Les jours suivants, madame Karzof continua à étudier attentivement sa
fille, mais celle-ci s'était fait un visage impénétrable; Dournof vint
voir Jean à plusieurs reprises, sans affectation; il passa la meilleure
partie du temps de sa visite dans la chambre du jeune homme, et ne fit
qu'apparaître et disparaître dans le salon. Antonine l'accueillait comme
par le passé, lui tendait la main, lui souriait, exactement comme s'il
n'avait jamais été question de mariage entre eux; les plus
malintentionnés n'auraient pu rien trouver à critiquer dans cette
conduite, si bien que madame Karzof, se disant que le danger était
écarté de ce côté, s'adonna entièrement aux préliminaires de la fête
projetée.
Pendant qu'elle faisait une tournée de visites préparatoires elle
recueillit nombre de compliments sur sa fille, et pas mal d'ouvertures
de la part des dames, aussi désireuses de placer un jeune célibataire
que madame Karzof pouvait l'être de placer Antonine. Entre demandeurs et
offrants, les choses finissent toujours par s'arranger. Cette grande
comédie que donnent incessamment aux désintéressés les faiseurs de
mariages a des hauts et des bas, comme toutes les représentations de ce
monde; il y a des moments où il se trouve sur le marché plus de
célibataires que de jeunes filles; d'autres, et c'est le cas le plus
fréquent, où les demoiselles sont offertes en grande quantité, et les
célibataires peu nombreux. Le grand talent, en telle occurrence, est de
garder sa... comment dire cela sans blesser personne?... il s'agit
d'acheter, en tout cas, si l'on ne peut supposer qu'il s'agisse de
vendre! Le talent est donc de garder sa marchandise en magasin, aussi
longtemps qu'elle n'est pas demandée sur la place. On a vu de très-beaux
mariages, ce qu'on appelle des mariages avantageux, se conclure en vingt
quatre heures, parce qu'un ambassadeur avait besoin d'une ambassadrice
pour lui aider à représenter la république au Monomotapa; on a vu aussi
des célibataires immariables, et abandonnés des marieuses les plus
habiles, trouver femme sans coup férir; c'est qu'ils avaient choisi le
bon moment,--ce qui est en toute chose le premier point.
Lorsque madame Karzof se mit en campagne pour marier Antonine, il
s'était fait une grande razzia de demoiselles à la Noël précédente, et
ceux qui n'avaient pas pris leurs précautions d'avance étaient restés
célibataires comme devant. La bonne dame reçut donc des compliments
extraordinaires sur le mérite, la beauté, l'intelligence, etc., etc, de
sa fille, et dans les six maisons qu'elle parcourut le premier jour de
sa tournée, elle trouva quatre prétendants.--non pas que tous les quatre
eussent témoigné un désir particulier d'épouser Antonine, mais il y
avait quatre messieurs disposés à épouser une jolie femme avec une jolie
dot, ou même une jolie dot, sans faire d'une jolie femme un complément
indispensable.
Madame Karzof sourit, et rentra au logis triomphante et la tête haute.
--Puisqu'il en est ainsi, dit elle à son mari au premier moment de tête
à tête, nous les inviterons tous, et nous serons très-difficiles dans
notre choix. Nous avons droit à la fleur du panier.
Le second jour fut plus favorable encore que le premier, car il se
rencontra, parmi les victimes immolées à l'orgueil maternel de madame
Karzof, quelqu'un qui avait vu--positivement vu Antonine, et qui la
demandait personnellement! oui! personnellement! Non pas une personne
bien élevée avec un petit capital, mais mademoiselle Karzof elle-même,
telle qu'elle était! Madame Karzof, gagna sur-le-champ un pouce en
hauteur.
Le lecteur se tromperait, et nous serions bien malheureux de cette
erreur, s'il se figurait qu'en Russie l'on traite ces questions
directement. Ce serait de la première grossièreté; tout au plus cela se
passe-t-il chez les marchands dans la classe intelligente et civilisée
des employés demi-supérieurs, les choses vont tout autrement. Madame
Karzof abordait ainsi ses bonnes amies:
--Bonjour, chère Anastasie Pétrowna! Mon Dieu, qu'il s'est écoulé de
temps depuis que j'ai eu le plaisir de vous voir!
--Il y a au moins six semaines! j'aurais dû aller vous rendre visite,
mais...
--Du tout! c'est moi qui vous devais une visite.
--Vous croyez! tant mieux, cela me rassure; mais nous ne comptons pas
les visites, n'est-ce pas, entre nous! Eh bien, quoi de neuf en ce
monde?
