II

La sonnette retentit dans l'antichambre; la Niania courut ouvrir, et,

par la porte restée entr'ouverte, Antonine entendit ces paroles:

--Vous voilà revenu, Féodor Ivanitch, notre faucon, notre aigle blanc!

Que Dieu vous donne une bonne santé! La demoiselle mourait d'impatience!

--Est-elle à la maison? répondit la voix grave de Dournof.

--Oui, oui, elle est à la maison, elle vous attend seule dans le salon.

Dournof fit rapidement les quelques pas qui le séparaient de la porte,

l'ouvrit toute grande, et resta sur le seuil. Antonine debout, immobile,

tournant le dos à une fenêtre, éclairée par une lumière luisante qui

mettait une raie d'or sur chaque contour, l'attendait, en effet, sans

oser faire un pas vers lui. Jusque-là elle n'avait touché que sa main.

Comment contenir l'impulsion irrésistible qui la jetait dans les bras de

son fiancé?

Elle n'eut pas le temps de réfléchir,--elle sentit soudain deux bras

l'étreindre avec tant de force qu'ils lui firent mal; sa tête se trouva

sur la poitrine de Dournof, et ses cheveux furent couverts de baisers.

La vieille bonne referma la porte du salon et sortit en murmurant une

bénédiction sur eux.

--Ma lumière, ma vie! disait Dournof à voix basse, en serrant contre lui

la tête d'Antonine qu'il caressait d'une main presque paternelle dans sa

douceur, que j'ai souffert sans toi! Il l'écarta un peu pour la mieux

regarder et ne dit rien, mais son sourire témoigna combien elle lui

était chère.

--Comment avez vous passé ce long temps d'absence? dit-il ensuite en la

conduisant vers un fauteuil où elle s'assit, pendant qu'il prenait une

chaise en face d'elle.

--Je n'en sais rien, répondit Antonine; c'était comme une longue nuit.

J'ai beaucoup travaillé.

--A quoi?

--A nos travaux d'école; j'ai préparé des leçons pour les enfants du

village; ce n'est pas facile d'expliquer même les choses les plus

simples à ces intelligences peu développées. J'ai eu bien de la peine à

rendre claires quelques notions... Mais nous en reparlerons. Et vous,

qu'avez-vous fait?

Dournof passa la main sur son front pour en chasser les soucis.

--J'ai eu des paperasses, donné des signatures, lutté contre la mauvaise

foi des uns et l'obséquiosité des autres... j'ai arraché à grand'peine à

toutes ces mains rapaces les bribes de mon patrimoine, j'ai installé ma

mère et mes soeurs dans une demeure passable, et me voici... mais,

Antonine, écoutez-moi bien: je ne veux plus vous quitter:

Elle le regarda, et ses yeux dirent clairement qu'elle non plus ne

voulait plus le quitter.

--Je vais demander votre main à vos parents, je ne suis pas riche, bien

loin de là, mais j'ai réalisé de quoi vivre très-pauvrement pendant cinq

ans: d'ici là, j'aurai acquis une position digne de vous, j'en suis sûr

Il s'était levé; sa forte poitrine dilatée par la joie et l'espoir

respirait aisément, ses yeux brillaient, son teint coloré par la vie

exubérante, ses cheveux bouclés capricieusement par la nature, et qu'il

rejetait à tout moment en arrière de son front large et pur, disaient

hautement que cet homme possédait une âme vigoureuse, énergique,

indomptable.

--Craignez-vous la misère? dit-il à Antonine.

Elle répondit d'un signe de tête avec un sourire plein d'orgueil et de

confiance.

--Et vos parents opposeront-ils une résistance sérieuse?

--Probablement, répondit-elle.

--Alors?...

--Rien ne nous désunira, dit Antonine à voix basse, en inclinant la

tête.

--On voudra nous faire attendre.....

--Nous attendrons.

Dournof se rassit et poussa un soupir.

Antonine parlait d'attendre; en effet, pour elle, attendre n'était pas

si dur; elle vivait dans la maison paternelle, où régnait l'aisance;

elle travaillait suivant ses goûts, entourée d'objets de son choix... la

vie lui était facile... Mais pour lui. Dournof, c'était une autre

existence. Il regarda à terre, et dans son cerveau fatigué du voyage et

de bien de tristes pensées, il vit apparaître l'image de sa vie

solitaire.

