CHAPITRE II.

DE LA SECONDE RÉDACTION;--MANUSCRITS D'AMIENS ET DE

VALENCIENNES;--CARACTÈRES DISTINCTIFS DE CETTE RÉDACTION.

La seconde rédaction ne nous est parvenue que dans les deux manuscrits

d'Amiens et de Valenciennes.

Le manuscrit d'Amiens[56] est le seul qui représente la seconde

rédaction d'une manière complète; il contient le premier livre

tout entier de 1325 à 1377 et se termine par la même phrase que le ms.

de notre Bibliothèque impériale 6477 à 6479, le plus ancien texte

aujourd'hui conservé de la première rédaction revisée: «En ce temps se

faisoit une grant assamblée de gens d'armes en le marce de Bourdiaux

au mandement dou ducq d'Anjou et du conestable, car il avoient une

journée arestée contre les Gascons englès de laquelle je parlerai plus

plainement quant j'en seray mieux enfourmez.»

[56] Grand in-fol. vélin de 208 feuillets. Le texte est disposé

sur deux colonnes dont chacune a soixante lignes. Ecriture de la

première moitié du quinzième siècle.

Le manuscrit de Valenciennes[57] renferme seulement la partie du

premier livre qui embrasse le récit des événements de 1325 à 1340.

Sauf l'addition d'un chapitre où Froissart décrit la cérémonie

d'investiture d'Édouard III comme vicaire de l'Empire[58], le

manuscrit de Valenciennes n'est, malgré de nombreuses variantes de

détail, qu'un abrégé de la partie correspondante de la seconde

rédaction; et si cet abrégé n'a pas été rédigé d'après le manuscrit

d'Amiens lui-même, comme la reproduction de certaines fautes qui ne

peuvent provenir que de la distraction du copiste de ce dernier

manuscrit le fait supposer[59], du moins il a été certainement exécuté

d'après un modèle commun.

[57] In-4º papier de 123 feuillets. Le texte est disposé sur une

seule colonne. Écriture de la fin du quinzième siècle.

[58] P. 425 à 427 de ce volume.

[59] Voyez la note de la p. 329.

Les armes de la maison de Croy, écartelées de Craon et de Luxembourg,

qui sont inscrites en tête du premier feuillet du ms. d'Amiens,

donnent lieu de croire que ce ms. a été exécuté pour Jean de Croy,

comte de Chimay, conseiller et chambellan de Philippe le Bon, duc

de Bourgogne, mort à Valenciennes en 1472. On lit également entre les

jambages de la première lettrine du ms. de Valenciennes la signature

autographe d'un Croy; il y a lieu de supposer par conséquent que

l'exemplaire avait appartenu à ce seigneur avant de faire partie de la

bibliothèque de la ville où est né Froissart. On voit que les deux

manuscrits d'Amiens et de Valenciennes ont la même origine. D'un autre

côté, la seconde rédaction, certainement postérieure à 1376, a dû être

composée, comme nous le verrons tout à l'heure, à l'instigation et

sous les auspices de Gui de Châtillon, II du nom, comte de Blois,

_seigneur de Chimay et de Beaumont, ses deux résidences de

prédilection_. Or, les châteaux de Chimay et de Beaumont passèrent

plus tard aux Croy: il n'est donc pas étonnant que les deux

exemplaires, qui nous restent de la seconde rédaction, portent le nom

et les armes de cette illustre famille. N'y a-t-il pas entre tous ces

faits une liaison et une harmonie frappantes?

Au point de vue de la langue, on remarque d'ailleurs une ressemblance

notable entre les deux exemplaires qui nous restent de la seconde

rédaction. La notation wallonne de l'article féminin: _le_ pour _la_

est commune aux manuscrits d'Amiens et de Valenciennes; elle est

toutefois plus usitée dans le premier que dans le second. Un autre

trait caractéristique de l'orthographe wallonne, qui consiste à

remplacer par un double _w_, le _b_, le _v_ ou l'_u_ étymologique de

certains mots, par exemple dans e_w_ist, de_w_ist, pe_w_ist[60] et

même à ajouter parfois entre deux voyelles un double _w_

parasite, ce trait apparaît seulement dans le manuscrit d'Amiens. En

revanche, tous les exemples de _leur_ employé adverbialement pour _là

où_, relevés jusqu'à ce jour par l'éditeur, appartiennent à l'abrégé

de Valenciennes[61].

[60] P. 244, dernière ligne, 264, 277, 281, 297, 308, 383, etc.

Le manuscrit 6477-6479, auquel nous avons emprunté le texte du

premier livre et où l'empreinte wallonne est aussi très marquée,

offre parfois la même particularité. Voyez p. 19, l. 17.

[61] «.... si qu'ilz ne seurent dedens deux jours _leur_ il

estoient.» f{o}o 9 v{o}.--«.... liiez sur une esquielle _leur_

tout le peuple le veoient.» f{o} 12 v{o}.

