La soirée de madame Frakine était dans tout son éclat; dans le grand
salon aux murs tapissés de papier blanc uni, une quinzaine de bougies
éclairaient les quadrilles animés; une vingtaine de jeunes gens, une
douzaine environ de jeunes filles, semblaient avoir oublié qu'il est des
lendemains aux soirées de danse. D'ailleurs à cet âge, on ignore la
courbature, ou, si elle se fait sentir, on en rit, et l'on recommence
pour la faire passer. Un vieux domestique entra, portant un plateau
couvert de verres et de tasse de thé.
--Emporte ça, pas de thé! s'écria un des danseurs; ça empêche de danser,
ça prend du temps, et puis on a trop chaud après.
--.Mais vous aurez soif! fit dans la salle à manger la voix de madame
Frakine attablée avec deux ou trois autres mamans devant un samovar
gigantesque.
--Nous boirons du kvass répond une jeune fille.
--Et puis vous nous donnerez à souper, n'est-ce pas? cria de loin une
autre voix masculine.
--Oui, mes enfants, comme à l'ordinaire.
--Il y aura du fromage?
--Et des harengs?
--Oui, et du veau froid! conclut triomphalement madame Frakine.
A l'annonce de ce festin délicieux, les cabrioles recommencèrent de plus
belle dans le salon voisin, et la bonne dame expliqua aux mamans
étonnées de ce luxe inaccoutumé, que le matin, même, ayant reçu un
quartier de veau de sa petite terre, elle l'avait fait rôtir
immédiatement, afin de régaler sa belle jeunesse, comme elle disait.
--Et précisément, acheva-t-elle en voyant entrer Dournof, voici l'enfant
prodigue qui vient manger son veau traditionnel.
--Ah! il y a du veau? dit Dournof avec cette bonne humeur qui ne
l'abandonnait guère; qu'elle aubaine! Vous avez donc fait un héritage?
--Mauvais sujet! fit madame Frakine, ne va-t-il pas me reprocher ma
pauvreté! D'où sortez-vous comme ça sans crier gare?
--J'arrive du gouvernement de T...
--Quand?
--Ce matin.
--Ah! fit Madame Frakine en dirigeant ses yeux ver la porte. Antonine,
qui tenait le piano au moment de l'entrée de Dournof, venait de céder sa
place à une autre martyre du devoir social, et paraissait sur le seuil.
--Repartirez-vous? demanda la vieille dame au jeune homme qui venait de
s'asseoir dans un vieux canapé vermoulu, tout près d'elle.
--Non.
Antonine s'approchait, et, sans témoigner de timidité ni d'embarras,
elle s'assit auprès de Dournof. Les dames causaient entre elles en
prenant le thé, le jeune homme se pencha vers sa vieille amie.
--Savez-vous qu'on me l'a refusée tantôt? dit-il à demi-voix.
--Hein? fit madame Frakine ébahie.
--On me l'a refusée parce que je n'ai pas voulu entrer dans un
ministère.
--Hein? fit une seconde fois la bonne âme, plus stupéfaite que jamais.
Dournof ne put s'empêcher de rire.
--C'est comme je vous le dis; mais cela n'empêche pas les sentiments,
n'est-ce pas, Antonine?
Sa position de prétendant évincé lui donnait une assurance nouvelle; il
n'avait plus à craindre de se trahir, et éprouvait une certaine joie à
s'avouer amoureux de la jeune fille.
--Eh bien! qu'allez-vous faire, mes pauvres enfants? dit madame Frakine
en les regardant avec une bonté compatissante.
--Nous attendrons! fit gaiement Dournof. Personne ne les observait; il
prit tranquillement la main d'Antonine et la garda dans la sienne sous
le regard bienveillant et attristé de la vieille dame. Nous nous aimons
assez pour attendre.
--Longtemps?
--Dieu le sait! répondit Dournof en rejetant ses cheveux bouclés en
arrière. Allons valser, ajouta-t-il en se levant.
Il avait quitté la main d'Antonine; mais, sur le seuil de la porte, il
lui passa un bras autour de la taille et fondit la foule des cavaliers
restés sans dames, qui regardaient danser les autres.
