Dioméia.
ÆAKOS.
Homme pieux! Passons maintenant à l'autre.
DIONYSOS.
Iou! Iou!
ÆAKOS.
Qu'est-ce donc?
DIONYSOS.
J'aperçois des cavaliers.
ÆAKOS.
Pourquoi pleures-tu?
DIONYSOS.
Je sens l'odeur de l'oignon.
ÆAKOS.
Dis si tu as souci de quelque chose.
DIONYSOS.
Je n'ai souci de rien.
ÆAKOS.
Il faut revenir à celui-ci.
XANTHIAS.
Holà!
ÆAKOS.
Qu'est-ce donc?
XANTHIAS.
Ote-moi cette épine.
ÆAKOS.
Que signifie cela? Il faut retourner à l'autre.
DIONYSOS.
Apollôn, Dieu souverain de Dèlos ou de Pytho!
XANTHIAS.
Il a souffert: n'as-tu pas entendu?
DIONYSOS.
Moi? Pas du tout: je me rappelais un iambe de Hipponax.
XANTHIAS.
Tu ne fais rien comme cela: secoue les intestins!
ÆAKOS.
Allons, de par Zeus! présente le ventre.
DIONYSOS.
Poséidôn!...
XANTHIAS.
On a souffert.
DIONYSOS.
Qui règne sur les caps de la mer Ægée, ou sur les flots d'azur, au fond
des abîmes.
ÆAKOS.
Par Dèmètèr! je ne puis pas savoir lequel de vous deux est dieu. Mais
entrez. Le maître et Perséphonè, dieux tous les deux, en jugeront.
DIONYSOS.
Bien dit. Mais j'aurais voulu que tu t'en fusses avisé avant de
m'appliquer des coups.
PARABASE _ou_ CHOEUR.
Muse, assiste à nos choeurs sacrés, et viens prendre plaisir à mes
chants, en voyant cette foule nombreuse d'hommes assis, dont les dix
mille intelligences sont plus ambitieuses que celle de Kléophôn, de qui
les lèvres bavardes émettent un son strident, comme l'hirondelle de
Thrakè, assise sur un arbre barbare. Il croasse le chant lamentable du
rossignol, jusqu'à ce qu'il périsse, eût-il les suffrages égaux.
Il est juste que le Choeur sacré conseille et enseigne ce qui est utile
à l'État. Et d'abord il nous semble bon que les citoyens soient égaux et
exempts de crainte. Si quelqu'un a commis la faute d'être dupe des
artifices de Phrynikhos, je dis qu'il faut que ces délinquants d'alors
puissent exposer leur cause et se disculper de leurs méfaits passés.
J'ajoute que personne d'indigne ne doit faire partie de la cité. Car il
est honteux que ceux qui se sont trouvés à une seule bataille navale
soient tout de suite des Platæens, et d'esclaves deviennent maîtres. Ce
n'est pas que je dise que la mesure n'a pas été bonne; je l'approuve:
c'est le seul acte de bon sens que vous ayez fait. Mais il convient
aussi que ceux qui ont pris part avec vous, ainsi que leurs pères, à de
nombreux combats sur mer, et vos alliés par la race, obtiennent le
pardon, réclamé par eux, d'une faute unique. Relâchez-vous de votre
colère, hommes d'une nature très sage; faisons de bon gré nos parents et
nos concitoyens honorés tous les hommes qui ont pris part à nos combats
sur mer. Si nous sommes si arrogants et si renchéris sur ce point, au
moment où la ville est à la merci des flots, dans l'avenir nous ne
semblerons pas avoir gardé notre bon sens.
Si j'ai l'esprit assez juste pour voir la vie et le caractère de ceux
qui auront bientôt à gémir, c'est le tour de ce singe, qui trouble
maintenant la ville, du petit Kligénès, le pire de tous les baigneurs,
qui emploient un mélange de sable, de cendre, de pseudonitre et de craie
de Kimolos: il n'attendra pas longtemps. Voyant cela, il n'a rien de
pacifique; car de peur d'être dépouillé, quand il est ivre, il ne marche
jamais sans bâton.