Malgré de nombreuses exceptions dues à l'influence, à la prépondérance

croissantes du dialecte français, l'emploi du _ch_ à la place du _ç_

doux français et du _c_ dur au lieu du _ch_ français, commun à

l'origine aux dialectes picard, wallon et même normand, est encore

assez général dans les manuscrits d'Amiens et de Valenciennes avec

cette différence que le changement du _ç_ doux en _ch_ est beaucoup

plus fréquent dans le premier de ces manuscrits, et l'usage du _c_ dur

plus marqué et plus étendu dans le second. Ainsi, on lit d'ordinaire:

_ch_ité[62], pourvean_ch_e[63] dans le ms. d'Amiens et: _c_ité[64],

pourvean_c_e[65] dans le ms. de Valenciennes; en retour, le ms. de

Valenciennes écrit: wi_q_uet[66] et clo_q_ue[67] là où l'on trouve

dans le ms. d'Amiens: gui_ch_et[68], clo_c_e[69] ou clo_ch_e[70]. Le

ms. d'Amiens substitue même parfois un _ch_ au _c_ dur picard comme

dans: pour_ch_achier[71] ou au _c_ dur français, par exemple, dans:

_ch_ouchièrent[72]; mais ce sont là des exceptions, ainsi que le

prouvent d'autres passages où les mots cités figurent sous la forme

ordinaire, et ces exceptions doivent sans doute être mises sur le

compte de l'allitération[73].

[62] P. 253.

[63] p. 277.

[64] Ms. de Valenciennes, f{o} 12 v{o}.

[65] _Ibid._, f{o} 18 v{o}.

[66] P. 446.

[67] p. 485 et 490.

[68] p. 445.

[69] p. 490.

[70] p. 485.

[71] P. 221: «.... acquerre et pourchachier amis et

confortans....» _Pourchachier_ est une forme wallonne du français

actuel _pourchasser_.

[72] P. 333: «.... il chouchièrent grant foison d'arbres et de

bois....» _Chouchier_ est une forme vraiment étrange qui pourrait

bien être l'équivalent de _couchier_.

[73] En attendant le glossaire qui doit être joint à cette

édition, c'est ici l'occasion de signaler aux philologues le mot

_kecke_ dans le passage suivant du ms. d'Amiens: «.... chiaux de

se _kecke_ ensanglantés....» Voyez page 264. M. Kervyn a lu:

_sieute_. OEuvres de Froissart, _Chroniques_, t. II, p. 123.

C'est bien le sens, mais _sieute_ n'est pas dans le manuscrit.

La seconde rédaction présente deux particularités par où elle se

rapproche tour à tour des deux branches de celle qui l'a précédée:

ainsi les onze paragraphes du commencement du premier livre jusqu'au

départ d'Isabelle pour l'Angleterre en 1326 sont semblables dans les

manuscrits d'Amiens et de Valenciennes et dans ceux de la première

rédaction proprement dite, tandis que de 1372 à 1377 le texte plus

ample qui caractérise les exemplaires de la première rédaction revisée

est reproduit dans le ms. d'Amiens. Cette dernière ressemblance est

importante au plus haut point et mérite une attention spéciale: elle

tend à prouver tout à la fois, pour le dire en passant, que la

première rédaction revisée et la seconde rédaction sont l'une et

l'autre postérieures à la première rédaction proprement dite.

Pour toute la partie du premier livre, comprise entre le retour

d'Isabelle en Angleterre en 1326 et la reddition de la Rochelle en

1372, les première et seconde rédactions offrent encore çà et là des

parties communes; on peut dire néanmoins qu'entre ces deux dates la

seconde rédaction est profondément distincte de la première dans

le fond aussi bien que dans la forme.

On a vu dans le chapitre précédent que la première rédaction s'est

formée successivement et par parties. Il ne semble pas qu'il en ait

été ainsi de la seconde; du moins on ne distingue dans le ms. d'Amiens

aucune trace de ces lacunes, de ces sutures si visibles dans les

exemplaires de la première.

A quelle date a été composée la seconde rédaction? La réponse à cette

question a été faite plus haut[74], mais il importe de reproduire ici

textuellement les deux passages des manuscrits d'Amiens et de

Valenciennes qui ont dicté cette réponse. On lit dans le ms. d'Amiens:

«Et puis fu chils enfez prinche de Gallez et très bons, hardis et

entreprendans chevaliers et qui durement et fierement guerria tant

qu'il vesqui; _mès il mourut dès le vivant le roy son père_, ensi

comme vous orez en ceste histoire[75].» F{o} 20. Ce passage se

retrouve en abrégé dans le ms. de Valenciennes: «.... et fist en

France et ailleurs moult de beaux fais d'armes, et _mourut josne du

vivant son père_[76].» F{o} 42. Ainsi dès les premiers feuillets des

manuscrits d'Amiens et de Valenciennes il est fait mention de la mort

du prince de Galles qui eut lieu en 1376: on est forcé d'en conclure

que la seconde rédaction n'a pu être composée qu'après cette date.

[74] Voyez chap. I, § 1, p. VII à IX.

[75] P. 349.

[76] P. 349, en note.

Rien n'autorise à supposer que le passage dont il s'agit est le

résultat d'une interpolation; outre que cette supposition serait

gratuite, un détail matériel du manuscrit d'Amiens la rend tout à fait

inadmissible. Les premiers feuillets de ce ms. présentent un

caractère particulier qui frappe le lecteur: la plupart des noms

propres y sont laissés en blanc[77] ou bien ils sont affreusement

estropiés. On y lit, par exemple: «Phelippes de _Valeur_[78]» pour

«Phelippes de Valois.» Ces lacunes ou ces erreurs grossières sont

d'autant plus étranges qu'on les rencontre seulement dans les premiers

feuillets et que le manuscrit est du reste exécuté avec beaucoup de

soin. On parvient à les expliquer en supposant que le copiste avait

sous les yeux un brouillon en écriture cursive plus ou moins illisible

dont il n'avait pas encore l'habitude quand il a écrit ces premiers

feuillets: il a deviné d'abord plutôt qu'il n'a lu les mots

ordinaires; les noms propres sont les seuls que le contexte n'aide pas

à déchiffrer, c'est pourquoi il les a estropiés ou laissés en blanc;