--Tu danses déjà? lui jeta un camarade peu charitable, faisant allusion
à son deuil encore récent.
--_Vita nuova_, mon cher, lui jeta Dournof par dessus l'épaule; j'étais
chenille, je me fais papillon, et d'ailleurs on prend son bonheur où on
le trouve.
Sur cette réponse passablement énigmatique, il se mit à valser comme si
la vie n'avait eu pour lui d'autre but que de tourner en mesure autour
d'un salon.
Quand l'heure fut venue de rentrer, Jean Karzof, qui était arrivé fort
tard, après l'opéra italien qu'il aimait passionnément, sortit avec sa
soeur et un groupe de jeunes gens, qui tous demeuraient à peu de
distance les uns des autres. Dournof les accompagnait, et bientôt,
profitant de l'extase où la musique avait plongé son ami, qu'un camarade
avait entraîné dans une discussion acharnée, il se rapprocha d'Antonine.
La nuit était belle, la maison des Karzof tout proche; on allait à pied;
les fiancés causèrent quelques moments ensemble.
--Il faut bien que je m'accoutume à ma nouvelle situation, dit Dournof;
je suis à peu près comme un colonel sans régiment, un curé sans cure; je
suis un fiancé sans fiancée...
Antonine tourna vivement la tête de son côté. Sous le capuchon qui
recouvrait sa tête, il lut un reproche dans l'éclair de ses yeux.
--Je suis sans fiancée aux yeux des autres. Je puis avouer hautement que
je vous aime, mais puis-je dire que vous m'aimez?--Elle hésita un
moment, puis répondit franchement:
--Vous pouvez le dite, puisque c'est vrai.
Dournof la regarda, et se sentit fier d'elle.
--Je vois, continua la jeune fille, que le meilleur est de nous fier à
l'amitié et à l'honneur de ceux qui nous entourent; si nous semblons
nous méfier d'eux, quelque parole maligne reviendra à mes parents. Si
nous ne cachons rien,--je suis certaine que tous feront de leur mieux
pour nous protéger.
--Vous avez raison, s'écria Dournof, frappé de la logique juvénile de ce
raisonnement audacieux. Commençons tout de suite. Amis! dit-il d'une
voix forte.
Les cinq jeunes gens qui marchaient à côté de Jean s'arrêtèrent autour
de lui.
--Toi, le premier, dit Dournof, tu sais que j'aime ta soeur et qu'on me
la refuse; tu es chagriné de ce refus, et jusqu'ici nous avions vécu en
frères...
--Et cela continuera jusqu'à la fin de nos deux vies, interrompit Jean.
--Ta soeur ne veut pas se soumettre à l'arrêt de ses parents..
--Elle a raison, fit Jean en prenant le bras de sa soeur sous le sien.
--Eh bien, à vous tous, mes amis, qui seriez heureux de trouver du
secours dans une position semblable, je déclare qu'Antonine et moi nous
continuons à nous considérer comme fiancés, en attendant le jour où un
changement dans ma fortune me permettra de la réclamer.
Nous vous communiquons cette nouvelle, parce qu'il nous semble plus
digne de l'amitié et de l'honneur d'agir franchement avec vous.
Allez-vous nous protéger contre la calomnie, et nous prévenir des
dangers qui pourraient nous menacer à notre insu?
--Nous jurons, dit une voix toute jeune et vibrante d'émotion contenue,
de défendre la jeunesse et l'amour contre l'opiniâtreté intéressée de la
vieillesse.
--Nous le jurons! répétèrent les autres.
Ils étaient alors sur un des innombrables ponts qui coupent les canaux
de Pétersbourg; la ville dormait; à peine, de loin en loin, entendait-on
le roulement d'une voiture attardée; leurs voix retendirent fraîches et
jeunes.
--Hourra! crièrent ils gaiement, en se remettant en marche.
--Vous allez vous faire coffrer pour tapage nocturne, dit Jean, mais je
vous remercie tout de même.
--Je vous remercie, dit Antonine de sa voix douce, en tentant la main à
chacun de ses défenseurs.