C'était une chambre triste, où rien ne parlait de la présence d'une

femme aimée; les meubles,--des meubles de garni, c'est tout

dire,--n'avaient rien d'agréable au regard ni au toucher. Pas de

souvenirs sur ces murailles tapissées d'un papier banal, à peine peut

être la photographie d'Antonine. Le repas solitaire, le lever solitaire,

la solitude partout, et dans le travail surtout... le travail qui aurait

été si doux auprès d'elle! Combien la présence d'Antonine n'eut-elle pas

embelli ce triste intérieur! D'ailleurs, toute pensée d'intérêt mise de

côté, la petite fortune de la jeune fille aurait apporté le bien-être

dans leur union. Ce n'était plus la chambre louée au mois qu'ils eussent

habitée ensemble, mais un petit intérieur modeste où la main de l'épouse

met partout son empreinte délicate et sacrée.

Antonine ne se doutait guère de cette différence de vie; elle n'en

connaissait que la poésie. La pauvreté des paysans de son village lui

était cependant familière, et elle en adoucissait les chagrins par tous

les moyens en son pouvoir. Mais la pauvreté d'un homme de son monde

devait être, et était, en effet, une chose bien différente; celle-ci lui

paraissait tout ensoleillée par l'étude, les joies de l'intelligence, et

par leur amour mutuel.

Dournof poussa un second soupir et releva la tête; Antonine le regardait

tristement.

--Que faire? dit-il en s'efforçant de sourire; nous attendrons. Mais si

vos parents persistent à refuser?

--Ce ne sont pas des loups, dit Antonine avec une gaieté feinte. Ils

m'aiment et finiront par consentir. Et puis, qui sait? ils consentiront

peut-être tout de suite!

Dournof ne le croyait pas, et il n'eut pas besoin de le dire.

D'ailleurs, entre ces deux êtres graves et fiers, les mensonges, même

ceux qu'ils auraient pu se faire par charité, pour s'épargner

mutuellement un souci, étaient inconnus. Leur amour était cimenté d'une

estime sans bornes, et c'est là ce qui le rendait si fort.

--Antonine, dit le jeune homme après un silence, je regrette de vous

avoir attachée à moi; j'aurais dû comprendre que je n'avais pas le droit

de parler tant que je n'aurais pas un nid à vous offrir... mais j'étais

trop jeune pour savoir...

--Je ne le regrette pas, moi! fit Antonine en lui tendant la main.

Il la prit et la serra, mais sans la porter à ses lèvres. Se sentant

sûrs l'un de l'autre et craignant de s'amollir, ils évitaient les

caresses.

Une voiture s'arrêta sous les fenêtres et s'éloigna après avoir déposé

ses hôtes.

--C'est ma mère, dit Antonine; elle a fait des visites avec mon père

aujourd'hui. Voulez-vous leur parler?

Dournof étendit les bras, et la tête d'Antonine s'appuya un moment sur

son épaule.

--Quoi qu'il arrive, pour toujours? dit-il.

--Pour toujours! répondit fermement Antonine.

On sonna. La Niania accourut dans le salon, afin de prévenir les jeunes

gens, mais ceux-ci ne craignaient pas les surprises.

M. et madame Karzof entrèrent l'instant d'après dans le salon et

témoignèrent leur satisfaction en revoyant le jeune homme après sa

longue absence.

Madame Karzof était une femme de quarante-cinq ans, plutôt petite,

rondelette, active, intelligente et bornée à la fois, comme beaucoup de

femmes russes de sa classe; intelligente pour ce qui était de son

ressort, pour tout ce qui l'entourait et se mêlait à sa vie, absolument

bornée dès qu'il s'agissait de sortir du particulier pour passer au

général. Elle était bonne et tracassière, généreuse et parfois rapace,

capable de se priver de tout pour soulager une infortune, et également

capable de laisser mourir de faim devant sa porte un pauvre à la

pauvreté duquel elle ne croirait pas,--quitte ensuite à le faire

enterrer à ses frais et à déplorer son erreur,--mais incapable de se

corriger grâce à cette leçon.