puis, il s'est vite accoutumé à ce grimoire, il en a trouvé la clef,

et alors les lacunes et les bévues monstrueuses ont disparu presque

entièrement de sa copie. En même temps que ces lacunes attestent chez

le copiste le désir de reproduire servilement et scrupuleusement le

modèle, elles font supposer que ce modèle était un autographe ou du

moins un original en caractères tracés à la hâte sous la dictée de

Froissart, car l'écriture des manuscrits de cette époque exécutés à

loisir par des scribes proprement dits est généralement plus ou moins

posée et dans tous les cas très-lisible.

[77] Voyez nos variante, p. 211, 213, 217, etc. Les lacunes du

manuscrit d'Amiens ont été comblées à l'aide du texte de

Valenciennes.

[78] P. 211, l. 14.

Cette explication est trop naturelle pour ne s'être pas déjà

présentée à l'esprit des érudits qui ont examiné le manuscrit

d'Amiens. «Le manuscrit d'Amiens, dit M. Rigollot, a été _copié avec

beaucoup de scrupule, peut-être sur un manuscrit autographe_; on

remarque sur le premier feuillet que plusieurs mots sont restés en

blanc, probablement parce que le copiste n'avait pu les lire sur les

premières pages de l'original qui auront été plus usées que les

autres[79].» On ne saurait donc attribuer à une interpolation le

passage qui mentionne dès les premiers feuillets des manuscrits

d'Amiens et de Valenciennes la mort du Prince Noir; d'où il suit, pour

le répéter encore une fois, que la seconde rédaction est dans toutes

ses parties postérieure à 1376.

[79] Mémoire sur le manuscrit de Froissart de la ville d'Amiens

et en particulier sur le récit de la bataille de Crécy, par M.

Rigollot, dans le t. III des _Mémoires de la société des

antiquaires de Picardie_, p. 133, en note.

Cette date de 1376 nous amène à l'époque où les liens les plus étroits

qui unissaient Froissart au pays adoptif de Philippe de Hainaut, à la

patrie du Prince Noir, sont désormais rompus; c'est aussi le temps où

la France se relève grâce à la sagesse de Charles V, à l'épée de

Duguesclin et fait reculer de jour en jour ses envahisseurs. Lorsque

l'auteur des Chroniques composa de 1369 à 1373 la partie de sa

première rédaction antérieure à ces deux dates, il venait de passer

huit années à la cour d'Angleterre; il avait entendu raconter par des

chevaliers de cette nation les victoires qui avaient porté si haut la

gloire d'Édouard III, notamment celles de Crécy et de Poitiers: enfin

le récit même qu'il entreprenait lui était commandé, il a soin de nous

le dire dans le prologue, par ce Robert de Namur qui, entré au service

du roi son beau-frère depuis le siége de Calais en 1346,

combattait encore dans les rangs des Anglais à la chevauchée de

Tournehem en 1369. Qui s'étonnerait après cela que Froissart ayant

vécu si longtemps dans un pareil milieu et resté soumis à la même

influence nous ait donné presque toujours dans sa première rédaction

la version anglaise des grands événements de cette période et entre

autres du siége de Calais, des batailles de Crécy et de Poitiers! Qui

ne comprend que le peintre a pu sans parti pris faire prédominer la

couleur anglaise dans ses tableaux! Comme cette couleur se présentait

seule sous sa palette, elle est venue pour ainsi dire d'elle-même

s'empreindre sur la toile.

Mais après 1376 nous trouvons le curé des Estinnes, le poëte de

Wenceslas, le chapelain du comte de Blois placé dans un tout autre

milieu, soumis à des influences bien différentes. Wenceslas de

Luxembourg, duc de Brabant, était fils de cet héroïque roi de Bohême

qui avait voulu, quoique aveugle, se faire tuer à Crécy en combattant

pour la France. «Wenceslas, dit excellemment M. Pinchart, quoique

d'origine allemande, avait reçu, comme ses prédécesseurs, une

éducation toute française. Il introduisit au palais de Bruxelles bien

des changements calqués sur la cour des rois de France qu'il avait

souvent visitée: entre autres voyages qu'il y fit, Jeanne et lui

furent présents au sacre de Charles V à Reims en 1364; _ils avaient

même pour ce prince une affection telle qu'ils portèrent le deuil à sa

mort_[80].»

[80] _Études sur l'histoire des arts au moyen âge_, par Pinchart,

p. 17 et 18.

La cour de Gui II de Châtillon était encore plus propre que celle de

Wenceslas à dépayser les affections, les préventions de l'ancien clerc

de la reine Philippe et à diminuer l'ascendant de ses souvenirs

anglais. Champenoise d'origine et chevaleresque entre toutes,

l'illustre maison de Châtillon à laquelle appartenait Gui était

vraiment deux fois française. Le père de Gui, Louis de Châtillon avait

succombé à Crécy sous les coups des Anglais; et sa mère, Jeanne de

Hainaut était la fille unique de Jean de Hainaut qui, rallié à la

France, s'était tenu constamment aux côtés de Philippe de Valois dans

la désastreuse journée du 26 août 1346. Gui lui-même avait été donné

en otage au roi d'Angleterre à l'occasion de la mise en liberté du roi

Jean; et pour se racheter il avait dû céder par un contrat passé à

Londres le 15 juillet 1367 son comté de Soissons à Enguerrand, sire de

Coucy. Fait plus tard chevalier pendant une croisade contre les païens

de la Prusse, Gui s'était joint en 1370 aux ducs de Berry et d'Anjou

et avait pris part en Guyenne à la guerre contre les Anglais; en 1382

enfin il commandait l'arrière-garde de l'armée française à Roosebecke.

