Le jour venu, Antonine reçut l'ordre de se faire coiffer avant le dîner,
et la cuisinière, prévenue d'avance, dut s'arranger pour servir à quatre
heures; de sorte qu'il était à peine trois heures quand madame Karzof
entra dans la chambre de sa fille.
--Des rubans roses, Niania, dit-elle à la fidèle servante.
Celle-ci, en grommelant, s'en alla chercher le carton qui contenait les
noeuds de ruban, et Antonine resta seule avec sa mère.
A la grande surprise de celle-ci, elle rejeta le peignoir qu'on avait
déjà placé sur ses épaules, se leva et s'avança vers madame Karzof.
--Ma mère, dit-elle, je vous en conjure, ne faites pas mon malheur. Je
ne vous demande pas de me donner à Dournof; mais de grâce ne me mariez
pas à Titolof.
Madame Karzof haussa les épaules. Cette phrase qu'elle entendait tous
les jours avec peu de variantes, car la pauvre Antonine ne se mettait
pas en frais d'éloquence, glissait sur son coeur sans l'effleurer.
--Ma mère, reprit Antonine avec plus de force, c'est aujourd'hui pour la
dernière fois que je vous le demande!
--Cela me fera grand plaisir de ne plus l'entendre, répondit madame
Karzof, car tu m'ennuies singulièrement.
--Ne soyez pas inflexible, ma chère maman, reprit Antonine en faisant un
effort surhumain pour devenir câline et tendre. Je ne veux pas épouser
M. Titolof parce qu'il m'est insupportable.
--Un si charmant garçon, repartit la mère; tu es difficile.
--Il est horriblement fat et bête!
--Je le trouve spirituel, moi, mais il est convenu qu'à présent les
enfants ont plus d'esprit que leurs parents! fit madame Karzof
très-piquée, car, en effet, elle trouvait son futur gendre spirituel.
--Eh bien, maman, c'est moi qui ai tort; je suis une fille fantasque,
capricieuse, injuste; mais telle que je suis, je suis votre fille, vous
m'aimez et je vous aime, et, ma chère maman, je déteste M. Titolof.
Madame Karzof, qui s'était toujours montrée revêche lorsque Antonine lui
avait parlé avec le calme et la dignité dont elle ne se départait pas,
fut émue de l'entendre parler comme une enfant ordinaire; elle la fit
asseoir auprès d'elle, caressa ses longues nattes brunes, et lui parla
avec douceur.
--Vois-tu, ma chérie, tu seras très-heureuse, vous partirez pour N...
--Partir? fit Antonine avec effroi. Elle avait cru jusque-là que Titolof
devait rester à Pétersbourg.
--Eh bien! A quoi penses-tu, que tu ne le sais pas? Nous ne parlons que
de cela depuis quinze jours!
Hélas! c'était vrai, mais Antonine n'écoutait jamais ce qui se disait
entre ses parents et son futur: leurs paroles étaient pour elle un
bourdonnement monotone, qui servait d'accompagnement à ses pensées.
Cette idée de départ lui donna le dernier coup.
--Je ne veux pas vous quitter, chère maman! Mon père est vieux, il
m'aime; voulez-vous lui faire le chagrin de ne plus voir sa fille?
Elle fit ce qu'elle n'avait jamais fait, elle baisa les mains de sa
mère, pleura, supplia...
--Vois-tu Nina, dit enfin madame Karzof émue, si ce n'était pas aussi
avancé, j'aurais repris notre parole; mais à présent ton mariage est
annoncé, tout le monde serait trop surpris; ton trousseau est fait, les
cartes d'invitation sont prêtes, il n'y a plus que ta robe de noce à
essayer... C'est impossible ma chère enfant, réfléchis toi-même!
Antonine quitta sa posture suppliante.
--Vous le voulez? dit-elle d'une voix tremblante; soit, mais vous vous
en repentirez amèrement.
--Des menaces? s'écria madame Karzof. Et moi qui regrettais ce mariage
tout à l'heure! Qu'on est sot de croire à ce que nous disent les
enfants! Niania, dit-elle à la bonne qui rentrait, mets-lui des noeuds
roses, et tâche qu'elle soit jolie, bon gré, mal gré.