--Mais pas grand'chose; les Morof ont marié leur fils, vous savez...
--Oui, oui, c'est de l'histoire ancienne. Et votre jolie Antonine, quand
la mariez-vous?
--Oh! nous ne sommes pas pressés, Dieu merci! Nous n'en sommes pas
embarrassés... une enfant si douce, si aimante! telle que vous la voyez,
elle ne m'a pas donné une heure de chagrin dans toute sa vie. Je ne
crois pas lui avoir jamais adressé un mot de reproche!
--Que vous êtes heureuse, ma bonne amie! Je n'ai pas eu tant de bonheur
avec mes filles; elles sont toutes mariées, à présent, je puis le dire,
elles m'ont donné beaucoup de mal pour leur éducation. Mais dans le
temps je parlais comme vous.
Les deux mères se mettent à rire de concert, mais il y en a une qui rit
jaune.
--Nous voulons donner un bal la semaine prochaine, reprend madame Karzof
d'un air un peu pincé; connaîtriez-vous quelques gentils garçons, des
messieurs bien élevés, qui voudraient danser chez nous?
--Chez vous? Je crois bien, vous trouverez toujours bien autant de
cavaliers que vous en pourrez désirer! une maison où l'on s'amuse tant!
Je vous amènerai M., X., M., V., M., Z., etc; mais si vous ne voulez pas
marier Antonine cette année, je ne vous amènerai pas M. Titolof.
--Et pourquoi, ma chère amie?
--Parce qu'il est amoureux fou de votre charmante fille. Il l'a vue au
dernier bal de l'assemblée de la noblesse, et il a cherché toute la
soirée quelqu'un pour se faire présenter... Malheureusement je n'étais
pas là, et s'il a trouvé nombre de jeunes gens pour lui parler de vous
et de votre famille, il n'en a pas rencontré d'assez sérieux pour qu'il
le prit comme chaperon.
--Et! quelle idée! on se fait présenter tout de même. Quel âge a-t-il?
--Environ trente-cinq ans, je crois; il a déjà le grade de général civil
et la croix de Sainte-Anne.
--Comme mon mari, s'écria ici madame Karzof; si jeune! a-t-il de la
fortune?
--Il n'est pas millionnaire, mais il doit avoir trois mille roubles
environ de revenu, ce qui avec les appointements de sa place lui fait à
peu près six mille roubles...
--Ce n'est pas à dédaigner, dit madame Karzof d'un air sérieux; mon Dieu
que de prétendants! Nous n'en manquerons pas, à coup sûr; depuis huit
jours, on m'en a proposé plus d'une douzaine.
--C'est ainsi que se font les mariages, pas tous, heureusement, à la
plus grande gloire des mères de famille. On a cru remarquer que celles
qui ont le plus mal marié leurs propres enfants sont les plus acharnées
à conclure des unions pour les autres, mais on n'a pu s'assurer si c'est
l'esprit de vengeance qui les anime, ou quelque autre sentiment.
V
Le résultat de tant de courses et de visites, sans compter deux journées
entières employées à s'assurer un "tapeur" et des domestiques de renfort
à veiller au souper, aux glaces, au thé, à la toilette d'Antonine, fut
une violente courbature qui prit madame Karzof une heure avant le dîner,
le jour de son bai.
Il était trop tard pour reculer, cependant; la malheureuse mère, victime
de son devoir, endossa en gémissement une robe de soie lilas, trop
étroite, parce qu'elle la mettait rarement, et se tint de son mieux à
l'entrée du salon pour recevoir ses visiteurs.
Il vint beaucoup de demoiselles, amenées par leurs mamans, et plus
encore de jeunes gens: ceux-ci arrivaient tout seuls; une demi-douzaine
de prétendants "sérieux" et une autre demi-douzaine de prétendants moins
sérieux se groupèrent autour d'Antonine.
Celle-ci avait eu pour premier soin doter les bijoux dont sa mère
l'avait chargée, ce qui lui avait attiré un coup d'oeil flamboyant, mais
sans effet: très calme, pâle comme de coutume, vêtue de blanc, elle
recevait les hommages de ces inconnus avec une indifférence parfaite.
L'escadron sacré se tenait à peu de distance, sous la conduite de Jean
Karzof, que cette petite guerre amusait beaucoup.
On commença à danser; au moment où un des prétendants sérieux, homme
d'une quarantaine d'années, chauve, un peu poussif, mais qui portait
majestueusement des lunettes d'or sur son nez camus, s'inclinait devant
Antonine pour la première valse, Jean la lui enleva sous ses besicles,
et l'entraîna rapidement à l'autre bout du salon.
