1339. CHEVAUCHÉE DE L'ARMÉE ANGLAISE EN VERMANDOIS, EN LAONNOIS
ET EN THIÉRACHE: SIÉGE D'HONNECOURT ET PRISE DE GUISE PAR JEAN
DE HAINAUT; SAC DE NOUVION PAR LES ALLEMANDS (§§ 78 à 83).
Cambrai résiste depuis cinq semaines à toutes les attaques du roi
d'Angleterre et de ses alliés. Pendant ce temps, le roi de France
achève de rassembler ses gens d'armes à Péronne en Vermandois. Édouard
III, informé de ces préparatifs, réfléchit que la ville qu'il assiége
est très-forte, pourvue d'une bonne garnison et bien approvisionnée;
il voit d'ailleurs que l'hiver approche et avec l'hiver les longues
nuits. C'est pourquoi, de l'avis de ses principaux conseillers, Robert
d'Artois, Jean de Hainaut et le comte de Derby, il prend le parti de
lever le siége de Cambrai pour entrer en France et marcher à la
rencontre de Philippe de Valois. Le duc de Brabant, mis en demeure de
renoncer à sa politique ambiguë et de se déclarer définitivement dans
un sens ou dans l'autre, se décide à défier le roi de France tant en
son nom qu'au nom des seigneurs de Cuyk, de Berg, de Bautersem, de
Petersem, de tous ses feudataires et des barons de son pays. Philippe
de Valois reçoit ce défi à Péronne et envoie aussitôt à Paris prévenir
[Léon] de Crainhem qui ne cesse avec une parfaite bonne foi de se
porter garant de la fidélité du duc de Brabant son maître. Ce brave
chevalier est tellement indigné d'avoir été l'instrument d'une
déloyauté, qu'il en tombe malade et finit par en mourir de chagrin. P.
163, 164, 455 à 457.
Cependant l'armée anglaise s'ébranle et se met en marche dans la
direction du Mont-Saint-Martin[316] qui est de ce côté l'entrée de
France. Cette marche se fait en bon ordre, par connétablies,
chaque seigneur au milieu de ses gens. L'armée anglaise a pour
maréchaux les comtes de Northampton, de Gloucester et de Suffolk et
pour connétable le comte de Warwick. Arrivés à quelque distance du
Mont-Saint-Martin, Anglais, Allemands et Brabançons passent la rivière
d'Escaut qui n'est guère large en cet endroit. Avant le passage, le
comte de Hainaut et le marquis de Namur prennent congé du roi
d'Angleterre; Guillaume de Hainaut annonce qu'il va servir en France
Philippe de Valois dont il est le vassal pour la terre d'Ostrevant, de
même qu'il a servi le vicaire de l'empereur en l'Empire. Aussitôt
qu'Édouard III a passé l'Escaut et mis le pied en France, il mande
auprès de lui Henri de Flandre, alors jeune écuyer, le fait chevalier
et lui assigne en Angleterre deux cents livres sterling de rente
annuelle. Le roi anglais vient se loger dans l'abbaye du
Mont-Saint-Martin où il passe deux jours, tandis que ses gens se
répandent dans le pays environnant et que le duc de Brabant occupe
l'abbaye de Vaucelles[317]. P. 164 et 165, 457 et 458.
[316] Aisne, arr. Saint-Quentin, c. le Câtelet, c. Gouy, Abbaye
de Prémontrés au diocèse de Cambrai.
[317] Aujourd'hui hameau de Crèvecœur, arr. de Cambrai. Abbaye
de l'ordre de Cîteaux au diocèse de Cambrai.
Le comte Raoul d'Eu, connétable de France, aussitôt après la levée du
siége de Cambrai, revient en toute hâte à Péronne prévenir le roi de
France que l'armée anglaise se dispose à envahir le Vermandois. A
cette nouvelle, Philippe de Valois envoie à Saint-Quentin les comtes
d'Eu et de Guines, de Blois[318] et de Dammartin[319], les seigneurs
de Coucy[320], de Montmorency[321], de Hangest[322], de Canny[323], de
Saucourt[324], avec cinq cents armures de fer, pour garder la ville et
faire frontière contre les Anglais. Charles de Blois est chargé de
défendre Laon ainsi que le pays des environs et spécialement la terre
de Guise qui appartient à sa famille. Le seigneur de Roye à la tête de
quarante lances occupe Ham en Vermandois; Moreau de Fiennes est mis
dans Bohain, et Eustache de Ribemont est préposé à la garde de la
forteresse du même nom. Le roi de France ne tarde pas à venir lui-même
camper avec son armée sur les bords de la belle rivière de Somme
entre Péronne et Saint-Quentin. P. 165 et 166, 458 et 459, 462.
