Dournof était seul dans sa chambre; après une journée de travail assidu,
il avait repoussé tel papier, qui encombraient son bureau, et, la tête
appuyée dans ses deux mains, les yeux fixés dans le vide, il rêvait.
C'était l'heure qu'il accordait à ses souvenirs; après le jour, employé
aux courses, aux démarches, à l'étude des dossier, à la préparation de
ses plaidoiries, il se donnait un moment de répit vers le coucher du
soleil. Pendant ces jours brûlants de l'été, si tristes en ville, un
flot continu d'équipages entraînait vers les îles les promeneurs altérés
de fraîcheur et de verdure. Mais Dournof n'allait pas voir coucher le
soleil à la pointe comme c'est l'usage; il restait chez lui, seul,
concentré dans sa pensée, et revivait les quelques semaines où il avait
épuisé la coupe de la joie la plus amère, auprès de celle qui lui était
rendue et qu'il devait perdre. Le roulement lointain des voitures sur le
pont Troitsky faisait un accompagnement sourd à la mélancolie de ses
pensées, et ce n'était d'ordinaire que bien avant dans la nuit, lorsque
le roulement s'était éteint et que l'orient se nuançait d'une bande
rouge annonçant le prochain lever du soleil, qu'il se décidait à se
jeter sur son lit.
Après la première effervescence aiguë de la douleur, Dournof, suivant la
marche ordinaire des sentiments humains, était arrivé à cette période du
deuil où l'on trouve une volupté amère à se plonger dans les souvenirs
les plus déchirants; il se complaisait à se représenter Antonine
agonisante, il essayait de se retracer le dernier regard si tendre et si
désespéré de la pauvre enfant, qui le cherchait encore pendant que
l'aube de la mort s'étendait sur ses yeux déjà aveugles; c'est là ce
qu'il voulait revoir, et, dans ces images funèbres, pendant que son
coeur torturé se tordait dans l'angoisse, il lui semblait se rapprocher
de la chère envolée, au moins par le martyre qu'il subissait à plaisir.
Les rayons du soleil avaient quitté la chambrette, et la poussière du
jour se reposait lentement sur le bord de sa fenêtre ouverte, lorsqu'il
entendit sonner. Il secoua les épaules, maudit l'importun et resta
immobile.
La sonnette s'agita encore après un court silence. Dournof hésita, fit
un mouvement pour se lever, mais il lui en coûtait trop de faire entrer
un importun, de chasser sa tristesse, pour répondre à quelque oisif
entré par hasard; il remit sa tête dans ses mains, et voulut reprendre
sa rêverie. Un troisième coup de sonnette, déchirant et précipité comme
l'appel d'une âme en détresse, le fit tressaillir. Malgré lui, il se
leva lentement et alla ouvrir.
--Niania! s'écria-t-il en apercevant sur le palier la figure sombre de
la vieille femme. Niania! d'où viens-tu? Entre, entre, ma bonne!
Il rentra chez lui, elle le suivit.
--Assieds-toi, lui dit Dournof. Que me veux-tu, ma chère? Ah!... je suis
content de te voir...
Il se tut, suffoqué par ses pensées. Il aimait sincèrement et tendrement
cette vieille femme qui avait été la vraie mère d'Antonine.
Inconsciemment il éprouvait du respect pour cette bouche austère, d'où
étaient tombées sur eux les paroles qui préservent de la chute, et sur
la mourante les dernières prières qu'entend l'oreille humaine. Il aimait
ces mains ridées, désormais tremblantes, qui avaient enseveli le corps
de sa bien-aimée, ces yeux qui avaient veillé son agonie, et pleuré sur
son cercueil; cette vieille femme était désormais tout ce qui restait
vivant sur la terre, de ce qu'il avait aimé, car les parents d'Antonine
n'étaient rien pour lui.
--Je ne m'assoirai pas, dit la vieille femme, qui resta droite devant
lui; j'ai une grâce à te demander, et ce n'est pas assis qu'on demande
les grâces.
--Une grâce? Tout ce que tu voudras? fit Dournof. Je ne suis pas riche,
mais tout ce que je possède...
La vieille femme fit un signe de la main.
--Ce n'est pas de l'argent qu'il me faut, dit-elle, ni rien de pareil.
Je suis venu te demander, maître, si tu veux que je sois ta servante.
--Ma servante? fit le jeune homme surpris.
--Oui, répéta la vielle femme en s'inclinant jusqu'à toucher la terre de
sa main pendante, ta servante, jusqu'à ma mort qui sera prochaine, je
l'espère. Je ne veux pas de gages, j'ai beaucoup d'habits, je te demande
le pain et le sel, et je veux te servir.
--Je le veux bien, répondit Dournof encore ébahi, mais pourquoi? Est-ce
que tu ne veux pas rester avec les Karzof?
--Elle m'a chassée! dit la Niania, répondant à sa pensée intérieure,
plutôt qu'à la question de Dournof: elle m'a chassée; vois-tu, toi et
moi, nous sommes, à ce qu'elle prétend, coupables de la mort de notre
ange défunt; tu vois qu'il n'y a pas moyen de faire autrement que de
vivre ensemble! Des païens comme nous, fi!
Elle acheva sa phrase par un geste d'une amertume indicible. Dournof la
regarda, et lut dans les yeux de la vieille femme un ressentiment
profond contre ses maîtres... Toute la fidélités que les gens russes
portent à leurs seigneurs s'était concentrée sur Antonine, et celle-ci
l'avait emportée dans la tombe.
--Viens chez moi, dit-il avec bonté; viens, nous parlerons d'elle. Nous
l'aimions, nous...
La Niania prit la main du jeune homme et la porta à ses lèvres avant
qu'il eût pu la retirer.
--Tu es mon maître, dit-elle; je vais dire à ceux de là-bas que je suis
à ton service. Je reviendrai demain. Peux-tu me loger?
--Là! dit le jeune homme en ouvrant une petite pièce sombre où il
mettait ses habits et quelques livres.
--C'est bon, fit la Niania. Tu verras que je te soignerai bien.
Sans plus de paroles, elle sortit. Le lendemain, elle revint avec un
paquet de hardes, et s'installa dans le ménage du jeune homme.
--Qu'ont-ils dit? fit celui-ci, non sans quelque curiosité, lors qu'il
la vit arriver.
Elle fit un geste dédaigneux.
--Que j'étais une ingrate, une méchante, une misérable... Le vieux
pleurait; pour lui, je serais restée, mais elle, je ne peux plus la
voir.
--Elle est pourtant bien à plaindre, murmura Dournof.
--Par sa faute! Tant pis pour elle! répliqua la vieille femme en colère.
Nous souffrons tous par sa faute, pourquoi ne souffrirait-elle pas? Ce
n'est que juste.
Dournof ne revit jamais les Karzof: peu de temps après, le vieillard
prit sa retraite, et six semaines plus tard il mourut, d'ennui plus
encore que de chagrin. Madame Karzof, bourrelée de remords qu'elle ne
voulait pas accepter, toujours en lutte avec elle-même, toujours irritée
contre les autres, se retira chez une parente de province.
Seul, Jean avait conservé son amitié à Dournof et sa tendresse à la
vieille bonne.
De temps en temps, il venait les voir, et tous les trois passaient une
heure à savourer l'amertume des souvenirs. Mais il obtint une place de
substitut en province, et Dournof se trouva seul avec la vieille bonne,
pour livrer à la vie la grande bataille dans laquelle il faut vaincre ou
périr.