Écrite certainement après 1376 et probablement de 1376 à la fin de

1383, époque où mourut Wenceslas et où Froissart fut attaché

définitivement au service de Gui de Blois, la seconde rédaction a été

composée dans le milieu, sous la double influence que nous venons

d'indiquer; et si l'auteur ne l'a pas fait précéder d'une dédicace

comme il en avait mis une dans le prologue de la première, ne

serait-ce point parce qu'il lui répugnait de manifester une préférence

entre deux puissants protecteurs dont il avait également à se louer et

qui avaient prodigué l'un et l'autre à son œuvre leurs

encouragements[81]?

Toutefois, c'est la veine poétique du rimeur du Méliador que le

romanesque Wenceslas semble avoir surtout favorisée et récompensée,

tandis que Gui de Blois mieux inspiré encouragea avec une prédilection

singulière le génie narratif et historique du chroniqueur. Une foule

de passages de la seconde rédaction que l'on chercherait vainement

dans la première trahissent la sympathie de Froissart pour la maison

de Blois. Ainsi, dès les premières lignes du prologue des manuscrits

d'Amiens et de Valenciennes, notre chroniqueur cite parmi les plus

vaillants chevaliers de France «messires _Carles de Blois_[82]» dont

il n'avait fait nulle mention dans la rédaction dédiée à Robert de

Namur. Il dira plus loin en parlant de ce même Charles de Blois qu'il

était «le mieux et le plus grandement enlinagiés en Franche et qui le

plus y avoit de prochains de tous costés et de bons amis,» et l'on

voit en comparant les deux rédactions que cette phrase a été ajoutée

dans le récit composé après 1376.

[81] Un extrait des comptes du receveur de Binche, publié par M.

Pinchart, constate que, le 25 juillet 1382, le duc de Brabant fit

don d'une somme de dix francs valant douze livres dix sous «à

messire Jehan Froissard, curet de Lestinnez ou Mont, _pour un

livre qu'il fist pour monseigneur_.» Qui sait si ce livre n'était

pas un exemplaire de la seconde rédaction du premier livre?

[82] Les mots: _Carles de Blois_ que le copiste n'avait sans

doute pas pu lire ont été laissés en blanc dans le manuscrit

d'Amiens, mais nous les avons restitués à l'aide du manuscrit de

Valenciennes.

Est-ce à dire que l'auteur des Chroniques soit allé jusqu'à altérer la

vérité par dévouement pour une famille qu'il aimait? Ce serait ne pas

rendre justice à l'inspiration vraiment large et chevaleresque

qui a dicté les récits de Froissart: il a protesté d'avance contre une

telle supposition. «[Qu'on ne dise pas que je aye eu la noble

histoire] corrompue par la faveur que je aye eu au conte Gui de Blois

qui le me fist faire et qui bien m'en a payé tant que je m'en

contempte, pour ce qu'il fut nepveu et si prouchains que filz au conte

Loys de Blois, frère germain à saint Charles de Blois qui, tant qu'il

vesqui, fut duc de Bretaigne. Nennil vrayement! Car je n'en vueil

parler fors que de la verité et aler parmy le trenchant, sans

coulourer l'un ne l'autre. Et aussi le gentil sire et conte, qui

l'istoire me fist mettre sus et ediffier, ne le voulsist point que je

la feisse autrement que vraye[83].» Il y a, si nous ne nous trompons,

dans ces paroles plus et mieux qu'une simple affirmation, il y a

l'accent profond de la sincérité.

[83] Ms. de Besançon, t. II, f{o} 333. Les premiers mots omis

dans le ms. de Besançon ont été restitués à l'aide des mss. de

notre Bibliothèque impériale, qui appartiennent à la même

famille.

[84] La forme Lestinnes, qui paraît être une abréviation de les

Estinnes, est seule usitée dans les documents du quatorzième

siècle.

[85] Nous devons l'indication détaillée de cet acte, conservé aux

Archives du Nord, dans le fonds de la Chambre des Comptes, carton

B744, à l'obligeance de MM. Desplanque, Mannier et Losfeld. Voyez

l'_Inventaire sommaire des archives du Nord_, t. I, p. 130 et

131.

Froissart ne prend le titre de prêtre que dans la seconde rédaction,

et l'on sait par un compte du receveur de Binche qu'il était curé des

Estinnes dès 1373; mais ce que personne n'a fait encore remarquer

jusqu'à ce jour, c'est qu'un fief important situé aux Estinnes ou à

Lestinnes[84], suivant l'orthographe du quatorzième siècle, localité

dont le nom s'est conservé dans les deux villages des Estinnes-au-Mont

et des Estinnes-au-Val, appartenait, lorsque Froissart en fut curé, à

Gui de Blois. En effet, nous voyons par un acte daté du 6 novembre

1336[85] que Jean de Hainaut se dessaisit en faveur de Jeanne sa

fille unique, à l'occasion du mariage de celle-ci avec Louis de

Châtillon, seigneur d'Avesnes, fils aîné du comte de Blois, de

plusieurs parties de la terre de Chimay, et notamment «de tout chou

entirement qu'il a à _Lestinnes, ou tierroit et ès appartenances_.»