[318] Louis de Châtillon Ier du nom, comte de Blois.
[319] Charles de Trie, comte de Dammartin.
[320] Enguerrand, sire de Coucy.
[321] Charles, sire de Montmorency.
[322] Rogue, sire de Hangest.
[323] Raoul le Flamand, sire de Canny.
[324] Gilles, sire de Saucourt.
Pendant le séjour d'Édouard III à l'abbaye du Mont-Saint-Martin, ses
gens d'armes courent tout le pays des environs jusqu'à Bapaume et aux
alentours de Péronne et de Saint-Quentin. Ils trouvent ce pays riche
et abondant en ressources de toute espèce, car il n'y pas eu de guerre
depuis longtemps. Ils avisent assez près de là un village appelé
Honnecourt,[325] petit, mais bien fortifié, pourvu de portes, de murs
d'enceinte et de fossés où les habitants du plat pays se sont mis en
sûreté eux et leurs biens. Les seigneurs de Honnecourt[326], de
Jaucourt[327], de Walincourt[328] et d'Estourmel[329] sont à la tête
de la garnison. Après une tentative infructueuse d'Arnoul de
Blankenheim et de Guillaume de Duvenvoorde, Jean de Hainaut dirige une
nouvelle attaque contre Honnecourt à la tête de cinq cents combattants
parmi lesquels on distingue les seigneurs de Fauquemont, de Berg, de
Cuyk, de Wisselare, Gautier de Mauny, Gérard de Bautersem et Henri de
Flandre qui veut inaugurer sa nouvelle chevalerie par quelque beau
fait d'armes. A Honnecourt il y a un monastère dont l'abbé, qui est
hardi et belliqueux, a fait venir à ses frais des arbalétriers de
Saint-Quentin. Par les soins de cet abbé, on a construit devant la
principale porte d'Honnecourt une barrière dont les poteaux n'ont
qu'un demi pied d'entre-deux. Un combat singulier se livre à cette
barrière entre l'abbé et Henri de Flandre. Après une lutte acharnée,
l'abbé parvient à saisir le bras de son adversaire et il le tire si
fort qu'il le fait entrer jusqu'aux épaules dans l'entre-deux des
poteaux de la barrière. Les compagnons de Henri le tirent, de leur
côté, tant et si bien que le malheureux chevalier est grièvement
blessé. Son glaive reste entre les mains de l'abbé, et il a été
pendant de longues années exposé dans la grande salle de l'abbaye
d'Honnecourt. Du moins, il y était encore un jour que Froissart passa
par là, et les moines le montraient comme un magnifique trophée. Les
assaillants, repoussés après un assaut qui dure jusqu'à la tombée de
la nuit, reviennent sur leurs pas vers Gouy-en-Arrouaise[330]. Le
comte de Warwick n'est pas plus heureux le même jour dans une attaque
contre le château de Ronsoy[331] qui appartient au seigneur de
Fosseux[332].
[325] Nord, arr. Cambrai, c. Marcoing. Abbaye de l'ordre de
Cîteaux au diocèse de Cambrai.
[326] Gautier de Thourotte, seigneur d'Honnecourt, était
capitaine de par le roi de France, pour la garde dudit château,
avec 2 bacheliers et 27 écuyers, pendant les années 1338 et 1339.
(Bibl. imp., De Camps, portef. 83, f{o} 346 v{o}.)
[327] Érard, sire de Jaucourt, bachelier, sert en 1339 et 1340
avec 5 écuyers; venu de Jaucourt lez Bar-sur-Aube. (De Camps,
portef. 83, f{o} 345 v{o}.)
[328] Jean, sire de Walincourt.
[329] Raimbaud Creton, sire d'Estourmel, fils de Watier et père
de Jean.
[330] Aisne, arr. Saint-Quentin, c. le Catelet.
[331] Somme, arr. Péronne, c. Roisel.
[332] Jean de Fosseux, chevalier banneret du comté d'Artois,
servit sur les frontières de Hainaut de 1337 à 1340.
L'armée du roi de France est toujours campée entre Saint-Quentin et
Péronne, entre Bapaume et Lihons[333] en Santerre. Le lendemain de
l'attaque d'Honnecourt, le roi d'Angleterre se déloge du
Mont-Saint-Martin après avoir donné l'ordre de ne faire nul mal à
l'abbaye. L'armée d'Édouard III et de ses alliés, forte de quarante
mille hommes, est divisée en trois batailles. La première bataille ou
avant-garde est commandée par les maréchaux d'Angleterre; la seconde a
pour chefs Édouard III en personne, le duc de Brabant, Robert
d'Artois, le duc de Gueldre, le marquis de Juliers et l'archevêque de
Cologne. Enfin, la troisième bataille ou arrière-garde marche sous les
ordres des marquis de Meissen et d'Osterland et de Brandebourg, des
comtes de Berg[334], d'Elle[335], de Meurs[336], de Salm, de Jean de
Hainaut, d'Arnoul de Blankenheim et de Guillaume de Duvenvoorde, des
seigneurs de Cuyk et de Fauquemont.
