IV

Les jours suivants, madame Karzof continua à étudier attentivement sa

fille, mais celle-ci s'était fait un visage impénétrable; Dournof vint

voir Jean à plusieurs reprises, sans affectation; il passa la meilleure

partie du temps de sa visite dans la chambre du jeune homme, et ne fit

qu'apparaître et disparaître dans le salon. Antonine l'accueillait comme

par le passé, lui tendait la main, lui souriait, exactement comme s'il

n'avait jamais été question de mariage entre eux; les plus

malintentionnés n'auraient pu rien trouver à critiquer dans cette

conduite, si bien que madame Karzof, se disant que le danger était

écarté de ce côté, s'adonna entièrement aux préliminaires de la fête

projetée.

Pendant qu'elle faisait une tournée de visites préparatoires elle

recueillit nombre de compliments sur sa fille, et pas mal d'ouvertures

de la part des dames, aussi désireuses de placer un jeune célibataire

que madame Karzof pouvait l'être de placer Antonine. Entre demandeurs et

offrants, les choses finissent toujours par s'arranger. Cette grande

comédie que donnent incessamment aux désintéressés les faiseurs de

mariages a des hauts et des bas, comme toutes les représentations de ce

monde; il y a des moments où il se trouve sur le marché plus de

célibataires que de jeunes filles; d'autres, et c'est le cas le plus

fréquent, où les demoiselles sont offertes en grande quantité, et les

célibataires peu nombreux. Le grand talent, en telle occurrence, est de

garder sa... comment dire cela sans blesser personne?... il s'agit

d'acheter, en tout cas, si l'on ne peut supposer qu'il s'agisse de

vendre! Le talent est donc de garder sa marchandise en magasin, aussi

longtemps qu'elle n'est pas demandée sur la place. On a vu de très-beaux

mariages, ce qu'on appelle des mariages avantageux, se conclure en vingt

quatre heures, parce qu'un ambassadeur avait besoin d'une ambassadrice

pour lui aider à représenter la république au Monomotapa; on a vu aussi

des célibataires immariables, et abandonnés des marieuses les plus

habiles, trouver femme sans coup férir; c'est qu'ils avaient choisi le

bon moment,--ce qui est en toute chose le premier point.

Lorsque madame Karzof se mit en campagne pour marier Antonine, il

s'était fait une grande razzia de demoiselles à la Noël précédente, et

ceux qui n'avaient pas pris leurs précautions d'avance étaient restés

célibataires comme devant. La bonne dame reçut donc des compliments

extraordinaires sur le mérite, la beauté, l'intelligence, etc., etc, de

sa fille, et dans les six maisons qu'elle parcourut le premier jour de

sa tournée, elle trouva quatre prétendants.--non pas que tous les quatre

eussent témoigné un désir particulier d'épouser Antonine, mais il y

avait quatre messieurs disposés à épouser une jolie femme avec une jolie

dot, ou même une jolie dot, sans faire d'une jolie femme un complément

indispensable.

Madame Karzof sourit, et rentra au logis triomphante et la tête haute.

--Puisqu'il en est ainsi, dit elle à son mari au premier moment de tête

à tête, nous les inviterons tous, et nous serons très-difficiles dans

notre choix. Nous avons droit à la fleur du panier.

Le second jour fut plus favorable encore que le premier, car il se

rencontra, parmi les victimes immolées à l'orgueil maternel de madame

Karzof, quelqu'un qui avait vu--positivement vu Antonine, et qui la

demandait personnellement! oui! personnellement! Non pas une personne

bien élevée avec un petit capital, mais mademoiselle Karzof elle-même,

telle qu'elle était! Madame Karzof, gagna sur-le-champ un pouce en

hauteur.

Le lecteur se tromperait, et nous serions bien malheureux de cette

erreur, s'il se figurait qu'en Russie l'on traite ces questions

directement. Ce serait de la première grossièreté; tout au plus cela se

passe-t-il chez les marchands dans la classe intelligente et civilisée

des employés demi-supérieurs, les choses vont tout autrement. Madame

Karzof abordait ainsi ses bonnes amies:

--Bonjour, chère Anastasie Pétrowna! Mon Dieu, qu'il s'est écoulé de

temps depuis que j'ai eu le plaisir de vous voir!

--Il y a au moins six semaines! j'aurais dû aller vous rendre visite,

mais...

--Du tout! c'est moi qui vous devais une visite.

--Vous croyez! tant mieux, cela me rassure; mais nous ne comptons pas

les visites, n'est-ce pas, entre nous! Eh bien, quoi de neuf en ce

monde?

