DE LA TROISIÈME RÉDACTION;--MANUSCRIT UNIQUE DE LA BIBLIOTHÈQUE
DU VATICAN;--CARACTÈRES DISTINCTIFS DE LA TROISIÈME RÉDACTION.
La troisième rédaction n'est représentée que par un manuscrit unique
conservé aujourd'hui à la bibliothèque du Vatican et qui dans nos
variantes est toujours désigné sous la rubrique: _Ms. de Rome_.
Cette troisième rédaction ne comprend que le tiers environ du premier
livre; et le récit s'arrête à la mort de Philippe de Valois en 1350.
Il est vrai que la phrase tronquée: _les trieuves est_, qui termine le
manuscrit de Rome, indique qu'il ne nous est pas parvenu dans son
entier; mais trois feuillets seulement en ont été retranchés, comme le
prouve la souche encore très-apparente de ces feuillets: il faut en
conclure que le manuscrit de Rome n'a jamais dépassé l'étendue qu'il
avait avant la mutilation des trois derniers feuillets.
On a prétendu que le manuscrit de Rome, dont l'écriture est de la
première moitié du quinzième siècle, avait appartenu à Jean de
Moreuil; malheureusement c'est une pure hypothèse qui ne s'appuie
sur aucune preuve solide. Il n'en est pas moins vrai que ce manuscrit
offre tous les caractères intrinsèques et extrinsèques d'authenticité.
Un certain nombre de notes marginales, dont l'écriture semble presque
aussi ancienne que celle du texte, présentent les caractères du
dialecte wallon le plus prononcé[108]: on est ainsi fondé à croire que
le manuscrit de Rome a d'abord appartenu à quelque habitant du pays où
est mort Froissart.
[108] On lit: «_le_ roine», f{o} 5 r{o}; «_le_ fille», f{o} 21
v{o}; «_le_ bataille de Cassiel», f{o} 25 v{o}; «_le_ mort dou
conte», f{o} 26 r{o}; «_le_ chevallerie dou conte Guillaume»,
f{o} 40 r{o}; «_le_ bataille de Gagant», f{o} 41 r{o}, «_le_
bataille de Cre_ch_y», f{o} 117 v{o}.
De plus, le texte lui-même a gardé dans maint passage l'empreinte de
ce dialecte wallon qui caractérise, comme nous l'avons dit, les
manuscrits les meilleurs, les plus anciens, les plus authentiques des
deux premiers livres des chroniques. Comme cette empreinte a
généralement disparu dans les deux éditions successives données par le
savant M. Kervyn, à qui revient du reste l'honneur insigne d'avoir
appelé le premier l'attention sur le manuscrit de Rome, on me
permettra d'appuyer par plusieurs citations une assertion aussi
importante que nouvelle: _le_ carge[109],--_le_ ost[110],--_le_
porte[111],--il vinrent devant la ville de Bristo, qui est forte
assés; si _le_ assegièrent[112],--la barge par ceuls meismes qui _le_
menoient.... fu ramenée[113],--_le_ propre anée[114]. Un autre trait
caractéristique qui dénote aussi l'origine wallonne du texte de Rome,
c'est la fidélité remarquable avec laquelle la distinction du cas
sujet et du cas régime est souvent observée dans un manuscrit qui
ne date pourtant, comme nous le verrons tout à l'heure, que des
premières années du quinzième siècle. On peut citer tel passage où _li
abbes_ du nominatif latin _ábbas_ est employé au sujet, et l'_abbet_
ou l'_abbé_, formé sur l'accusatif _abbátem_, au régime; il n'y a dans
la page et pour le mot dont il s'agit qu'une infraction à la règle, et
encore elle est douteuse[115].
[109] P. 234 de ce volume.
[110] P. 236.
[111] P. 239.
[112] P. 243.
[113] P. 245.
[114] P. 247.
[115] P. 239 et 240.
L'examen du texte lui-même se joint aux caractères extrinsèques du
manuscrit de Rome pour établir la parfaite authenticité de la
troisième rédaction. Froissart s'y met plus d'une fois en scène.
Lorsqu'il raconte que Jean Chandos fut fait chevalier de la main
d'Édouard III à Buironfosse, le chroniqueur n'oublie pas d'ajouter
qu'il tient ce détail de Chandos lui même[116]. Ailleurs, il évoque le
souvenir de son voyage d'Écosse en 1365 qui dura trois mois[117]; il
parle du séjour qu'il fit au mois de septembre 1366 au château de
Berkeley[118] et de ses excursions à travers l'Angleterre en compagnie
d'Édouard Spenser: «Et pluisseurs fois avint que, quant je cevauchoie
sus le pais avoecques lui, car les terres et revenues des barons
d'Engleterre sont par places et moult esparses, il m'appelloit et me
dissoit: «Froissart, veés vous celle grande ville à ce haut
clochier?»--Je respondoie: «Monsigneur, oil: pourquoi le dittes
vous?»--«Je le di pour ce: elle deuist estre mienne, mais il i ot une
male roine en ce pais, qui tout nous tolli[119].» De même qu'Édouard
Spenser reconnaissait de loin les domaines confisqués sur sa famille à
la hauteur de certains clochers, qui ne reconnaîtrait à ce
dialogue vif et pittoresque le prince des chroniqueurs, sire[120] Jean
Froissart?