Souvent la ville nous a paru en user à l'égard des citoyens beaux et
bons, comme pour la vieille monnaie et la nouvelle. Les premières ne
sont pas falsifiées: ce sont les plus belles de toutes les monnaies, à
ce qu'il semble, les seules frappées au bon coin et d'un son légal; et
cependant, nulle part, ni chez les Hellènes, ni chez les Barbares, nous
n'en faisons usage, préférant ces méchantes pièces de bronze, frappées
hier ou avant-hier au plus mauvais coin. Il en est de même pour ceux des
citoyens que nous savons bien nés, modérés, hommes justes, beaux et
bons, nourris dans les palestres, dans les choeurs, dans la musique,
nous les couvrons de boue, tandis que les hommes faits de bronze,
étrangers, aux cheveux roux, méchants issus de méchants, nous en usons
pour tout: derniers venus dont jadis la ville n'eût pas facilement voulu
pour victimes expiatoires. Du moins aujourd'hui, insensés, changez de
conduite, usez de nouveau de ceux qui sont utiles: si vous réussissez,
on vous donnera raison; et, si vous tombez, ce sera d'une branche
respectable; si vous avez quelque chose à souffrir, vous paraîtrez aux
sages avoir honorablement souffert.
ÆAKOS.
Par Zeus Sauveur! c'est un brave homme que ton maître.
XANTHIAS.
Comment ne serait-ce pas un brave homme, lui qui ne sait que boire et
faire l'amour?
ÆAKOS.
Pourquoi ne t'a-t-il pas battu, lorsqu'il t'a pris en flagrant délit de
dire, toi esclave, que tu étais le maître?
XANTHIAS.
Il aurait eu à en gémir.
ÆAKOS.
Tu t'es montré bon esclave en faisant ce que je me plais à faire
moi-même.
XANTHIAS.
Tu te plais à cela? Comment, je t'en prie?
ÆAKOS.
Il me semble que je suis épopte, quand je maudis mon maître en cachette.
XANTHIAS.
Et lorsque, en grognant, roué de coups, tu t'en vas vers la porte?
ÆAKOS.
Je suis également ravi.
XANTHIAS.
Et quand tu te mêles de mille affaires?
ÆAKOS.
De par Zeus! je ne sache rien au-dessus.
XANTHIAS.
O Zeus, Dieu de la fraternité! Et lorsque tu écoutes ce que disent les
maîtres.
ÆAKOS.
C'est plus que du délire.
XANTHIAS.
Et quand tu le racontes à ceux qui sont à la porte?
ÆAKOS.
Moi? De par Zeus! quand je le fais, je suis au comble de la jouissance.
XANTHIAS.
Par Phoebos Apollôn, donne-moi la main, faisons un échange de baisers,
et dis-moi, au nom de Zeus, mon compagnon de fouettade, dis-moi quel est
ce tapage de là dedans, ces cris, cette dispute.
ÆAKOS.
C'est entre Æskhylos et Euripidès.
XANTHIAS.
Ah!
ÆAKOS.
C'est une affaire, une grosse affaire en mouvement; grande émotion chez
les morts; débat grave tout à fait.
XANTHIAS.
A propos de quoi?
ÆAKOS.
Il y a ici une loi, qui porte que, dans les arts grands et ingénieux,
tout homme supérieur à ses confrères sera nourri au Prytanéion et
siégera auprès de Ploutôn...
XANTHIAS.
Je comprends.
ÆAKOS.
Jusqu'au moment où il arrivera un autre artiste plus habile que lui;
alors il faut qu'il lui cède la place.
XANTHIAS.
Or, en quoi cela trouble-t-il Æskhylos?
ÆAKOS.
Il occupait le trône tragique, comme étant le premier dans son art.
XANTHIAS.
Et qui est-ce qui l'occupe maintenant?
ÆAKOS.
Lorsque Euripidès descendit ici, il fit un étalage devant les voleurs
d'habits, les coupeurs de bourse, les parricides, les perceurs de murs,
qui foisonnent chez Hadès, et ces gens-là, entendant ses pour et contre,
ses tours de souplesse, ses artifices, en raffolèrent, et le jugèrent le
plus habile: lui, dans sa présomption, s'empara du trône où siégeait
Æskhylos.
XANTHIAS.
Et on ne l'a pas lapidé!
ÆAKOS.
Non, de par Zeus! La foule criait qu'il fallait un jugement pour décider
lequel des deux est le plus habile dans son art.
XANTHIAS.
Les gredins!