Là-dessus elle quitta majestueusement la chambrette, non sans maugréer
sur son accès de sensibilité.
--Niania, dit tristement Antonine, fais-moi aussi belle que tu pourras,
pour que le monde des vivants garde un bon souvenir de moi quand je n'y
serai plus.
--Que dis tu là, ma colombe? fit la vieille femme effrayée. Ne parle pas
de mort à ton âge... Est ce qu'on meurt à vingt ans? Mais regarde donc
mes vieux os que j'ai peine à traîner; et que Dieu ne veut pas mettre au
repos! Mourir! nous avons bien le temps d'y penser, Dieu merci.
Un étrange sourire éclaira le visage d'Antonine, et elle s'assit devant
la glace de sa toilette. Elle examina son visage, dont elle se
préoccupait peu d'ordinaire. Que de jeunesse et de vie, malgré
l'indisposition récente, dans ces tissus nacrés, dans ces veines azurées
où coulait un sang vif et chaud! Ses lourdes nattes, ses sourcils épais
et réguliers dénotaient l'abondance de la sève dans ce corps charmant,
où la vingtième année apportait son complément d'élégance et d'harmonie.
Pendant sa toilette, Antonine regarda attentivement ses bras ronds et
potelés, ses épaules déjà pleines où le rose de la jeunesse teintait
encore la chair; elle regarda le sang courir sous la peau jusqu'au bout
de ses mains fines; et elle pensa que ce serait grand dommage quand
toutes ces choses exquises seraient à six pieds sous terre. Les larmes
montèrent à ses yeux, elle les refoula vaillamment et s'essuya les
paupières du revers de sa main.
--Pleure, mon enfant, cela fait du bien, lui murmura la Niania en
achevant de l'habiller; cela fait du bien; tu es si oppressée depuis
quelques jours!
--Je n'ai pas le temps, dit brusquement Antonine. Donne-moi ma robe
grise, en barège.
--Du barège! Mais, ma chérie, il fait froid au cirque! Ce n'est pas
comme au théâtre bien fermé et bien chaud! Il y fait froid, et il y a
partout des vents coulis!
--Fais ce que je te dis, répéta impérieusement la jeune fille. Ma mère
veut que je sois jolie, il faut lui obéir.
La Niania alla chercher la robe demandée, dont le corsage transparent
recouvrait les épaules de barège seul; de plus, ce corsage était
entr'ouvert sur la poitrine. Antonine revêtit ce costume avec une sorte
de triomphe, et se regarda ensuite dans la glace. Jamais elle n'avait
été plus belle. Les yeux brillants d'une sorte de rage, elle attacha un
noeud sur sa robe, jeta un dernier coup d'oeil et s'inclina
railleusement devant son image.
--Ceux qui vont mourir te saluent! dit-elle, et elle passa aussitôt dans
le salon, où Titolof, invité pour dîner, l'attendait avec beaucoup de
patience.
--Que vous êtes belle! lui dit-il en la saluant.
--N'est-ce pas, général? répondit la jeune fille avec un petit rire
moqueur. Il faut bien s'habiller quand on va dans le monde.
--Est-ce que tu n'auras pas froid avec cette robe? demanda la mère avec
sollicitude.
--Est-ce qu'on a froid quand on s'amuse? répliqua Antonine, je compte
m'amuser ce soir. Depuis les premiers jours de carême je n'ai guère eu
de plaisirs.
Il n'est pas trop tôt pour commencer!
Elle n'en avait jamais dit si long. Titolof ébahi la regardait sans oser
parler. On lui avait changé son Antonine, bien certainement. La jeune
personne qui ne disait jamais rien ne pouvait pas être celle qui lui
parlait si librement. On se mit à table, Antonine demanda du vin à son
père: elle ne buvait jamais que de l'eau. Madame Karzof en fut effrayée.
Elle craignait que sa fille n'eût conçu le plan machiavélique de se
rendre odieuse au général en feignant les défauts qui pouvaient le plus
lui déplaire, étant donné sa situation particulière. Mais ce plan fort
simple et de bonne guerre n'était pas de ceux que pouvait former
Antonine; sa ruse n'allait pas si loin. Le dîner terminé, il fut
question de départ; Antonine passa dans sa chambre et appela sa Niania.