--Mais pas grand'chose; les Morof ont marié leur fils, vous savez...

--Oui, oui, c'est de l'histoire ancienne. Et votre jolie Antonine, quand

la mariez-vous?

--Oh! nous ne sommes pas pressés, Dieu merci! Nous n'en sommes pas

embarrassés... une enfant si douce, si aimante! telle que vous la voyez,

elle ne m'a pas donné une heure de chagrin dans toute sa vie. Je ne

crois pas lui avoir jamais adressé un mot de reproche!

--Que vous êtes heureuse, ma bonne amie! Je n'ai pas eu tant de bonheur

avec mes filles; elles sont toutes mariées, à présent, je puis le dire,

elles m'ont donné beaucoup de mal pour leur éducation. Mais dans le

temps je parlais comme vous.

Les deux mères se mettent à rire de concert, mais il y en a une qui rit

jaune.

--Nous voulons donner un bal la semaine prochaine, reprend madame Karzof

d'un air un peu pincé; connaîtriez-vous quelques gentils garçons, des

messieurs bien élevés, qui voudraient danser chez nous?

--Chez vous? Je crois bien, vous trouverez toujours bien autant de

cavaliers que vous en pourrez désirer! une maison où l'on s'amuse tant!

Je vous amènerai M., X., M., V., M., Z., etc; mais si vous ne voulez pas

marier Antonine cette année, je ne vous amènerai pas M. Titolof.

--Et pourquoi, ma chère amie?

--Parce qu'il est amoureux fou de votre charmante fille. Il l'a vue au

dernier bal de l'assemblée de la noblesse, et il a cherché toute la

soirée quelqu'un pour se faire présenter... Malheureusement je n'étais

pas là, et s'il a trouvé nombre de jeunes gens pour lui parler de vous

et de votre famille, il n'en a pas rencontré d'assez sérieux pour qu'il

le prit comme chaperon.

--Et! quelle idée! on se fait présenter tout de même. Quel âge a-t-il?

--Environ trente-cinq ans, je crois; il a déjà le grade de général civil

et la croix de Sainte-Anne.

--Comme mon mari, s'écria ici madame Karzof; si jeune! a-t-il de la

fortune?

--Il n'est pas millionnaire, mais il doit avoir trois mille roubles

environ de revenu, ce qui avec les appointements de sa place lui fait à

peu près six mille roubles...

--Ce n'est pas à dédaigner, dit madame Karzof d'un air sérieux; mon Dieu

que de prétendants! Nous n'en manquerons pas, à coup sûr; depuis huit

jours, on m'en a proposé plus d'une douzaine.

--C'est ainsi que se font les mariages, pas tous, heureusement, à la

plus grande gloire des mères de famille. On a cru remarquer que celles

qui ont le plus mal marié leurs propres enfants sont les plus acharnées

à conclure des unions pour les autres, mais on n'a pu s'assurer si c'est

l'esprit de vengeance qui les anime, ou quelque autre sentiment.

V

Le résultat de tant de courses et de visites, sans compter deux journées

entières employées à s'assurer un "tapeur" et des domestiques de renfort

à veiller au souper, aux glaces, au thé, à la toilette d'Antonine, fut

une violente courbature qui prit madame Karzof une heure avant le dîner,

le jour de son bai.

Il était trop tard pour reculer, cependant; la malheureuse mère, victime

de son devoir, endossa en gémissement une robe de soie lilas, trop

étroite, parce qu'elle la mettait rarement, et se tint de son mieux à

l'entrée du salon pour recevoir ses visiteurs.

Il vint beaucoup de demoiselles, amenées par leurs mamans, et plus

encore de jeunes gens: ceux-ci arrivaient tout seuls; une demi-douzaine

de prétendants "sérieux" et une autre demi-douzaine de prétendants moins

sérieux se groupèrent autour d'Antonine.

Celle-ci avait eu pour premier soin doter les bijoux dont sa mère

l'avait chargée, ce qui lui avait attiré un coup d'oeil flamboyant, mais

sans effet: très calme, pâle comme de coutume, vêtue de blanc, elle

recevait les hommages de ces inconnus avec une indifférence parfaite.

L'escadron sacré se tenait à peu de distance, sous la conduite de Jean

Karzof, que cette petite guerre amusait beaucoup.

On commença à danser; au moment où un des prétendants sérieux, homme

d'une quarantaine d'années, chauve, un peu poussif, mais qui portait

majestueusement des lunettes d'or sur son nez camus, s'inclinait devant

Antonine pour la première valse, Jean la lui enleva sous ses besicles,

et l'entraîna rapidement à l'autre bout du salon.

