Roger de Saint-Pons ne partit pas. Il revint au pavillon de la

Faisanderie. Il y revint quand Jacques Périn y était et aussi quand il

n'y était point. Son service obligeait le garde à vaquer fréquemment

hors de son logis. Le marquis profita de ces absences. C'était

immanquable et fatal.

Les entrevues des deux «amoureux» étaient chastes, d'ailleurs.

Si la jeune fille était, en effet, une de ces natures généreuses qui se

livrent, le jeune homme n'était pas--jusqu'alors, du moins--un de ces

habiles qui abusent sans scrupule d'une magnanime faiblesse.

Ces entrevues avaient lieu le plus souvent à l'extérieur du pavillon.

Tromper Jacques chez Jacques eût paru aux deux jeunes gens une action

odieuse et lâche.

Et puis, leur bonheur, pour s'épanouir à l'aise, avait besoin d'air et

d'espace.

Partant, ils se promenaient dans le parc ou dans la forêt, en

échangeant, d'une voix étouffée, des paroles auxquelles l'eau des

bassins, les fleurs des parterres et le feuillage des arbres

frissonnaient.

L'ivresse qui les occupait, qui les absorbait, était telle, que Florette

n'avait pas plus songé à interroger son Roger sur l'avenir, que celui-ci

n'avait songé à questionner sa Florette sur le passé.

Jamais la fillette n'avait demandé au jeune homme à quoi aboutirait

cette liaison d'un fils de famille, riche et noble--par conséquent,

pouvant prétendre à tout--avec une enfant trouvée, sans nom, sans sou ni

maille, sans la moindre notion de son origine, et vivant, au jour le

jour, de la charité de l'excellent garçon qui l'avait recueillie.

Le jeune homme, de son côté, n'avait jamais demandé à la fillette ce

qu'elle était devenue pendant les dix mois qu'il l'avait perdue de vue,

et par suite de quelles circonstances, après l'avoir quittée sur le

théâtre des _Dislocations-Amusantes_, il l'avait retrouvée jouant son

rôle de «ménagère» et de parente au pavillon de la Faisanderie.

Quant à l'ancien policier,--cet Argus habitué naguère à éclaircir les

plus ténébreux mystères de l'intrigue et du crime,--il ne se doutait

absolument de rien.

Dans ces affaires d'amour, les tiers intéressés sont les derniers

instruits.

Un petit nombre de précautions les maintient dans un aveuglement

complet, jusqu'à ce que le hasard leur arrache le bandeau tissé en

partie de leurs propres illusions.

VIII

NOCTURNE A DEUX VOIX

Un matin, le garde dit à mademoiselle Fine-Lame, après s'être entretenu

un instant avec le régisseur Tourangeau:

--Il faut que j'aille passer la journée à Paris. M. de Saint-Pons le

père est revenu hier de province à son hôtel de la rue de Varennes. Il a

des instructions à me donner, et, comme j'ignore l'heure à laquelle il

me recevra, je reviendrai peut-être assez tard...

--Je vous attendrai, mon ami, répondit notre héroïne.

Sur quoi, l'ex-agent vivement:

--Mais non, mais non. Je n'entends pas que tu te fatigues. Tu te

coucheras, ma chérie...

La jeune fille avait insisté avec câlinerie:

--Pourquoi? Les soirées sont si belles en cette saison! D'ailleurs

j'aurais peur dans ma chambre. Tandis qu'au rez-de-chaussée, en

travaillant près de la fenêtre...

--La porte bien fermée, au moins...

--N'ayez crainte. Je suis prudente. Et puis vous ne serez sans doute pas

fâché de prendre quelque chose en rentrant...

--Ah! maman-nanan, tu me gâtes!

* * * * *

Il partit en l'idolâtrant encore davantage.

* * * * *

Florette était restée pensive.

Elle avait oublié que Roger avait un père.

En le lui rappelant, Jacques la contraignait à un brusque retour à la

réalité.

