Puis un bourbier épais et des excréments éternels, où plonge quiconque a

jadis fait injustice à son hôte, privé de son salaire l'enfant dont il

abusa, outragé sa mère, brisé la mâchoire à son père, fait un faux

serment, ou transcrit des vers de Morsimos.

DIONYSOS.

Au nom des dieux, on devrait y ajouter quiconque a appris la pyrrhique

de Kinésias.

HÈRAKLÈS.

Plus loin, tu seras enveloppé par le son des flûtes; tu verras une

brillante lumière, comme ici; des buissons, des myrtes, d'heureux

thiases d'hommes et de femmes, avec de bruyants applaudissements.

DIONYSOS.

Et qui sont ceux-là?

HÈRAKLÈS.

Les initiés.

XANTHIAS.

Et moi, de par Zeus! je suis l'âne qui porte les mystères. Non, je ne

supporterai pas cela pendant plus longtemps.

HÈRAKLÈS.

Ils te diront tout au long ce qu'il te faudra, car ils demeurent tout

auprès de la route voisine des portes de Ploutôn. Mille prospérités,

frère.

DIONYSOS.

Et à toi, de par Zeus! bonne santé. Toi, esclave, reprends ton bagage.

XANTHIAS.

Avant de l'avoir déposé?

DIONYSOS.

Et au plus vite!

XANTHIAS.

Non, vraiment, je t'en conjure, loue plutôt un des morts qu'on

transporte, et qui se rend ici.

DIONYSOS.

Et si je n'en trouve pas?

XANTHIAS.

Alors emmène-moi.

DIONYSOS.

Bien dit. Or, voilà justement un mort qu'on emporte. Hé! le mort! c'est

à toi que je parle, à toi, le mort! Dis, l'homme, veux-tu porter un

petit paquet chez Hadès?

LE MORT.

Comment est-il?

DIONYSOS.

Le voici.

LE MORT.

Tu paieras deux drakhmes de commission.

DIONYSOS.

De par Zeus! pas tant que cela.

LE MORT.

Continuez votre route, vous autres.

DIONYSOS.

Attends un peu, l'ami, que je m'arrange avec toi.

LE MORT.

Si tu n'allonges pas deux drakhmes, pas un mot.

DIONYSOS.

Voici neuf oboles.

LE MORT.

J'aimerais mieux revivre là-haut.

XANTHIAS.

Fait-il le fier, ce coquin-là! Ne lui en cuira-t-il pas? J'irai

moi-même.

DIONYSOS.

Tu es un bon et brave garçon. Courons à la barque!

KHARÔN.

Oh! op! aborde!

XANTHIAS.

Qu'est-ce que cela?

DIONYSOS.

Cela? De par Zeus! c'est le marais qu'on nous a dit, et je vois la

barque.

XANTHIAS.

Par Poséidôn! et celui-ci, c'est Kharôn lui-même.

DIONYSOS.

Salut, Kharôn! Salut, Kharôn! Salut, Kharôn!

KHARÔN.

Qui vient ici, du séjour des maux et des tribulations, dans l'asile du

Lèthè, ou vers la toison de l'âme, ou chez les Kerbériens, ou chez les

corbeaux, ou vers le Ténaros?

DIONYSOS.

Moi.

KHARÔN.

Embarque vite!

DIONYSOS.

Où te proposes-tu d'aborder? Est-ce réellement chez les corbeaux?

KHARÔN.

Oui, de par Zeus! pour t'obliger. Embarque.

DIONYSOS.

Esclave, ici!

KHARÔN.

Je ne passe pas d'esclave, à moins qu'il n'ait combattu sur mer pour sa

peau.

XANTHIAS.

De par Zeus! impossible: j'avais mal aux yeux.

KHARÔN.

Eh bien, tu feras, en courant, le tour du marais.

XANTHIAS.

Où m'arrêterai-je?

KHARÔN.

Auprès de la pierre d'Avænos, près des hôtelleries.

DIONYSOS.

Comprends-tu?

