--Mon père--que Dieu lui donne le repos éternel!--était un homme gai et
remuant; il aimait à travailler comme il aimait à rire et festiner; je
me le rappelle toujours revenant des fêtes, le dimanche soir, chantant
et criant. Il était plus ivre de chansons et de gaieté que de vin. Il
n'aimait pas l'eau-de-vie; il disait que cela rend triste, et quand il
buvait quelque chose de fort, c'était de l'hydromel et de la bière
douce;--mais cela lui arrivait rarement.
Nous étions toute une nichée d'enfants, dans la maison paternelle, et
j'étais l'aînée. Dès mon plus jeune temps, je ne me vois pas autrement
qu'un enfant dans les bras; l'un remplaçait l'autre dès qu'il savait
marcher, et c'était toujours de même. J'arrivai ainsi à l'âge où les
petites filles commencent à devenir sérieuses et à regarder si leurs
cheveux sont bien nattés. J'étais la fille, d'un paysan et non d'un
domestique, et jamais je ne serais entrée dans les chambres des
maîtres... tu verras, ma colombe, comment j'en suis venue à servir chez
toi. J'étais donc grandelette, lorsque ma pauvre mère mourut. C'était
une femme sévère, aussi sérieuse que mon père était gai; elle ne m'avait
pas fait moitié tant d'amitié que lui, et pourtant, quand je la mis dans
le cercueil, il me parut que jamais je ne reverrais ni de beaux jours ni
de soleil. A partir de ce moment, sauf le dernier qui avait douze jours,
je n'eus plus d'enfants dans les bras, et celui-là s'éleva tout seul, on
peut le dire, car je n'avais guère le temps de m'occuper de lui.
Pourtant je l'aimais mieux que les autres.
Mon père fut triste pendant quelques jours, mais il avait le coeur si
naturellement gai, qu'il ne pouvait pleurer longtemps; il se remit à
rire avec les camarades, et moi, je restai au logis pour élever toute la
couvée.
--Si jeune? fit Antonine.
--Que veux-tu, ma chérie! Il faut bien plier pour ne pas rompre! Que
pouvais-je contre la volonté de Dieu? C'était lui qui nous avait repris
la mère, et sa volonté était sans doute de me faire élever les enfants;
sans cela, il ne m'eût pas fait naître la première.
Je passai plusieurs années comme cela; les petits étaient déjà forts, le
dernier courait tout seul depuis longtemps, et j'avais un peu de temps
libre. La belle saison étant venue, j'en profitai pour aller cueillir
des champignons et des fruits sauvages, afin de les faire sécher pour
l'hiver. Nous n'avons guère de friandises, nous autres, et nous les
prenons là où le bon Dieu les met.
Un jour j'étais allée au bois avec mon panier, pour ramasser des
fraises: j'en avais presque plein la corbeille, et comme il faisait
très-chaud, je m'assis sur le gazon. Voilà que la mère de ta mère, ta
défunte grand'mère, que tu n'as pas connue, vint se promener dans la
forêt et y prendre le thé avec la compagnie. Le monde était arrivé dans
une grande voiture à quatre chevaux, et ils étaient bien une douzaine.
Ta grand'mère, qui était très bonne, me parlait quand elle passait par
le village, mais je n'étais pas assez hardie pour l'aborder, et je m'en
allai un peu plus loin, dans le fourré. De temps en temps, j'entendais
les chevaux s'ébrouer et faire sonner leurs clochettes; cela m'amusait;
je ne connaissais aucun plaisir, et j'aimais à savoir que les seigneurs
se réjouissaient ensemble.
Pendant que j'étais là, j'entendis marcher dans le bois, tout près de
moi; je me retournai, aussitôt debout, pour m'enfuir; mais j'eus la
curiosité de voir quel était le chrétien qui s'était approché! Je le
reconnus tout de suite, et pourtant je ne l'avais vu que deux fois;
c'était Afanasi, le jeune cocher de ta grand'mère; il n'avait pas plus
de dix-huit ans, mais il savait conduire quatre chevaux comme pas un
dans les environs. Si tu l'avais vu quand il menait la calèche de ta
grand'mère à l'église, le dimanche...
La Niania s'interrompit, poussa un soupir et fit le signe de la croix.
--Afanasi, reprit-elle, me parut plus beau que le soleil; il avait une
petite barbe blonde qui commençait à friser, et quand il souriait, je
croyais voir le ciel avec ses anges, rangés autour du Père éternel; il
me parla, me demanda comment je m'appelais, et me dit que j'étais
jolie...
La Niania s'interrompit encore.
--Je retourne à mon vieux péché, dit-elle; c'est le malin qui
m'inspire...