La nuit vint: une nuit noire et chaude. On devinait l'orage. Le ciel

menaçait.

Quand le jeune marquis arriva devant le pavillon, il n'eut pas besoin

d'appeler: au bruit léger de ses pas, une gracieuse figure de fillette

se détacha en silhouette sur le fond clair de l'une des croisées du

logis.

--Est-ce vous? demanda une voix contenue.

--C'est moi, répondit le gentilhomme.

La _Filleule de Lagardère_ sortit, leste comme un oiseau. Roger lui

offrit le bras. Quand elle s'appuya dessus, l'amoureux sentit qu'elle

tremblait.

--Qu'avez-vous? interrogea-t-il. Souffrez-vous ou avez-vous peur?

--J'ai peur et je souffre, murmura-t-elle. Ordinairement, je suis brave

et joyeuse. Mais aujourd'hui...

--Aujourd'hui?...

--J'ai peur de vous perdre et je souffre comme si je vous avais perdu...

Puis, soudain:

--M. de Saint-Pons est à Paris, n'est-ce pas?...

--Oui, j'ai reçu, ce matin, une lettre qui m'informe de son retour...

--Et quand sera-t-il au château?...

--Mais dans quelques jours, je suppose...

--Alors, il va falloir nous séparer...

--Nous séparer?... Qui vous fait craindre?...

--Vous ne demeurerez pas toujours à Carrières. On vous emmènera. Votre

père vous mariera à quelque noble héritière...

--Me marier!... Malgré moi!... Enfant!...

--Je ne suis pas une enfant, prononça-t-elle gravement, car j'ai essayé

de ne pas vous aimer...

Je ne suis pas une enfant, car j'ai mesuré la profondeur de l'abîme qui

se creuse entre nous:

Moi qui ne connais pas mes parents, qui ne connais rien au monde, qui

ai commencé par appartenir à une caste méprisée entre toutes,--et

parfois méprisable, hélas!...

Et vous, comblé de tout ce que l'on désire, de tout ce que l'on

ambitionne, de tout ce que l'on envie: titre, naissance, éducation,

fortune!...

--Oui, protesta Roger, oui, j'ai un titre et une fortune,--et j'en

remercie Dieu, puisque tout cela sera à vous...

Florette secoua le front:

--Non, non, je n'espère pas tant de bonheur... Et, cependant, si mon

rêve se réalisait... Si je retrouvais une famille... Si j'étais riche,

moi aussi... On prétend que l'argent comble toutes les distances...

Puis, éclatant d'un rire qui sonnait faux et auquel se mêlait une

singulière tristesse:

--Est-ce qu'il n'y a pas, dans les livres, de ces histoires d'innocentes

créatures vendues à des saltimbanques ou enlevées par ceux-ci, et ne

savez-vous pas que toutes les filles sans père ni mère--comme

moi--s'imaginent être issues d'un prince et d'une princesse?

--Mon âme, ma chère âme, s'exclama le jeune homme, pourquoi me

parlez-vous avec cette amertume?

--Parce que, répliqua-t-elle durement, parce que vous êtes M. le

marquis de Saint-Pons et que je suis celle que l'on appelle la _Filleule

de Lagardère_.

Elle sentit sur sa main les lèvres de Roger:

--Vous êtes mon amour, déclara celui-ci avec un accent plein de passion.

Vous êtes mon espoir et mon avenir tout entier. Ce que vous prenez pour

un rêve, c'est la réalité de votre vie. Mon âge me rend presque

libre,--et s'il est nécessaire de lutter pour vous obtenir, je suis

prêt.

Ils avaient traversé la demi-lune qui s'étendait devant le pavillon.

Notre héroïne pesa sur le bras de son cavalier:

--N'allons pas plus loin, dit-elle; Jacques va revenir tout à l'heure.