XANTHIAS.

Je comprends bien. Malheureux que je suis! Quelle rencontre ai-je faite

en sortant?

KHARÔN.

Assieds-toi à la rame.--S'il y en a encore à embarquer, qu'on se

hâte!--Eh bien, que fais-tu là?

DIONYSOS.

Ce que je fais? Pas autre chose que d'être assis à la rame, comme tu

m'en as donné l'ordre, toi.

KHARÔN.

Assieds-toi donc ici, gros ventru.

DIONYSOS.

Voici.

KHARÔN.

Avance les bras, étends-les.

DIONYSOS.

Voici.

KHARÔN.

Pas de plaisanterie! Rame ferme et du coeur à l'ouvrage!

DIONYSOS.

Mais comment pourrai-je, n'étant ni exercé, ni marin, ni Salaminien, me

mettre à ramer?

KHARÔN.

Très simplement: tu entendras, en effet, de très beaux chants, une fois

que tu t'y seras mis!

DIONYSOS.

Lesquels?

KHARÔN.

Des grenouilles à la voix de cygne: c'est ravissant.

DIONYSOS.

Commande, alors?

KHARÔN.

Oh! op, op! Oh! op, op!

LES GRENOUILLES.

Brekekekex coax coax, brekekekex coax coax! Filles marécageuses des

eaux, unissons les accents de nos hymnes aux sons de la flûte, le chant

harmonieux coax coax, que nous entonnons dans le marais, en l'honneur de

Dionysos Nysèïen, fils de Zeus, lorsque la foule enivrée, le jour de la

fête des Marmites, se porte vers notre temple. Brekekekex coax coax!

DIONYSOS.

Moi, je commence à avoir mal aux fesses. Oh! coax coax! Mais vous n'en

avez sans doute nul souci.

LES GRENOUILLES.

Brekekekex coax coax!

DIONYSOS.

Foin de vous avec votre coax! Vous n'avez pas autre chose que coax?

LES GRENOUILLES.

Et c'est tout naturel, faiseur d'embarras! car je suis aimée des Muses à

la lyre mélodieuse, de Pan aux pieds de corne, qui se plaît aux sons du

chalumeau. Je suis chérie du Dieu de la kithare, Apollôn, à cause des

roseaux que je nourris dans les marais, pour être les chevalets de la

lyre. Brekekekex coax coax!

DIONYSOS.

Et moi, j'ai des ampoules, et depuis longtemps le derrière en sueur, et

bientôt, à force de remuer, il va dire: «Brekekekex coax coax!» Aussi,

race musicienne, cessez.

LES GRENOUILLES.

Nous allons donc crier plus fort. Si jamais, par des journées

ensoleillées, nous avons sauté parmi le souchet et le phléos, joyeuses

des airs nombreux qu'on chante en nageant; ou si, fuyant la pluie de

Zeus, retirées au fond des eaux, nous avons mêlé nos choeurs variés au

bruissement des bulles, répétons: Brekekekex coax coax!

DIONYSOS.

Je vous l'interdis.

LES GRENOUILLES.

Nous en souffrirons cruellement.

DIONYSOS.

Et moi, plus cruellement encore, de crever en ramant.

LES GRENOUILLES.

Brekekekex coax coax!

DIONYSOS.

La peste soit de vous!

LES GRENOUILLES.

Peu m'importe! Tant que notre gosier y suffira, tout le long du jour

nous crierons: Brekekekex coax coax!

DIONYSOS.

Vous ne l'emporterez pas sur moi.

LES GRENOUILLES.

Ni toi sur nous.

DIONYSOS.

Ni vous sur moi, jamais. Car je chanterai toute la journée: «Brekekekex

coax coax,» jusqu'à ce que je domine votre coax.

LES GRENOUILLES _et_ DIONYSOS.

Brekekekex coax coax!

DIONYSOS.

Je devais finir par faire cesser votre coax.

KHARÔN.

Assez, assez! Un dernier coup de rame. Débarque, et paie ton passage.