ÆAKOS.
De par Zeus! leurs cris allaient jusqu'au ciel.
XANTHIAS.
A côté d'Æskhylos, n'y en a-t-il pas d'autres qui soient ses partisans?
ÆAKOS.
Les gens de bien sont rares, comme ici _(montrant les spectateurs)_.
XANTHIAS.
Et qu'est-ce que Ploutôn compte faire?
ÆAKOS.
Ouvrir tout de suite un débat, un jugement, une épreuve de leur talent.
XANTHIAS.
Et comment Sophoklès n'a-t-il pas aussi réclamé le trône?
ÆAKOS.
Loin de là, de par Zeus! Quand il est descendu ici, il a embrassé
Æskhylos, lui a tendu la main, et lui a laissé le trône; mais
maintenant, a dit Klidèmidès, il va lui servir d'éphèdre: si Æskhylos
est vainqueur, il lui cède la place; sinon, il dit qu'il disputera à
Euripidès la supériorité dans leur art.
XANTHIAS.
La chose va-t-elle se faire?
ÆAKOS.
De par Zeus! avant peu. Ici même, la grande lutte va s'agiter, et le
talent dramatique sera pesé dans une balance.
XANTHIAS.
Eh quoi? Ils vont peser la tragédie?
ÆAKOS.
Oui, ils apporteront des règles, des toises à vers, des moules
compacts...
XANTHIAS.
Ils vont mouler de la brique?
ÆAKOS.
Des diamètres, des équerres. Euripidès dit qu'il soupèsera les tragédies
vers par vers.
XANTHIAS.
Je pense qu'Æskhylos doit avoir de la peine à supporter cela.
ÆAKOS.
Il a des regards de taureau, il baisse la tête.
XANTHIAS.
Mais qui jugera l'affaire?
ÆAKOS.
Ce n'était pas chose facile; car il y avait disette de gens sensés. Les
Athéniens n'agréaient pas à Æskhylos.
XANTHIAS.
Peut-être y voyait-il beaucoup de perceurs de murs.
ÆAKOS.
Et d'ailleurs il regardait comme une plaisanterie de connaître du génie
des poètes. Ils ont fini par s'en remettre à ton maître, expert en fait
d'art. Mais entrons: quand les maîtres s'intéressent à une chose, pour
nous gare les coups!
LE CHOEUR.
Certes, le poète au courroux frémissant sentira en lui de la colère,
quand il verra son rival bavard aiguiser ses dents; alors, pris d'une
folie terrible, il fera rouler ses yeux. Ce sera une lutte panachée de
paroles à crins de cheval, de subtilités glissant sur l'épieu, de
copeaux mis en mouvement par un poète rivalisant avec les mots
bondissants d'un génie créateur. Celui-ci, hérissant la crinière hirsute
de son cou chevelu, fronçant un sourcil redoutable, va venir rugissant,
arrachant les mots comme des planches clouées, avec le souffle d'un
géant. L'autre, artisan de paroles, langue experte, bien affilée,
déliée, rongeant le frein de l'envie, épiloguera sur des mots disséqués,
travail d'un robuste poumon.
EURIPIDÈS, _à Dionysos_.
Je ne quitterai pas le trône; cesse de me le conseiller; je prétends
être supérieur à celui-ci dans notre art.
DIONYSOS.
Æskhylos, pourquoi gardes-tu le silence? Tu entends ce qu'il dit.
EURIPIDÈS.
Il va d'abord prendre un ton solennel, comme il le fait d'ordinaire dans
ses tragédies, où se déploie son charlatanisme.
DIONYSOS.
Homme important, pas de paroles si arrogantes!
EURIPIDÈS.
Je le connais, et j'ai, depuis longtemps, percé à jour ce créateur
d'hommes farouches, ce poète au langage hautain, à la bouche sans frein,
sans règle, sans mesure, emportée, pleine d'entassements emphatiques.
ÆSKHYLOS.
Vraiment, c'est toi, le fils d'une déité agreste, qui me parles ainsi,
toi, un débitant de collections de sottises, un faiseur de mendiants, un
rapetasseur de haillons; mais il t'en cuira de tenir ces propos.
DIONYSOS.
Finis, Æskhylos; que la colère ne t'échauffe pas la bile.
ÆSKHYLOS.
