Puis, dans les clairs étés, lorsque les moissons mûres

Font venir les faucheurs aux bras noirs dans les blés,

Lorsque les lins en fleur, au moindre vent troublés,

Ondulent comme un flot, avec de longs murmures,

Elle allait ramassant la gerbe qui tombait.

Le soleil dans un ciel presque jaune flambait,

Versant une chaleur meurtrière à la plaine;

Les travailleurs courbés se taisaient, hors d'haleine.

Seules les larges faux, abattant les épis,

Traînaient leur bruit rythmé par les champs assoupis;

Mais elle, en jupon rouge, et la poitrine à l'aise

Dans sa chemise large et nouée à son col,

Ne semblait point sentir ces ardeurs de fournaise

Qui faisaient se faner les herbes sur le sol.

Elle marchait alerte et portant à l'épaule

La gerbe de froment ou la botte de foin.

Les hommes se dressaient en la voyant de loin,

Frissonnant comme on fait quand un désir vous frôle,

Et semblaient aspirer avec des souffles forts

La troublante senteur qui venait de son corps,

Le grand parfum d'amour de cette fleur humaine!

Puis, voilà qu'au déclin d'un long jour de moisson,

Quand l'Astre rouge allait plonger à l'horizon,

On vit soudain, dressés au sommet de la plaine

Comme deux géants noirs, deux moissonneurs rivaux,

Debout dans le soleil, se battre à coups de faux!

Et l'ombre ensevelit la campagne apaisée.

L'herbe rase sua des gouttes de rosée;

Le couchant s'éteignit, tandis qu'à l'orient

Une étoile mettait au ciel un point brillant.

Les derniers bruits, lointains et confus, se calmèrent:

Le jappement d'un chien, le grelot des troupeaux;

La terre s'endormit sous un pesant repos,

Et dans le ciel tout noir les astres s'allumèrent.

Elle prit un chemin s'enfonçant dans un bois,

Et se mit à danser en courant, affolée

Par la puissante odeur des feuilles, et parfois

Regardant, à travers les arbres de l'allée,

Le clair miroitement du ciel poudré de feu.

Sur sa tête planait comme un silence bleu,

Quelque chose de doux, ainsi qu'une caresse

De la nuit, la subtile et si molle langueur

De l'ombre tiède qui fait défaillir le cœur,

Et qui vous met à l'âme une vague détresse

D'être seul.--Mais des pas voilés, des bonds craintifs,

Ces bruits légers et sourds que font les marches douces

Des bêtes de la nuit sur le tapis des mousses,

Emplirent les taillis de frôlements furtifs.

D'invisibles oiseaux heurtaient leur vol aux branches.

Elle s'assit, sentant un engourdissement

Qui, du bout de ses pieds, lui montait jusqu'aux hanches,

Un besoin de jeter au loin son vêtement,

De se coucher dans l'herbe odorante, et d'attendre

Ce baiser inconnu qui flottait dans l'air tendre.

Et parfois elle avait de rapides frissons,

Une chaleur courant de la peau jusqu'aux moelles.

Les points de feu des vers luisants dans les buissons

Mettaient à ses côtés comme un troupeau d'étoiles.

Mais un corps tout à coup s'abattit sur son corps;

Des lèvres qui brûlaient tombèrent sur sa bouche,

Et dans l'épais gazon, moelleux comme une couche,

Deux bras d'homme crispés lièrent ses efforts.

Puis soudain un nouveau choc étendit cet homme

Tout du long sur le sol, comme un bœuf qu'on assomme;

Un autre le tenait couché sous son genou

Et le faisait râler en lui serrant le cou.

Mais lui-même roula, la face martelée

Par un poing furieux.--A travers les halliers

On entendait venir des pas multipliés.--

Alors ce fut, dans l'ombre, une opaque mêlée,

Un tas d'hommes en rut luttant, comme des cerfs

Lorsque la blonde biche a fait bramer les mâles.

C'étaient des hurlements de colère, des râles,

Des poitrines craquant sous l'étreinte des nerfs,

Des poings tombant avec des lourdeurs de massue,

Tandis qu'assise au pied d'un vieux arbre écarté,

Et suivant le combat d'un œil plein de fierté,

De la lutte féroce elle attendait l'issue.