[116] P. 471.
[117] P. 269.
[118] P. 247.
[119] P. 257.
[120] Froissart se donne à la fin du prologue de la première
rédaction revisée (voyez p. 7) le titre de sire; il semble
toutefois reconnaître implicitement qu'il n'y avait pas droit,
car il ajoute aussitôt ce correctif: _qui tant me voet honnerer_.
On sait en effet que la qualification de _sire_ ou _messire_,
appliquée parfois aux clercs à titre gracieux, était plus
particulièrement réservée aux gentilshommes; mais il y a une
noblesse innée, personnelle, qui s'impose en dépit de toutes les
conventions sociales: qui posséda jamais cette noblesse à un plus
haut degré que le chroniqueur de Valenciennes?
A quelle date a été composée la troisième rédaction? Il suffit, pour
trouver la réponse à cette question, de lire, entre beaucoup d'autres,
le passage suivant relatif à la belle Jeanne de Kent, femme du Prince
Noir et mère de l'infortuné Richard II: «Celle jone damoiselle de Qent
estoit cousine germainne dou roi Edouwart d'Engleterre; et fu en son
temps la plus belle dame de tout le roiaulme d'Engleterre et la plus
amoureuse; mais TOUTE _sa generation vint à povre conclusion_ par les
fortunes de ce monde qui sont moult diversez, ensi que vous orés
recorder avant en l'istore[121].» Ces lignes renferment une allusion
évidente à la fin malheureuse de Richard II et sont par conséquent
postérieures à l'année 1400, date de la mort de ce prince.
[121] P. 304.
C'est ici l'occasion de signaler le trait caractéristique qui
distingue, au point de vue historique, la troisième rédaction de
celles qui l'ont précédée. Il est impossible de lire cette rédaction
sans être frappé de la gravité, de la sévérité inaccoutumées, quoique
souvent justes et parfois profondes, des réflexions de Froissart sur
le caractère et les institutions du peuple anglais; et comme les
événements relatifs à l'Angleterre tiennent une très-grande place dans
le premier livre, le récit des faits déjà racontés dans les première
et seconde rédactions revêt dans la troisième, sous l'influence que
nous indiquons, une physionomie toute nouvelle. «Englès, dit quelque
part le chroniqueur, sueffrent bien un temps, maiz en la fin il paient
si crueusement que on s'i puet bien exempliier, ne on ne puet jeuer à
eulz. Et se lieuve et couce uns sires en trop grant peril qui les
gouverne, car jà ne l'ameront ne honneront, se il n'est victorieus, et
se il n'ainme les armes et la guerre à ses voisins, et par especial à
plus fors et à plus riches que il ne soient[122].» Ailleurs, Froissart
fait observer que les habitants de Londres ont été, sont et seront
toujours les plus puissants de toute l'Angleterre[123]. Il ajoute dans
un autre endroit que, lorsque les Londriens s'entendent, nul ne leur
peut résister. Grâce aux richesses dont ils disposent et au nombre de
gens d'armes qu'ils peuvent mettre sur pied, ils sont plus forts que
tout le reste de l'Angleterre[124]. Quelques pages plus loin, le
chroniqueur prête à ces mêmes habitants de Londres les paroles
suivantes: «... Nous n'avons que faire d'un roi endormit ne pesant,
qui trop demande ses aises et sez deduis. Nous en ocirions avant un
demi cent, tout l'un apriès l'autre, que nous n'euissions un roi à
nostre seance et volenté[125].» Les Anglais sont ombrageux et croient
plus volontiers le mal que le bien[126]. Ils sont défiants et ils
rompent le lendemain une convention à laquelle ils ont souscrit la
veille[127]. Le roi d'Angleterre doit consulter ses sujets et
obtenir leur consentement avant de conclure aucun traité de paix ou de
guerre avec une puissance étrangère[128]. Les Anglais ne savent ne
veulent ni ne peuvent rester longtemps en paix; il leur faut la
guerre, n'importe sous quel prétexte, et ils y portent une passion,
une aptitude extrêmes[129]. Il n'y a pas sous le soleil de peuple plus
orgueilleux et plus présomptueux que le peuple anglais[130]. Il faut
que le roi d'Angleterre obéisse à ses sujets et fasse tout ce qu'ils
veulent[131]. Enfin, Froissart, après avoir rapporté un jugement
très-sévère des Écossais sur les Anglais, s'associe à ce jugement dans
les termes suivants: «Ensi disoient les Escoçois, et non pas euls tant
seullement, mais toutes aultres nations, qui congnoissent la nature et
condition des Englois; car, desous le solel, ne sont gens plus
perilleus ne mervilleus à tenir, ne plus divers que sont Englois. Ils
sont de belles aquintises et de biau samblant; mais nulz qui sages
est, n'i doit avoir trop grant fiance[132].»
