CHAPITRE VIII.

1328. AVÉNEMENT DE PHILIPPE DE VALOIS AU TRÔNE DE FRANCE, ET

VICTOIRE DE CASSEL REMPORTÉE PAR CE PRINCE CONTRE LES FLAMANDS.

(§ 42.)

Charles IV, dit le Bel, roi de France, se marie trois fois. Sa

première femme, nommée Blanche, fille d'Otton IV, comte de Bourgogne,

est enfermée pour crime d'adultère au Château-Gaillard près des

Andelys vers 1315, et une sentence de divorce est prononcée contre

elle par le pape le 19 mai 1322. Après son avénement au trône, Charles

IV se remarie, sur les instances de ses conseillers, le 21 mai 1322, à

Marie, fille de l'empereur d'Allemagne, Henri VII, dit de Luxembourg,

et sœur du roi de Bohême. Marie de Luxembourg, la plus modeste et la

plus honnête des femmes, meurt à Issoudun en Berry à la suite

d'une fausse-couche, et certains personnages sont soupçonnés de

l'avoir fait périr de mort violente. La troisième femme de Charles IV,

Jeanne, fille de Louis, comte d'Évreux, était enceinte lorsque son

mari est atteint de la maladie dont il devait mourir. A son lit de

mort, Charles IV, après avoir mandé auprès de lui les douze pairs et

les plus hauts barons de France, déclare en leur présence que, si la

reine sa femme met au monde un fils, Philippe de Valois exercera en

qualité de tuteur la régence du royaume; si au contraire elle donne le

jour à une fille, les douze pairs et les hauts barons aviseront à

donner la couronne à qui de droit. Sur ces entrefaites, Charles le Bel

meurt le 1er février 1328. P. 83, 84, 295 et 296.

1328. La reine Jeanne étant accouchée le 1er avril d'une fille nommée

Blanche, les douze pairs et les hauts barons de France appellent au

trône, d'un commun accord, Philippe de Valois, fils du comte de

Valois, neveu de Philippe le Bel et cousin germain du dernier roi,

Charles le Bel, excluant ainsi le jeune roi d'Angleterre, quoique

celui-ci soit plus rapproché d'un degré en sa qualité de neveu de ce

même Charles le Bel. Les pairs disent, pour justifier cette exclusion,

que la reine Isabelle, mère d'Édouard III, n'ayant aucun droit au

trône de France de par la loi salique, ne peut transmettre à son fils

un droit qu'elle n'a pas. Philippe VI est sacré à Reims le 29 mai en

présence des rois de Bohême et de Navarre, du comte d'Artois et d'un

certain nombre de seigneurs de France et même de l'Empire qui sont

dénommés. Guillaume, comte de Hainaut, Gui[206], comte de Blois, et

surtout Robert, comte d'Artois, qui ont épousé les trois sœurs de

Philippe de Valois, sont les principaux fauteurs de cet avénement de

leur beau-frère à la couronne. P. 84, 296.--A la suite d'un curieux et

dramatique dialogue échangé à la cérémonie du sacre entre

Philippe[207] de Valois et son cousin Louis de Nevers chassé de

Flandre par la révolte de ses sujets, le roi de France fait serment de

ne rentrer à Paris qu'après avoir remis son cousin en possession du

comté de Flandre. P. 297.

[206] Gui Ier de Châtillon, père de Louis Ier de Châtillon et

grand-père de Gui II, le protecteur de Froissart.

[207] Philippe de Valois, la veille de son sacre, avait fait

chevalier le comte de Flandre. De Camps, portef. 83, f{o} 141

v{o}.

Les villes de Bruges, du Franc de Bruges, de Poperinghe, d'Ypres,

de Bergues et de Cassel, trempent plus ou moins ouvertement dans la

révolte. Gand seule semble être restée fidèle, et encore cette

fidélité n'est qu'apparente. Environ seize mille Flamands, aux gages

des villes révoltées, viennent, sous les ordres de Zannequin, homme

hardi et audacieux, occuper le Mont-Cassel. P. 85, 298, 299.

Aussitôt après son couronnement, Philippe de Valois marche contre ces

Flamands, il va de Reims à Péronne et puis à Arras où il fixe le

rendez-vous général de son armée. De là il se rend à Lens, il passe à

Béthune et à Aire et il établit son camp entre cette dernière ville et

le Mont-Cassel. Le roi de Bohême, le comte Guillaume de Hainaut et

Jean de Hainaut son frère, le comte Gui de Blois, Ferri duc de

Lorraine[208], Édouard comte de Bar et Robert d'Artois comte de

Beaumont le Roger combattent avec le roi de France. P. 84, 297 et 298.

[208] Ferri IV, dit _le Lutteur_, fut tué à la bataille de

Cassel.