--Oh! Jean! s'écria madame Karzof. Quel polisson!

Cette exclamation, qui n'était pourtant pas de cérémonie, n'arriva pas

aux oreilles du jeune homme. Très-affairé en apparence, il manoeuvrait

pour faire passer sa soeur au moment voulu au bras de Dournof, sans la

reconduire à sa place.

Le stratagème réussit parfaitement, et l'escadron sacré comprit aussitôt

la manoeuvre. Après deux tours de valse, Dournof déposa Antonine sur une

chaise, non loin de sa mère; mais au moment où les besicles se

dirigeaient de ce côté, un des séides d'Antonine l'enlevait pour la

repasser à un autre, et ainsi de suite jusqu'au moment où la valse fut

terminée.

En Russie, on ne danse pas toute une danse, sauf le quadrille, avec la

même dame; ce serait une haute inconvenance. On se permet tout au plus

deux ou trois tours de salon s'il est très-vaste, après quoi l'on ramène

la dame à sa place, où elle a la faculté d'accepter ou de refuser

ensuite tel cavalier qui lui convient. Cette mode, à coup sùr moins

fatigante que la mode française, permet à tout le monde de danser à peu

près avec tout le monde durant la même soirée, et devait fournir à

Antonine de nombreux moyens d'esquiver les protégés de sa mère.

--Ecoute, lui dit sévèrement cette dernière, au moment où, occupée de

ses devoirs de maîtresse de maison, la jeune fille s'affairait à

appareiller les quadrilles; ne danse pas avec ces petits jeunes gens,

les amis de ton frère; tu peux les voir tous les jours; tu vois bien

qu'il vient des gens convenables, sérieux,--c'est avec ceux-là qu'il

faut danser, entends-tu?

Antonine fit un signe de tête, et s'esquiva. Lorsque les premières

mesures de la contredanse retentirent, sa mère vit avec horreur qu'elle

dansait avec un des "petits jeunes gens"! Elle lui adressa de loin une

verte semonce, qui fut perdue, comme le reste.

--Pourquoi m'as tu désobéi? dit madame Karzof en rejoignant sa fille

dans la salle à manger, dès que la musique eut cessé.

--Mais, maman, ce n'est pas ma faute si Matvéief m'a invitée avant les

autres! Je ne pouvais pas me douter que le gros monsieur m'inviterait.

--Le gros monsieur? répéta la mère effarée.

--Eh oui! le gros monsieur à lunettes. A son âge, est-ce qu'on danse?

Après avoir enfoncé ce poignard dans le coeur de sa mère, Antonine

s'envola comme un papillon.

Dix heures avaient sonné, et le phénix des prétendants, le général de

trente-cinq ans, décoré de Sainte-Anne, n'était pas encore arrivé.

Madame Karzof jetait des regards inquiets, tantôt sur sa fille, qui

continuait à danser de préférence avec les "petits jeunes gens", tantôt

sur la porte qui s'ouvrait souvent, mais pour laisser passer des visages

connus. Enfin, sa bonne amie parut, vêtue d'une superbe robe de soie

bleue, d'un bleu à faire rougir le ciel de juin, entraînant dans le

remous des plis de sa jupe le général Titolof, qui avait beaucoup de

peine à se dépêtrer.

--Oh! oh! dit à demi-voix Dournof, placé derrière Antonine à ce moment,

c'est sérieux, cette fois!

Le général Titolof avait, en effet, trente-cinq ans environ,

c'est-à-dire trente-sept ans et onze mois; c'était un homme de belle

prestance qui portait en avant un beau torse bombé, recouvert pour la

circonstance d'un linge éblouissant et d'un gilet plus éblouissant

encore. Le reste du corps, orné de drap fin, suivait ce torse

magnifique; la tête qui surmontait le tout n'était pas indigne de cet

ensemble; de beaux yeux gris, des sourcils noirs, une fine moustache

noire, une virgule noire, des cheveux noirs très-fins et frisés au fer,

et surtout, oh! si admirablement pommadés! Des gants paille, un chapeau

gibus avec des initiales surmontées d'une couronne... Tout cela était

parfait, si parfait, que Karzof enfonça ses doigts dans les côtés de

Dournof qui sursauta.

--Comment peux-tu te comparer à cet oiseau-là? lui dit-il; mais tu n'es

pas seulement digne de serrer la boucle de son gilet.

--Je la serrerais peut-être un tantinet trop fort, répondit Dournof d'un

air méditatif en contemplant la beauté incontestable du général Titolof.