--Non, non! fit Antonine, qui l'écoutait penchée sur son coude, les yeux
brillants; raconte-moi tout. Tu l'as aimé?
--Je l'ai aimé plus que mon âme! dit sourdement la vieille femme.
Jamais, hormis mon père et les petits, personne ne m'avait dit une bonne
parole; on prétendait que j'étais fière parce que je ne parlais pas à
nos gens de village: je n'étais pas fière, mais timide. Avec Afanasi,
j'étais timide, mais il savait me rassurer. Je commençais par le
regarder en dessous, derrière mon coude replié sur mes yeux, comme font
nos filles quand elles sont honteuses, et puis je finissais par regarder
au fond de ses yeux. Je l'aimais tant, que quand je ne parvenais pas à
l'apercevoir, ne fût-ce que de loin, dans la cour des seigneurs, pendant
qu'il lavait les équipages ou quand il amenait les chevaux boire à la
rivière, j'étais triste toute la journée et je pleurais le soir sans
pouvoir m'endormir.
Il y avait déjà six semaines que j'avais rencontré Afanasi dans le bois
pour la première fois; je l'avais revu dans la grange et à différentes
autres places; mais j'étais si timide, que je n'osais rester plus d'une
minute avec lui. C'était bien drôle! Avant le moment de le voir, j'étais
impatiente, je ne tenais pas en place; les heures me paraissaient
longues comme des années, et puis, lorsque je m'en allais le retrouver,
j'allais lentement, j'avais comme un regret de me rendre auprès de lui;
et aussitôt arrivée, s'il essayait de me prendre par la taille ou de
m'embrasser, je trouvais une bonne raison pour m'enfuir sur-le-champ.
Quand j'étais un peu loin, je m'arrêtais pour le voir revenir à la
maison, cachée derrière un arbre ou une meule de foin, et quand j'avais
pu l'apercevoir sans qu'il me vît, je me sentais heureuse et comme
rassurée jusqu'au lendemain.
Un soir, j'étais restée debout au coin de l'avenue qui menait chez les
seigneurs, et je regardais Afanasi qui s'en allait à grand pas vers les
écuries; je le trouvais si beau, que mon coeur s'en allait avec lui; je
ne pensais plus à rien; seulement je sentais que tout à l'heure, quand
il aurait disparu derrière le mur, je serais bien triste; mon père qui
rentrait du travail plutôt que de coutume m'aperçut et s'approcha tout
près de moi. Je ne l'avais pas vu, et je fis un bond de frayeur
lorsqu'il me frappa sur l'épaule.
--Que regardes-tu là? dit-il d'un ton railleur; les longues jambes du
bel Afanasi?
Je n'avais pas coutume de mentir, et je devins toute confuse. Mon père
continua:
--On m'a dit qu'il te fait la cour? Méfie-toi, ma fille, c'est un
enjôleur, ne crois pas un mot de ce qu'il dit.
--Mais, mon père, dis je, car j'étais offensée par la manière dont il
parlait de mon grand ami, il ne m'a rien dit de mal.
--J'espère bien qu'il ne t'a rien dit, le vaurien! Il fait la cour à la
fille du meunier et à la femme de chambre de Madame, en même temps.
Comme ça, s'il n'en a pas une pour femme, il aura l'autre. Elles ont de
l'argent toutes deux. Il est malin! Ce n'est pas lui qui épousera une
fille pauvre; il n'aime pas les chaussures d'écorce, il lui faut une
femme qui porte des souliers de peau!
Je reportai les yeux sur mes pieds nus. Mon père haussa les épaules et
passa outre. Pouvais-je ne pas croire mon père? Et d'un autre côté,
comment supposer qu'Afanasi me trompait? Il ne m'avait jamais parlé de
nous marier, et ce n'est pas moi qui aurais osé lever la voix sur ce
sujet-là. Mais je croyais qu'il m'aimait assez pour vouloir passer sa
vie avec moi. Je rentrais à la maison; je servis à manger à tout mon
petit monde, et quand ils furent tous couchés et endormis sur le poêle,
je me couchai aussi, sur le plancher comme d'habitude, et je me mis à
réfléchir. Non, je ne pouvais pas admettre que mon père s'était moqué de
moi; il aimait à rire, sans doute, mais il ne riait pas des choses
sérieuses, et n'aurait pas voulu me faire du chagrin, car il aimait ses
enfants. Je songeai à demander à Afanasi si vraiment il courtisait la
fille du meunier et la femme de chambre de Madame; mais je ne sais
pourquoi il me semblait que si je lui faisais cette question, il se
fâcherait contre moi et cesserait de m'aimer.