Or quand il n'en resta qu'un seul, le plus puissant,

Il s'élança vers elle, ivre et couvert de sang;

Et sous l'arbre touffu qui leur servait d'alcôve

Elle reçut sans peur ses caresses de fauve!

III

Quand le feu prend soudain dans un village, on voit

L'incendie égrener, ainsi qu'une semence,

Ses flammes à travers le pays; chaque toit

S'allume à son voisin comme une torche immense,

Et l'horizon entier flamboie. Un feu d'amour

Qui ravageait les cœurs, brûlait les corps, et, comme

L'incendie, emportait sa flamme d'homme en homme,

Eut bientôt embrasé le pays d'alentour.

Par les chemins des bois, par les ravines creuses,

Où la poussait, le soir, un instinct hasardeux,

Son pied semblait tracer des routes amoureuses,

Et ses amants luttaient sitôt qu'ils étaient deux.

Elle s'abandonnait sans résistance, née

Pour cette œuvre charnelle, et le jour ou la nuit,

Sans jamais un soupir de bonheur ou d'ennui,

Acceptait leurs baisers comme une destinée.

Quiconque avait suivi de la bouche ou des yeux

Tous les sentiers perdus de son corps merveilleux,

Cueillant ce fruit d'ivresse éternelle que sème

La Beauté dans ces flancs de déesse qu'elle aime,

Gardait au fond du cœur un long frémissement

Et, grelottant d'amour comme on tremble de fièvre,

Il la cherchait sans cesse avec acharnement,

Laissant tomber des mots éperdus de sa lèvre.

IV

Les animaux aussi l'aimaient étrangement.

Elle avait avec eux des caresses humaines,

Et près d'elle ils prenaient des allures d'amant.

Ils frottaient à son corps ou leurs poils ou leurs laines;

Les chiens la poursuivaient en léchant ses talons;

Elle faisait, de loin, hennir les étalons,

Se cabrer les taureaux comme auprès des génisses,

Et l'on voyait, trompés par ces ardeurs factices,

Les coqs battre de l'aile et les boucs s'attaquer

Front contre front, dressés sur leurs jambes de faunes.

Les frelons bourdonnants et les abeilles jaunes

Voyageaient sur sa peau sans jamais la piquer.

Tous les oiseaux du bois chantaient à son passage,

Ou parfois d'un coup d'aile errant la caressaient,

Nourrissant leurs petits cachés en son corsage.

Elle emplissait d'amour des troupeaux qui passaient,

Et les graves béliers aux cornes recourbées,

N'écoutant plus l'appel chevrotant du berger,

Et les brebis, poussant un bêlement léger,

Suivaient, d'un trot menu, ses grandes enjambées.

V

Certains soirs, échappant à tous, elle partait

Pour aller se baigner dans l'eau fraîche. La lune

Illuminait le sable et la mer qui montait.

Elle hâtait le pas, et sur la blonde dune

Aux lointains infinis et sans rien de vivant,

Sa grande ombre rampait très vite en la suivant.

En un tas sur la plage elle posait ses hardes,

S'avançait toute nue et mouillait son pied blanc

Dans le flot qui roulait des écumes blafardes,

Puis, ouvrant les deux bras, s'y jetait d'un élan.

Elle sortait du bain heureuse et ruisselante,

Se couchait tout du long sur la dune, enfonçant

Dans le sable son corps magnifique et puissant,

Et, quand elle partait d'une marche plus lente,

Son contour demeurait près du flot incrusté.

On eût dit à le voir qu'une haute statue

De bronze avait été sur la grève abattue,

Et le ciel contemplait ce moule de Beauté

Avec ses milliers d'yeux.--Puis la vague furtive

L'atteignant refaisait toute plate la rive!

VI

C'était l'Être absolu, créé selon les lois

Primitives, le type éternel de la race

Qui dans le cours des temps reparaît quelquefois,

Dont la splendeur est reine ici-bas, et terrasse

Tous les vouloirs humains, et dont l'Art saint est né.