[122] P. 214.
[123] P. 224.
[124] P. 243.
[125] P. 249.
[126] P. 294.
[127] P. 306.
[128] P. 307, 319 et 327.
[129] P. 312.
[130] P. 321.
[131] P. 337.
[132] P. 338.
Que nous sommes loin de l'admiration presque sans réserve pour
l'Angleterre et les Anglais qui éclate dans tant de pages de la
seconde et surtout de la première rédaction! Si un changement analogue
s'était produit dans les sentiments de Froissart à l'égard des autres
nations, on pourrait attribuer une sévérité aussi insolite à ce
désenchantement, fruit amer de l'expérience de la vie, que les années
apportent d'ordinaire avec elles; mais il n'en est rien. Notre
chroniqueur continue d'apprécier comme par le passé les Flamands,
les Allemands, les Français; on dirait même que sa sympathie pour la
France, plus marquée dans la seconde rédaction que dans la première,
s'est encore accrue dans le texte de Rome. D'où vient donc cette
sévérité exceptionnelle à l'endroit des Anglais qui distingue la
troisième rédaction? Ah! c'est qu'entre cette dernière et celles qui
l'ont précédée il y a l'abîme profond, sanglant qu'ont creusé les
troubles de la fin du règne de Richard II. Ce prince, qui avait si
bien accueilli notre chroniqueur lors de son dernier voyage en
Angleterre, n'était-il pas le fils du Prince Noir, n'était-il pas
surtout le petit-fils de la bonne reine Philippe de Hainaut, cette
auguste bienfaitrice dont son ancien clerc adora le souvenir jusqu'à
son dernier jour[133]. Lorsqu'on fut informé sur le continent de la
déposition, puis de la mort de Richard, ainsi que des scènes cruelles
qui précédèrent et suivirent ces deux tragiques événements, Froissart
dut se sentir frappé dans les plus chers souvenirs de sa jeunesse,
dans ses plus vives affections; il dut éprouver une indignation égale
à sa surprise. Nul doute que la troisième rédaction ne nous apporte
dans les passages indiqués plus haut comme un écho de ces
sentiments[134].
[133] Voyez p. 286 de ce volume en quels termes touchants
Froissart parle de Philippe de Hainaut: «Et tant comme elle
vesqui, li roiaulmes d'Engleterre eut grasce, prosperité, honnour
et toutes bonnes aventures; ne onques famine ne chier temps de
son resgne n'i demorèrent.» Ce passage appartient à la troisième
rédaction, et Froissart était chanoine de Chimay lorsqu'il
écrivit ce bel éloge de sa bienfaitrice.
[134] Froissart avait toujours eu des tendances aristocratiques;
mais nulle part il ne les accuse avec plus de force que dans la
troisième rédaction, où le dédain pour les vilains est parfois
poussé jusqu'à l'injustice et même jusqu'à l'insulte. Il dit des
Flamands qui combattirent à Cassel (voyez p. 300): «Toutes fois
Dieus ne volt pas consentir que li signeur fuissent là desconfi
de tel _merdaille_.» Il faut plaindre Froissart d'avoir qualifié
avec une telle grossièreté ces braves communiers flamands qui se
firent tuer avec tant de courage. Lorsqu'il écrivit ces lignes,
les excès de la populace anglaise étaient sans doute présents à
sa pensée et ne lui inspiraient que du dégoût pour ce peuple dont
il était pourtant sorti, comme Jeanne d'Arc allait bientôt en
sortir. C'est l'éternelle histoire: on fait expier au peuple les
fautes et les crimes de la populace.