Non, certes, pas avant que j'aie montré clairement si ce faiseur de
boiteux a sujet de faire le fier.
DIONYSOS.
Une brebis, une brebis noire! Esclaves, amenez-la; un orage menace
d'éclater.
ÆSKHYLOS.
O assembleur de monodies krètiques, introducteur dans l'art d'hyménées
incestueux!
DIONYSOS.
Modère-toi, vénérable Æskhylos; et toi, pour éviter la grêle, misérable
Euripidès, dérobe-toi vite, si tu es sage, de peur que, dans sa colère,
il ne te lance à la tête quelque grand mot qui en fasse jaillir
«Tèléphos»! Toi, Æskhylos, apaise ton courroux; mais, en critiquant,
critique avec modération. Il ne convient pas que des poètes s'injurient
comme des boulangères; et toi, tu cries tout de suite comme de l'yeuse
enflammée.
EURIPIDÈS.
Moi, je suis tout prêt, sans broncher, à mordre ou à être mordu le
premier, si bon lui semble, sur les vers, sur les morceaux lyriques, sur
le nerf de la tragédie, et, j'en atteste Zeus! sur Pèleus, sur Æolos,
sur Méléagros, et même sur Tèléphos.
DIONYSOS.
Et toi, que résous-tu de faire? Parle, Æskhylos.
ÆSKHYLOS.
Moi, j'aurais désiré ne pas combattre ici; car la partie n'est pas
égale.
DIONYSOS.
Pourquoi?
ÆSKHYLOS.
C'est que ma poésie n'est pas morte avec moi, tandis que la sienne est
morte avec lui, si bien qu'il aura matière à parole. Toutefois, puisque
c'est ton désir, il faut agir ainsi.
DIONYSOS.
Voyons, maintenant, qu'on apporte ici l'encens et le feu pour prier le
ciel, avant leur lutte ingénieuse, de me faire juger ce débat en habile
connaisseur. Et vous, chantez un hymne aux Muses.
LE CHOEUR.
O neuf Vierges, filles de Zeus, chastes Muses, vous qui voyez les âmes
subtiles et ingénieuses des forgeurs de pensées, lorsqu'ils entrent en
dispute, armés de leurs artifices les plus déliés, venez contempler la
puissance de deux bouches très éloquentes, fournissez-leur des paroles
et le prisme des vers. C'est aujourd'hui le grand combat du génie: la
lutte est près de s'engager.
DIONYSOS.
Faites tous deux quelque prière, avant de dire vos vers.
ÆSKHYLOS.
Dèmètèr, qui as nourri mon esprit, puissé-je me montrer digne de tes
Mystères!
DIONYSOS.
Toi aussi, prends et brûle de l'encens.
EURIPIDÈS.
C'est juste; car j'ai aussi d'autres dieux que j'invoque.
DIONYSOS.
Des dieux à toi, de fabrique nouvelle?
EURIPIDÈS.
Assurément.
DIONYSOS.
Eh bien! adresse-toi à ces dieux particuliers.
EURIPIDÈS.
Æther, qui me sers de nourriture, volubilité de la langue, finesse de
l'esprit, subtilité de l'odorat, donnez la force persuasive aux
réfutations que je vais prononcer.
LE CHOEUR.
Certes, nous brûlons d'entendre les paroles rhythmées de ces deux hommes
habiles et leurs ingénieux procédés. Leur langue est acérée; ni l'un ni
l'autre n'a le coeur dépourvu d'audace; leur âme est intrépide. Il faut
donc s'attendre à ce que l'un ne dise rien que d'élégant et de limé, et
que l'autre, s'armant de paroles tout d'une pièce, fonde sur son
adversaire et mette en déroute les nombreux artifices de ses vers.
DIONYSOS.
Mais il faut se hâter de prendre la parole. Seulement n'usez que de
termes polis, sans figures, et sans rien de ce qu'un autre pourrait
dire.
EURIPIDÈS.
De moi-même et de mes titres poétiques je ne parlerai qu'en dernier
lieu, mais je veux d'abord le convaincre d'être un hâbleur, un
charlatan, qui trompe les spectateurs grossiers, formés à l'école de
Phrynikhos. Et d'abord, par exemple, il faisait asseoir un personnage
voilé, Akhilleus ou Niobè, dont il ne montrait pas le visage, vrais
figurants de tragédie, ne soufflant pas un mot.