Madame Karzof aimait sa fille et la persécutait sans cesse; Antonine

aimait le bleu, sa mère lui faisait porter du rose, sous prétexte que le

rose va à toutes les jeunes filles. La mode venait-elle des coiffures

plates, elle obligeait Antonine à lisser ses cheveux avec soin, sans

s'inquiéter de l'air de son visage, auquel cette coiffure ne convenait

pas; de même que l'année suivante, elle faisait crêper sans pitié ses

cheveux, longs d'un mètre, que personne ne pouvait plus décrêper ensuite

et qu'il fallait couper,--le tout parce que quelque brave dame de ses

amies lui avait dit que c'était la mode, et qu'on ne pouvait se coiffer

autrement pour aller au bal.

Antonine détestait le monde guindé et malveillant des employés de classe

moyenne où la conduisait sa mère; en revanche, elle aimait la liberté de

bon ton qui régnait chez madame Frakine. Madame Karzof eût désiré le

contraire; mais si elle la contraignait souvent à aller au bal, elle ne

lui défendait jamais de se rendre aux samedis de la bonne dame.

Seulement, s'ennuyant elle même près de celle-ci, trop simple et trop

franche d'ailleurs pour elle, elle y envoyait Antonine avec sa bonne. La

jeune fille était loin de s'en plaindre. Elle y trouvait Dournof l'année

précédente, mais le deuil de celui-ci et son absence l'en avaient écarté

cet hiver, au grand regret de toute la jeunesse, car Dournof, avec sa

manière de voir sérieuse en toute chose, était à ses heures le plus

joyeux boute-en-train de la bande.

C'est ainsi que madame Karzof avait accoutumé sa fille à ne pas faire

grand cas de ses décisions; bien qu'Antonine n'eût jamais cessé de

donner à sa mère les témoignages extérieurs du respect, celle ci se

sentait gênée par le jugement de sa fille; elle le lui avait dit plus

d'une fois, non sans aigreur; Antonine avait toujours répondu avec

douceur et politesse, mais une fermeté inébranlable se cachait sous sa

déférence apparente, et madame Karzof, qui le sentait, revenait de ses

escarmouches plus décidée que jamais à rendre sa fille heureuse malgré

elle, à l'amuser malgré elle, à l'habiller au rebours de ses désir? le

tout pour son bien.

M. Karzof était un brave homme, c'est tout ce qu'on peut en dire,

attendu que jamais oreille humaine n'avait ouï porter d'autre jugement

sur son compte. Il remplissait mécaniquement ses devoirs à son

ministère, visitait ses supérieurs, touchait ses appointements, n'était

jamais malade, mangeait, sortait, dormait à ses heures régulières, qu'il

n'aimait pas à voir déranger, et s'en remettait pour toute chose au

jugement supérieur de sa femme, en quoi il donnait la plus grande preuve

de sagesse qui fut en son pouvoir.

--Eh bien, Féodor Ivanitch, dit madame Karzof en ôtant son chapeau, une

fois qu'elle se fut installée sur le canapé;--elle aimait le confort en

toutes choses--qu'allez-vous faire à présent? Entrer au service dans un

ministère quelconque, n'est-ce pas?

--Non, chère madame, je ne pense pas.

--Que voulez-vous donc faire? dit M. Karzof d'un air ébahi. La pensée

qu'un homme pouvait ne pas entrer dans un ministère le bouleversait.

--Je voudrais me préparer! encore pendant un an ou deux à embrasser une

carrière encore peu fréquentée...

--Quelle idée! fît le digne homme. Faites donc comme tout le monde!

--Peut-on savoir quelle est cette carrière peu fréquentée? demanda

madame Karzof en souriant.

--Mon Dieu, à présent, je ne tiens pas à en faire un mystère. Vous savez

que l'année prochaine on va ouvrir le Tribunal des référés?

--Oui, oui, fit Karzof en haussant les épaules, on vous jugera votre

affaire, tout de suite, sans enquête... quelle stupidité!

--Le temps nous prouvera si, en effet, c'est une stupidité, monsieur,

fit Dournof, considérablement plus parlementaire qu'il ne l'eût été en

d'autres circonstances; en attendant, cette institution qui n'a

d'équivalent ni en Angleterre, ni en France,--pour l'Allemagne, je ne

sais pas...

--Moi non plus, interrompit Karzof d'un air digne.

--Cette institution, qui permettra aux gens pressés de terminer leurs

différends sans attendre les vingt ou trente années que prend

actuellement un procès,--va fonctionner avant un an.