--Je veux aller voir s'il miaule ou s'il aboie, dit Jean; il est

impossible que cette tête-là parle d'une voix humaine, comme toi et moi.

Titolof, suivant toujours la robe de soie bleue, était arrivé auprès de

madame Karzof.

--Le général Titolof, mon ami, et celui de mon mari, dit la robe bleue

en le présentant.

Les talons de Titolof se rapprochèrent; il inclina la tête avec un geste

mécanique irréprochable, et la releva aussi gracieusement, puis se

pencha sur la main potelée de madame Karzof, qu'il porta à ses lèvres.

--Enchantés, enchantés, murmura la bonne dame, en se retournant aussi

vite que sa courbature le lui permettait.

--Je vais vous faire faire connaissance avec notre famille... Mon

mari... Le mari salua. Mon fils, Jean...

Jean Karzof venait, bien mal à propos, de demander une polka au tapeur

aveugle, et le salon retentissait des accords mélodieux des "folichons".

Jean s'inclina devant le monsieur, qui lui serra la main à l'anglaise.

--Et ma fille Antonine, où est-elle, Jean?

--Là-bas, maman, répondit respectueusement le jeune homme.

Antonine était là-bas, en effet, qui dansait la polka avec un "petit

jeune homme"; au moment où sa mère lui lançait un regard irrité, elle

l'aperçut qui quittait le petit jeune homme pour repartir aussitôt avec

les besicles, et la colère de son regard se changea en une approbation

qui devint du regret en retombant sur le général Titolof.

--Je vous la ferai voir tout à l'heure, général; passez donc par ici.

--Trop heureux, dit le général d'une voix suave.

Jean s'enfuit en pouffant de rire vers ses amis.

--Il ne miaule pas, dit-il, il bêle!

Antonine revint pourtant vers sa mère, car il fallait bien finir par là,

et la présentation eut lieu.

--J'ai désiré me rapprocher de vous, mademoiselle, dit le général de sa

voix melliflue; l'impression que vous avez faite sur moi est

ineffaçable.

Antonine s'inclina légèrement comme pour dire: "En voilà assez!" Mais

Titolof reprit:

--Je serais heureux que votre jolie bouche ajoutât une autorisation à

celle que j'ai déjà reçue de madame votre mère...

Antonine regarda sa mère... hélas! l'autorisation n'était que trop

écrite dans le sourire qui éclairait le visage de madame Karzof.

--Réponds donc, Nina! dit celle-ci. Elle est si timide! ajouta-t-elle en

s'adressant au général.

--Je ne sais quelle est l'autorisation que ma mère vous a accordée,

monsieur, dit Antonine, rougissant de sa propre audace.

--Celle de vous présenter mes hommages respectueux...

--Antonine! cria un peu trop haut Jean Karzof, on a besoin de toi ici...

La jeune fille fit un petit salut qui pouvait passer à la rigueur pour

un acquiescement, et disparut en murmurant:

--Veuillez m'excuser.

--Ces jeunes filles! dit sa mère en souriant, elles sont si farouches

quand elles ont été bien élevées! et je puis me vanter que rien n'a

terni l'âme de mon Antonine. Elle ne sait pas seulement ce qu'on veut

d'elle...

Le général Titolof et madame Karzof se retirèrent dans la propre chambre

à coucher de la vertueuse dame, convertie en boudoir pour la

circonstance, et curent là une de ces conversations matrimoniales qui se

terminent généralement par ces mots:

--C'est Dieu qui vous a envoyé sur mon chemin!

Toutes les belles-mères débutent ainsi, et tous les gendres commencent

par là.

Titolof dansa plusieurs fois avec Antonine; son inexorable mère la

retint auprès d'elle par la jupe jusqu'à ce que le général fût venu

s'incliner devant elle, le bras arrondi et la bouche en coeur. Mais au

dernier moment pendant le cotillon qui suivait le souper, selon l'usage

de cette époque, Antonine trouva moyen de ne pas échanger vingt paroles

avec son cavalier. Elle dansait avec lui, mais à chaque minute elle lui

était ravie pour une figure, de sorte que s'il se retira enchanté de

lui-même, de sa conduite irréprochable et de ses manières exquises, la

jeune fille eut la consolation, en le voyant partir, de penser qu'elle

ne lui avait pas dit cinq phrases. Dournof emportait dans le gant de sa

main gauche un petit billet au crayon contenant ces mots: "A vous ou à

personne, je l'ai juré devant les images."

La Niania · 第 7 / 34 题