A partir de ce moment, si quelqu'un d'entre eux avait été charmé par sa
beauté ou sa grâce, il étouffa ce sentiment pour jamais: Antonine était
sacrée pour eux puisqu'elle appartenait à Dournof. Désormais, elle eut
autour d'elle une sorte de bataillon sacré pour la défendre, et elle
fut, en effet, défendue contre les propos malveillants par la présence
de ces cinq hommes qui lui furent également dévoués et dont elle ne
distinguait particulièrement aucun.
Pendant que la jeunesse complotait contre eux, M. et madame Karzof, la
tête sur l'oreiller, attendaient le retour de leurs enfants, en
projetant aussi des desseins machiavéliques, à la clarté adoucie de la
lampe qui brûlait devant les images saintes.
--Vois-tu mon bon ami, disait madame Karzof en regardant d'un air rêveur
sa robe de chambre pendue à un clou au fond de la chambre;--c'était
d'ordinaire sur cet objet que se portaient ses regards quand elle
réfléchissait;--vois-tu, j'ai bien observé Antonine pendant que Dournof
parlait; elle n'est pas amoureuse de lui. Ce n'est pas ainsi qu'une
fille amoureuse reçoit la notification d'un refus.
--Mais, fit observer M. Karzof, avec plus de raison qu'on ne l'aurait pu
supposer, peut-être bien sa manière à elle d'être amoureuse n'est elle
pas pareille à celle des autre?
--Laisse donc! Toutes les jeunes filles sont semblables! Te rappelles-tu
la petite Véra lorsqu'on ne voulait pas la marier au fils du prêtre de
l'église de Kazan? A-t-elle assez pleuré, crié, refusé de manger et tout
ce qui s'ensuit! C'était un tel vacarme chez eux que sa mère venait
faire son somme ici pendant la journée; chez elle, son démon de fille ne
la laissait pas dormir... Eh bien, ça ne l'a pas empêcher d'épouser un
chef de bureau aux Apanages six mois après;--Voilà ce que j'appelle une
demoiselle amoureuse! Mais Antonine... oh! non!
--Tant mieux! proféra Karzof, cela fait honneur à son bon sens, et à
l'éducation que vous lui avez donnée.
--Eh bien, vois-tu, monsieur Karzof, de peur que notre fille ne
s'amourache de quelque godelureau, je crois qu'il faudrait la marier
sans retard. Elle a dix-neuf ans, il n'est que temps.
--Je veux bien, dit M. Karzof. Mais à qui?
--Ah! voilà! fit la mère en réfléchissant plus profondément que jamais,
et en magnétisant de son regard la robe de chambre indifférente. C'est à
toi de chercher; dans tes bureaux, tu dois avoir quelqu'un... il ne
manque pas de célibataires dans les ministères...
--Oui, répliqua Karzof, mais ils n'ont pas de fortune.
--Les jeunes! mais les vieux?
--Est-ce que tu marierais Antonine à un vieux? fit M. Karzof d'un air
éminemment dubitatif.
Combien as-tu de plus que moi? rétorqua victorieusement son épouse, en
se tournant vers lui.
--Dix-huit ans, je crois... répondit le brave homme.
--Eh bien! est-ce que je t'ai rendu malheureux?
--Non, certes, oh! non! s'écria Karzof;--mais ce n'est pas la même
chose, ajouta-t-il aussitôt avec justesse.
--Nous étions, il est vrai, des époux assortis, répondit madame Karzof.
Mon Dieu, si je pouvais trouver pour Antonine un homme dans ton genre,
que je serais heureuse!
Là dessus, les époux se mirent à chercher en commun parmi les messieurs
de leur connaissance ceux qui pouvaient prétendre à la main d'Antonine.
Si les oreilles ne tintèrent pas cette nuit à trente célibataires aussi
peu occupés d'Antonine que l'enfant qui vient de naître, c'est que
probablement ils dormaient sur ces mêmes oreilles.
Le résultat de cet examen fut que, la semaine suivante, on donnerait un
bal, où les célibataires, triés soigneusement sur le volet, seraient
offerts à l'admiration de leur fille.
Au moment où les époux, fiers de cette résolution, se préparaient à
s'endormir pour tout de bon, ils entendirent un léger bruit de pas qui
leur annonçait la rentrée de leurs enfants. Un petit rire échappé à
Antonine qui disait bonsoir à son frère acheva de confirmer madame
Karzof dans sa sécurité.