Ainsi que l'Homme aima Cléopâtre et Phryné

On l'aimait; et son cœur répandait, comme une onde,

Sa tendresse abondante et sereine sur tous.

Elle ne détestait qu'un être par le monde:

C'était un vieux berger perfide à qui les loups

Obéissaient.

Jadis une Bohémienne

Le jeta tout petit dans le fond d'un fossé.

Un pâtre du pays qui l'avait ramassé

L'éleva, puis mourut, lui laissant une haine

Pour quiconque était riche ou paraissait heureux,

Et, disait-on, beaucoup de secrets ténébreux.

L'enfant grandit tout seul sans famille et sans joies,

Menant paître au hasard des chèvres ou des oies,

Et tout le jour debout sur le flanc du coteau,

Sous la pluie et le vent et l'injure des bouches.

Alors qu'il s'endormait roulé dans son manteau,

Il songeait à ceux-là qui dorment dans leurs couches;

Puis, quand le clair soleil baignait les horizons,

Il mangeait son pain noir en guettant par la plaine

Ce filet de fumée au-dessus des maisons

Qui dit la soupe au feu dans la ferme lointaine.

Il vieillit.--Un effroi grandit à ses côtés.

On en parlait, le soir, dans les longues veillées,

Et d'étranges récits à son nom chuchotés

Tenaient jusqu'au matin les femmes réveillées.

A son gré, disait-on, il guidait les destins,

Sur les toits ennemis faisait choir des désastres,

Et, déchiffrant ces mots de feu qui sont les astres,

Épelait l'avenir au fond des cieux lointains.

Tout le jour il roulait sa hutte vagabonde,

Ne se mêlant jamais aux hommes et souvent,

Quand il jetait des cris inconnus dans le vent,

Des voix lui répondaient qui n'étaient point du monde.

On lui croyait encore un pouvoir dans les yeux,

Car il savait dompter les taureaux furieux.

Et puis d'autres rumeurs coururent la contrée.

Une fille, qu'un soir il avait rencontrée,

Sentit à son aspect un trouble la saisir.

Il ne lui parla pas; mais, dans la nuit suivante,

Elle se réveilla frissonnant d'épouvante;

Elle entendait, au loin, l'appel de son désir.

Se sentant impuissante à soutenir la lutte,

Malgré l'obscurité redoutable, elle alla

Partager avec lui la paille de sa hutte!

Lors, suivant son caprice impur, il appela

Des filles chaque soir. Toutes, jeunes et belles,

Sans révolte pourtant et sans pudeurs rebelles,

Prêtaient des seins de vierge aux choses qu'il voulait

Et paraissaient l'aimer bien qu'il fût vieux et laid.

Il était si velu du front et de la lèvre,

Avec des sourcils blancs et longs comme des crins,

Que, semblable au sayon qui lui couvrait les reins,

Sa figure semblait pleine de poils de chèvre!

Et son pied bot mettait sur la cime du mont,

Quand le soleil couchant jetait son ombre aux plaines,

Comme un sautillement sinistre de démon.

Ce vieux Satan rustique et plein d'ardeurs obscènes,

Près d'un coteau désert et sans verdure encor

Mais que les fleurs d'ajoncs couvraient d'un manteau d'or,

Par un brillant matin d'avril, rencontra celle

Que le pays entier adorait.--Il reçut

Comme un coup de soleil alors qu'il l'aperçut,

Et frémit de désir tant il la trouva belle.

Et leurs regards croisés s'attaquèrent.--Ce fut

La rencontre de Dieux ennemis sur la terre!

Il eut l'étonnement d'un chasseur à l'affût

Qui cherche une gazelle et trouve une panthère!

Elle passa.--La fleur de ses lourds cheveux blonds

Se confondit, au pied de la côte embaumée,

Comme un bouquet plus pâle, avec les fleurs d'ajoncs.

Pourtant elle tremblait, sachant sa renommée,

Et malgré le dégoût qu'elle sentait pour lui,

Redoutant son pouvoir occulte, elle avait fui.

Elle erra jusqu'au soir; mais, à la nuit venue,

Elle s'épouvanta, pour la première fois,

De l'ombre qui tombait sur les champs et les bois.