DIONYSOS.
De par Zeus! c'est tout à fait cela.
EURIPIDÈS.
Le choeur, cependant, débitait des tirades de chants, jusqu'à quatre de
suite, et sans discontinuer; mais eux se taisaient toujours.
DIONYSOS.
Moi, j'aimais ce silence; il ne me déplaisait pas moins que le bavardage
d'aujourd'hui.
EURIPIDÈS.
C'est que tu étais un imbécile, sache-le bien!
DIONYSOS.
Je le crois aussi. Mais pourquoi le drôle agissait-il ainsi?
EURIPIDÈS.
Par charlatanisme, pour que le spectateur demeurât dans l'attente du
moment où Niobè parlerait; en attendant, le drame allait son train.
DIONYSOS.
Le vaurien! Que de fois j'ai été dupé par lui! mais pourquoi ces regards
furieux, cette impatience?
EURIPIDÈS.
C'est parce que je le confonds. Puis, après ces radotages, lorsque le
drame était arrivé à la moitié, il lançait une douzaine de termes
beuglants, ayant sourcils et aigrettes, affreux, épouvantables, inconnus
aux spectateurs.
ÆSKHYLOS.
Malheur à moi!
DIONYSOS.
Silence!
EURIPIDÈS.
Il ne disait rien d'intelligible: pas un mot.
DIONYSOS.
Ne grince pas des dents.
EURIPIDÈS.
Ce n'étaient que Skamandros, abîmes, aigles à bec de griffon sculptés
sur l'airain des boucliers, mots guindés à cheval, pas commodes à
saisir.
DIONYSOS.
De par les dieux! il m'est arrivé, à moi, de veiller une grande partie
de la nuit, cherchant son hippalektryôn jaune, quel oiseau c'était!
ÆSKHYLOS.
Ignorant, c'était comme un emblème sculpté sur les vaisseaux.
DIONYSOS.
Moi, je croyais que c'était le fils de Philoxénos, Éryxis.
EURIPIDÈS.
Était-il donc nécessaire de mettre un coq dans des tragédies?
ÆSKHYLOS.
Et toi, ennemi des dieux, dis-nous ce que tu as fait.
EURIPIDÈS.
Chez moi, j'en atteste Zeus! jamais comme chez toi de hippalektryôns, ni
de capricerfs, comme on en dessine sur les tapis médiques. J'avais reçu
de tes mains la tragédie, gonflée de termes ampoulés et de propos
pesants; je l'ai tout d'abord allégée, et j'ai diminué ce poids, à
l'aide de petits vers, de digressions, de poirées blanches, étendues de
suc de sornettes extrait des livres anciens; ensuite je l'ai nourrie de
monodies, dosées de kèphisophôn; puis je ne radotais pas au hasard, et
je ne brouillais pas tout à l'aventure; mais le premier qui sortait
exposait tout de suite l'origine du drame.
DIONYSOS.
Cela valait mieux, de par Zeus! que de rappeler la tienne.
EURIPIDÈS.
Alors, dès les premiers vers, nul ne restait inactif; mais tout le monde
parlait dans ma pièce, femme, esclave ou maître, jeune fille ou vieille.
ÆSKHYLOS.
Ne méritais-tu pas la mort pour cette audace?
EURIPIDÈS.
Non, par Apollôn! Je faisais une oeuvre démocratique.
DIONYSOS.
Laissons cela de côté, mon cher; car la discussion sur ce point ne
serait pas pour toi une très belle affaire.
EURIPIDÈS.
De plus j'ai appris à ces gens-ci à parler.
ÆSKHYLOS.
J'en conviens, mais avant de le leur apprendre, que n'as-tu craqué par
le milieu!
EURIPIDÈS.
Et puis la mise en oeuvre des règles subtiles, les coins et recoins des
mots, réfléchir, voir, comprendre, ruser, aimer, intriguer, soupçonner
le mal, songer à tout.
ÆSKHYLOS.
J'en conviens.
EURIPIDÈS.