DIONYSOS.

Prends ces deux oboles.--Xanthias! Où est Xanthias? Hé! Xanthias!

XANTHIAS.

Iau!

DIONYSOS.

Viens ici.

XANTHIAS.

Salut, maître.

DIONYSOS.

Qu'y a-t-il par là-bas?

XANTHIAS.

Ténèbres et fange.

DIONYSOS.

As-tu vu quelque part les parricides et les parjures, dont il nous

parlait?

XANTHIAS.

Et toi?

DIONYSOS.

Par Poséidôn! j'en vois à présent. Allons, que ferons-nous?

XANTHIAS.

Le meilleur est d'aller plus loin; car c'est ici le lieu, disait-il, où

sont les monstres horribles.

DIONYSOS.

Comme il gémira! Il faisait le fendant, pour m'effrayer, me sachant

brave. Pure jalousie. Je ne connais rien de plus hâbleur que Hèraklès.

Oui, je souhaiterais quelque rencontre, quelque lutte qui signalât mon

voyage.

XANTHIAS.

De par Zeus! j'entends je ne sais quel bruit.

DIONYSOS.

Par où, par où est-ce?

XANTHIAS.

Par derrière.

DIONYSOS.

Marche derrière.

XANTHIAS.

Non, c'est par devant.

DIONYSOS.

Marche devant.

XANTHIAS.

Hé! de par Zeus! je vois un monstre énorme.

DIONYSOS.

Comment est-il?

XANTHIAS.

Effrayant. Il prend toutes les formes, tantôt boeuf, tantôt mulet, puis

femme charmante.

DIONYSOS.

Où est-elle? Que j'aille de son côté.

XANTHIAS.

Mais ce n'est plus une femme; c'est un chien.

DIONYSOS.

C'est donc Empousa!

XANTHIAS.

Tout son visage alors est en feu.

DIONYSOS.

A-t-elle une jambe d'airain?

XANTHIAS.

Oui, de par Zeus! et l'autre est une jambe d'âne, sois-en certain.

DIONYSOS.

Où me sauverai-je?

XANTHIAS.

Et moi?

DIONYSOS.

Prêtre, sauve-moi, pour boire avec toi.

XANTHIAS.

C'est fait de nous, souverain Hèraklès.

DIONYSOS.

Hé! l'homme! Ne me nomme pas, je t'en conjure, ne prononce pas mon nom.

XANTHIAS.

Dionysos, alors.

DIONYSOS.

Encore moins ce nom que l'autre.

XANTHIAS.

Va droit devant toi.--Ici, ici, maître!

DIONYSOS.

Qu'y a-t-il?

XANTHIAS.

Rassure-toi: nous avons réussi: il nous est permis de dire comme

Hégélokhos: «Au sortir des flots je vois le chat.» Empousa a disparu.

DIONYSOS.

Jure-le!

XANTHIAS.

Oui, de par Zeus!

DIONYSOS.

Jure encore!

XANTHIAS.

De par Zeus!

DIONYSOS.

Jure!

XANTHIAS.

De par Zeus!

DIONYSOS.

Malheureux! Comme j'ai pâli en la voyant!

XANTHIAS.

Mais celui-ci a eu encore plus peur que toi.

DIONYSOS.

Hélas! D'où tant de maux ont-ils fondu sur moi? Quels dieux dois-je

accuser de vouloir ma perte? «L'Æther palais de Zeus» ou «le pied du

Temps»?

XANTHIAS.

Hé! hé!

DIONYSOS.

Qu'y a-t-il?

XANTHIAS.

Tu n'as pas entendu?

DIONYSOS.

Quoi?

XANTHIAS.

Le son des flûtes.

DIONYSOS.

Je l'ai entendu; et l'odeur mystique des torches envoie ses exhalaisons

jusqu'à nous. Retirons-nous à l'écart, pour écouter.

LE CHOEUR DES MYSTES.

Iakkhos, ô Iakkhos! Iakkhos, ô Iakkhos!

XANTHIAS.