Au point de vue littéraire, la troisième rédaction ne présente pas un
caractère moins frappant que sous le rapport historique; et si, pour
le fonds des idées, la sévérité des jugements sur le peuple anglais
est le trait distinctif de cette rédaction, le but principal, on
pourrait dire, exclusif de Froissart, en ce qui concerne la forme,
semble avoir été d'effacer toute trace des emprunts parfois serviles,
textuels, qu'il avait faits à Jean le Bel dans les rédactions
antérieures. Voilà pourquoi l'on ne retrouve dans le texte de Rome ni
le fameux passage relatif à Jacques d'Arteveld ni le célèbre épisode
des amours d'Édouard III et de la comtesse de Salisbury, ni tant
d'autres morceaux où le chroniqueur de Valenciennes se contentait de
reproduire plus ou moins littéralement dans ses deux premières
rédactions le récit du chanoine de Liége. Voilà pourquoi, alors même
qu'il emprunte dans sa troisième rédaction le fond et la matière à
Jean le Bel, il a bien soin de modifier assez profondément la forme
pour lui donner un caractère vraiment original, au risque de lui faire
perdre quelquefois, comme il est arrivé, par exemple, dans le récit
des derniers moments de Robert Bruce, quelque chose de sa valeur
littéraire[135]. Voilà pourquoi enfin, à partir de la bataille de
Crécy, la troisième rédaction se rapproche plus de la première que de
la seconde, parce qu'à partir de la même date, la seconde, comme on
l'a dit plus haut, est souvent moins originale et fait plus d'emprunts
que la première à la chronique du chanoine de Liége.
[135] P. 289 de ce volume. Froissart, qui ne tenait pas de
première main le récit de cette admirable scène, n'a pas atteint
la grandeur simple du chanoine de Liége, comme on le verra en
comparant la première rédaction (p. 79 à 81), reproduction pure
et simple du texte de Jean le Bel, à la narration originale qui
lui a été substituée dans la troisième (p. 289).
On sait que le texte de Jean le Bel, qui s'arrête au mois d'avril
1361, prend, notamment dans la partie comprise entre 1350 et 1356, le
caractère d'un abrégé chronologique que Froissart avait en partie
reproduit dans sa première rédaction proprement dite. Mais comme, d'un
côté, notre chroniqueur avait remplacé cet abrégé dans la première
rédaction revisée ainsi que dans la seconde par un récit original et
plus ample, comme, d'un autre côté, il nous apprend lui-même qu'il
avait commencé à voler de ses propres ailes à partir de la bataille de
Poitiers en 1356, il suit de là que, pour réaliser pleinement la
pensée qui semble avoir présidé à sa troisième rédaction, c'est-à-dire
pour se débarrasser de tous les emprunts faits à Jean le Bel, le
chanoine de Chimay n'avait à remanier son premier livre que jusqu'en
1350. Aussi, nous pensons que, sans la regrettable mutilation qui nous
a privés des trois derniers feuillets du manuscrit de Rome, nous
aurions ce manuscrit dans son entier et tel que Froissart a voulu le
transmettre à la postérité, en le faisant suivre pour le reste du
premier livre de l'une de ses deux rédactions antérieures ou plus
probablement d'un choix fait entre les diverses parties de ces deux
rédactions. En d'autres termes, le texte du Vatican n'est
nullement, comme on l'a cru jusqu'à ce jour, une ébauche imparfaite,
une œuvre inachevée; c'est un tout complet auquel son auteur a mis la
dernière main et auquel il ne manque que ce qu'un caprice destructeur
y a enlevé.
M. Kervyn de Lettenhove pense comme nous que le manuscrit de Rome ne
devait guère aller plus loin que 1350; mais il suppose que c'est la
mort qui a empêché Froissart de poursuivre son travail.
«Malheureusement, dit-il, le manuscrit du Vatican est incomplet. Les
derniers feuillets ont été détruits, et ce qui nous en a été conservé
ne donne que le règne de Philippe de Valois. Le texte allait-il
beaucoup plus loin? J'en doute, car, _vers la fin, je crois découvrir
dans la rédaction certains symptômes d'épuisement et de lassitude. Les
chapitres deviennent très-courts._ Le récit, loin d'être développé
comme dans d'autres parties de ce texte, n'offre plus que le résumé de
ce que nous connaissons, et nous avons bien le droit de nous demander
si le jour où fut suspendu le travail du chroniqueur, ne fut pas aussi
celui où l'on creusa à Chimay cette tombe que l'on ne retrouve
plus[136].»
[136] _Le premier livre des Chroniques de Jehan Froissart_,
préface, p. XII et XIII. Bruxelles, 1863, 2 vol. in-8º.
Ces symptômes d'épuisement et de lassitude sont incontestables, si on
ne lit le texte de Rome que dans les deux éditions qu'en a données M.
Kervyn; mais l'honneur de Froissart nous oblige à dire que ces
éditions ne reproduisent pas fidèlement le manuscrit; et depuis le
feuillet 100 surtout jusqu'au feuillet 152 et dernier, il n'y a
presque pas de page où des mots, des lignes, souvent des phrases
entières n'aient été omises par le savant éditeur belge ou plutôt par
ses copistes. Il serait trop long d'énumérer toutes ces lacunes; il
suffira, pour prouver notre assertion, de mettre en regard, dans un
certain nombre de passages, le texte publié par M. Kervyn et le texte
réel que nous avons copié nous-même, comme c'était notre devoir
rigoureux, sur le manuscrit.