--Oh! de grâce, encore un instant! implora le gentilhomme. Tenez,

asseyons-nous sur ce banc. On entend parfaitement d'ici le sifflet du

train entrant en gare à Saint-Germain. Ce sifflet nous avertira de nous

quitter.

La fillette ne répondit pas...

Mais elle se laissa conduire à un banc qui s'adossait à la lisière de la

forêt.

Il y eut un silence entre eux.

Pendant ce silence, un vague bruit se fit entendre derrière le siège

rustique sur lequel ils avaient pris place.

Roger se retourna vivement.

Il regarda et ne vit rien.

Cependant les broussailles d'un fourré remuaient.

Mademoiselle Fine-Lame reprit:

--Je ne doute point que vous m'aimiez; mais je ne veux pas qu'il y ait

lutte... Etre un sujet de discorde entre le père et le fils!... Le ciel

m'est témoin que je préférerais renoncer à vous--et mourir!...

--Ma Florette adorée, repartit le jeune homme, nous n'en sommes pas là,

Dieu merci! M. de Saint-Pons est humain, juste et bon. J'irai à lui sans

faiblir et je lui déclarerai franchement que je ne puis vivre sans vous.

Il m'écoutera sans colère. Nous lui avouerons sans détour ce passé dont

vous rougissez comme si vous l'aviez accepté de gaieté de coeur, au

lieu de le subir comme un arrêt du destin; nous l'en ferons juge, et je

suis sûr...

Notre héroïne l'interrompit brusquement.

Le même bruit venait de se reproduire sur le même point.

Cette fois, c'était la mignonne qui avait tourné la tête...

Et sa main s'allongeait, crispée de terreur, vers le rideau de verdure,

totalement assombrie par la nuit, auquel le banc s'appuyait, en même

temps que sa voix bégayait, étranglée d'émotion:

--Dans ce buisson... Quelqu'un se cache... Quelque chose a brillé dans

l'ombre...

Roger était déjà debout...

Il concentra toute son attention sur l'endroit indiqué...

Tout y paraissait noir et rien n'y bougeait...

Néanmoins il fit un mouvement pour aller s'assurer de ce qui effrayait

sa compagne...

Mais celle-ci le retenant:

--Ne me laissez pas seule... Marchons plutôt... Voyez, je suis toute

tremblante...

--Comment! avec moi? interrogea le jeune homme d'un ton de reproche.

--Avec vous, répliqua-t-elle, et surtout pour vous... Oh! j'ai confiance

en votre courage et en votre force... Mais s'il vous arrivait malheur...

Elle l'entraîna en questionnant:

--Que me disiez-vous tout à l'heure? Ah! oui, je me souviens: vous

parliez de mon passé... De ce passé qui m'accuse, qui me condamne, et

que je maudis...

--Ce passé, répondit Roger avec chaleur, ce passé que je crois pur, dont

vous êtes innocente et dont une délicatesse excessive exagère sans

raison les conséquences et la portée, eh bien, ne peut-on pas le

fuir?...

Le monde est grand: il y a d'autres pays que la France...

Un seul mot, et nous nous envolons partout où il vous plaira en Europe:

plus loin, si vous le souhaitez...

Nous mettrons ainsi les mers et l'espace entre la marquise de

Saint-Pons--ma femme--et celle que l'injustice du sort égara un instant

hors des hommages dont elles est digne...

--Ainsi, questionna la _Filleule de Lagardère_ en le considérant avec

attendrissement, ainsi, pour moi, vous n'hésiteriez pas à briser votre

avenir et à abandonner votre patrie?

--Consentez: nous partons demain.

--Et votre père?

--Il pardonnera.

--Vous êtes noble et généreux, murmura-t-elle.

Ensuite, avec une sorte de fierté:

--Mais rien ne me surprend de vous, parce que je me sens capable des

mêmes sacrifices et parce que je me suis répété bien souvent que, si

jamais les circonstances vous faisaient pauvre et malheureux, tout en me

prodiguant,--bonheur inespéré,--tous les trésors et toutes les

jouissances de la vie, c'est encore vous que je choisirais entre tous

pour vous aimer et vous servir.