C'est cela même, mon maître. Ce sont les jeux habituels des Mystes, dont

il nous a parlé. Ils chantent Iakkhos, comme Diagoras.

DIONYSOS.

C'est ce qui me semble aussi. Le meilleur est donc de demeurer

tranquilles, pour bien voir ce qu'il en est.

LE CHOEUR.

Iakkhos, toi qui habites ces retraites vénérées, Iakkhos, ô Iakkhos!

viens sur ce gazon présider aux danses, parmi les thiases sacrés,

agitant sur ton front la couronne de myrte aux mille fruits et toute

frémissante. D'un pied hardi figure ces attitudes libres, joyeuses,

pleines de grâce, religieuses: la danse sainte des Mystes sacrés.

XANTHIAS.

O respectable et vénérée fille de Dèmètèr, qu'elle est suave pour moi

l'odeur de la chair des porcs!

DIONYSOS.

Tu ne pourras pas rester coi, si tu sens quelque tripe.

LE CHOEUR.

Ranime la flamme des torches en les secouant dans tes mains, Iakkhos, ô

Iakkhos! astre lumineux de l'initiation nocturne! La prairie brille de

feux, le genou des vieillards recouvre sa souplesse. Ils chassent les

chagrins de l'âge et les ennuis des années écoulées, grâce à la

solennité. Et toi, qui brilles d'une vive lumière, viens et guide sur

cet humide tapis de fleurs une jeunesse dansante, heureux Iakkhos!

Qu'il garde un religieux silence et qu'il s'éloigne de nos choeurs,

celui qui, étranger à ces chants, n'a point une âme pure; ou qui n'a vu

ni les orgies, ni les danses des Muses; ou qui n'a pas été initié au

langage bachique de Kratinos le taurophage; ou qui se plaît aux propos

bouffons et déplacés; ou qui, loin d'apaiser une sédition ennemie et

d'être bienveillant pour ses concitoyens, les excite et les enflamme, en

vue de son propre intérêt; ou qui, placé à la tête d'une cité en proie

aux orages, est corrompu par les présents; ou qui livre soit une

forteresse, soit des vaisseaux; ou qui d'Ægina, comme Thorykiôn, ce

misérable percepteur des vingtièmes, envoie à Épidauros des denrées

prohibées: des cuirs, du lin, de la poix; ou qui conseille de prêter de

l'argent aux ennemis pour des constructions navales; ou qui souille

d'excréments les images de Hékatè, en mêlant ses chants à la ronde des

choeurs; ou tout orateur qui rogne le salaire des poètes, parce qu'il a

été bafoué dans les antiques solennités de Dionysos: à tous ceux-là je

dis, je redis, je répète et redis encore pour la troisième fois, de

céder la place à nos choeurs mystiques! Et vous, élevez la voix et

chantez nos hymnes nocturnes en usage pour cette fête!

Que chacun maintenant s'avance hardiment dans les retraites fleuries de

nos prés, du pied frappant la terre, décochant la raillerie, le mot

plaisant, la satire. Assez de festins! En avant! Chante de tout coeur,

exalte par ta voix Sotéira, qui promet d'assurer à jamais le salut de ce

pays, malgré le mauvais vouloir de Thorykiôn. Chantez à présent un autre

genre d'hymnes à la Reine des Récoltes, à la divine Dèmètèr; que vos

hommages éclatent en merveilleuses mélodies!

Dèmètèr, souveraine des chastes orgies, sois-nous favorable et protège

le choeur qui t'est consacré; fais que je puisse toujours et sans

trouble me livrer aux jeux et à la danse; me répandre en mots plaisants

et en propos sérieux, dignes de ta fête, et, vainqueur en badinage et en

raillerie, être couronné de bandelettes!

Voyons, maintenant, appelez ici par vos chants l'aimable Dieu, qui prend

toujours part à vos danses.

Iakkhos vénéré, inventeur des douces mélodies de cette fête, guide nos

pas auprès de la Déesse, et montre que, sans fatigue, tu accomplis une

longue route.