--Oui, fit Karzof en se tournant vers sa femme; tu sais, ils ont bâti

dans la Litéinaïa un palais superbe, avec une sculpture sur la porte, le

jugement de Salomon. Quelle pitié! Ça ne servira pas dix fois!

--Eh bien, Féodor Ivanitch, reprit madame Karzof, quel rapport y a-t-il

entre le jugement de Salomon et votre refus d'entrer au service?

--C'est qu'il faudra des jurisconsultes libres pour examiner: rapidement

les dossiers, conseiller les clients, et, plus tard, il va falloir des

avocats pour plaider les causes devant les tribunaux criminels et

autres.

--Des avocats? de ceux qui tripotent les affaires du tiers et du quart,

en grappillant des deux côtés? fit madame Karzof d'un air dégoûté.

--Non, chère madame, ceux dont vous parlez étaient les anciens avocats;

ceux dont je vous parle seront les nouveaux.

--On les payera pour parler? demanda Karzof.

--Précisément.

--Et vous voulez en être un?

--C'est vous qui l'avez dit. Les époux s'entre regardèrent avec une

sorte de commisération railleuse pour l'infortuné qui devait avoir,

suivant l'expression vulgaire, un coup de marteau.

--On gagne de l'argent, là dedans? demanda M. Karzof d'un air de

supériorité.

--On en gagnera certainement beaucoup.

--Eh bien, quand vous en aurez reçu, vous viendrez nous le faire voir,

par curiosité! conclut le bonhomme en riant et en se tournant vers sa

femme, qui se mit à rire avec lui.

Tout ceci était bien peu encourageant. Antonine, qui n'avait pas ouvert

la bouche depuis l'arrivée de ses parents, leva les yeux sur Dournof

pour voir comment il le prenait: il lui répondit par un sourire de bonne

humeur et un clair regard plein de courage et de tendresse.

--Qui vivra verra! dit il aux époux Karzof. En attendant, seriez-vous

incapables de donner votre fille en mariage à un homme décidé à se faire

une fortune brillante et rapide, mais qui pour le moment posséderait peu

de chose, outre sa bonne volonté?

--Seigneur Dieu! s'écria madame Karzof, que contez vous là! Donner Nina

à un homme sans fortune, c'est cela qui serait de la folie?

Antonine se tourna vers sa mère.

--Même si votre fille l'aimait? dit-elle doucement.

--J'espère bien que, grâce au ciel, je t'ai assez bien élevée pour que

tu n'aies pas de semblables fantaisies, répliqua la mère avec une

aigreur qui ne promettait rien de bon; et elle jeta à Dournof un regard

mécontent.

Celui-ci vit qu'il fallait parler. Il se leva.

--Monsieur et madame, dit-il, j'aime votre fille depuis deux ans; j'ai

lieu de croire que je ne lui suis pas indifférent, et je vous certifie

qu'avec moi elle ne serait pas malheureuse. Voulez-vous bien me la

donner pour femme, avec votre bénédiction?

--Après ce que vous venez dire! s'écria madame Karzof; mais, mon ami, ce

serait tout bonnement de la démence.

--De la folie! rectifia M. Karzof.

--J'avoue, reprit Dournof, que j'ai eu tort de plaisanter tout à

l'heure, mais je suis certain d'un avenir brillant, et j'aurais plus de

courage si Antonine m'aidait à l'atteindre en marchant auprès de moi

dans la vie.

--Entrez dans un ministère, et nous verrons, dit la mère.

--Dans un ministère, jeune homme, ajouta le père, c'est là seulement

qu'on parvient aux honneurs et à la fortune.

Il toucha de la main la croix de Sainte-Anne qu'il portait au cou à un

large ruban, pour indiquer les honneurs, et promena un regard satisfait

autour de son salon, pour faire allusion à la fortune. Dournof réprima

un sourire de dédain.

--Si Antonine veut que j'entre dans un ministère, dit-il, je suis prêt à

lui obéir. Dites, le voulez-vous?

Il s'adressait à elle avec tant d'amertume, que, sur le point de dire

oui, elle eut peur de lui déplaire. Elle savait bien qu'il l'avait aimée

pour sa patience, sa persévérance, son énergie morale, et qu'en se

laissant aller à une faiblesse, elle déchoirait à ses yeux. Le coeur

navré, elle se fit un visage tranquille, leva sur lui des yeux résolus

et dit:

--Non.

