s'était réfugié dans un coin sombre, et là,
les yeux voilés par sa main, il pensait au cimetière, aux fleurs que le
vent d'hiver devait avoir glacées depuis si longtemps, et s'apercevait
que depuis sa nouvelle fortune, il avait singulièrement délaissé la
tombe de Pargolovo. Une ombre passa devant lui et s'arrêta. Il leva les
yeux.
--J'ai la main malheureuse, monsieur, dit Marianne, debout devant lui.
Vous allez me haïr...
Non, Dournof ne la haïssait pas; il admirait à tout moment la grâce
naïve, la gaieté folâtre, la candeur virginale de cette belle enfant
plus semblable à un papillon qu'à une fleur, mais charmante et pleine de
séductions.
--Cependant, ajouta-t-elle en s'asseyant auprès de lui, pendant que sa
mère la croyait occupée à surveiller les apprêts du souper, je vous
assure que votre chagrin me touche... j'ai été curieuse, oui, monsieur,
j'ai été très coupable... j'ai voulu connaître votre malheur... j'ai
appris combien elle était digne de votre tendresse; on m'a parlé de sa
beauté, de sa grâce; j'ai compris combien votre chagrin devait être
profond, incurable... et cependant, vous êtes jeune, la vie est pleine
de jouissances pour vous... vous avez des amis qui vous aiment... est-ce
bien sage de vivre en dehors de toutes les joies?... ou peut-être est-ce
un voeu? peut-être obéissez vous à une mourante?...
La voix de Marianne était si pleine de tendresse inquiète, ses yeux
exprimaient tant de compassion émue et discrète que Dournof répondit:
--Non, elle ne m'a rien défendu.
--Elle vous a permis d'aimer, d'avoir une famille?...
--Elle me l'a ordonné.
Un silence suivit, puis la voix mélodieuse de Marianne, aussi légère
qu'un souffle, murmura:
--Votre femme sera une heureuse femme, car vous savez aimer.
Elle disparut, laissant le jeune homme pénétré d'une émotion nouvelle
que depuis des années il n'avait pas ressentie.