--Va, lui dit-elle, chez Dournof.
La vieille femme la regarda attentivement, mais ne lut rien dans ses
yeux.
--Vas-y tout de suite, et dis-lui que nous nous verrons bientôt.
--Tu perds l'esprit, ma chérie? murmura la Niania inquiète.
--Rien n'est plus sérieux, et tu sais que je ne plaisante jamais.
Dis-lui que je l'aime et que nous nous reverrons bientôt.
--J'obéirai, ma chérie, j'obéirai, fit la Niania tristement.
Antonine passa sa main fraîche avec un geste de caresse sur le visage
osseux de la vieille servante, prit un châle léger qu'elle jeta sur sa
tête et sortit; on l'attendait pour monter en voiture, et sa mère
l'avait déjà appelée trois fois.
X
Le coupon que Titolof avait apporté était le meilleur de tous; c'était
une loge de barrière, contre la sortie des écuries; on y avait la
première vue sur les merveilles de M. Bouthors, y compris les singes et
les chiens. Un affreux vent coulis y arrivait, il est vrai, toutes les
fois qu'on ouvrait les portes intérieures, mais nulle rose n'est sans
épine; un autre fâcheux eût peut-être allégué qu'on y recevait beaucoup
de sable jeté par les pieds des chevaux; mais quand on va au cirque,
n'est-ce pas pour avaler de la poussière?
Dans ce temps-là,--lointain, hélas!--les dames et les messieurs qui
s'enlèvent les uns les autres à la force du poignet ou de la mâchoire
jusqu'aux combles de l'édifice n'étaient pas encore à la mode; on n'y
voyait pas beaucoup de Péruviens, dansant à quarante pieds de hauteur
sur un fil de fer imperceptible; nul voltigeur aérien n'y passait d'un
trapèze à l'autre en faisant pousser des cris d'effroi aux dames d'en
dessous qui craignent probablement qu'il ne leur tombe sur la tête. Les
cirques de cette époque montraient beaucoup de chevaux, de chiens, de
singes, voir même un éléphant, gros comme un boeuf, ce qui prouvait,
dans l'ordre inverse, un rare mérite, cet éléphant étant "le plus petit
des géants connus". On ne voit pas trop ce que le public y perdait, la
décence y gagnait peut-être. Mais ce qu'elle gagnait là, elle le perdait
sans doute ailleurs, car le cirque était considéré comme un endroit
périlleux, presque immoral, où les demoiselles ne venaient guère
au-dessus de dix ou douze ans; on donnait tout exprès des matinées
enfantines, auxquelles les jeunes filles pouvaient assister. L'arrivée
d'une famille honnête et peu accoutumée aux façons du lieu, dans une
loge ordinairement occupée par la haute bicherie, fit un léger brouhaha,
et cinquante lorgnettes se braquèrent sur Antonine. Elle rougit comme
sous un affront, mais se remit bientôt, et s'abandonna à l'admiration
générale avec une grande indifférence. Le vent coulis souillait sur ses
épaules presque nues. Elle occupait naturellement la meilleure place,
c'est-à-dire la plus rapprochée de la barrière. Elle avait tourné le dos
aux écuyers, et de temps en temps un frisson passait sur elle.
--Tu as froid? lui dit sa mère, en voyant des alternatives de rougeur et
de pâleur marbrer le visage de la jeune fille.
--Non, maman je suis très-bien.
--Mettez-lui cela sur les épaules, monsieur Titolof, dit madame Karzof
en lui passant un léger mantelet; il ne faut pas oublier qu'elle vient
d'être malade.
Titolof arrangea gracieusement l'objet sur les épaules de la jeune
fille, qui le remercia et continua à lorgner la salle. Au bout de trois
minutes, le mantelet avait glissé derrière la chaise. A l'entr'acte,
Titolof offrit des glaces; à part le vent coulis, il faisait
horriblement chaud dans la salle trop éclairée et trop remplie. On
accepta les glaces, et Antonine en redemanda. Elle va se faire passer
pour gourmande! pensa la mère en lui faisant les gros yeux. Mais
Antonine ne comprit pas le langage muet de ces yeux redoutables et se
fit apporter une seconde glace.