Iakkhos, ami de la danse, conduis-moi: car c'est toi qui as déchiré,

pour provoquer le rire et pour être simple, ce brodequin et ces

vêtements négligés, et qui as trouvé de la sorte moyen de rire

impunément et de danser.

Iakkhos, ami de la danse, conduis-moi: car, il n'y a qu'un instant, du

coin de l'oeil, j'ai vu une fillette tout à fait charmante, jouant avec

ses compagnes, et, par un trou de sa tunique, sa gorge saillir.

Iakkhos, ami de la danse, conduis-moi.

DIONYSOS.

Moi, j'aime toujours à être l'un des vôtres, et je veux, en dansant,

m'ébattre avec cette fillette.

XANTHIAS.

Et moi aussi.

LE CHOEUR.

Voulez-vous que nous nous moquions ensemble d'Arkhédèmos qui, à sept

ans, n'était pas encore inscrit dans sa phratrie, et qui, maintenant,

démagogue parmi les morts d'en haut, y tient le premier rang de la

perversité? J'apprends que Klisthénès sur les tombeaux s'épile le

derrière et se gratte les joues, puis, le front contre terre, il gémit,

il appelle Sébinos, d'Anaphlystos. On dit aussi que Kallias, l'illustre

fils de Hippobinos, s'est vêtu d'un pelage de lionne, pour aller

combattre sur mer.

DIONYSOS.

Pourriez-vous nous dire où est la demeure de Ploutôn? Nous sommes deux

étrangers, arrivés récemment.

LE CHOEUR.

Ne va pas plus loin, et ne me réitère pas la question; mais sache que tu

es arrivé devant la porte même.

DIONYSOS.

Esclave, reprends tes paquets.

XANTHIAS.

Toujours la même affaire! C'est donc la Korinthos de Zeus que ces

paquets!

LE CHOEUR.

Dansez une ronde, maintenant, en l'honneur de la Déesse, et jouez dans

ce bocage fleuri, vous qui êtes admis à cette fête religieuse. Moi, je

me joins aux filles et aux femmes, à l'endroit où elles célèbrent la

fête nocturne de la Déesse, et je porterai le flambeau sacré.

Allons dans les prairies émaillées de roses et de fleurs former, selon

notre coutume, ces belles danses que conduisent les Moires

bienheureuses. Pour nous seuls brille le soleil, et sa lumière nous

réjouit, nous tous qui avons été initiés, et qui avons mené une conduite

pieuse à l'égard des étrangers et de nos concitoyens.

DIONYSOS.

Or çà, comment frapperai-je à cette porte? De quelle manière frappent

donc les gens de ce pays?

XANTHIAS.

Ne perds pas de temps, mais attaque la porte à la façon de Hèraklès,

dont tu as l'accoutrement et le courage.

DIONYSOS.

Holà, esclave!

ÆAKOS.

Qui est là?

DIONYSOS.

Hèraklès le vigoureux.

ÆAKOS.

Effronté, impudent, téméraire, scélérat, très scélérat, le plus scélérat

des êtres, c'est toi qui nous as enlevé le chien Kerbéros, en lui

serrant le cou, et qui t'es dérobé par la fuite avec l'animal confié à

ma garde. Mais aujourd'hui je te tiens. Les pierres noires du Styx et le

rocher sanglant de l'Akhérôn t'enferment; les chiens errants du Kokytos

et l'Ékhidna aux cent têtes déchireront tes entrailles; la murène

tartésienne te dévorera les poumons; les Gorgones tithrasiennes mettront

en lambeaux tes reins et tes entrailles rouges de sang, et moi je cours

les chercher d'un pied rapide.

XANTHIAS.

Hé! qu'as-tu fait?

DIONYSOS.

J'ai tout lâché. Invoque le Dieu.

XANTHIAS.

Drôle de corps! Lève-toi vite avant qu'un étranger te voie.

DIONYSOS.

Je tombe en défaillance. Allons, applique-moi une éponge sur le coeur.

