Les Karzof n'habitèrent pas longtemps la maison où leur fille avait
rendu le dernier soupir. Bien différents de Dournof qui eût passé sa vie
dans la chambre d'Antonine, à regarder la place où elle avait cessé de
vivre, il leur était pénible de se trouver sans cesse dans un milieu qui
leur rappelait les angoisses des derniers jours. Ils retournèrent en
ville, et madame Karzof, toujours pratique, loua sa maison à des
négociants anglais qui n'avaient pu trouver de villa à cause de la
saison avancée. Ils retournèrent à Pétersbourg et reprirent leur
existence accoutumée.
Karzof s'en allait à son bureau le matin, remplissait machinalement sa
besogne, grondait quelque scribe négligent, donnait des signatures et
des poignées de main, puis rentrait au logis. Là rien ne paraissait
changé; mais jadis le piano d'Antonine, aujourd'hui muet, se faisait
entendre dès le bas de l'escalier; à son coup de sonnette, la musique
cessait brusquement, et, sur la porte ouverte du salon, il voyait
apparaître la gracieuse silhouette de sa fille... Désormais, il entrait
seul, la tête basse, remettait son pardessus à la Niania toujours morne
et sévère, puis traversait le salon sans regarder autour de lui: il
n'était pas d'objet dans cette pièce qui ne parlât au père navré de sa
fille perdue?
Il allait retrouver sa femme. Celle-ci, assise auprès de la fenêtre,
portant désormais des lunettes pour protéger ses yeux soudainement
vieillis par les pleurs, tricotait des bas de laine pour son fils et son
mari... Le père s'asseyait près d'elle, poussant un soupir, de chagrin
autant que de fatigue, et, suivant une habitude de trente années, il
demandait le récit des événements survenus en son absence.
Que lui dire? Il n'arrivait plus rien. Autrefois, la maison était pleine
de mouvement et de vie. Les jeunes amies d'Antonine et leurs frères
allaient et venaient sans cesse; il n'était point de jour où la sonnette
ne retentît dix fois; mais qui pouvait venir désormais? Jean fuyait la
maison, cette triste maison pleine de souvenirs douloureux, et n'y
rentrait guère que pour la nuit. Il se reprochait bien parfois de
délaisser ainsi ses parents,--mais il n'aimait pas à se trouver avec
eux; la vue de leur chagrin, loin de lui inspirer la pitié, soulevait en
lui une sourde colère.
--C'est leur bêtise, se disait-il, leur amour-propre aveugle qui a perdu
notre Antonine bien-aimée!
Et la compassion achevait de mourir dans son coeur.
Jean était de ceux qui ne comprennent pas les erreurs de l'ignorance.
L'éducation qu'il avait reçue et ses facultés naturelles le mettaient
fort au-dessus du niveau de ses parents. Il ne s'en targuait pas, car il
avait trop d'esprit pour tirer vanité d'une supériorité qui ne lui
appartenait pas en propre, mais il ne comprenait pas les faiblesses et
les imperfections d'une société moins éclairée; il pouvait les excuser,
mais non les plaindre. Après le premier hébétement de la douleur, madame
Karzof ne tarda pas à se révolter; elle ne pouvait supporter l'idée
d'être en faute; son amour-propre, qui durant sa vie entière n'avait été
éprouvé que dans des circonstances peu importantes, ne pouvait lui
laisser supporter la pensée de la moindre erreur possible. Elle
réfléchit pendant quelques semaines, se débattant sous l'accusation que
portait sur elle sa propre conscience, et à force de chercher, elle
trouva un autre coupable de la mort d'Antonine.
--Sais-tu, Karzof, dit-elle à son mari, un soir que, après leur dîner
solitaire, les deux époux se retrouvaient seuls dans le cabinet du
vieillard, sais-tu que sans Dournof, notre Antonine serait encore ici,
belle et vivante?
Karzof hocha tristement la tête, sa conscience à lui ne s'accommodait
pas si facilement d'une défaite, mais il ne voulait pas contrarier sa
femme. Il garda le silence.
--Oui, répéta madame Karzof, c'est la faute de Dournof si nous avons
perdu notre fille! c'est lui qui l'a entraînée dans cet amour absurde;
s'il avait eu un peu de coeur, il aurait compris tout de suite qu'elle
n'était pas faite pour lui, et il se serait tenu à l'écart... Je l'avais
dit dès l'abord, et je le maintiens: c'était un coureur de dot!
--Antonine n'était pas bien riche, objecta timidement Karzof; je crois
qu'il l'aimait pour elle-même.
--Tu n'y entends rien, reprit avec véhémence la mère irritée; s'il
l'avait aimée pour elle-même, il aurait préféré le bonheur de notre
fille à son propre bonheur, et il lui aurait conseillé tout le premier
de faire un mariage sensé, un beau mariage qui satisferait tout le
monde... Mais il ne pensait qu'à lui, l'égoïste.
--Il l'aimait, dit doucement le vieillard.
--Il l'aimait, la belle affaire! moi aussi, je l'aimais! et c'est parce
que je l'aimais, que je voulais la voir riche et bien posée. Qu'est-ce
que c'est, que cet amour qui ne sait que nuire!