--Tu as perdu l'esprit! s'écrièrent alors les deux Karzof, et ils

commencèrent une scène qui dura deux heures et demie.--Entrez dans un

ministère! Tel était leur premier et dernier argument.

--Mais, objectait Dournof, si je me consacre au service de l'Etat, je ne

pourrai pas m'occuper des questions de droit où mon avenir est engagé!

Ce n'est pas pour gratter du papier dans un bureau que j'ai passé ma

licence et travaillé huit ans!

--Vous pourrez mener les deux choses de front, proféra M. Karzof comme

dernière concession; je connais--dans mon bureau même, je puis le

dire,--un jeune homme très-intelligent; il fait des vaudevilles pour le

théâtre russe, c'est-à-dire, il arrange des vaudevilles français pour la

scène russe, et il réussit très bien. Outre cela, il a été décoré, et

l'année dernière il a obtenu une gratification.

--Pour le service de l'Etat ou celui de vaudeville? demanda Dournof,

dont le côté gamin reparaissait de temps en temps dans les circonstances

les plus graves.

--Je... je... je ne sais pas, ce n'est pas notre affaire, répondit

Karzof, un moment décontenance.

--Vous servez au ministère de la justice, fit Dournof. Eh bien,

croyez-vous que votre jeune homme décoré s'occupe consciencieusement des

affaires du ministère lorsqu'il a une pièce en répétition? Ne

quitte-t-il pas le bureau avant l'heure, n'y vient-il pas en retard?

Souffririez-vous cela d'un homme qui ne fait pas de vaudevilles?... Non,

monsieur Karzof, celui qui veut servir l'Etat, et conséquemment son

pays, doit s'adonner de toutes ses forces à un seul but, celui qu'il a

choisi. J'ai choisi une autre voie que le ministère: je vais être aussi

plus utile à mon pays que si je restais à faire l'oeuvre d'un scribe

pendant de longues années... Je ne veux pas voler l'Etat en me faisant

payer pour un service mal fait... et je ne veux pas briser ma carrière

en consacrant loyalement mes forces à un service pour lequel je n'ai ni

goût ni aptitudes.

Il avait parlé avec tant de chaleur, tant de flamme dans les yeux, que

les Karzof restèrent interdits.

--C'est très bien, très-bien! dit M. Karzof; vous pensez noblement,

jeune homme.

--Alors vous m'accordez Antonine? s'écria Dournof avec élan.

--Jamais de la vie, tant que vous ne penserez pas autrement, riposta

madame Karzof. Vos pensées sont extrêmement nobles, comme votre manière

d'agir, mais on n'est heureux qu'avec de la fortune. Ma mère m'a marié à

M. Karzof que je n'aimais pas,--elle jeta un regard affectueux au

vieillard étonné;--j'aurais préféré un petit blanc-bec qui m'avait

tourné la tête; eh bien! je me suis toujours félicitée d'avoir eu une

mère si sage et si prudente, car avec mon mari je n'ai jamais manqué de

rien, Dieu merci, tandis qu'avec l'autre... je serais morte de faim.

--Vous me détendez alors d'espérer pour le présent?... demanda Dournof

lassé de tourner dans le même cercle depuis si longtemps.

--Entrez au ministère! Dès que vous aurez une place seulement de 1,500

roubles, nous vous donnerons Antonine, et cela parce que vous êtes un

bon garçon, que nous vous connaissons depuis longtemps et que vous êtes

l'ami de notre Jean; car nous n'avions jamais pensé à un gendre de si

peu de fortuné. Antonine pouvait prétendre à un colonel pour le moins,

sinon un général civil!

--Quand j'aurai 1,500 roubles de revenu, me la donnerez vous? insista

Dournof, prêt à se retirer.

--Seulement si vous êtes dans un ministère,--car, voyez vous, Féodor

Ivanitch, les administrations particulières vivent et meurent, les

consultations et tout votre micmac ont des hauts et des bas; il n'y a

que le service de l'Etat qui est éternel!

--Comme la bêtise humaine! pensa Dournof. Eh bien, soit, dit-il tout

haut; vous savez que je suis un homme sérieux, vous ne me fermerez pas

la porte, n'est-ce pas?