Or, Lestinnes dont il s'agit ici ne peut être que les Estinnes et non

Lessines[86], car la terre et seigneurie de Lessines avait été cédée

depuis quelques mois seulement à Guillaume, comte de Hainaut, en

faveur duquel Willaume de Mortagne, sire de Dossemer, ber ou baron de

Flandre, s'était déshérité de la dite seigneurie au mois d'avril

1336[87]. On sait, d'un autre côté, qu'après la mort de Louis de

Châtillon, frère aîné de Gui, en 1372, la seigneurie de Chimay et ses

dépendances échurent à ce dernier, déjà pourvu de la terre de Beaumont

en vertu d'un acte de partage du 27 avril 1361 entre lui et ses deux

frères, Louis et Jean[88]. Il faut donc prendre à la lettre les vers

suivants du _Buisson de Jonèce_ écrit en 1373 où Froissart énumérant

ses protecteurs dit au sujet de Gui de Blois:

Et ossi mi signeur de Blois

Loys, Jehan et Gui; des trois

Moult acointés jà un tamps fui

_Et especiaument de Gui_

_Et encor le sui tous les jours;

Car dalès li gist mes sejours:

C'est li bons sires de Biaumont

Qui m'amonneste et me semont_[89].

[86] Lessines, Belgique, prov. Hainaut, arr. Thuin, chef-lieu de

canton.

[87] En vertu d'une transaction datée du 13 mai 1363, une rente

de deux mille livres fut donnée par le comte de Hainaut à titre

d'apports d'Elisabeth de Hainaut, mariée à Robert de Namur en

1354; et cette rente fut constituée «sur les terres d'Estrew

(Estreux), de Chièvre et de Lessine.» _Hist. généal._, par le P.

Anselme, t. II, p. 748.

[88] _Histoire de la maison de Chastillon-sur-Marne_, par André

du Chesne, p. 166 et 167. Paris, 1621, in-fol.

[89] Bibl. imp., ms. fr. 831, f{o} 157 v{o}.

On a dit que Froissart obtint le bénéfice des Estinnes grâce à l'appui

dévoué d'un de ses amis, Gérard d'Obies, prévôt de Binche, qui était

en même temps le confident le plus intime du duc Wenceslas[90]. Mais

si la collation de ce bénéfice était réservée au chapitre de Cambrai,

Gui, en sa qualité de seigneur de Chimay et probablement de Lestinnes

ou des Estinnes, devait avoir le droit de présentation: il est donc

naturel de voir dans la nomination de Froissart à une cure alors

importante le premier gage de cette faveur dont le comte Gui ne cessa

de l'entourer, et il ne faut pas s'étonner si la seconde rédaction où

se révèle l'influence toute française de la maison de Blois, a été

composée pendant le séjour du chroniqueur aux Estinnes.

[90] _Étude littéraire sur Froissart_, par M. Kervyn, t. I, p.

101.

Cette influence est manifeste dans le récit des grandes affaires entre

Français et Anglais telles que les journées de Crécy et de Poitiers.

Dans sa première rédaction écrite immédiatement après son retour

d'Angleterre avec des matériaux recueillis en grande partie dans ce

pays, dédiée en outre à Robert de Namur alors engagé dans le parti

d'Édouard III, Froissart avait raconté les mémorables journées des 26

août 1346 et 19 septembre 1356 surtout d'après le témoignage des

chevaliers anglais; il a pris soin d'en prévenir loyalement le

lecteur. Mais lorsque l'auteur des Chroniques entreprit et acheva

la seconde rédaction, il vivait depuis longtemps, par ses relations

avec Wenceslas et surtout avec Gui de Châtillon, dans un milieu

essentiellement français. Comme nous le disions tout à l'heure, Jean

de Bohême, père de Wenceslas, et Louis de Châtillon, père du comte de

Blois, étaient morts tous les deux à Crécy pour les fleurs de lis; le

grand-père maternel de Gui, Jean de Hainaut avait marché dans cette

journée aux côtés du roi de France, et Froissart dans sa seconde

rédaction rappelle à plusieurs reprises cette circonstance: «Et cils

qui se tenoit che jour le plus prochains dou roy, c'estoit messires

Jehans de Haynnau, car li dis roys l'avoit retenu dallez lui pour

deviser et ordonner par son conseil en partie de ses ennemis[91].» Et

plus loin: «Adonc estoit dallez le roy messires Jehans de

Haynnau[92]....» Une fois curé des Estinnes, Froissart, invité à la

table du duc de Brabant et du comte de Blois son seigneur, dut se

trouver presque tous les jours en compagnie de chevaliers qui avaient

combattu à Crécy sous la bannière de Jean de Bohême, de Louis de

Châtillon ou de Jean de Hainaut, mais tous dans les rangs français; il

leur entendit raconter avec cette conviction chaleureuse propre aux

témoins oculaires une version de la bataille à laquelle ils avaient

assisté qui différait pour certains détails de sa première narration:

sans prendre garde à ces différences, il rapporta dans la seconde

rédaction le récit des chevaliers du parti français avec la même

fidélité qu'il avait reproduit dans la première le témoignage des

gens d'armes du parti anglais. On en peut dire autant de la bataille

de Poitiers. Froissart, après avoir adopté dans le travail dédié à

Robert de Namur la version anglaise de cette journée fameuse, y a

substitué dans le remaniement postérieur à 1376 la version française.