[333] Somme, arr. Péronne, c. Chaulnes.
[334] Nous identifions «le comte de Mons» de Froissart avec le
comte de Berg. Berg faisait autrefois partie du banc de
Vétéravie, dans le comté de Zutphen.
[335] «Le comte des Eles» de Froissart est peut-être Arnoul,
seigneur d'Elle en Westphalie, feudataire du duc de Brabant.
Voyez le _Livre des feudataires_, publié par M. Galesloot,
Bruxelles, 1865. P. 12.
[336] Le comte de Meurs, dont le comté était enclavé dans le
diocèse de Cologne, figure aussi parmi les feudataires de Jean
III, duc de Brabant. _Livre des feudataires_, p. 30.
Le roi d'Angleterre, laissant Saint-Quentin à droite, vient se loger,
d'abord à l'abbaye de Fervaques[337] près de Fonsommes[338], puis à
l'abbaye de Bohéries[339]. Le gros de son armée est campé entre
ces deux abbayes. La troisième bataille ou arrière-garde, qui se
compose d'environ deux mille armures de fer, se forme en corps de
fourrageurs sous la conduite de Jean de Hainaut, d'Arnoul de
Blankenheim, des seigneurs de Cuyk et de Fauquemont; elle passe
[l'Omignon] sous l'abbaye de Vermand[340], met le feu aux faubourgs de
Saint-Quentin, franchit l'Oise près de Bernot[341] et porte le ravage
sur la rive gauche de cette rivière. Origny-Sainte-Benoîte[342] et son
abbaye, la forteresse de Ribemont, où l'abbesse et les religieuses
d'Origny, à la nouvelle de l'approche des ennemis, ont couru se
réfugier avec leur reliquaire et leurs biens, la ville de Guise
elle-même, quoiqu'elle ait pour seigneur le comte de Blois, gendre de
Jean de Hainaut, deviennent la proie des flammes. C'est en vain que la
comtesse de Blois, qui se tient dans le château de Guise, essaye de
fléchir son père. «Remonte vite à ton donjon, répond Jean de Hainaut à
sa fille, si tu crains que la fumée ne te fasse mal.» P. 170 à 172,
462 à 465.
[337] Abbaye de femmes de l'ordre de Cîteaux au diocèse de Noyon.
[338] Aisne, arr. et c. Saint-Quentin.
[339] Aujourd'hui Vadencourt-et-Bohéries, Aisne, arr. Vervins, c.
Guise. Abbaye d'hommes de l'ordre de Cîteaux au diocèse de Laon.
[340] Vermand, Aisne, arr. Saint-Quentin. Abbaye de Prémontrés au
diocèse de Noyon. Vermand n'est pas situé sur la Somme, comme
Froissart semble le croire, mais sur l'Omignon, affluent de la
rive droite de la Somme.
[341] Bernot, Aisne, arr. Vervins, c. Guise.
[342] Aisne, arr. Saint-Quentin, c. Ribemont. Abbaye de femmes de
l'ordre de Saint-Benoît au diocèse de Laon. Par une charte donnée
au bois de Vincennes le mercredi avant Noël 1339, «considerans
les granz dommages et aianz compassion des habitanz du dit lieu
et communalté et de leur estat...., _comme la communalté de la
fille de Origny Sainte-Benoite ait esté arse et destruite
naguères par noz ennemis_,» Philippe de Valois fait remise
auxdits habitants de quarante livres parisis de rente annuelle en
quoi ils étaient tenus envers le roi de France, à la condition
que chaque feu payera à l'avenir douze deniers parisis chaque
année. (Arch. de l'Empire, JJ 72, p. 87.)
Pendant ce temps, l'évêque de Lincoln, Gautier de Mauny, Renaud de
Cobham, Guillaume Fitz-Waren, Richard de Stafford, les seigneurs de
Felton, de la Ware et les maréchaux d'Angleterre, qui commandent
l'avant-garde, vont avec cinq cents lances brûler Moy[343],
Vendeuil[344], la Fère et la ville de Saint-Gobain dont le château
seul est épargné; ils s'avancent vers Saint-Lambert[345], Nizy[346],
la terre du seigneur de Coucy[347] et poussent leurs incursions
jusqu'à Vaux sous Laon et même jusqu'à Bruyères[348] où ils mettent le
feu. Informés soudain que le roi de France est arrivé à Saint-Quentin
et qu'il s'apprête à passer la Somme, les coureurs anglais reviennent
en toute hâte sur leurs pas. Au retour, ils brûlent le pont à
Nouvion[349] et tous les hameaux des environs, Crécy-sur-Serre et
Marle[350], et ils vont rejoindre la bataille de Jean de Hainaut sous
les murs du château de Guise. P. 171, 460, 461, 465.