Introduisant sur la scène la vie intime, nos habitudes quotidiennes, de
manière à provoquer la critique: car chacun s'y connaissant pouvait
critiquer mon procédé. Mais je ne faisais pas un fracas capable de
troubler la raison, je ne les frappais point d'étonnement avec des
Kyknos et des Memnôns guindés sur des chevaux dont les harnais
résonnent. Tu vas connaître quels sont ses disciples et les miens. A lui
Phormisios, Mégænétos de Magnésia, hérissés de trompettes, de lances et
de barbes, dont les sarcasmes plient les pins; à moi Klitophôn et le
gracieux Thèraménès.
DIONYSOS.
Thèraménès, cet homme habile et prêt à tout, qui, tombant dans quelque
méchante affaire, et voyant l'imminence, se tire de peine, en disant
qu'il n'est pas de Khios, mais de Kéos?
EURIPIDÈS.
Voilà comment je suis parvenu à leur former le jugement, en introduisant
dans mon art le raisonnement et la réflexion; de sorte que maintenant
ils comprennent et pénètrent tout, gouvernent mieux leur maison
qu'autrefois, en se disant: «Où en est cette affaire? Qu'est devenu
ceci? Qui a pris cela?»
DIONYSOS.
Oui! de par les dieux! Aujourd'hui tout Athénien rentrant chez lui crie
à ses serviteurs et s'informe: «Où est la marmite? Qui a mangé la tête
de l'anchois? Le plat que j'ai acheté l'an dernier n'existe plus. Où est
l'ail d'hier? Qui a mangé les olives?» Auparavant, c'étaient des sots,
bouche béante, plantés là, comme des Mammakythes et des Mélitides.
LE CHOEUR.
«Tu vois cela, brillant Akhilleus!» Et toi, voyons, que vas-tu répondre?
Seulement, que la passion ne t'emporte pas au delà des oliviers: car son
attaque a été vive. Mais, ô mon brave, ne riposte pas avec colère;
cargue tes voiles et ne fais usage que de leur extrémité; puis avance
doucement, doucement, et veille à ne prendre le vent que quand tu le
sentiras doux et régulier. Alors toi, qui, le premier des Hellènes, as
crénelé les hauteurs du langage, relevé les jeux de la tragédie,
déchaîne sans peur le torrent.
ÆSKHYLOS.
Je suis irrité de cette rencontre; mes entrailles s'indignent d'avoir à
contredire cet homme; mais qu'il ne prétende point m'avoir jeté dans
l'embarras. Réponds-moi, qu'est-ce qui rend un poète digne d'admiration?
EURIPIDÈS.
L'adresse et la justesse, avec laquelle nous rendons les hommes
meilleurs dans les cités.
ÆSKHYLOS.
Si donc tu ne l'as point fait, mais si de bons et généreux tu les as
rendus tout à fait pervers, de quoi, dis-le-moi, es-tu passible?
DIONYSOS.
De la mort: ne le demande pas.
ÆSKHYLOS.
Vois donc quels hommes il a, tout d'abord, reçus de mes mains: généreux,
hauts de quatre coudées, ne se dérobant point aux charges publiques, ni
flâneurs, ni bouffons, comme aujourd'hui, ni toujours prêts au mal, mais
respirant lances et javelots, casques aux blanches aigrettes, armets,
bottines, boucliers à sept cuirs de boeuf.
EURIPIDÈS.
Voilà qui va mal: il m'assommera avec ses casques. Mais comment fais-tu
pour leur enseigner la bravoure?
DIONYSOS.
Réponds, Æskhylos, et ne donne pas l'essor à ta jactance farouche.
ÆSKHYLOS.
En faisant un drame rempli d'Arès.
DIONYSOS.
Lequel?
ÆSKHYLOS.
_Les Sept devant Thèbæ_. Tous les spectateurs souhaitaient d'être hommes
de guerre.
DIONYSOS.
En cela tu as mal fait: tu as rendu les Thèbains plus ardents au combat.
Aussi mérites-tu d'être frappé.
ÆSKHYLOS.
Il ne tenait qu'à vous de vous exercer; mais vous ne vous êtes point
tournés de ce côté. Depuis, en faisant représenter _les Perses_, je vous
ai appris à désirer vaincre toujours les ennemis; et j'ai produit un
chef-d'oeuvre admirable.
DIONYSOS.
Moi, j'éprouvai une grande joie, en apprenant la mort de Daréios,
lorsque le choeur, battant des mains, s'écria: «Iau! Iau!»
ÆSKHYLOS.