La défaite de Cassel est amenée par la témérité des Flamands. Le jour

de la Saint-Barthélemy[209] en août, dans l'après-midi, Zannequin et

ses gens partent sans bruit de Cassel pour surprendre le roi de France

et son armée. Ils arrivent au camp français sans être aperçus, tuent

un gentilhomme nommé Renaud de Lor[210], le premier qui se trouve sur

leur passage, et tombent à l'improviste au milieu de leurs ennemis.

Les Flamands sont divisés en trois colonnes dont la première commandée

par Zannequin va droit à la tente de Philippe de Valois, tandis que la

seconde s'attaque aux gens du roi de Bohême et la troisième à ceux du

comte de Hainaut. Toutefois, Dieu ne permet pas que des gentilshommes

soient mis en déconfiture par une telle _merdaille_. Le comte de

Hainaut, assailli le premier, a deux chevaux tués sous lui, mais ses

gens ne tardent pas à envelopper leurs agresseurs; et, après les avoir

rais en pleine déroute, ils se portent au secours du roi de France.

Alors commence une lutte horrible. Le capitaine des Flamands,

Zannequin, est tué après avoir fait des prodiges de valeur. Un bon

écuyer de Hainaut, nommé le Borgne[211] de Robersart, a le même sort:

il est transpercé par les longues piques de six Flamands à la

poursuite desquels il s'était élancé, laissant bien loin derrière

lui ses compagnons. Les Flamands armés, les uns de haches ou

d'espaffus, les autres de gros bâtons ferrés en manière de piques, se

défendent comme des lions, et il en est fait un grand carnage: quinze

mille[212] des leurs restent sur le champ de bataille, et mille

seulement cherchent leur salut dans la fuite. Les gens d'armes du

Hainaut sont les premiers qui portent les bannières de leur comte et

de Jean son frère sur le Mont-Cassel; ils les font flotter sur les

remparts de la ville et au haut de la tour du moustier. Le roi de

France prend possession de Cassel et y met garnison. P. 85, 86, 299 à

301.

[209] La Saint-Barthélemy tombe le 24 août.

[210] Lor, Aisne, ar. Laon, c. Neufchâtel.

[211] Robersart, Nord, ar. Avesnes, c. Landrecies. Alard de

Robersart, fils de Gérard, dit _le Borgne_, est mentionné en

1325.

[212] Ce chiffre est très-exagéré. Du côté des Flamands, le

nombre des victimes, d'après un relevé officiel et nominal,

dressé dans les diverses paroisses complices de la révolte, ne

fut que de 3192, auxquels il faut ajouter les morts de Cassel non

compris dans le relevé exécuté pour la chambre des comptes. Voyez

Mannier, _Les Flamands à la bataille de Cassel_, p. 15.

A la nouvelle de la défaite de Cassel, les villes[213] de Flandres,

qui s'étaient insurgées contre leur comte, telles que Bruges, Ypres et

Poperinghe, s'empressent de désavouer toute complicité avec Zannequin

et de faire leur soumission au roi de France. Philippe de Valois entre

en vainqueur à Bergues et à Ypres qu'il force à rentrer, ainsi que

Bruges, sous l'obéissance du comte de Flandre. P. 86, 301 et 302.

[213] Tous les biens des rebelles ayant été confisqués, Cassel

composa pour 4800 livres parisis, Bergues pour 10 000 livres bons

parisis forts, Bailleul pour 500 livres. (Arch. de l'empire, JJ

66, p. 1479, 1432, 1477.) Par un don verbal fait à Lille «en

retournant de la bataille devant Cassel», Philippe de Valois

accorda au comte de Flandre le tiers des biens meubles confisqués

sur les rebelles, lequel don fut confirmé en mars 1330 (v. st.).

(Arch. de l'empire, JJ 66, p. 709, f{o} 287.)

Après avoir ainsi réintégré son cousin, le roi de France retourne à

Aire où il donne congé aux seigneurs qui l'étaient venus servir. Puis

il prend le chemin de France; et après s'être arrêté à Compiègne, il

fait son entrée triomphale à Paris. Escorté des rois de Bohême et de

Navarre, il est reçu solennellement à Notre-Dame, et de là il se rend

au Palais où se tiennent les réceptions les plus somptueuses. P. 302.

La magnificence de la cour de France s'accrut beaucoup sous le règne

de ce prince qui avait la passion des joutes, des tournois et autres

divertissements chevaleresques dont il avait contracté le goût alors

qu'il cherchait fortune dans sa jeunesse. Malheureusement,

Philippe de Valois, d'un naturel à la fois crédule et emporté, subit

l'influence de Jeanne, sa femme, fille du duc de Bourgogne, reine

méchante et cruelle, qui, sacrifiant tout à ses caprices et à ses

haines, fit mettre à mort injustement plusieurs chevaliers. P. 86, 87,

302 et 303.

Chroniques de J. Froissart, tome 01/13, 1re partie · 第 61 / 96 题