Les jours s'écoulaient, madame Frakine était venue voir Antonine, et
s'était étonnée de la trouver à la fois maigrie et d'une fraîcheur
extraordinaire: les yeux brillaient d'un éclat nouveau, et les joues
avaient pris des teintes rosées que, jusque-là, personne n'avait vues
sur ce visage ordinairement pale.
--N'a-t-elle pas la fièvre? demanda madame Frakine à madame Karzof,
lorsque Antonine eut quitté l'appartement.
--Mais non! pourquoi voulez-vous qu'elle ait la fièvre?
--Ces jeunes filles, dit la vieille dame, non sans hésiter, sont parfois
malades quand on les contrarie...
--Oui est ce qui contrarie Antonine?
--Mais, vous-même, ma bonne amie! Ne m'avez-vous pas dit qu'elle aimait
Dournof?
--Oh! cet enfantillage! Il y a longtemps qu'elle n'y pense plus!
Madame Karzof mentait sciemment, car tous les jours, en lui disant
bonsoir, Antonine lui réitérait ses supplications. Madame Frakine savait
aussi que c'était un mensonge, car Dournof lui avait confié tous leurs
secrets, en la suppliant de donner de ses nouvelles à la jeune fille,
aussi souvent que ce serait possible; mais à quoi bon réfuter les
mensonges de ceux qui ne veulent pas entendre la vérité?
--Alors, reprit la bonne dame, vous la mariez à Titolof?
--Certainement: dans cinq semaines, aussitôt après Pâques. Ce sera une
jolie noce, mon gendre fera très-bien les choses.
--Et Antonine, qu'en dit-elle?
--Que voulez-vous qu'elle en dise? Les jeunes filles ne disent jamais
rien!
--Je me souviens pourtant que dans mon jeune temps, répliqua madame
Frakine, on se faisait un brin de cour.
--C'était comme ça autrefois, dit madame Karzof; maintenant on se
conduit avec plus de décence.
--Alors, vous n'êtes pas obligée de rappeler votre futur gendre quand
Antonine s'éloigne?
--Je ne sais pas comment vous pouvez avoir de pareilles idées, ma chère,
fit madame Karzof d'un air mécontent. Mon futur gendre est un homme
comme il faut, qui ne se permet pas d'inconséquences.
--Tant pis! fit madame Frakine... pardon, je voulais dire tant mieux.
Ah! il ne se permet pas d'inconséquences? c'est très bien. Et que dit
Antonine?
--Mais ne vous ai-je pas dit qu'elle ne disait rien? fit la maman
impatientée: rien, à la lettre, rien!
--Ah! je comprends, fit la vieille dame, elle ne lui dit rien du tout;
et lui, qu'est-ce qu'il en dit?
Madame Karzof haussa les épaules; mais sa bonne amie n'était pas
d'humeur à la laisser en repos sans lui avoir soutiré toutes les
informations qu'elle ne pouvait obtenir d'Antonine, attendu qu'on ne
laissait jamais celle-ci seule avec personne, de crainte d'attaque de
l'ennemi.
--N'aimerait il pas mieux un peu plus de conversation, votre futur
gendre?
--Je vous ai dit que M. Titolof est un homme très comme il faut; par
conséquent, il ne peut qu'approuver cette réserve, que le bon goût
commande en tout cas, aujourd'hui comme autrefois.
Après s'être vengée par cette pointe, qu'elle crut très acérée, madame
Karzof se préparait à parler d'autre chose, mais son amie la prévint.
--Oui, dit-elle d'un air innocent, vous voulez dire que mon pauvre
défunt mari et moi, nous n'étions pas des gens de haut parage..., mon
père était un comte Dérésof, cependant; mais chez nous, on était à la
bonne franquette, et de père en fils, comme de mère en fille, on avait
la fâcheuse habitude de se marier par amour... c'est mauvais genre. Chez
les gens comme il faut, on préfère les mariages par contrainte; c'est
beaucoup mieux porté, je me suis laissé dire. A propos, aurez vous assez
de confitures pour vous mener jusqu'au printemps? Figurez-vous que j'ai
déjà fini les miennes! Il est vrai que la belle jeunesse m'a aidée à les
manger.
Les liens rompus, madame Karzof n'était pas assez fine pour ramener le
premier sujet de conversation; aussi se creusa-t-elle vainement la
cervelle pour chercher une épigramme, son amie partit avant qu'elle
l'eût trouvée.