La femme de chambre était une fille de la domesticité seigneuriale,
élevée dans les appartements; elle nous trouvait trop peu de chose, nous
autres paysannes, pour nous parler autrement que par hasard, au jour de
fête; je ne saurais rien par cette orgueilleuse. Je me résolus alors à
aller trouver la fille du meunier; elle demeurait à deux verstes de chez
nous, sur la rivière, et nous étions bonnes amies, ayant à peu près le
même âge, quoiqu'elle n'eût rien à faire et que je fusse surchargée de
besogne tout le long du jour. Le lendemain, après avoir mis toute la
maison en ordre, je dis à mon père que j'irais voir s'il n'y avait pas
des écrevisses dans un trou que je connaissais bien, un peu en amont du
moulin, et je partis avec mon panier. Comme je passais derrière les
communs seigneuriaux, j'entendis Afanasi qui plaisantait et riait aux
éclats; sa voix m'était bien connue et me frappait toujours droit au
coeur; une voix de femme riait avec lui; je ne distinguai pas si c'était
la femme de chambre ou une autre qui tenait compagnie, mais je passai
bien vite, presque en courant. De ce moment, je fus toute triste: je
sentais, je ne sais pourquoi, que mon voyage était inutile, et que j'en
savais assez pour m'ouvrir les yeux; mais, tu sais, ma fille, quand on a
du chagrin, on ne veut pas croire les choses qui vous feraient pleurer;
on se bouche les yeux et les oreilles, jusqu'à ce que le malheur vous
tape à grands coups sur la tête, en vous criant: Regarde-moi donc en
face! Et quand on le regarde, on voit que sa figure n'est pas nouvelle,
et qu'on le connaissait depuis longtemps.
J'allai donc au moulin tout de même. Paracha, la fille du meunier, était
sur le seuil de sa porte, occupée à nourrir des poussins avec le grain
tombé, que les chevaux avaient foulé aux pieds pendant qu'on déchargeait
les sacs, et qui n'était plus bon pour la monture.
--Tiens, bonjour, me dit elle; on ne te voit pas souvent!
--Je n'ai pas le temps, lui dis-je; il y a trop d'enfants à la maison.
Elle me fit entrer, et m'offrit du kvass, du lait caillé, des macarons,
une quantité de bonnes choses, elle avait mis sur la table un superbe
pain d'épice avec son nom, écrit tout au long dessus, en sucre rouge.
--Qu'est-ce qui t'a donné cela? demandai-je le coeur tremblant, car je
savais quelle serait la réponse.
--C'est mon promis, le cocher Afanasi, répondit-elle en rougissant de
joie et d'orgueil. Mon père et ma mère lui ont permis de venir à la
maison et de me faire des cadeaux; je suis sa fiancée; si les maîtres ne
s'en vont pas en ville pour l'hiver, nous nous marierons à l'Epiphanie;
et s'il s'en vont, nous nous marierons après Pâques.
--Voilà ce que c'est! me dis-je; comme on apprend vite son malheur!
--Eh bien, est-ce que tu ne me félicites pas? me dit Paracha en me
regardant avec étonnement.
Je ne sais pas comment je fis pour me lever, la saluer et l'embrasser
trois fois après l'avoir saluée en m'inclinant jusqu'à la ceinture. Je
lui fis mes compliments, cependant; et alors, elle m'emmena en haut pour
me montrer tout son trousseau. Il était magnifique, car sa mère avait
commencé à s'en occuper dès qu'elle avait eu douze ans. Il y avait de
tout; des essuie-mains brodés qu'elle avait préparés pour les offrir en
cadeau, à sa noce, aux jeunes gens qui assisteraient le marié, au
prêtre, au diacre, à l'Eglise, enfin à tout le monde. Il y en avait bien
quarante! Elle avait des dentelles qu'elle avait tissées sur une pelote,
avec des dessins rouges et bleus, car ses parents ne lui regrettaient ni
le fil, ni le coton rouge; elle avait des sarafanes garnis de boutons
dorés jusqu'en bas, et des mouchoirs de soie, et des robes comme les
femmes de chambre de Madame.
--Mes parents, dit-elle, ne me permettent pas de les mettre avant que je
sois mariée, parce vait que je ne suis qu'une fille de paysan; mais
quand je serai la femme d'Afanasi, je mettrai les robes européennes pour
m'habiller comme une dame.