--Oh! Jean! s'écria madame Karzof. Quel polisson!
Cette exclamation, qui n'était pourtant pas de cérémonie, n'arriva pas
aux oreilles du jeune homme. Très-affairé en apparence, il manoeuvrait
pour faire passer sa soeur au moment voulu au bras de Dournof, sans la
reconduire à sa place.
Le stratagème réussit parfaitement, et l'escadron sacré comprit aussitôt
la manoeuvre. Après deux tours de valse, Dournof déposa Antonine sur une
chaise, non loin de sa mère; mais au moment où les besicles se
dirigeaient de ce côté, un des séides d'Antonine l'enlevait pour la
repasser à un autre, et ainsi de suite jusqu'au moment où la valse fut
terminée.
En Russie, on ne danse pas toute une danse, sauf le quadrille, avec la
même dame; ce serait une haute inconvenance. On se permet tout au plus
deux ou trois tours de salon s'il est très-vaste, après quoi l'on ramène
la dame à sa place, où elle a la faculté d'accepter ou de refuser
ensuite tel cavalier qui lui convient. Cette mode, à coup sùr moins
fatigante que la mode française, permet à tout le monde de danser à peu
près avec tout le monde durant la même soirée, et devait fournir à
Antonine de nombreux moyens d'esquiver les protégés de sa mère.
--Ecoute, lui dit sévèrement cette dernière, au moment où, occupée de
ses devoirs de maîtresse de maison, la jeune fille s'affairait à
appareiller les quadrilles; ne danse pas avec ces petits jeunes gens,
les amis de ton frère; tu peux les voir tous les jours; tu vois bien
qu'il vient des gens convenables, sérieux,--c'est avec ceux-là qu'il
faut danser, entends-tu?
Antonine fit un signe de tête, et s'esquiva. Lorsque les premières
mesures de la contredanse retentirent, sa mère vit avec horreur qu'elle
dansait avec un des "petits jeunes gens"! Elle lui adressa de loin une
verte semonce, qui fut perdue, comme le reste.
--Pourquoi m'as tu désobéi? dit madame Karzof en rejoignant sa fille
dans la salle à manger, dès que la musique eut cessé.
--Mais, maman, ce n'est pas ma faute si Matvéief m'a invitée avant les
autres! Je ne pouvais pas me douter que le gros monsieur m'inviterait.
--Le gros monsieur? répéta la mère effarée.
--Eh oui! le gros monsieur à lunettes. A son âge, est-ce qu'on danse?
Après avoir enfoncé ce poignard dans le coeur de sa mère, Antonine
s'envola comme un papillon.
Dix heures avaient sonné, et le phénix des prétendants, le général de
trente-cinq ans, décoré de Sainte-Anne, n'était pas encore arrivé.
Madame Karzof jetait des regards inquiets, tantôt sur sa fille, qui
continuait à danser de préférence avec les "petits jeunes gens", tantôt
sur la porte qui s'ouvrait souvent, mais pour laisser passer des visages
connus. Enfin, sa bonne amie parut, vêtue d'une superbe robe de soie
bleue, d'un bleu à faire rougir le ciel de juin, entraînant dans le
remous des plis de sa jupe le général Titolof, qui avait beaucoup de
peine à se dépêtrer.
--Oh! oh! dit à demi-voix Dournof, placé derrière Antonine à ce moment,
c'est sérieux, cette fois!
Le général Titolof avait, en effet, trente-cinq ans environ,
c'est-à-dire trente-sept ans et onze mois; c'était un homme de belle
prestance qui portait en avant un beau torse bombé, recouvert pour la
circonstance d'un linge éblouissant et d'un gilet plus éblouissant
encore. Le reste du corps, orné de drap fin, suivait ce torse
magnifique; la tête qui surmontait le tout n'était pas indigne de cet
ensemble; de beaux yeux gris, des sourcils noirs, une fine moustache
noire, une virgule noire, des cheveux noirs très-fins et frisés au fer,
et surtout, oh! si admirablement pommadés! Des gants paille, un chapeau
gibus avec des initiales surmontées d'une couronne... Tout cela était
parfait, si parfait, que Karzof enfonça ses doigts dans les côtés de
Dournof qui sursauta.
--Comment peux-tu te comparer à cet oiseau-là? lui dit-il; mais tu n'es
pas seulement digne de serrer la boucle de son gilet.