[343] Moy ou Moy-de-l'Aisne, Aisne, arr. Saint-Quentin.
[344] Aisne, arr. Saint-Quentin, c. Moy.
[345] Saint-Lambert, commune Fourdrain, Aisne, arr. Laon, c. la
Fère.
[346] Nizy-le-Comte, Aisne, arr. Laon, c. Sissonne.
[347] Coucy-le-Château, Aisne, arr. Laon.
[348] Aujourd'hui Bruyères-et-Montbérault, Aisne, arr. et c.
Laon.
[349] Aujourd'hui Nouvion-et-Catillon ou Nouvion-l'Abbesse,
Aisne, arr. Laon, c. Crécy-sur-Serre. La seigneurie de Pont à
Nouvion appartenait à Jean de Nesles, sire d'Offémont, qui
l'assigna en dot à son fils Gui de Nesles en 1342. (Arch. de
l'Empire, JJ 74, p. 315.)
[350] Aisne, arr. Laon.
Sur ces entrefaites, le roi d'Angleterre se tient toujours à l'abbaye
de Bohéries où il trouve vivres et fourrages en abondance, car cette
chevauchée se fait au mois d'octobre, dans la plus plantureuse saison
de l'année. A la nouvelle de l'approche du roi de France, le gros
de l'armée anglaise quitte ses positions de Fervaques, de
Vadancourt-et-Bohéries, de Montreux-les-Dames[351], de Lesquielle[352]
et s'avance dans la direction de Fesmy-l'Abbaye[353], de
Buironfosse[354], de la Capelle et de la Flamengrie[355]. Pendant
cette marche, les Allemands d'Arnoul de Blankenheim, de Guillaume de
Duvenvoorde et du seigneur de Fauquemont, qui sont revenus de leur
expédition sur la rive gauche de l'Oise, livrent un assaut infructueux
devant Tupigny[356] dont le beau et fort château, défendu par son
seigneur[357], résiste à toutes leurs attaques; en revanche, ils
pillent et brûlent Hirson[358], Boué[359] et chevauchent jusqu'au
Nouvion[360] en Thiérache, grosse ville et riche qui appartient
au comte de Blois. Les habitants du pays ont cherché un refuge dans la
forêt du Nouvion où ils ont emporté ce qu'ils ont de plus précieux, et
ils se sont cachés derrière des monceaux de branchages et de troncs
d'arbres abattus. Mais les Allemands, guidés par leurs instincts
cupides, parviennent à découvrir et à forcer la retraite des fugitifs;
ils en tuent ou blessent plus de quarante et s'emparent d'un précieux
butin. P. 172, 464, 466.
[351] Aujourd'hui Montreux, hameau de Lesquielle-Saint-Germain.
[352] Aujourd'hui Lesquielle-Saint-Germain, Aisne, arr. Vervins,
canton Guise.
[353] Auj. Fesmy, Aisne, arr. Vervins, c. Nouvion. Abbaye de
l'ordre de St-Benoît au diocèse de Cambrai.
[354] Aisne, arr. Vervins, c. la Capelle.
[355] Ibid.
[356] Aisne, arr. Vervins, c. Wassigny.
[357] Jean de Tupigny, chevalier banneret, fut commis par le roi
de France en la garde de son château en 1338 et 1339 avec 17
écuyers. Voyez De Camps, portef. 83, f{o} 346.
[358] Aisne, arr. Vervins.
[359] Aisne, arr. Vervins, c. Nouvion.
[360] Le Nouvion, Aisne, arr. Vervins. Ce Nouvion ne doit pas
être confondu avec Nouvion près Laon.
Tandis que le roi d'Angleterre et ses quarante mille hommes sont logés
à la Flamengrie, le roi de France vient camper avec une armée
d'environ cent mille hommes à Buironfosse, à deux petites lieues
seulement de son adversaire. Le soir même de son arrivée à
Buironfosse, Philippe de Valois reçoit un renfort de plus de cinq
cents lances que lui amène du Quesnoy son neveu Guillaume, comte de
Hainaut. Le jeune comte, après s'être excusé de son mieux auprès du
roi son oncle d'avoir servi Édouard III devant Cambrai, se voit
assigner par Robert Bertrand et Mahieu de Trie, maréchaux de France,
les positions les plus voisines de l'ennemi. P. 173 et 174, 466 et
467.