--Est-ce que ce n'est pas imprudent? demanda madame Karzof.
--Non, maman, répondit la jeune fille qui s'était dépêchée de finir.
Elle tendit son assiette vide à Titolof et se remit à ses observations.
La sortie du cirque est toujours très-encombrée, et l'ordre se fait
lentement. Dans l'étroit boyau de planches où se pressait la foule,
l'air froid arrivait du dehors chaque fois qu'on ouvrait la porte de la
rue, et on l'ouvrait incessamment. Les messieurs étaient allés chercher
leur voiture de louage et ne pouvaient parvenir à la trouver dans ce
tohu-bohu d'équipages qui, parait-il, doit se reproduire à la sortie de
tous les théâtres imaginables.
--C'est le ciel qui me favorise, pensa Antonine. Et elle laissa glisser
de ses épaules la pelisse fourrée qui les couvrait, et sous laquelle
elle avait déjà eu le temps d'étouffer.
--Que fais-tu? lui dit sa mère en se retournant tout à coup, ta pelisse
s'en va, tu vas t'enrhumer, remonte-la.
Oui, maman, répondit Antonine. Un instant après la pelisse était
retombée.
Une main énergique la replaça sur les épaules de la jeune fille qui fit
un brusque mouvement. Elle rencontra les yeux de Dournof, qui ne la
perdait point de vue depuis une heure.
--Tais-toi, dit-il tout bas, merci pour ton message.
--Va-t'en, chuchota Antonine, pendant que sa mère, haussée sur la pointe
des pieds, cherchait à démêler le visage de son mari ou de son futur
gendre parmi ceux qui se présentaient incessamment à la porte.
--Ne puis-je rester un peu?
--Non, non, va-t'en, répéta Antonine avec angoisse. Pas ici! pas
maintenant! va t'en.
Il lui pressa la main et se perdit dans la foule. Aussitôt la pelisse
retomba des épaules glacées de la jeune fille. Par instants elle sentait
un frisson mortel la secouer de la tête aux pieds, une sorte de
chatouillement étrange lui serrer la poitrine; elle ouvrit la bouche
pour respirer, et l'air glacé entra largement dans ses poumons.
--C'est cela, se dit-elle avec une joie funèbre en sentant la fièvre la
parcourir tout entière. C'est la mort clémente qui vient me délivrer.
--Les voici! cria madame Karzof en se précipitant vers la porte.
Suis-moi, Nina!
Il s'écoula encore quelques minutes avant qu'ils fussent casés dans leur
voiture. Ils partirent enfin. Antonine se retira sur-le-champ dans sa
chambre, prétextant la fatigue, et trouva sa Niania qui l'attendait.
--J'ai vu ton ami, dit-elle; il a été bien heureux; il est allé au
Cirque...
--Je le sais, je l'ai vu, répondit Antonine.
--Quelle voix singulière tu as! dit la Niania effrayée. Comme tu es
rouge! est-ce que tu n'as pas pris froid?
--Moi! quelle idée! Va me chercher du thé.
La Niania revint avec une tasse de thé bouillant que la jeune fille but
d'un trait.
--Tu vas te brûler! fit observer la vieille servante.
--Ah! dit Antonine en riant, quels trembleurs vous êtes! "Tu vas te
brûler, tu vas t'enrhumer!" Entre le froid et le chaud n'y a-t-il pas de
milieu?
La Niania regarda d'un oeil scrutateur son enfant de prédilection.
--Je ne sais pas, dit elle lentement, ce que tu médites, ma fille, mais
ce n'est pas ton ange gardien qui t'a soufflé tes pensées aujourd'hui.
Antonine passa son bras au tour du cou de sa vieille bonne.
--Vois-tu, Nina, dit elle, je n'aime au monde que deux personnes,
Dournof et toi. Souviens-toi de ces paroles.
--Eh! ma chérie, fit la Niania en la regardant avec tendresse et
reproche tout à la fois, tu ajoutes un péché à un autre! Le Seigneur
n'a-t-il pas dit: Tu honoreras ton père et ta mère, pour que Dieu te
donne une vie pleine de jours?