--Je la serrerais peut-être un tantinet trop fort, répondit Dournof d'un
air méditatif en contemplant la beauté incontestable du général Titolof.
--Je veux aller voir s'il miaule ou s'il aboie, dit Jean; il est
impossible que cette tête-là parle d'une voix humaine, comme toi et moi.
Titolof, suivant toujours la robe de soie bleue, était arrivé auprès de
madame Karzof.
--Le général Titolof, mon ami, et celui de mon mari, dit la robe bleue
en le présentant.
Les talons de Titolof se rapprochèrent; il inclina la tête avec un geste
mécanique irréprochable, et la releva aussi gracieusement, puis se
pencha sur la main potelée de madame Karzof, qu'il porta à ses lèvres.
--Enchantés, enchantés, murmura la bonne dame, en se retournant aussi
vite que sa courbature le lui permettait.
--Je vais vous faire faire connaissance avec notre famille... Mon
mari... Le mari salua. Mon fils, Jean...
Jean Karzof venait, bien mal à propos, de demander une polka au tapeur
aveugle, et le salon retentissait des accords mélodieux des "folichons".
Jean s'inclina devant le monsieur, qui lui serra la main à l'anglaise.
--Et ma fille Antonine, où est-elle, Jean?
--Là-bas, maman, répondit respectueusement le jeune homme.
Antonine était là-bas, en effet, qui dansait la polka avec un "petit
jeune homme"; au moment où sa mère lui lançait un regard irrité, elle
l'aperçut qui quittait le petit jeune homme pour repartir aussitôt avec
les besicles, et la colère de son regard se changea en une approbation
qui devint du regret en retombant sur le général Titolof.
--Je vous la ferai voir tout à l'heure, général; passez donc par ici.
--Trop heureux, dit le général d'une voix suave.
Jean s'enfuit en pouffant de rire vers ses amis.
--Il ne miaule pas, dit-il, il bêle!
Antonine revint pourtant vers sa mère, car il fallait bien finir par là,
et la présentation eut lieu.
--J'ai désiré me rapprocher de vous, mademoiselle, dit le général de sa
voix melliflue; l'impression que vous avez faite sur moi est
ineffaçable.
Antonine s'inclina légèrement comme pour dire: "En voilà assez!" Mais
Titolof reprit:
--Je serais heureux que votre jolie bouche ajoutât une autorisation à
celle que j'ai déjà reçue de madame votre mère...
Antonine regarda sa mère... hélas! l'autorisation n'était que trop
écrite dans le sourire qui éclairait le visage de madame Karzof.
--Réponds donc, Nina! dit celle-ci. Elle est si timide! ajouta-t-elle en
s'adressant au général.
--Je ne sais quelle est l'autorisation que ma mère vous a accordée,
monsieur, dit Antonine, rougissant de sa propre audace.
--Celle de vous présenter mes hommages respectueux...
--Antonine! cria un peu trop haut Jean Karzof, on a besoin de toi ici...
La jeune fille fit un petit salut qui pouvait passer à la rigueur pour
un acquiescement, et disparut en murmurant:
--Veuillez m'excuser.
--Ces jeunes filles! dit sa mère en souriant, elles sont si farouches
quand elles ont été bien élevées! et je puis me vanter que rien n'a
terni l'âme de mon Antonine. Elle ne sait pas seulement ce qu'on veut
d'elle...
Le général Titolof et madame Karzof se retirèrent dans la propre chambre
à coucher de la vertueuse dame, convertie en boudoir pour la
circonstance, et curent là une de ces conversations matrimoniales qui se
terminent généralement par ces mots:
--C'est Dieu qui vous a envoyé sur mon chemin!
Toutes les belles-mères débutent ainsi, et tous les gendres commencent
par là.
Titolof dansa plusieurs fois avec Antonine; son inexorable mère la
retint auprès d'elle par la jupe jusqu'à ce que le général fût venu
s'incliner devant elle, le bras arrondi et la bouche en coeur. Mais au
dernier moment pendant le cotillon qui suivait le souper, selon l'usage
de cette époque, Antonine trouva moyen de ne pas échanger vingt paroles
avec son cavalier. Elle dansait avec lui, mais à chaque minute elle lui
était ravie pour une figure, de sorte que s'il se retira enchanté de
lui-même, de sa conduite irréprochable et de ses manières exquises, la
jeune fille eut la consolation, en le voyant partir, de penser qu'elle
ne lui avait pas dit cinq phrases. Dournof emportait dans le gant de sa
main gauche un petit billet au crayon contenant ces mots: "A vous ou à
personne, je l'ai juré devant les images."