IX

A L'AFFUT

La _Filleule de Lagardère_ ne s'était pas trompée.

Il y avait quelqu'un dans le fourré.

Deux hommes étaient là, tapis derrière un mur de broussailles à travers

les interstices desquelles leurs yeux plongeaient avidement.

Le premier avait posé à côté de lui, sur le gazon, son chapeau à haute

forme.

Son costume noir se fondait avec l'obscurité de la nuit.

Il portait lunettes et avait la mine d'un rat de paperasses.

Somme toute, un de nos personnages: Me Bouginier, l'ex-avoué de la

rue du Pélican.

Le second paraissait plus jeune et plus lestement découplé.

Sous les bords de son feutre mou, vous auriez reconnu la figure hardie

et goguenarde de l'amant de Sergine Gravier.

Tous deux tenaient l'affût depuis la brune.

Lorsque Roger--qui était sorti du château par la grille ouvrant sur le

quai de la Seine et qui avait fait le tour du parc, en dehors, par le

village de Carrières, afin de ne pas donner l'éveil aux

domestiques,--lorsque Roger, disons-nous, avait débouché sur le

rond-point du Roi et s'était dirigé vers le pavillon de la Faisanderie,

le compagnon de l'ancien avoué s'était exclamé à la sourdine:

--Tiens! tiens! tiens! voilà qui est cocasse! C'est mon jeune guerrier

de la fête des Loges! Ah! pardieu! le hasard a de ces rencontres!...

--Quel jeune guerrier? avait demandé Me Bouginier sur le même ton.

--L'héritier légitime de M. de Saint-Pons.

--Vraiment?

--Un godelureau envers qui je m'acquitterai au prochain jour.

--Vous payez donc vos dettes, mon cher Marignan?

--Celles-là, toujours, et je vous engage à n'acheter aucune créance de

cette nature sur votre ami et serviteur.

Et l'amant de Sergine Gravier raconta succinctement à son compagnon

l'incident du théâtre des _Dislocations-Amusantes_.

Quelques minutes plus tard, Florette et Roger, sans défiance,

s'approchaient du poste d'observation occupé par les deux curieux.

En les voyant avancer, presque enlacés et se parlant bas, Marignan eut

un frémissement tel, que la broussaille, qui formait comme un nid autour

de lui, tressaillit d'une façon sensible.

Me Bouginier s'informa:

--Qu'y a-t-il?

--Il y a, répondit l'autre d'une voix sourde, il y a que je suis

furieux. C'est bien elle, n'est-ce pas? Vous la reconnaissez comme moi?

--Oui, certes: les renseignements étaient exacts et ce furet de

Bijou-des-Dames ne m'a pas volé mon argent.

Les deux amoureux avaient pris place sur le banc.

L'agitation de Marignan redoubla.

Il poursuivit en s'adressant à lui-même:

--Par ma foi! c'est tenter le diable, et l'occasion est trop belle...

--Que ruminez-vous, mon compère? questionna l'ancien homme de loi, et

qu'avez-vous l'intention de faire?

--Je rumine que, parmi les talents utiles dont l'étude a agrémenté mon

individu, il en est un dont je vais avoir l'honneur de vous donner un

échantillon.

L'amant de l'actrice fouilla dans sa poche et en tira un assez long

couteau qu'il ouvrit:

--Je lance le _surin_ comme l'Italien lance le stylet, comme l'Espagnol

lance la _navaja_ et comme lançait ses poignards le Chinois des

Folies-Bergère...

Il continua avec une exaspération croissante, qu'il s'efforçait

d'étouffer entre ses dents:

--Ce que j'ai l'intention de faire?... J'ai l'intention de me venger...

Cette bégueule m'a dédaigné, humilié, insulté dans cette histoire de la

baraque que je vous contais tout à l'heure...