--Pourquoi donc... commença Karzof. Sa femme l'interrompit. Depuis un

moment elle étudiait sa fille et reconnaissait avec joie que son

extérieur ne trahissait aucun des signes auxquels on reconnaît une jeune

fille "amoureuse ", comme on dit là-bas. Ni larmes, ni pâmoison, ni

exclamations de tendresse; les joues d'Antonine n'avaient même guère

pâli; il est vrai que son teint mat et peu coloré variait peu même dans

ses grandes émotions; mais madame Karzof, qui avait beaucoup gémi dans

son temps, était incapable de deviner la tempête qui bouillonnait sous

cette apparente indifférence.

--Pourquoi pas? dit-elle; notre Jean dit que vous êtes pour lui un ami

inestimable, l'ami de notre fils sera toujours le bienvenu chez nous.

Quant à Nina, cette idée lui sortira de la tête, si elle y est entrée;

c'est une fille d'esprit; elle sait que nous l'aimons, et elle n'a

jamais été entêtée.

Ici madame Karzof mentait sciemment, car elle appelait Antonine entêtée

au moins une fois par jour, mais elle jugeait inutile de l'apprendre à

un étranger,--et surtout à un homme qui pouvait, le cas échéant, devenir

son gendre.

Antonine allait répondre, un signe de Dournof lui fit garder le silence.

Aussi longtemps qu'on leur permettrait de se voir la vie serait

supportable. Le jeune homme salua donc les vieillards, en leur serrant

la main comme de coutume; il tendit aussi la main à Antonine, et leur

étreinte valait un serment, puis il sortit, en disant: Au revoir.

--Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria sévèrement M. Karzof. Comment

as-tu pu permettre à cet hurluberlu...

--Laisse-moi l'affaire entre les mains, mon bon ami, dit aussitôt sa

femme: j'en parlerai avec Nina, et cela vaudra mieux. Une mère, vois-tu,

sait mieux causer avec les jeunes filles, et le père avec les garçons;

c'est dans l'ordre naturel, institué par Dieu et les lois.

Sur cette belle phrase, M. Karzof murmura un majestueux: C'est

très-bien, et s'en fut revêtir sa robe de chambre, après laquelle il

soupirait depuis long temps.

Madame Karzof emmena sa fille dans sa chambre, et là, pendant qu'elle

aussi déposait son harnais de cérémonie, non sans force soupirs, elle

interrogea Antonine, sur tous les points. Quand? Où? Comment avait

commencé cet amour? Qu'avait dit Dournof? Avait il toujours été

respectueux?

--Il ne m'a jamais baisé la main, répondit froidement Antonine.

--C'est que, vois-tu, mon enfant, la réserve virginale des jeunes

demoiselles... La bonne dame parla sur la réserve virginale pendant une

demi-heure, sans édifier beaucoup Antonine. Quand le sermon fut fini,

madame Karzof ajouta:

--Tout ça, ce sont des bêtises; une jeune fille n'a que faire d'épouser

un homme sans fortune, un philanthrope,--ce mot pour la digne femme

désignait une espèce de novateurs fort dangereuse; on épouse un homme

posé, un général, avec une "étoile" et de la fortune, et l'on est

heureux; au moins est-on sûre que les enfants ne mourront pas de faim.

Madame Karzof parlait dans le désert. Sa sagesse bourgeoise était lettre

morte pour Antonine; celle-ci aimait, ce qui aurait suffi pour la rendre

à ces conseils; mais, de plus, elle avait entendu tant de fois répéter

ces maximes qui faisaient partie d'une sorte de catéchisme à l'usage des

mères de famille de la classe moyenne, qu'elle en était écoeurée

d'avance. Rien d'auguste, d'élevé, ne sortait jamais de ces lèvres

pourtant respectées. Antonine en souffrait, car elle eut voulu vénérer

sa mère, elle ne pouvait que l'aimer.

La jeune fille reçut donc silencieusement sa douche de bons avis et

d'admonestations prudentes, puis elle baisa la main qui la lui

administrait et s'en fut dans sa chambre, pour être seule et se remettre

de tant d'émotions; mais la solitude lui fit peu de bien; car, au bout

de toutes les épreuves que l'avenir pouvait lui réserver, elle ne voyait

briller aucun rayon d'espérance.

La Niania · 第 5 / 34 题