Karzof pensa à part lui qu'il avait autrefois aimé sa femme d'un amour
semblable à celui de Dournof, et que lorsqu'on la lui avait donnée, elle
qui ne l'aimait pas, son bonheur avait commencé par être bien égoïste.
Mais les idées du vieillard n'étaient plus bien nettes depuis quelques
années, et s'il sentait bien que sa femme avait tort, il n'était pas
capable de le lui dire. Il continua de se taire.
Depuis quelques instants la Niania était entrée dans le cabinet et avait
commencé à préparer l'attirail du thé; madame Karzof n'y prit pas garde.
--C'est Dournof, reprit-elle, qui est cause de notre malheur, c'est son
sot entêtement qui a poussé Antonine, pauvre agneau à chercher la mort;
c'est un misérable et un lâche, il n'agissait que par intérêt.
La Niania s'arrêta près de la table et regarda madame Karzof. Celle-ci,
emportée par sa colère, continua:
--Il voulait épouser Antonine, mais avec notre bénédiction, car il avait
peur de la voir déshériter, et, sans dot, il n'avait pas besoin
d'elle...
--- Madame, dit tout-à-coup la voix grave de la Niania, vous offensez
Dieu.
--Eh? fit la mère qui ne put en croire ses oreilles.
--Vous offensez Dieu en calomniant l'innocent! Dournof aimait notre
Antonine pour elle-même; il lui a proposé de s'enfuir...
--Que ne l'a telle écouté! gémit la malheureuse femme; elle vivrait, et
j'aurais pardonné.
--Vous aviez dit à la pauvre sainte, qui est au ciel, que votre
malédiction la suivrait partout si elle se mariait sans votre
consentement; elle vous a crue,--elle a eu tort, puisque vous venez de
le dire vous-même.
Madame Karzof ne trouva rien à répondre. Son mari écoutait en silence,
comprenant à peine ce qui se passait auprès de lui.
--Vous avez un caractère comme les autres femmes, reprit la Niania, vous
criez bien fort, et puis vous cédez à qui vous flatte; ni Antonine, ni
celui qu'elle avait choisi, n'avaient un semblable caractère; ils
écoutaient, se taisaient, et obéissaient quand c'était pénible; mais ce
que vous demandiez ici; c'était contraire à la volonté du Seigneur. Oui,
ils ont eu tort de vous croire, oui, ils auraient du vous
désobéir,--mais Antonine était une fille trop soumise, elle a mieux aimé
mourir que de pécher.
M. Karzof sanglotait dans son mouchoir, et des larmes auxquelles il ne
prenait pas garde coulaient sur les joues du vieillard.
--Vous disiez tantôt que Dournof est coupable de la mort de notre agneau
pascal? Ce n'est pas vrai, madame, et vous le savez bien, que ce n'est
pas vrai! Antonine est morte de chagrin, et c'est votre faute, à vous,
madame! Elle vous avait dit qa'elle en mourrait, vous ne l'avez pas
crue,--parce que vous aviez dit la même chose autrefois; mais vous
auriez dû savoir qu'elle avait un autre caractère que vous! Elle ne
disait pas de paroles inutiles, notre Antonine, elle ne parlait pas de
ses actions, elle faisait de son mieux sans rien dire. Oui, quelqu'un
l'a tué notre Antonine,--et c'est sa mère qui l'a tuée.
--Niania! Niania! s'écria madame Karzof en se soulevant de son fauteuil.
--Je ne vous crains pas, dit doucement la vieille bonne. J'ai tant
pleuré que ça m'est égal de mourir, et puis vous ne me ferez pas de mal.
Mais c'est vous qui avez tué Antonine, tout de même.
--Hors d'ici! cria madame Karzof. Impudente, tu oses blâmer tes maîtres?
Je te chasse! va-t'en!
--Ma femme, intercéda le vieillard, elle nous aime, elle élevé nos
enfants... elle déraisonne, laisse-la tranquille...
--Hors d'ici! répéta la matrone irritée. Je te chasse! C'est toi qui es
cause de notre malheur; tu as entraîné notre innocente au mal...
--Ah! madame! dit la vieille bonne en faisant le signe de la croix, que
Dieu vous pardonne ce que vous dites! Je m'en vais... je m'en vais, et
sans rien regretter. M. Jean vole de ses propres ailes maintenant,
hélas! le nid est vide.. Je m'en vais, madame. La vieille femme
s'inclina jusqu'à terre devant celle qu'elle avait servi depuis trente
ans, puis se releva d'un air digne et sortit. L'instant d'après, une
jeune femme de chambre, qu'on avait prise pendant la maladie d'Antonine,
entra d'un air étonné, conviée à ce service pour la première fois, et
acheva de préparer le thé.
Madame Karzof, plus contrariée qu'irritée pour le moment, garda le
silence pendant quelques instants, puis, ne pouvant y tenir, demanda:
--Où est la Niania?
--Elle est sortie, madame, répondit respectueusement la jeune fille.
--Où est-elle allée?
--Je ne sais pas, madame, elle ne l'a pas dit.
Karzof regarda sa femme d'un air de reproche; elle détourna les yeux, et
reprit son tricot sans rien ajouter.