Elle nous a _refaits_ de vingt mille francs dans cette aventure du

pavillon où elle s'est mise avec le garde contre nous...

Enfin ça m'embête qu'elle se prodigue de cette façon à ce freluquet

d'ex-volontaire d'un an...

Total: six pouces d'acier entre les reins et la nuque... Elle nous

tourne justement le dos... Quant au galant, on le rattrapera plus tard:

je lui dois un coup d'épée, et il l'encaissera, mordieu! ou que je perde

le secret de certaine botte infaillible...

--Ah ça! y pensez-vous? s'exclama Bouginier. Jouer du couteau quand je

suis là et que je puis être impliqué comme complice!... Verser le sang

mal à propos!... C'est une mauvaise plaisanterie!

Marignan riposta froidement:

--Je ne plaisante jamais avec ma volonté...

--Mais je m'oppose de la façon la plus formelle...

--Vous n'êtes pas de force, papa: ce que j'ai décidé, rien au monde ne

m'empêchera de l'accomplir.

--Pas même ceci? demanda l'ex-avoué en changeant de ton.

Et il appliqua sur la tempe de son interlocuteur le canon de l'un de ces

revolvers-joujoux qui tiennent dans un gousset de montre, mais dont la

balle mignonne tue aussi proprement les gens que le projectile d'un

pistolet de fort calibre.

C'était cette arme, c'était la lame du couteau que notre héroïne avait

vues étinceler dans le fourré et dans la nuit.

L'ancien officier ministériel ajouta avec une résolution que l'on eût

été loin de soupçonner chez ce plumitif émérite:

--Rengainez tout de suite votre eustache, ou, aussi vrai que je suis un

citoyen de moeurs réglées, austères et douces, j'aurai le regret de

vous faire sauter la cervelle.

X

LES PLANS DE Me BOUGINIER

Les deux amoureux s'étaient séparés. Roger avait regagné le château.

Florette était rentrée au logis.

Marignan et Me Bouginier avaient quitté leur cachette.

Ils s'en revenaient vers le fiacre qui les avait amenés et qui les

attendait à l'octroi de Saint-Germain.

L'amant de Sergine Gravier marchait la tête basse.

Ses traits se contractaient de dépit et de rancune contenus.

--Allons, vieux malin, ronchonnait-il sous sa moustache, sans avoir

besoin de vos besicles, on voit clair dans vos finesses cousues de fil

blanc: vous en pincez comme moi pour la petite, et vous tenez...

--A la rendre à sa famille, interrompit l'ex-avoué doctoralement.

--Sa famille? interrogea l'autre. Ah çà! elle a donc une famille!...

--Bédame! on est toujours la fille de quelqu'un, a écrit l'immortel

auteur du _Mariage de Figaro_,--et ce quelqu'un, n'est-ce pas vous qui

m'avez aidé à le retrouver en me communiquant les papiers recueillis

dans la poche de l'aîné des frères Snail?...

Dans l'origine, avant de connaître l'existence de ces papiers, j'avais

songé à utiliser la beauté de la _Filleule de Lagardère_ dans une série

d'expéditions du genre de celle que vous tentâtes,--sans succès,

hélas!--contre les fonds renfermés dans le secrétaire de ce damné

Jacques Périn...

Cet échec, dû à la défection de notre collaboratrice, ne nous permettait

plus de compter sur son concours...

Oui, mais la lecture des documents que vous me remîtes m'apprit que la

fillette était née des relations intimes d'une demoiselle Ferrand, qui

avait succombé en lui donnant le jour, et d'un sieur James-Williams

Murphy, citoyen de la libre Amérique, venu momentanément à Paris, de

Londres où il agiotait sur les cotons...

Ce Yankee était retourné dans sa patrie, après avoir réalisé en

Angleterre des bénéfices considérables...