XANTHIAS.

Voici, prends.

DIONYSOS.

Applique.

XANTHIAS.

Où est-il? Dieux d'or, c'est là que tu as le coeur?

DIONYSOS.

Il a eu peur, et il m'est descendu dans le bas-ventre.

XANTHIAS.

O le plus poltron des dieux et des hommes!

DIONYSOS.

Moi poltron, parce que je t'ai demandé une éponge? Pas un autre homme ne

l'eût fait.

XANTHIAS.

Qu'est-ce à dire?

DIONYSOS.

Un lâche serait resté dans la matière odorante; moi, je me suis levé et

torché.

XANTHIAS.

Exploit viril, par Poséidôn!

DIONYSOS.

Je le crois, de par Zeus! Mais toi, n'as-tu pas eu peur du fracas de ses

paroles et de ses menaces?

XANTHIAS.

Non, de par Zeus! je ne m'en suis point inquiété.

DIONYSOS.

Eh bien, comme tu es brave et vaillant, fais-toi moi, prends cette

massue et cette peau de lion, puisque tu as du coeur au ventre. Moi, je

serai ton skeuophore, à mon tour.

XANTHIAS.

Soit! Fais vite: il faut bien obéir. Regarde Hèraklèo-Xanthias; vois si

je suis un lâche, et si j'ai une âme comme la tienne.

DIONYSOS.

De par Zeus! tu as vraiment l'air du gibier à fouet de Mélitè. Voyons,

maintenant, je vais prendre ce bagage.

LA SERVANTE DE PERSÉPHONÈ.

Sois le bienvenu, ami Hèraklès: entre ici. Dès que la Déesse a su ton

arrivée, aussitôt elle a cuit des galettes, mis au feu des marmites de

pois cassés, deux ou trois de purée, fait rôtir un boeuf entier, griller

des gâteaux et des kottabes. Mais entre.

XANTHIAS.

C'est au mieux: approuvé.

LA SERVANTE.

Par Apollôn! je ne te laisserai pas aller: elle a fait bouillir de la

volaille, rissolé des dragées et trempé le vin le plus doux. Mais entre

avec moi.

XANTHIAS.

Parfaitement bien.

LA SERVANTE.

Tu te moques; je ne te lâcherai pas: tu auras là dedans une joueuse de

flûte très jolie, et deux ou trois danseuses.

XANTHIAS.

Comment dis-tu? Des danseuses?

LA SERVANTE.

Fraîches de jeunesse et récemment épilées. Mais entre; car le cuisinier

allait bientôt retirer les poissons du feu, et on dressait la table.

XANTHIAS.

Eh bien, dis tout de suite aux danseuses de là dedans que je vais

entrer.--Esclave, suis-moi de ce côté, et apporte le bagage.

DIONYSOS.

Holà, arrête un peu! Tu ne prends pas au sérieux sans doute ma

plaisanterie de te déguiser en Hèraklès? Pas de niaiseries, Xanthias,

reprends vite et porte de nouveau les bagages.

XANTHIAS.

Qu'est-ce à dire? Tu ne songes pas assurément à me reprendre ce que tu

m'as donné toi-même?

DIONYSOS.

Non pas bientôt, mais c'est tout de suite que je le fais. Quitte cette

peau.

XANTHIAS.

Moi, j'en atteste les dieux, et c'est à eux que je me confie.

DIONYSOS.

Quels dieux? Quelle ineptie et quelle folie de te mettre dans la tête,

toi un esclave et un mortel, que tu es le fils d'Alkmènè.

XANTHIAS.

Cela suffit, c'est bon. Voici. Peut-être un jour auras-tu besoin de moi,

si un dieu le veut.

LE CHOEUR.

Il est d'un homme sensé, prudent, et qui a beaucoup navigué, de se

porter toujours vers la paroi solide du navire plutôt que de se tenir,

comme une image peinte, dans la même attitude. Mais se retourner du côté

le plus avantageux est le fait d'un habile homme, à la façon de

Thèraménès.