--Tu vois bien qu'elle ne pense pas à Dournof, conclut-elle, puisque tu
l'entends rire. Et la bonne dame s'endormit sur un lit de roses.
Sa fille était rentrée dans sa chambre, cependant, et au lieu de se
déshabiller, assise sur un petit canapé, la tête inclinée sur la
poitrine, elle réfléchissait tristement.
--Eh bien, ma beauté, lui dit la Niania, qui l'attendait, si tard
qu'elle dût rentrer, et qui ne se couchait jamais sans avoir fait sur
elle le signe de la croix, pour écarter les mauvais rêves,--tu ne te
déshabilles pas? Est ce que tu n'as pas sommeil?
Antonine tressaillit.
--Pardon, Niania, dit-elle, je te fais attendre,--tu dois être fatiguée.
Elle se leva aussitôt et se livra aux soins de sa fidèle servante.
Celle-ci peigna avec soin les beaux cheveux, si longs et si lourds
qu'ils inclinaient légèrement sous leur fardeau la tête de la jeune
fille; elle était fière de ses cheveux bruns, si doux et si souples;
elle les tressait patiemment tous les jours deux fois, pour éviter
qu'ils ne perdissent leur lustre, et ne permettaient à aucune main
étrangère de toucher aux nattes de "son enfant". Lorsque madame Karzof,
mue du beau zèle dont nous avons parlé, se mit en tête de faire venir un
coiffeur, elle eut à livrer une vraie bataille à la Niania, et si elle
obtint les honneurs du combat, c'est uniquement parce qu'elle la renvoya
à la cuisine en lui fermant la porte sur le nez.
--Eh bien, mignonne, dit doucement la vieille servante, tes parents
n'ont pas accepté ton bien-aimé? Ils ont refusé de lui donner notre
colombe?
--Oui, soupira Antonine.
--Et toi, qu'est-ce que tu dis?
--Je dis que je l'épouserai, lui ou personne.
La Niania garda le silence, et hocha par deux fois sa vieille tête
grise.
--C'est qu'ils veulent te marier, reprit-elle au bout d'un moment.
--A qui? dit Antonine en levant brusquement la tête.
--Je ne sais pas; on te cherche un promis. On va donner un bal pour toi,
et l'on s'occupera de te marier le plus vite possible.
--Quelle idée! Où as tu pris cela?
--J'ai écouté à la porte, pendant que tu étais chez madame Frakine. Et
lui, que dit-il, ton ami?
--Il dit comme moi.
--Que Dieu étende sa main sur vous, soupira la Niania, car je prévois
que votre vie ne sera pas tranquille!...
Antonine s'étendit sur son lit; sa bonne ramena les couvertures sur
elle, attisa la lampe des images, et se retira en faisant des signes de
croix dans l'air de tous côtés pour chasser l'esprit malin.
Mais l'esprit malin était resté au coeur de la jeune fille. Une colère
sourde travaillait en elle et montait toujours, menaçant de submerger sa
raison. Si on l'avait laissée en paix, maîtresse d'attendre que Dournof
eût conquis une position, elle aurait été une fille douce et soumise,
patiente malgré son chagrin, et respectueuse toujours... Mais on voulait
disposer d'elle sans son consentement... on traitait son amour comme un
enfantillage, on se jouait de l'homme qu'elle aimait... Sa colère devint
si forte, qu'Antonine se leva, incapable de rester immobile plus
longtemps. La fraîcheur de la chambre calma un peu sa fièvre. Elle fit
deux ou trois fois le tour de sa cellule virginale, et s'arrêtant devant
les images, elle s'agenouilla pieusement.
--Sainte mère de Dieu! dit-elle tout haut, en étendant la main vers
l'image de la Vierge qui lui souriait placidement, son enfant dans les
bras, je jure d'être à lui ou à personne.--Et s'il faut mourir pour
tenir mon serment, je mourrai.
Elle se prosterna et resta longtemps en prières. Le froid et
l'immobilité la glacèrent; un frisson passa sur son corps. Elle se leva,
rejetant ses tresses importunes, puis retourna à son lit et s'endormit.