Evidemment, il y avait quelque plume à lui tirer de l'aile, soit qu'il

ignorât la naissance de l'enfant, soit qu'il eût sciemment abandonné la

mère...

Par malheur, cette enfant avait disparu après l'affaire manquée du

pavillon de la Faisanderie. Evanouie, évaporée, plus personne!...

Dix mois s'écoulèrent...

Et, déjà, je me préparais à enregistrer mes espérances à l'article:

_Profits et Pertes_, quand, il y a quelque temps, je reçus la visite de

Bijou-des-Dames,--un de mes clients bien connu de vous...

Celui-ci affirmait avoir rencontré la _Filleule de Lagardère_ dans la

forêt de Saint-Germain...

N'ayant pu, dès l'abord, la suivre,--par une circonstance indépendante

de sa volonté,--il était retourné dans le pays, il s'était informé, et

il avait appris que la minette vivait quasi maritalement avec le

garde-chasse de M. de Saint-Pons, avec l'ancien agent Patte-de-Fer, avec

ce Jacques Périn que, naguère, elle avait sauvé des griffes des frères

Snail, et des vôtres...

Tout cela me paraissait assez invraisemblable...

Peut-être le drôle me trompait-il pour m'extirper de l'argent...

C'est ce dont je vous priai de venir, ce soir, vous assurer avec moi,

en nous embusquant tous les deux aux environs du pavillon de la

Faisanderie...

A présent, le doute n'est plus permis:

L'héritière de James-Williams Murphy est retrouvée...

Et savez-vous,--d'après les assertions des journaux américains,

assertions qui, du reste, m'ont été confirmées par une agence de

renseignements de New-York,--savez-vous à quelle somme se monte la

succession de ce Yankee?...

A _cinq cents millions_, au bas mot!...

--A _cinq cents millions_! répéta Marignan abasourdi par l'énormité du

chiffre.

Me Bouginier appuya:

--Sans compter qu'il appert des mêmes renseignements que le frère du

défunt, Tomy-Samuel,--lequel est pareillement garçon,--en possède autant

pour sa part...

--Est-il possible!...

--Voilà, par conséquent, l'ancienne pensionnaire de la baraque des

_Dislocations-Amusantes_ qui peut, à un moment, représenter, tant du

chef de son père que du chef de son oncle, un milliard en espèces

sonnantes et trébuchantes!...

--Un milliard!...

--Comprenez-vous, maintenant, l'intervention de mon revolver dans la

jolie besogne qu'allait faire votre _surin_?

L'amant de Sergine baissa le front.

Son interlocuteur poursuivit:

--Mon correspondant de New-York me mande, en outre, que ce Samuel Murphy

s'est embarqué sur le _Labrador_ pour effectuer un voyage dont la France

et sa capitale sont le but...

Un de nos compatriotes l'accompagne: un certain Richard Vautier,--son

factotum,--en qui il a toute confiance...

Le _Labrador_ vient d'arriver au Havre...

On m'écrit de cette ville que nos deux voyageurs ont dû, dans la

journée, prendre le rapide pour Paris...

Ils seront donc, cette nuit, dans nos murs, s'ils n'y sont déjà à cette

heure...

--Mais, interrompit l'auditeur, cette jeune fille, n'ayant pas été

reconnue par son père, n'a, aux yeux de la loi, aucun titre pour

recueillir présentement la succession de ce dernier, non plus que pour

bénéficier plus tard de celle de ce Samuel...

--D'accord, opina l'ex-officier ministériel; aussi n'est-ce pas sur la

nièce, mais sur l'oncle, que repose ma combinaison...

Il ouvrit sa tabatière:

--Veuillez suivre mon raisonnement. De deux choses l'une: ou notre

Américain est un honnête homme, ou c'est un coquin. Il n'y a pas de

milieu...

Je me trompe: il y en a un...

Je l'examinerai tout à l'heure...

Si c'est un honnête homme, il sera enchanté qu'on lui révèle l'existence

de l'enfant d'une femme que son frère a aimée...