DIONYSOS.

Ne serait-ce pas ridicule, si Xanthias, un esclave, s'étalant sur des

tapis de Milètos, cajolait une danseuse et demandait un pot de chambre,

tandis que moi, les yeux fixés sur lui, je me gratterais le ventre, et

que lui, mauvais comme il est, m'assénant un coup de poing sur la

mâchoire, me briserait les dents de devant?

UNE CABARETIÈRE.

Plathanè, Plathanè, viens ici; voici le gredin qui, entré l'autre jour

dans notre cabaret, nous a mangé seize pains.

PLATHANÈ.

De par Zeus! c'est lui-même.

XANTHIAS.

Cela va mal pour quelqu'un.

LA CABARETIÈRE.

Et de plus vingt portions de viandes bouillies, d'une demi-obole

chacune.

XANTHIAS.

Quelqu'un en portera la peine.

LA CABARETIÈRE.

Et avec cela beaucoup d'ail.

DIONYSOS.

Tu plaisantes, femme, et tu ne sais ce que tu dis.

LA CABARETIÈRE.

Tu te figurais donc, parce que tu avais des kothurnes, que je ne te

reconnaîtrais pas? Mais quoi? Je n'ai encore rien dit de tant de

salaison.

PLATHANÈ.

Ni moi, de par Zeus! voyez le malheur! de ce fromage jaune qu'il a avalé

avec les claies d'osier.

LA CABARETIÈRE.

Et, comme je lui demandais l'argent, il me regarda de travers et se mit

à mugir.

XANTHIAS.

C'est tout à fait de lui; il se conduit de même partout.

LA CABARETIÈRE.

Et il a tiré son épée d'un air furieux.

PLATHANÈ.

De par Zeus! malheureux!

LA CABARETIÈRE.

Et nous deux, saisies de crainte, nous nous élançons vers le grenier,

tandis qu'il disparaît d'un bond, emportant les nattes qu'il a prises.

XANTHIAS.

C'est bien son fait; mais il fallait agir.

LA CABARETIÈRE.

Va vite, appelle Kléôn, qui me protège.

PLATHANÈ.

Et toi, appelle-moi, si tu le rencontres, Hyperbolos, pour que nous

l'écrasions.

LA CABARETIÈRE.

O gueule vorace, avec quel plaisir je briserais, à coups de pierre, les

mâchoires à l'aide desquelles tu as mangé mes provisions!

PLATHANÈ.

Et moi, comme je te jetterais dans le Barathron!

LA CABARETIÈRE.

Moi, je te couperais, armée d'une faux, le gosier par où tu as englouti

les tripes.

PLATHANÈ.

Mais je vais trouver Kléôn, qui aujourd'hui débrouillera tes méfaits, en

t'appelant en justice.

DIONYSOS.

Que je meure de malemort, si je n'aime pas Xanthias!

XANTHIAS.

Je sais, je sais ta pensée: finis, finis ce propos. Je ne voudrais plus

être Hèraklès.

DIONYSOS.

Ne dis pas cela, mon petit Xanthias.

XANTHIAS.

Et comment serais-je le fils d'Alkmènè, moi tout ensemble esclave et

mortel?

DIONYSOS.

Je sais que tu es fâché, et que tu as raison de l'être. Même tu me

battrais que je ne t'en voudrais pas. Mais si dorénavant je te reprends

ce costume, que je périsse misérablement, tranché dans la racine, moi,

ma femme, mes enfants et le chassieux Arkhédèmos!

XANTHIAS.

Je reçois ton serment, et, à ces conditions, j'accepte.

LE CHOEUR.

A toi, maintenant, puisque tu as repris le costume que tu avais au

début, de faire de nouveau le jeune homme, de regarder encore de

travers, en souvenir du Dieu que tu représentes. Mais si l'on te prend à

niaiser, si tu te laisses aller à quelque faiblesse, il te faudra, de

toute nécessité, reprendre encore les paquets.

XANTHIAS.