[91] Ms. d'Amiens, f{o} 93 v{o}.

[92] Ibid.

Or il y avait un chroniqueur qui, longtemps avant Froissart, avait

aussi donné la version française des journées de Crécy et de Poitiers,

et en général de tous les événements postérieurs à l'année 1345,

époque où Jean de Hainaut, d'abord attaché à la cause anglaise,

s'était rallié au parti de la France: ce chroniqueur, c'était Jean le

Bel. On sait par J. de Hemricourt que le belliqueux chanoine de Liége

«fut delle hosteit monsseigneur Jehan de Haynnau, saingnor de Beamont

et de Cymay[93].» Jean le Bel, d'ailleurs, a pris soin de nous dire,

notamment en ce qui concerne la bataille de Crécy, qu'il raconte cette

bataille d'après le témoignage de Jean de Hainaut et des chevaliers

qui combattirent aux côtés du seigneur de Beaumont: «Je l'ay escript

au plus prez de la vérité, ainsy que je l'ay ouy recorder à mon

seigneur et amy messire Jehan de Haynaut, que Dieu absoulle, de sa

propre bouche, et à dix ou à douze chevaliers et compaignons de son

hostel qui furent en la presse avecques le proeu et gentil roy de

Bohesme, auxquelz les chevaulx furent tuez dessoubs eulx; et si l'ay

aussy ouy recorder en telle manière à plusieurs chevaliers anglès et

d'Alemaigne qui furent là de l'aultre partie[94].» Il n'est donc pas

surprenant que le récit de Jean le Bel et celui de Froissart dans

la seconde rédaction se ressemblent: ils dérivent d'une source

commune. Peut-être, du reste, le curé des Estinnes-au-Mont, qui de

1325 à 1360 s'est souvent inspiré de son devancier dans ses deux

premières rédactions, a-t-il mis à profit la chronique du chanoine de

Liége pour la narration de la journée de Crécy, quoiqu'il ait disposé

les faits dans un ordre tout différent.

[93] _Miroir des nobles de la Hasbaye_, éd. de Salbray, p. 158.

[94] _Les vrayes chroniques de messire Jehan le Bel_, publiées

par M. L. Polain, t. II, p. 89.

Nous arrivons ici à l'origine même de l'erreur regrettable qui a fait

considérer jusqu'à présent le texte d'Amiens comme la première en date

des rédactions du premier livre. Dans une dissertation sur la bataille

de Crécy publiée en 1840[95], feu M. Rigollot a eu l'honneur de

signaler le premier à l'attention des érudits le précieux manuscrit

d'Amiens et de montrer son caractère profondément original.

Malheureusement, il borna son examen au récit de la catastrophe qui

intéressait particulièrement son patriotisme picard; il supposa avec

sagacité que ce récit est beaucoup plus rapproché de Jean le Bel dans

la rédaction nouvelle que dans celle des imprimés: il en conclut avec

une certaine apparence de raison que le manuscrit qu'il avait sous les

yeux nous a conservé le plus ancien texte du premier livre. Adoptée

par des savants aussi considérables que MM. de Cayrol, L. Polain et

Kervyn de Lettenhove, l'opinion de M. Rigollot est devenue la base de

la belle édition du premier livre des Chroniques qui a paru sous les

auspices de l'Académie royale de Belgique.

[95] _Mémoires de la société des antiquaires de Picardie_, t.

III, p. 132 à 184. A la dissertation de M. Rigollot est joint un

très-bon travail de M. de Cayrol.

Cette opinion a un défaut capital: elle repose sur une étude

incomplète, restreinte presque à un seul point; et par conséquent la

conclusion que l'on en tire n'est pas légitime. La publication

intégrale de la chronique du chanoine de Liége, très-postérieure à la

dissertation de M. Rigollot, a prouvé que si l'épisode de la bataille

de Crécy est plus voisin du texte de Jean le Bel dans la seconde

rédaction que dans les autres, il s'en faut de beaucoup que l'on en

puisse dire autant de l'ensemble du premier livre. C'est une

particularité que présente seule, pour les raisons indiquées plus

haut, la partie comprise entre 1345 et 1356, et même dans cette partie

l'on rencontre plus d'une exception. Que l'on prenne par exemple dans

le récit du siége de Calais qui succède immédiatement à la narration

de la journée de Crécy le célèbre épisode du dévouement des six

bourgeois où l'humiliation des Français sert à faire ressortir la

pitié généreuse de la reine d'Angleterre ainsi que la clémence finale

d'Édouard III: on verra que Froissart, qui dans sa première rédaction

avait emprunté à peu près mot pour mot cet épisode à Jean le Bel, ne

l'a pas reproduit dans la seconde.

Si l'explication de nos contradicteurs était fondée, la ressemblance

plus grande, la parenté plus étroite qu'ils signalent entre la

chronique de Jean le Bel et la rédaction d'Amiens, au lieu de se

borner à un assez petit nombre d'événements postérieurs à 1345,

devrait s'étendre aussi à la période qui précède cette date, mais il

n'en est rien. Au contraire, avant 1346 la seconde rédaction est

beaucoup plus originale, elle fait des emprunts moins fréquents et

surtout moins serviles à Jean le Bel que la première. A la différence

de celle-ci qui n'est souvent que la copie littérale du texte du

chanoine de Liége, l'auteur de la seconde ne reproduit presque jamais

un passage du modèle sans l'écourter ou bien sans le critiquer et

surtout sans noyer l'emprunt au milieu d'additions originales plus ou

moins importantes qui parfois ne s'accordent pas avec ce qui est de

provenance étrangère.