Antonine sourit; ce sourire énigmatique ne fit que passer sur son
visage.
--Va souper, ma bonne, dit-elle, je me mettrai au lit seule: tu viendras
ranger ma chambre après souper.
La Niania obéit; la porte était à peine refermée sur elle qu'Antonine
donna un tour de clef et courut à la fenêtre. La moiteur occasionnée par
le breuvage brûlant perlait ses fines gouttelettes sur son front et ses
tempes; elle rejeta sa robe sur son lit et se tint debout, les épaules
et les bras nus, frissonnant sous le vent glacé qui s'engouffrait dans
le store relevé comme dans la voile d'une barque. Elle resta longtemps
ainsi; de temps en temps elle frissonnait; une pâleur de cendre se
répandait sur son visage, mais elle absorbait douloureusement l'air
mortel, avec la fermeté d'une martyre.
Quiconque eut dit alors à la jeune fille que le suicide est un crime
l'eût trouvée sourde. Elle ne voulait plus vivre et ne voyait pas plus
loin; d'ailleurs la mort qu'elle avait choisie serait lente à venir;
elle avait le temps de se repentir, et de demander pardon à Dieu de sa
faute.
Une horloge sonna minuit dans la pièce voisine. Antonine ferma la
fenêtre, rouvrit la porte et se coucha tranquillement. A peine
était-elle au lit que sa mère rentra.
--Qu'il fait froid ici! dit-elle en serrant autour de son cou un châle
jeté sur ses épaules. Tu ne fais pas assez chauffer, Nina; ta chambre
est une véritable glacière! Te sens-tu bien?
--Très-bien, maman, merci, répondit la jeune fille.
--Tu étais très-jolie ce soir; voilà comme il faut t'habiller, et non
comme une religieuse. M. Titolof était enchanté de ta beauté et de ton
amabilité; je vois que tu es une bonne fille, malgré tes petits
caprices. Bonsoir.
Elle se pencha sur sa fille pour l'embrasser. Tout à coup les deux bras
d'Antonine s'enlacèrent autour de son cou.
--Vous m'aimez pourtant maman, dit-elle d'une voix émue.
--Certainement je t'aime! Est-ce que cela se demande!
Antonine ne répondit pas: son étreinte se resserra, et elle embrassa sa
mère sur la joue.
--Bénissez-moi, maman, dit-elle à voix basse.
Sa mère la bénit, lui fit encore quelques caresses et la quitta. La
Niania rentra aussitôt sur la pointe du pied.
--Eh bien, ma colombe, tu as fait la paix avec ta mère?
--Oui... la paix éternelle, répondit Antonine.
--Que tu as d'étranges paroles! Dieu seul peut te comprendre!
--Dieu seul! répéta Antonine rêveuse.
Une rougeur fugitive montait par moments à ses joues; des
tressaillements involontaires parcouraient son corps et faisaient
onduler la couverture. La Niania regarda son enfant avec une persistance
qui lui fit détourner les yeux.
--As-tu sommeil, Niania? lui demanda-t-elle, pour détourner son
attention.
--Non, répondit la vieille femme.
--Moi non plus. Assieds toi là,--elle indiquait le pied de son lit,--et
raconte-moi quelque chose.
--Eh! que veux-tu que je te raconte? fit la Niania en s'asseyant sur le
bord de la couchette étroite et basse. Une vieille servante comme moi
n'a rien à dire à personne!
--Comment, rien? Il ne t'est jamais rien arrivé?
--Rien qui vaille la peine d'être répété!
--Ce n'est pas possible, répondit Antonine. Je ne sais même pas si tu es
fille, femme ou veuve! Il faut pourtant qu'il te soit arrivé quelque
chose, quand ce ne serait que de te marier!
La Niania hocha deux ou trois fois la tête d'un air mélancolique.
--Je me suis mariée, dit elle, mais ce n'est pas intéressant.
--Raconte-le moi tout de même. Je t'en prie!
Non sans hésiter, la Niania prit le coin de son tablier et se mit à le
rouler lentement, comme font les filles de la campagne quand elles
parlent, et commença son histoire à voix basse: