Quinze jours se passèrent ainsi: le mois de février tirait à sa fin, et
les dernières fêtes du carnaval mettaient toute la ville en branle. Le
général Titolof était venu d'abord tous les deux jours, puis tous les
jours; ensuite on l'avait invité à dîner, et quel dîner! jamais la
cuisinière n'avait passé de plus rude journée! Cependant, Antonine avait
gagné un point: elle avait maintenu son samedi chez madame Frakine; le
Titolof abhorré n'avait point été invité chez la vieille dame, et madame
Karzof n'attachait pas assez d'importance aux réceptions de celle-ci
pour avoir l'idée de l'y présenter elle-même.
Cette soirée de liberté, semblable à celles d'autrefois, si dissemblable
de la vie contrainte et cérémonieuse que les visites du prétendant lui
imposaient désormais, produisit une impression extraordinaire sur la
jeune fille. A peine entrée, en entendant le son familier du piano, au
murmure de ces voix juvéniles dont plusieurs lui étaient chères, elle
perdit contenance; tout son grand courage l'abandonna en un instant, et
elle fondit en larmes au milieu du salon.
Toute la jeunesse présente,--il n'y avait pas une seule maman--se pressa
autour d'elle, les jeunes gens pour la soutenir, les jeunes filles pour
l'interroger et lui offrir les caresses faciles et charmantes de leur
âge.
--Qu'as-tu donc, Antonine? on t'a fait du chagrin? Peut-on te venir en
aide? Ces questions et dix autres se croisaient autour d'elle; appuyée
sur l'épaule d'une amie d'enfance, elle essayait vainement d'arrêter ses
pleurs.
--Jean! où est Jean? demanda-t-on.
Jean était à l'opéra italien, comme toujours le samedi Dournof, qui
arrivait, domina tout le groupe de sa haute taille et s'avança jusqu'à
Antonine.
--Je sais ce qu'elle a, moi. On veut la forcer à épouser un homme
qu'elle déteste, dit-il à haute voix, et passant un bras autour de la
jeune fille, il la conduisit vers un canapé où il s'assit près d'elle.
--C'est vous qu'elle aime! s'écria-t-on de toutes parts.
--Certainement, répondit fièrement Dournof: aussi elle n'épousera pas
son général décoré.
--Non, non! firent les jeunes gens tous en choeur.
--Allez, amusez-vous, dit Dournof avec l'autorité qu'il possédait sans
conteste sur ce petit monde dont il était de fait le chef élu. Nous
allons nous expliquer tranquillement.
Les quadrilles se formèrent, madame Frakine apporta le secours de sa
bonté maternelle à la pauvre enfant, mais il n'y avait pas de remède
possible à son mal. Madame Karzof était trop entichée d'un si beau
mariage pour y renoncer; son futur gendre l'avait prise par
l'amour-propre: il avait perdu sa mère, et c'était sa belle-mère qui
ferait les honneurs de chez lui, à côte de sa femme. Titolof avait de
l'argenterie de famille très-belle; il avait un bel appartement fort
bien meublé, des tapis, des glaces partout... Madame Karzof avait été le
voir et en était revenu enchantée.
--Mais alors, qu'espères tu? demanda à la jeune fille brisée sa
protectrice impuissante.
--Je dirai non partout, non jusqu'à l'autel. Que puis-je faire de plus?
Durant les huit jours qui suivirent, Antonine n'eut pas une minute à
elle, excepté le soir. Pendant que sa Niania la coiffait pour la nuit,
elle écrivait à Dournof de longues lettres, et relisait celle qu'elle
recevait de lui tous les jours. La vieille servante, debout derrière
elle, tâchait d'adoucir ses mouvements pour ne pas troubler l'enfant
chérie. Elle regardait les doigts d'Antonine courir sur le papier, et
ses larmes tomber sur la page écrite, et toute l'âme de la vieille femme
se fondait de douleur à la pensée qu'elle ne pouvait rien pour elle.
Un soir, Antonine, lasse de contenir, avait couché sa tête sur ses bras
croisés au bord de sa table de toilette; pendant que la Niania achevait
ses nattes soyeuses, pleurait à se fendre le coeur, elle sentit deux
gouttes chaudes tomber sur son cou. Elle releva brusquement la tête et
regarda la vieille bonne. Celle-ci s'était penchée sur elle, et deux
ruisseaux de larmes coulaient sans relâche de ses yeux fatigués sur ses
joues flétries.
--Ne pleure pas, Niania, dit Antonine, cela ne sert à rien!
--Ne pas pleurer, mon aigle blanc, quand je te vois perdre tes yeux
chéris à pleurer toute la nuit! Mais je voudrais devenir aveugle à force
de pleurer, si cela pouvait te rendre la gaieté. Oui, je prendrais
toutes tes larmes pour moi jusqu'à la fin de ma vie; si le bon Dieu le
voulait, je perdrais mon salut éternel si tu pouvais en être plus
heureuse!
Antonine passa ses deux bras autour du cou de la pauvre servante.
--Tu es plus ma mère que ma vraie mère, dit-elle.
--Je crois bien! s'écria la Niania; sauf vous avoir mis au monde, votre
mère n'a rien fait pour vous. Qui a veillé vos maladies, soigné vos
petits maux, pleuré et ri pendant toute votre enfance pour vous amuser;
qui est-ce qui vous soigne à présent et connaît vos peines? Tu as
raison, ma colombe, c'est moi qui suis ta vraie mère! Aussi tu peux
pleurer avec moi, et ta mère te défend les larmes, parce que ça gâte les
yeux. Pleure, ma beauté; nous pleurerons ensemble, et peut-être que le
Seigneur se laissera toucher.
Le lendemain de ce jour était un samedi. Madame Karzof entra dès le
matin dans la chambre de sa fille et surveilla attentivement l'opération
de sa coiffure. Antonine s'était fait apporter la robe toute simple
qu'elle mettait d'ordinaire; sa mère la renvoya et choisit une robe
claire de couleur Indécise, particulièrement gaie et voyante; elle plaça
ensuite un ruban rose dans les cheveux de sa fille; et, après l'avoir
examinée de tous côtés, elle finit par l'embrasser avec plus de
tendresse que de coutume, après quoi elle l'emmena dans sa chambre.
--Vois-tu, Antonine, lui dit-elle, quand elle l'eut fait asseoir à son
côté, le devoir des jeunes filles est de se soumettre à leurs parents
qui savent mieux qu'elles ce qui leur convient; tu as été une bonne
fille, tu seras une bonne épouse et une bonne mère. L'heure est venue
pour toi de quitter tes parents; j'espère que tu leur sera
reconnaissante jusqu'à la mort des soins qu'ils ont pris pour assurer
ton bonheur. Le général Titolof va venir aujourd'hui pour te demander en
mariage; tu répondras comme il convient, et vous recevrez tous les deux
la bénédiction des fiançailles.
Antonine se leva.
--Ma mère, dit-elle en se prosternant par trois fois, à l'ancienne mode,
vous savez que j'aime Dournof. Ne me forcez pas à épouser un autre homme
contre mon gré.
--C'est une plaisanterie, s'écria madame Karzof, tu ne l'aimes pas!
--Je l'aime, et je lui ai donné ma parole. Nous sommes contents
d'attendre ainsi, ma mère, nous ne vous demandons qu'un peu de patience.
N'ordonnez pas notre malheur, et nous vous bénirons tous deux.
Madame Karzof eut peur, intérieurement; elle s'aperçut qu'elle avait
traité trop légèrement l'amour des deux jeunes gens, et de plus elle
acquit la certitude qu'elle ignorait tout le caractère de sa fille.
Cette dernière découverte fut fatale à la première, car si elle avait
été touchée de voir combien cet amour méprisé avait de profondes
racines, elle fut extrêmement blessée de ce qu'elle nomma la
sournoiserie d'Antonine. Elle oublia qu'elle aurait dû depuis longtemps
inspirer à sa fille la confiance qui lui manquait aujourd nui, et s'en
prit à la méchante nature de son enfant.
--On n'aime pas un va-nu-pieds, dit-elle avec humeur. Comment ne t'es-tu
pas aperçue qu'il ne t'aime que pour ta dot? Si tu étais pauvre...
--Ma mère, interrompit Antonine, les yeux flamboyants de colère,
n'insultez pas Dournof: il vaut mieux que moi. C'est vous qui voulez me
donner un général parce qu'il est riche!
Madame Karzof se leva aussi, et les deux femmes se toisèrent un instant.
Si madame Karzof ne donna point un soufflet à sa fille, c'est parce
qu'elle avait trouvé moyen de la blesser plus cruellement.
--Ton Dournof ne veut que notre argent, répéta-t-elle d'un ton
méprisant: les gens de son espèce sont toujours après les filles de
bonne maison.
--Ma mère, répéta Antonine, n'insultez pas un honnête homme, car je
l'épouserai sans dot et malgré vous!
Madame Karzof, furieuse, éclata d'un rire aigu.
--Si tu l'épouses sans dot, il sait bien que tu hériteras un jour ou
l'autre. Ce ferait le coup de notre mort, entends-tu? de notre mort à
tous les deux, car si tu l'épouses, je te maudis, toi, lui et vos
enfants!
Antonine chancela; ses forces l'abandonnaient, mais elle ne voulut pu
donner à sa mère le plaisir de la voir vaincue; elle se retint à une
chaise et la regarda en face.
Le visage de madame Karzof exprimait autant de colère et presque de
haine qu'on peut le supposer. En ce moment, elle ne voyait pas en sa
fille le fruit de ses entrailles, elle y voyait une ingrate qu'elle
avait fait élever, qui lui devait tout, même l'existence, et qui osait
lui tenir tête. La Niania avait raison. Celles qui ne font que donner le
jour à leurs enfants sont moins mères que celles qui les élèvent; ce
sont les joies et les chagrins de la maternité qui la font vraiment
puissantes.
--Soit, ma mère, dit Antonine sans baisser les yeux, je n'épouserai pas
Dournof sans votre bénédiction, puisque vous me menacez d'un châtiment
si cruel, mais je n'épouserai pas non plus Titolof.
--Tu l'épouseras à la fin du carême, ou je te maudis.
--Je ne l'épouserai pas, ma mère; j'aimerais mieux mourir.
--On n'en meurt pas, dit madame Karzof en souriant amèrement; j'ai
répondu exactement la même chose à ma propre mère il y a trente-sept
ans, quand il s'est agi d'épouser ton père.
--Toutes les âmes ne sont pas pareilles, dit lentement Antonine.
--Heureusement! Car je crois que la tienne est l'oeuvre du démon. En
attendant, c'est ton Dournof qui t'inspire cette belle résistance; j'ai
été bien peu intelligente de ne pas le mettre à la porte le jour qu'il a
fait cette ridicule demande. C'est à vous deux que vous avez comploté de
me faire perdre patience! Attends, je vais lui écrire qu'il ne se
représente plus devant mes yeux.
Elle s'assit et écrivit à la hâte trois mots qu'elle envoya aussitôt
chez Dournof. Puis une réflexion lui vint.
--Tu pourrais bien le voir chez madame Frakine, elle est si peu
difficile sur le choix de ceux qu'elle reçoit! mais tu n'iras plus sans
moi, et de plus je vais lui faire savoir que, si elle tient à mon
amitié, elle ait à tenir dehors ce coureur de fortunes.
Elle expédia aussi vite que le premier un second billet, et regarda
ensuite sa fille, toujours debout devant elle:
--Va dans ta chambre, dit-elle, et tâche de réfléchir.
Titolof arriva dans l'après-midi; une table avec les images avait été
préparée. M. et madame Karzof l'attendaient dans le salon. Quand il fut
venu, on envoya chercher Antonine, qui apparut pâle comme la cendre et
défaillante, mais d'une apparence digne et fière.
En s'entendant demander officiellement sa main, elle eut envie d'adjurer
cet homme, de lui dire qu'elle en aimait un autre et de lui demander
grâce; mais sa nature concentrée, ennemie de toute démonstration
extérieure, la fit reculer devant cette scène qu'elle trouvait d'avance
bête et théâtrale. Elle se promit de lui faire entendre raison à un
moment où ils seraient seuls.
M. et madame Karzof répondirent pour leur fille qui n'ouvrit pas la
bouche, bénirent les fiancés avec les images saintes, et une
conversation s'établit entre les trois personnages, si peu intéressante
et si lourde à porter, que le fiancé prétexta un devoir de service et se
retira au bout d'un quart d'heure, après avoir baisé respectueusement la
main inerte d'Antonine. Dès qu'il eut quitté l'appartement, la jeune
fille se retira dans sa chambre en refusant de dîner.
Pendant que M. et madame Karzof, assez penauds de ce résultat, prenaient
en tête-à-tête un repas qui ne leur paraissait pas bon, la Niania, qui
ne servait jamais à table, se glissa près d'Antonine. En la voyant,
celle-ci, affaissée dans un fauteuil, tourna la tête de son côté et lui
tendit la main.
--Ils t'ont forcé mon ange du ciel? dit la vieille femme en baisant la
main de son enfant d'adoption.
--Oui, dit Antonine, mais je ne l'épouserai pas!
--Hélas! ma chérie, soupira la Niania, contre la volonté du Tsar et
celle des parents, il n'y a pas de recours!
--Niania, dit Antonine après un moment de silence, il faut que je voie
Dournof.
--Eh bien, ma beauté, chez madame Frakine ce soir!
--Je n'irai pas chez madame Frakine, ma mère craint que je ne l'y voie.
Niania, reprit Antonine en se redressant et en regardant sa vieille
bonne, je veux voir Dournof aujourd'hui.
--Où, seigneur Dieu? Comment? s'écria la Niania en levant les bras au
ciel.
--C'est mon affaire, dit Antonine en continuant à la regarder avec
autorité. Va dire à ma mère que je désirerais aller aux vêpres ce soir.
--Aux vêpres? c'est une bonne pensée, ma chérie; la prière calmera ta
pauvre petite âme affligée; j'y vais tout de suite.
Au bout d'un instant, la Niania revint, apportant la permission
demandée. L'heure des vêpres n'était pas bien éloignée. Antonine
dépouilla son costume de fête; elle arracha de sa tête avec colère le
ruban rose que sa mère y avait mis, et frotta longtemps la place où les
lèvres de Titolof avaient touché sa main. Puis elle attendit sa Niania.
Vers sept heures, celle-ci apparut, dûment encapuchonnée, portant la
pelisse de sa jeune maîtresse, qui s'en revêtit sans perdre de temps.
Elles sortirent toutes deux et firent quelques pas; mais au premier
tournant, la Niania arrêta Antonine par la manche.
--Tu te trompes de chemin, ma chérie: l'église est par ici.
--Nous irons à l'église plus tard, dit Antonine. Suis-moi.
La Niania fit quelques pas; elle était obligée de courir presque pour
marcher de concert avec la jeune fille.
--Ma beauté, ma petite chérie, où vas tu? demanda-t-elle avec crainte.
--Tu as dit que tu donnerais ton salut éternel pour me sauver, répondit
Antonine; suis-moi sans rien demander de plus.
La Niania baissa la tête et ne souffla plus mot.
Antonine traversa deux ou trois rues populeuses, pénétra dans une ruelle
sombre, et sans hésiter,--elle avait pris plaisir à passer tant de fois
devant cette maison pendant son hiver solitaire!--elle entra dans une
maison simple et propre; elle monta un escalier de pierre, et au second
elle sonna d'une main vigoureuse. La porte s'ouvrit, un rayon de lumière
tomba sur le visage d'Antonine qui avait rejeté son capuchon.
--Antonine! Dieu t'envoie! sois bénie! cria la voix de Dournof, et sans
plus rien dire, il emporta la jeune fille dans ses bras.
La Niania referma soigneusement la porte et les suivit dans le salon.