Toutefois, le caractère distinctif, essentiel de cette dernière

rédaction, c'est la quantité, l'étendue, l'importance des

développements absolument originaux qu'on y rencontre et dont il n'y a

pas la moindre trace dans la rédaction antérieure. C'est là le fait

capital qu'il importe de mettre dans tout son jour et de bien établir,

parce qu'il est de nature à répandre la plus vive lumière sur la date

respective des deux rédactions.

On pourra mesurer en quelque sorte l'importance des additions

originales qui appartiennent en propre à la seconde rédaction par un

rapprochement matériel, par un simple coup d'œil jeté sur ce premier

volume. On a adopté pour le texte, comme il a été dit plus haut, la

première rédaction, et l'on a renvoyé en appendice à la fin de chaque

volume les parties ajoutées dans les seconde et troisième rédactions

en y joignant, pour simplifier le travail du lecteur, les variantes

extraites des divers manuscrits de la première rédaction. D'où il suit

que, si l'on excepte ces dernières variantes qui sont très-courtes et

ne portent que sur des mots ou des membres de phrase, l'énorme

appendice du présent volume, par exemple, se compose tout entier

d'additions originales tirées soit de la seconde, soit de la troisième

rédaction. Or, _le tiers environ de cet appendice est fourni

par les manuscrits d'Amiens et de Valenciennes, c'est-à-dire par la

seconde rédaction_.

La narration des campagnes d'Écosse de 1333 à 1336, qui ne forme dans

la première rédaction que quatre paragraphes très-courts[96], ne

remplit pas moins de trente pages dans la seconde[97]. Le long épisode

de la guerre de Gascogne en 1338 et 1339, qui semble être l'œuvre

tout à fait personnelle de Froissart et occupe onze pages de nos

variantes[98], ne se trouve que dans la seconde rédaction.

[96] P. 103 à 114.

[97] P. 313 à 315, 316 à 319, 321, 322, 329 à 336, 341 à 352.

[98] P. 377 à 388.

Le récit relatif à l'élévation de Jacques d'Arteveld et à la révolte

des Flamands, offre en petit une image exacte de la manière différente

dont Froissart a procédé dans ses trois rédactions. Dans la première

il se contente de reproduire littéralement le texte de Jean le Bel,

sans y rien ajouter, sans en rien retrancher[99]. Dans la seconde, il

conserve encore la version hostile et partiale du chanoine de

Liége[100], mais il y ajoute d'importants développements[101] où les

causes économiques des troubles de Flandre sont exposées avec plus

d'impartialité, une profonde intelligence politique, une ampleur

vraiment magistrale. Enfin dans la troisième rédaction, le chanoine de

Chimay supprime définitivement le passage emprunté à Jean le Bel pour

y substituer des détails entièrement originaux et une appréciation

vraiment personnelle; il y appelle Jacques d'Arteveld «hauster homme,

sage et soutil durement[102].»

[99] P. 126 à 129.

[100] P. 395 et 396.

[101] P. 388 à 393.

[102] P. 394 et 395.

Froissart mentionne à plusieurs reprises Jean le Bel dans la

seconde rédaction, et l'on a voulu voir dans ces mentions répétées,

qui font défaut dans la première, un indice des obligations plus

étroites que l'auteur de la seconde aurait eues envers le chanoine de

Liége. Comment n'a-t-on pas vu que dans les passages dont il s'agit,

le chroniqueur de Valenciennes n'a d'autre but que de constater les

additions, les développements, les corrections qu'il a apportées au

texte de son devancier? Au sujet du siége de Tournai, par exemple, où

la seconde rédaction s'est enrichie d'une foule de détails qu'on

chercherait en vain dans Jean le Bel et dans la première rédaction,

Froissart n'oublie pas de prendre acte de cette addition: «Si comme je

vous recorde, che siège durant devant Tournay, avinrent pluisseurs

avenues et grans fès d'armes tant en France comme en Gascoingne et en

Escoche, qui ne sont mie à oubliier, car ainssi l'ai je proummis à

messires et mestres ou coummenchement de mon livre que tous les biaux

fès d'armes dont j'ai le memore et le juste infourmation je les

remeteray avant, _jà soit ce que messires Jehans li Biaux, en ses

cronikes, n'en fait mies de tous mention_. Mès ungs homs ne puet mies

tout scavoir, car ces gerres estoient si grandes et si dures et si

enrachinées de tous costés que on y a tantost oubliiet quelque cose,

qui n'y prent songneusement garde[103].»

[103] Ms. d'Amiens, f{o} 46 v{o}.