Pendant qu'elle me montrait toutes ces choses, je pensais que vraiment
elle était une riche promise! Elle était aussi bien plus jolie que moi;
elle avait une grande natte qui tombait presque aussi bas que les
tiennes, ma fille chérie, car tu sais que nos jeunes filles réunissent
tous leurs cheveux en une seule natte. Je me dis que j'étais folle
d'avoir pu prétendre à l'amour d'Afanasi, lorsqu'une si belle fille avec
tant de richesses ne se trouvait pas trop bonne pour lui.
--Y a-t-il longtemps qu'il te fait la cour? lui demandai-je avec une
petite espérance qu'elle me répondrait que non.
--Il y aura un an vienne l'assomption de la Vierge, dit-elle d'un air
triomphant.
Tout l'hiver et tout le printemps! Il m'avait courtisée comme on cueille
une petite fleur sur la route, qu'on jette au bout d'un instant en
pensant à autre chose; il m'avait trouvée assez jolie pour me le dire,
et si j'avais été moins sage, il aurait profité de ma folie et de mon
aveuglement! Heureusement Dieu et mon ange gardien m'avaient protégée!
Et puis on est raisonnable quand toute sa vie on a eu la peine et la
fatigue de huit enfants sur les bras!
--Eh bien, je m'en vais, dis-je à Paracha en me levant.
--Déjà? où vas-tu?
--Chercher des écrevisses à la rivière.
--Et toi, me dit-elle tout à coup, est-ce que tu ne te marieras pas
bientôt?
Je ne sais quel démon me poussa à relever fièrement la tête.
--J'espère bien que si! répondis-je: je t'inviterai à ma noce!
--Et tu viendras à la mienne, dit Paracha en me reconduisant jusqu'au
seuil du moulin.
Je m'en allai bravement sous le soleil de midi, en faisant mine d'être
joyeuse; mais quand j'eus atteint le trou aux écrevisses, je n'eus pas
le courage de me mettre à en chercher, je m'assis sur l'herbe molle et
verte, si épaisse au bord de l'eau où jamais ne passe personne, et je
pleurai tant qu'il y eut des larmes dans mes pauvres yeux. Quand je fus
bien fatiguée de pleurer, je me rajustai, je lavai mon visage bouffi à
l'eau de la rivière toujours froide en cet endroit ombragé, et je m'en
revins avec mon panier vide.
Il fallait repasser par devant le moulin; je marchai vite pour que
Paracha en m'apercevant ne fût point prise de l'idée de me demander si
j'avais fait une bonne pêche. Je passai sans encombre, mais à peine
avais je fait quelques centaines de pas sur la route que je vis Afanasi.
Il s'en allait au moulin à grandes enjambées, avec l'air content qu'il
avait d'habitude. En me voyant, il parut un peu étonné, mais souriant
aussitôt:
--D'où viens-tu, ma jolie fille? me dit-il d'un air aimable.
--Du moulin, lui répondis je. Je te fais mon compliment, Afanasi, tu
épouses une belle fiancée, et assez riche pour que tu puisses l'emmener
se pavaner à la ville. Tu as raison, puisqu'elle eut de toi!
Je fis un pas pour continuer ma route, mais il me retint par la main.
--La noce n'est pas faite, dit-il d'un air rusé, et qui prétendait m'en
faire comprendre long.
Je sentis tout le sang me bouillonner dans les veines.
--Honte, m'écriai je, honte à toi! tu te joues des jeunes filles; tu
n'es qu'un vil menteur, un hypocrite, et si j'ai un regret, c'est
d'avoir jamais regardé ton visage de lâche et écouté tes paroles de
traître. Laisse-moi!
J'avais arraché ma main de la sienne, et je le regardais d'un air
tellement indigné qu'il recula un peu.
--Ma chérie, balbutia-t-il, ne te fâche pas! J'ai voulu plaisanter...
excuse-moi... Et à Paracha, tu lui as dit?
--Que lui ai-je dit? répondis-je en me croisant les bras sur la poitrine
et en le regardant bien en face.
--Tu ne lui as pas dit... que... que j'avais plaisanté avec toi... eh?
Il avait l'air si lâche, si craintif, que ma colère tomba soudain.
--Non, répondis-je en ramassant mon panier que j'avais laissé tomber
dans ma colère; non, je ne lui ai rien dit; j'ai peut-être eu tort, car
elle croit épouser un honnête garçon, et elle n'épousera qu'un
misérable; mais j'ai eu honte de lui avouer ma bêtise. Va, tu peux
réclamer ta riche promise!
Je lui éclatai de rire au nez, et je m'enfuis à toutes jambes. Quand je
revins à la maison, mon père me demanda pourquoi mon panier était vide.
Comme il ne me grondait pas souvent et jamais pour des bagatelles, je
lui dis que j'étais entrée chez la fille du meunier.
