CHAPITRE IX.

1330. EXÉCUTION DU COMTE DE KENT SUIVIE DU SUPPLICE DE ROGER DE

MORTIMER, ET RÉCLUSION DE LA REINE ISABELLE, MÈRE D'ÉDOUARD

III. (§ 43.)

Édouard III, pendant les premières années de son règne, est livré à

l'influence de la reine Isabelle sa mère, de Roger de Mortimer, de

Henri, comte de Lancastre, et d'Edmond, comte de Kent, ses oncles.

Rivalité du comte de Kent et de Roger de Mortimer, favori de la reine

mère. Celui-ci profite de la mort de Jean d'Eltham, frère d'Édouard

III, pour attribuer ce trépas prématuré à un empoisonnement dont le

comte de Kent se serait rendu coupable et pour persuader au roi que

son oncle, désireux de lui succéder, lui réserve le même sort qu'à son

frère. Édouard III, crédule et ombrageux, demande à sa mère ce qu'elle

pense de ces accusations, et Isabelle, gagnée par Mortimer, répond de

manière à confirmer les soupçons de son fils. P. 87, 303 et 304.

1330. Arrêté par ordre du roi son neveu et enfermé d'abord à la Tour

de Londres, ensuite au palais de Westminster, le comte de Kent,

honnête, sage et vaillant homme, subit la décollation dans les jardins

de ce palais. Il est universellement regretté des grands et des

petits, des nobles et des non-nobles, mais surtout des habitants de

Londres qui l'auraient regretté bien davantage encore s'ils ne lui

avaient gardé rancune de sa participation au mariage de la sœur

d'Édouard III avec David d'Écosse. Le comte de Kent laissait une

fille, âgée de sept ans, que la jeune reine Philippe, femme d'Édouard,

qui n'avait pu empêcher le supplice du père, recueillit et prit avec

elle. Cette demoiselle de Kent[214] fut en son temps la plus

belle dame de toute l'Angleterre et la plus amoureuse, mais tous les

rejetons de sa race eurent une fin misérable. P. 87, 88 et 304.

[214] Jeanne de Kent, surnommée _la belle vierge de Kent_, mariée

en à Édouard, prince de Galles, le fameux Prince Noir, mère de

l'infortuné Richard II.

L'exécution du comte de Kent soulève contre Roger de Mortimer, qui en

avait été l'instigateur, l'indignation générale. Bientôt le bruit se

répand dans le royaume que la reine mère est enceinte, et que sa

grossesse est l'œuvre de Mortimer. D'un autre côté, des doutes se

font jour dans l'esprit du roi sur la culpabilité de son oncle qu'il

vient de sacrifier à la haine du favori de sa mère. Sous l'influence

de ces soupçons et de ces remords, Édouard III fait arrêter Mortimer

qui est amené à Londres et mis en accusation devant un parlement tenu

au palais de Westminster, hors de Londres. Il est déclaré coupable du

crime de haute trahison et condamné au dernier supplice. Après l'avoir

traîné sur un bahut à travers la cité, on l'amène en la grande rue de

Cep (Cheapside). Là, on lui tranche la tête qui est exposée au bout

d'une pique sur le pont de Londres, puis on lui coupe le membre viril,

on lui arrache du ventre le cœur et les entrailles, et l'on jette le

tout dans les flammes. Après quoi, on l'écartelle, et l'on envoie les

quartiers aux quatre maîtresses cités d'Angleterre après Londres. P.

88, 89, 304 et 305.

Quant à la reine mère Isabelle, complice de Mortimer, Édouard III la

relègue dans un beau château[215] situé sur les marches de Galles,

avec des dames de compagnie et des chambrières, des chevaliers et des

écuyers d'honneur et tout l'appareil qui convient à son rang. Il lui

assigne en outre de grandes terres dans le voisinage et de forts

revenus, payés de terme en terme, qui permettent à la reine exilée de

mener comme auparavant un train de vie vraiment royal. Seulement, il

est défendu à Isabelle de se montrer nulle part, de franchir

l'enceinte du château et de prendre ses ébats ailleurs que dans le

verger et les magnifiques jardins de sa résidence. La reine mère vécut

ainsi environ trente-quatre ans, recevant, deux ou trois fois par an,

la visite de son fils. P. 89, 90.

[215] Castle Rising dans le comté de Norfolk.

Chroniques de J. Froissart, tome 01/13, 1re partie · 第 62 / 96 题