Le récit de la guerre de Bretagne, où Charles de Blois et Louis de

Châtillon, le premier oncle, et le second père du comte de Blois,

jouèrent un rôle si considérable, est infiniment plus complet dans la

seconde rédaction que dans la première, à plus forte raison que

dans la chronique de Jean le Bel. Aussi Froissart n'éprouve-t-il aucun

embarras à rappeler que le point de départ de son propre travail a été

l'essai du chanoine de Liége; on dirait qu'il cherche à provoquer une

comparaison qui ne peut que lui être favorable. «Pluiseur gongleour et

enchanteour en place ont chanté et rimet lez guerres de Bretagne et

corromput par leurs chançons et rimes controuvées le juste et vraie

histoire, dont trop en desplaist à monsseigneur Jehan le Biel, qui le

_commencha_ à mettre en prose et en cronique et à moy sire Jehan

Froissart qui loyaument et justement l'ay poursuiwi à mon pooir, car

leurs rimmes et leurs canchons controuvees n'ataindent en riens la

vraie matère, mès velle ci comme nous l'avons faite et rachievée par

le grande dilligensce que nous y avons rendut, car on n'a riens sans

fret et sans penne. Jou sire Jehans Froissars, dairains venus depuis

monsseigneur Jehan le Bel en cel ouvraige, ai ge allé et cherchiet le

plus grant partie de Bretaingne, et enquis et demandé as seigneurs et

as hiraux les gerrez, les prises, les assaux, les envaies, les

batailles, les rescousses et tous les biaux fès d'armes qui y sont

avenut, mouvant sur l'an de grasse mil CCCXL, poursieuwans jusquez à

le dairainne datte de ce livre, tant à la requeste de mes dis

seigneurs et à ses fraix que pour me plaisance acomplir et moy fonder

sus title de verité, et dont j'ay estet grandement recompenssé[104].»

[104] Ms. d'Amiens, f{o} 52.

Tout le monde connaît le fameux épisode des amours d'Édouard III et de

la comtesse de Salisbury, et l'on sait maintenant qu'il est emprunté

textuellement à Jean le Bel. Froissart a supprimé seulement ce

qui est relatif au viol de la comtesse par le roi d'Angleterre. Il est

vrai que notre chroniqueur n'en nomme pas moins le chanoine de Liége

dans la seconde rédaction, mais il ne le nomme que pour le critiquer

et le redresser. D'ailleurs, par les détails tout nouveaux qui

embellissent ici le récit primitif, notamment par la délicieuse partie

d'échecs, Froissart a trouvé le moyen de surpasser un modèle qu'on eût

pu croire inimitable: il peut donc cette fois évoquer le souvenir de

son devancier sans que son originalité ait rien à souffrir, sa gloire

rien à redouter du parallèle. «.... voirs est que messire Jehans li

Biaux maintient par ses cronickes que li roys englès assés

villainement usa de ceste damme et eult, ce dist, ses vollentez si

comme par forche: dont je vous di, se Dieux m'aït, que j'ai moult

repairiet et converssé en Engleterre, en l'ostel dou roy principaument

et des grans seigneurs de celui pays, mès oncques je n'en oy parler en

nul villain cas[105].»

[105] Ms. d'Amiens, f{o} 83 v{o}.

La conclusion à tirer de ces citations, c'est que si l'auteur des

Chroniques mentionne plus souvent Jean le Bel dans la seconde

rédaction, ce n'est point parce qu'il a plus d'obligations au chanoine

de Liége dans cette rédaction que dans les autres, c'est, au

contraire, parce qu'il y est plus original que dans la première, et se

croit, par conséquent, plus en état de soutenir avantageusement la

comparaison avec son devancier: on ne cite jamais si volontiers ses

prédécesseurs et ses émules que lorsqu'on est sûr de les avoir

surpassés.

Du reste, Froissart avait marqué avec tant de force dans le prologue

de la première rédaction, toute l'étendue de ses obligations envers

Jean le Bel, qu'il a cru sans doute pouvoir se dispenser d'y revenir

dans le cours de cette rédaction: «.... je me vueil _fonder et

ordonner_ sur les vraies chroniques jadis faites et rassemblées par

venerable homme et discret monseigneur Jehan le Bel, chanoine de Saint

Lambert du Liége, qui grant cure et toute bonne diligence mist en

ceste matière et la continua tout son vivant au plus justement qu'il

pot, et moult lui cousta à acquerre et à l'avoir. Mais quelque fraiz

qu'il y eust ne fist, riens ne plaingny, car il estoit riches et

puissans, si les povoit bien porter, et de soy mesme larges,

honnourables et courtois, et qui le sien voulentiers despendoit[106].»

[106] P. 210.

Combien est différent le langage que tient l'auteur des Chroniques

dans la seconde rédaction! Au lieu du bel éloge qu'on vient de lire,

c'est à peine s'il accorde ici à son prédécesseur une mention de deux

lignes dont la sécheresse a quelque chose d'un peu dédaigneux: «Voirs

est que messires Jehans li Biaux, jadis canonnes de Saint Lambert de

Liège, _en croniza à son temps auqune cose_[107].» Froissart fait

ensuite ressortir avec une insistance marquée tout ce qu'il lui en a

coûté pour donner à son œuvre un caractère original: «Or ay je che

livre et ceste histoire _augmenté_ par juste enqueste que j'en ay fait

en travaillant par le monde et en demandant as vaillans hommes,

chevaliers et escuyers, qui les ont aidiés à acroistre, le verité des

avenues, et ossi à aucuns rois d'armes et leurs mareschaus, tant en

Franche comme en Engleterre où j'ay travillié apriès yaux pour

avoir la verité de la matère...._ mout de paine et de travail en euch

en pluiseurs mannierres ainchois que je l'euisse compillé ne acompli,

tant que de le labeur de ma teste et de l'exil de mon corps_; mais

touttes coses se acomplissent par plaisance et le bonne dilligence que

on y a, ensi comme il apparra avant en cest livre.»

[107] P. 209.

Chroniques de J. Froissart, tome 01/13, 1re partie · 第 17 / 96 题