--C'est bon, dit il; il n'est pas mal que tu t'amuses un peu, ta vie
n'est pas trop gaie. Sans mari, il y a longtemps que tu as les peines
d'une femme mariée.
Il ne m'en parla plus. Je fus longtemps, ma chérie, avant de
m'accoutumer à l'idée qu'Afanasi n'était qu'un pauvre homme, un imbécile
sans coeur; quand je pensais à lui, ça me faisait mal comme si l'on
m'avait déchiqueté le corps avec un couteau. Je n'aimais pas à y penser,
et je faisais de mon mieux pour oublier;--mais quand on a bu le poison
de l'amour, on est longtemps à prendre le dessus.
La Niania, qui avait parlé les yeux baissés, releva alors sur Antonine
son regard plein de pitié.
--Il y en a, dit la jeune fille, qui ne s'en remettent jamais.
--On le dit, reprit la Niania; pour moi, j'avais tant à faire que je ne
pouvais guère penser au misérable que pendant les heures de la nuit, et
j'étais si fatiguée alors que je m'endormais souvent sans avoir même le
temps de dire: Que le Seigneur me garde! Seulement je devais avoir
encore de la peine à cause d'Afanasi; car je ne sais ce qu'il avait
inventé sur mon compte, mais voilà que Paracha se mit à ne plus vouloir
me regarder. Elle affectait de ne pas me voir, comme si j'avais fait
quelque chose de mal. Cela me fit tant de chagrin, que peu de temps
après, un paysan de chez nous m'ayant demandée à mon père, je me mariai
tout de suite, sans réfléchir. Je voulais être mariée avant Paracha,
afin d'avoir le droit de ne pas la saluer la première, puisque les
jeunes filles cèdent le pas partout aux femmes mariées.
--Eh bien, as-tu été heureuse avec ton mari? demanda Antonine.
La Niania garda un instant le silence.
--C'était un méchant homme, dit-elle enfin, mais il est mort. Que Dieu
ait son âme.
--Méchant? insista la jeune fille.
--Oui. Il me battait et m'injuriait; je n'étais pas accoutumée à de tels
traitements, et cela me paraissait dur... mais une femme mariée doit se
soumettre.
--Il est mort?
--Il mourut quelques années après notre mariage en me laissant deux
enfants. Je le pleurai, parce qu'une femme doit toujours pleurer son
mari, mais sa mort était pour moi plutôt un bien qu'un mal.
--Et tes enfants?
--C'est là que fut mon grand chagrin. Je les perdis l'un après l'autre,
d'une fièvre qui courait le pays... C'est dans ce temps-là que j'ai bien
vu que tout le reste n'est rien, tant qu'on n'enterre pas ses enfants.
Antonine détourna la tête, et son visage se trouva dans l'ombre.
--Oui, continua rêveusement la Niania qui semblait suivre son idée dans
les replis de son cerveau, les enfants qu'on a mis au monde, nourris de
son lait, portés dans ses bras, vous tiennent plus au coeur que tout le
reste. Après mon mari, il me restait mes petits;--mais après eux, il ne
me restait plus rien. Je ne mangeais plus,--ta défunte grand'mère eut
pitié de moi et me prit à son service dans ses appartements. Que Dieu la
garde en son paradis! On peut bien dire que par là elle m'a sauvé la
vie, car mes enfants me tiraient dans la tombe.
Antonine mit sa main blanche et fiévreuse sur la main fraîche et ridée
de la vieille servante.
--Oui, je sais que tu m'aimes, dit l'humble femme; voilà pourquoi je
vous ai tant aimés, ton père et toi; vous me rappeliez mes petits...
Seigneur, que tout cela est loin!
La Niania essuya ses yeux avec son tablier et se leva.
--Ta maman nous gronderait bien si elle savait que nous parlons si tard
au lieu de dormir... Tiens, ma beauté, je vais te verser ta potion
contre la toux.
--Mets-la sur la table, je la prendrai dans un moment, dit Antonine.
La Niania obéit, arrangea la jolie chambrette virginale pour que tout
eût un air de fraîcheur et de soin, alluma la veilleuse et sortit après
avoir béni la jeune fille. Quand elle fut seule, Antonine se releva,
ouvrit la fenêtre et jeta sa potion dans la rue; elle allait rester
exposée à l'air de la nuit, mais le courage lui fit défaut.
Assez, assez, murmura-t-elle, je suis à bout de forces!
Elle se remit au lit, mais son sommeil fut fiévreux et entrecoupé de
rêves pénibles. Jusqu'au matin, l'histoire de Niania, le visage de
Dournof et celui de son fiancé tourbillonnèrent dans son cerveau
fatigué.