Votre conseil n'est pas mauvais, braves gens; mais il se trouve que je

viens de penser tout cela moi-même. Si les choses tournent bien, il

essaiera de nouveau de me dépouiller, je le sais. Mais je n'en montrerai

pas moins un courage viril, un regard pénétrant comme l'origan. Il va le

falloir, car j'entends le bruit d'une porte.

ÆAKOS, _à ses esclaves_.

Garrottez vite ce voleur de chiens, afin qu'on le punisse! Dépêchez!

DIONYSOS.

Cela va mal pour quelqu'un.

XANTHIAS.

Allez aux corbeaux! N'approchez pas!

ÆAKOS.

Hé! hé! Tu veux te battre? Ditylas, Skéblyas, Pardokas, venez ici,

marchez contre cet homme!

DIONYSOS.

N'est-ce pas une indignité que celui-là batte les gens, qui a l'habitude

de les voler?

XANTHIAS.

Cela dépasse toutes les bornes!

DIONYSOS.

Oui, c'est une indignité, une monstruosité.

XANTHIAS.

J'en atteste Zeus, si jamais je suis venu ici, je consens à mourir, ou

si je t'ai volé la valeur d'un cheveu. Et je t'en donnerai une preuve

tout à fait éclatante. Mets à la question l'esclave que voici, et, si tu

me trouves coupable, tue-moi sans hésiter.

ÆAKOS.

Et quel genre de question?

XANTHIAS.

N'importe laquelle: garrottage à l'échelle, pendaison, étrivières à

pointes, écorchure, torture, infusion de vinaigre dans les narines,

entassement de briques, tout le reste, sauf le fouet avec des poireaux

et de l'ail nouveau.

ÆAKOS.

Bien dit; et si j'estropie ton esclave en le frappant, on te comptera de

l'argent.

XANTHIAS.

A moi, pas du tout: mets-le à la question, emmène-le.

ÆAKOS.

Ici même, pour qu'il parle sous tes yeux. Toi, dépose ton paquet tout de

suite; et, quoi que tu dises, pas un mensonge.

DIONYSOS.

Je dis qu'on ne doit pas me mettre à la question, moi, un Immortel:

autrement, ne t'en prends qu'à toi-même.

ÆAKOS.

Que dis-tu?

DIONYSOS.

Je dis que je suis un Immortel, Dionysos, fils de Zeus, et que voici

l'esclave.

ÆAKOS.

Tu l'entends?

XANTHIAS.

Oui, j'entends. Et c'est pour cela qu'il faut fouetter beaucoup plus

fort. Étant dieu, il ne le sentira pas.

DIONYSOS.

Quoi donc? Puisque tu prétends être dieu, pourquoi ne reçois-tu pas les

mêmes coups que moi?

XANTHIAS.

C'est juste. Celui de nous deux que tu verras pleurer le premier ou se

montrer sensible aux coups, conclus que celui-là n'est pas dieu.

ÆAKOS.

Non, on ne saurait nier que tu ne sois un brave. Tu vas au-devant de ce

qui est juste. Allons, déshabillez-vous!

XANTHIAS.

Comment donc nous appliqueras-tu la question d'une façon équitable?

ÆAKOS.

Aisément: coup par coup à chacun.

XANTHIAS.

Bien dit. Tiens, regarde si tu me vois remuer.

ÆAKOS.

Voilà, je t'ai frappé.

XANTHIAS.

Non, de par Zeus!

ÆAKOS.

En effet, je ne le croirais pas. Mais je vais à celui-ci, et je frappe.

DIONYSOS.

Quand donc?

ÆAKOS.

Mais j'ai frappé.

DIONYSOS.

Comment se fait-il que je n'aie pas éternué!

ÆAKOS.

Je ne sais. Je vais recommencer sur l'autre.

XANTHIAS.

Finis-en. Iattatai!

ÆAKOS.

Que signifie ce «Iattatai»? As-tu souffert?

XANTHIAS.

Aristophane; Traduction nouvelle, tome second · 第 10 / 18 段