A la lettre, en effet, Antonine ne disait rien à Titolof. Un autre en
eût été embarrassé, mais le général n'était pas homme à perdre
contenance pour si peu. Le général avait appris, sous s main, qu'une
excellente place allait se trouver vacante, mais il fallait un homme
marié pour la remplir; un homme marié inspire beaucoup plus de confiance
à tout le monde, et surtout à ses supérieurs, sans qu'on ait bien pu
savoir pourquoi, car... mais dans ce cas spécial, il fallait un homme
marié. Titolof s'était donc mis en campagne, c'est-à-dire qu'il avait
prié une dame de ses amies de lui chercher une épouse jolie, bien faite,
avec un peu de fortune, et surtout cette excellente éducation, morale et
instruction comprises, qui est absolument indispensable à la femme d'un
dignitaire d'une façon seulement relative, c'est-à-dire borgne dans le
royaume des aveugles.
Titolof n'était pas méchant, il n'était que bête, et encore ne
saurait-on lui imputer ce malheur comme un crime, car ce n'était pas sa
faute, et avec les efforts les plus consciencieux, il n'eût pu s'en
corriger. Mais ce pénible travail qui consiste à essayer de se
débarrasser de ses défauts lui avait été épargné. La Providence bénigne
lui avait départi, au lieu d'esprit, un inaltérable contentement de
soi-même et des autres. Il était optimiste en tout, surtout en ce qui le
concernait, et trouvait Antonine parfaite. N'ayant fait jusque-là de
cour qu'à des personnes tout à fait indignes d'être autrement
mentionnées ici, il ne savait comment courtiser une jeune fille, et
préférait de beau coup la conversation de ses futurs beaux-parents, avec
lesquels il échangeait, sans broncher, les aphorismes les plus
saugrenus.
Tel était le mari que les Karzof avaient choisi pour leur fille.
Antonine avait pensé à prier Titolof de retirer sa demande, mais la
bêtise et la fatuité incurables de ce personnage lui avaient démontré
d'avance l'inutilité de sa tentative. Que lui restait-il à faire?
C'est ce qu'elle se demandait toutes les nuits pendant les moments de
solitude qu'on ne pouvait lui refuser. La Niania venait alors s'asseoir
sur le pied de son lit, et pleurait silencieusement en voyant les
pensées amères et douloureuses passer sur le visage de son enfant
chérie, toujours muette. La vieille femme n'avait pas besoin de con
verser avec Antonine pour sa voir ce qui la rendait si morne. Elle
devinait les mouvements de son âme, au froncement des sourcils de la
Jeune fille, à l'agitation de ses mains fiévreuses, où à leur molle
inertie, lorsque lasse de se débattre dans une situation sans issue,
elle se disait qu'il n'y avait plus pour elle d'autre recours que la
mort. La mort! A dix-neuf ans! La première fois qu'Antonine envisagea de
près cette pensée jusqu'alors seulement entrevue, elle tressaillit
d'épouvante, et n'osa l'aborder. Mais peu à peu la mort sanglante ou
hideuse disparut de son esprit, elle songea à une mort poétique, lente,
entourée de soins; la mort qui met une auréole au front des jeunes
filles, qui semble un passage insensible de la terre au ciel, dont on ne
voit pas les souffrances, et qui permet de se détacher doucement de ce
qu'on a aimé.
Le carême était extrêmement froid, cette année-là; Antonine, dévorée par
la fièvre, avait pris l'habitude de garder sa fenêtre ouverte un instant
le soir, lorsqu'elle rentrait dans sa chambre afin de rafraîchir l'air
tiède et lourd des demeures russes. La Niania avait bien soin de fermer
tout; mais pendant qu'elle participait au tardif souper des gens à la
cuisine, Antonine rouvrait le carreau double et restait là en
contemplation devant les étoiles;--recevant avec délices le vent glacé
qui rafraîchissait l'embrasement de ses veines. Au moindre bruit, elle
fermait le carreau, comme une coupable... Coupable, ne l'était-elle pas?
Un peu de toux se déclara au bout de quelques jours; la fièvre augmenta,
et madame Karzof exigea que sa fille gardât le lit.
Antonine s'y soumit sans résistance; elle était mieux au lit
qu'ailleurs, car Titolof ne viendrait pas la voir dans sa chambre, elle
en était sûre. Le docteur vint, trouva une légère irritation de
poitrine, et prescrivit une potion que madame Karzof vint donner
elle-même toutes les heures à sa fille. Dès le lendemain, Antonine
allait beaucoup mieux; elle put se lever, et obtint même pour les jours
suivants la permission de sortir, à condition qu'elle prendrait des
poudres qui furent dûment apportées dans sa chambre.
Titolof montra une joie très-ive en voyant sa fiancée remise, et lui
apporta un bouquet magnifique et une loge pour le cirque, car le cirque
est un divertissement permis en carême.
Jusqu'à ses dernières années, les théâtres étaient fermés pendant ce
temps de pénitence.