Voilà les sujets où les poètes doivent s'exercer. Remarquez, en effet,
dès l'origine, combien les poètes de génie ont été utiles. Orpheus a
enseigné les mystères et l'horreur du meurtre; Musæos, les remèdes des
maladies et les oracles; Hèsiodos, l'agriculture, la saison des fruits,
les labours; et le divin Homèros, d'où lui est venu tant d'honneur et de
gloire, si ce n'est d'avoir enseigné, mieux que personne, la tactique,
les vertus et les armures des guerriers?
DIONYSOS.
Il n'a pourtant rien appris à ce grand niais de Pantaklès: en effet,
tout récemment, faisant partie d'une pompe, il avait attaché son casque
à sa tête, oubliant d'y adapter l'aigrette.
ÆSKHYLOS.
Mais il a formé un grand nombre d'autres héros, parmi lesquels est le
vaillant Lamakhos. Ma muse, tout imprégnée de lui, a célébré les vertus
héroïques des Patroklès, des Teukros au coeur de lion, afin d'entraîner
chaque citoyen à s'égaler à eux, dès qu'il entend la trompette. Mais, de
par Zeus! je ne mettais point en scène des Phædras impudiques, ni des
Sthénéboeas, et je ne sache point avoir jamais créé le personnage d'une
femme amoureuse.
EURIPIDÈS.
Non, de par Zeus! car Aphroditè n'était rien pour toi.
ÆSKHYLOS.
Et qu'il en soit toujours ainsi! Mais qu'elle règne sans cesse attachée
à toi et aux tiens! Car elle a fini par te perdre toi-même.
DIONYSOS.
De par Zeus! c'est tout à fait cela. Les crimes que tu imputais aux
femmes des autres, tu en as été toi-même frappé.
EURIPIDÈS.
Eh! malheureux! Quel tort mes Sthénéboeas font-elles à l'État?
ÆSKHYLOS.
Que tu as poussé des femmes honnêtes, épouses d'honnêtes citoyens, à
boire la ciguë, prises de honte en face de tes Bellérophôns.
EURIPIDÈS.
Est-ce que j'ai mis en oeuvre une fausse légende relative à Phædra?
ÆSKHYLOS.
Non, elle est réelle. Mais le poète doit jeter un voile sur le mal, ne
pas le produire au jour, ni sur la scène. Ce qu'est le maître pour
l'éducation de l'enfance, le poète l'est pour l'âge viril. Nous ne
devons rien dire que d'absolument bien.
EURIPIDÈS.
Lors donc que tu nous parles des Lykabèttos ou des hauteurs du Parnasos,
est-ce enseigner des choses bonnes, quand il fallait user d'un langage
humain?
ÆSKHYLOS.
Mais, malheureux, il faut pour les grandes sentences, pour les grandes
pensées, créer des expressions à la hauteur. D'ailleurs, il est naturel
que les demi-dieux se servent de mots sublimes, comme ils sont habillés
de vêtements plus magnifiques que les nôtres. Ce que j'avais ennobli, tu
l'as ravalé, toi.
EURIPIDÈS.
De quelle manière?
ÆSKHYLOS.
D'abord, tu as revêtu les rois de haillons pour paraître dignes de
compassion aux yeux des hommes.
EURIPIDÈS.
Quel mal ai-je fait en cela?
ÆSKHYLOS.
Cela fait que pas un riche ne veut être triérarkhe, mais s'enveloppe de
haillons, pleure et dit qu'il est pauvre.
DIONYSOS.
Par Dèmètèr! ils ont par-dessous un khitôn de laine fine, et tel, qui
ment ainsi, on le voit poindre tout à coup sur le marché aux poissons.
ÆSKHYLOS.
C'est encore toi qui as enseigné le goût du bavardage et des arguties,
fait déserter les palestres, montré à serrer le derrière des jeunes
diseurs de riens, appris aux matelots à tenir tête à leurs chefs. Au
contraire, de mon vivant, ils ne savaient que crier: «Hé! la galette!»
ou bien: «Rhyppapæ!»
DIONYSOS.
Oui, par Apollôn! Puis péter au nez des thalamistes, embrener les
camarades de gamelle, détrousser les habitants des ports de relâche.
Maintenant ils disputent, et ils voguent à l'aventure, soit par ici,
soit par là.
ÆSKHYLOS.