Scène de reconnaissance et d'attendrissement. Tout le monde pleure. Un

cinquième acte de l'Ambigu...

Après quoi, le riche étranger répare les injustices du sort, du Code et

de la société envers cette pauvre créature en lui ouvrant ses bras

avunculaires, en lui rendant un nom, un foyer, une famille, et, somme

toute, en lui faisant délivrer l'héritage de James Williams...

Et sa munificence ne pouvant manquer d'égaler son allégresse, nous

empochons, de sa part, d'abord, une prime proportionnée à l'importance

du service...

Remarquez que je dis: _de sa part, d'abord_...

L'héritière, en effet, nous comptera, de son côté, une commission que

nous fixerons nous-mêmes...

--Vous croyez qu'elle consentira?...

--Nous la placerons dans l'impossibilité de refuser.

--Comment cela?

--En la menaçant de la livrer à la justice comme complice de la

tentative de vol commise au pavillon de la Faisanderie...

L'amant de Sergine Gravier se gratta l'oreille:

--Diable! c'est que j'en étais, moi, de cette tentative!...

--Vous étiez masqué. La poulette n'a pu voir vos traits. Partant, elle

ne saurait vous dénoncer.

Marignan salua:

--Mes compliments... Vous avez pièces à tous les trous... Et si votre

seconde hypothèse...

--Celle où Samuel Murphy ne serait qu'un gredin?... Je la préférerais de

beaucoup... Elle rapporterait davantage:

Dans ce cas, je déclare hardiment au Yankee que j'ai entre les mains un

acte en bonne forme par lequel James-Williams a reconnu sa fille et

affirme les droits d'icelle...

Au besoin je produis cet acte. Il n'y a qu'à le fabriquer. Je possède

dans ma clientèle tant d'ingénieux calligraphes!...

Je parle revendication, procès, tribunaux. Mon homme s'inquiète. En fin

finale, je propose une transaction.

On supprimera l'acte...

Au besoin, on supprimera l'héritière...

Il ne s'agira que d'y mettre le prix...

--Oh! oh! murmura l'autre, voilà un moyen bien extrême! Supprimer la

_Filleule de Lagardère_! C'est grave, en vérité, très grave!

L'ancien officier ministériel repartit froidement:

--N'est ce pas le moyen extrême auquel je vous ai empêché d'avoir

recours, il n'y a pas plus de vingt minutes?

Il poursuivit avec bonhomie:

--Hé! mon Dieu, comme vous, j'ai horreur des mesures radicales, et, si,

seulement, l'Américain n'était qu'à moitié scélérat,--supposition dont

je me réservais de vous entretenir en dernier ressort...

--Eh bien?

--Eh bien, j'aime à croire qu'il ne serait pas difficile de rencontrer

un brave garçon qui se chargerait de débarrasser l'oncle de la nièce, en

conduisant successivement celle-ci à la mairie et à l'église...

--Un mariage?...

--Il va sans dire que le Yankee allongerait une dot raisonnable...

Il est entendu, pareillement, que l'époux s'engagerait,--tant en son nom

qu'au nom de sa conjointe,--à n'exercer jamais aucune _répétition_

(c'est le mot usité parmi les gens de chicane) concernant l'_hoirie_

(encore un terme de pratique) du précité feu James Williams...

De cette façon, tous les personnages seront contents, comme au baisser

de rideau d'un vaudeville:

Le Samuel Murphy, en ce sens qu'en aliénant une tranche du Pérou

fraternel, il se garantirait la jouissance du reste;

La mariée, radieuse de décoiffer sainte Catherine;

Le marié, qui non seulement encaisserait un joli magot, mais qui

pourrait se vanter de posséder pour compagne l'une des plus ravissantes

créatures qui soient sous la calotte des cieux;

La filleule de Lagardère; I La saltimbanque · 第 12 / 14 段