Alors, en traversant une noire avenue,

Entre les rangs pressés des chênes, tout à coup,

Elle crut voir le pâtre immobile et debout.

Mais, comme elle partit d'une course affolée,

Elle ne sut jamais, dans son effarement,

Si ce qu'elle avait vu n'était pas seulement

Quelque tronc d'arbre mort au milieu de l'allée.

Et des jours et des mois passèrent. Sa raison,

Comme un oiseau blessé qui porte un plomb dans l'aile,

S'affaissait sous la peur incessante et mortelle.

Même elle n'osait plus sortir de sa maison,

Car sitôt qu'elle allait aux champs, elle était sûre

De voir le Vieux paraître au détour d'un chemin;

Son œil rusé semblait dire: «C'est pour demain,»

Et mettait comme un fer ardent sur la blessure.

Bientôt un poids si lourd courba sa volonté

Qu'en son cœur engourdi de crainte, vint à naître

Un besoin d'obéir à la fatalité.

Et, décidée enfin à se rendre à son Maître,

Elle alla le trouver par une nuit d'hiver.

La neige dont le sol était partout couvert

Étalait sa blancheur immobile. Une brise,

Qui paraissait venir du bout du monde, errait

Glaciale, et faisait craquer par la forêt

Les arbres qui dressaient, tout nus, leur forme grise.

Dans le ciel douloureux, la lune, ainsi qu'un fil

De lumière, indiquait à peine son profil.

La souffrance du froid étreignait jusqu'aux pierres.

Elle marchait, les pieds gelés, et sans songer,

Certaine qu'elle allait trouver le vieux berger,

Et tachant d'un point noir les plaines solitaires.

Mais elle s'arrêta clouée au sol: là-bas,

Sur la neige, couraient deux bêtes effrayantes;

Elles semblaient jouer et prenaient leurs ébats,

Et l'ombre agrandissait leurs gambades géantes.

Puis, poussant par la nuit leurs élans vagabonds,

Toutes deux, dans l'ardeur d'une gaieté folâtre,

Du fond de l'horizon vinrent en quelques bonds.

Elle les reconnut: c'étaient les chiens du pâtre.

Hors d'haleine, efflanqués par la faim, l'œil ardent

Sous la ronce des poils emmêlés de leur tête,

Ils sautaient devant elle avec des cris de fête

Et ce rire velu qui découvre la dent.

Comme deux grands Seigneurs vont en une province

Quérir et ramener la Belle de leur Prince,

Et, la guidant vers lui, caracolent autour,

Ainsi la conduisaient ces messagers d'amour.

Mais l'Homme qui guettait, debout sur une butte,

Vint, et lui prit le bras en montant vers sa hutte.

La porte était ouverte, il la poussa dedans,

La dévêtant déjà de ses regards ardents,

Et des pieds à la tête il tressaillit de joie,

Ainsi qu'on fait au choc d'un bonheur qu'on attend.

Depuis qu'il l'avait vue il était haletant

Comme un limier qui chasse et n'atteint point sa proie!

Or, quand elle sentit traîner contre sa peau

La caresse visqueuse ainsi qu'une limace

De ce vieux qui gardait l'odeur de son troupeau,

Tout son être frémit sous ce baiser de glace.

Mais lui, tenant ce corps d'amour, aux flancs si doux,

Que tant de fiers garçons devaient déjà connaître,

Et fait pour être aimé si follement de tous,

En son cœur de vieillard difforme, sentit naître

La jalousie aiguë et sans pardon. Il eut

Un besoin vague et fort de vengeance cruelle!

Elle subit d'abord l'amant maigre et poilu,

Puis, comme elle luttait, il se rua sur elle

En la frappant du poing pour qu'elle consentît,

Et le silence épais des neiges amortit

Quelques cris, comme ceux des gens qu'on assassine.

Tout à coup, les deux chiens poussèrent longuement

Par la plaine déserte un triste hurlement,

Et des frissons de peur couraient sur leur échine.

Dans la cabane alors ce fut comme un combat:

Les heurts désespérés d'un corps qui se débat

Sonnant contre les murs de l'étroite demeure;

Puis, comme les sanglots d'une femme qui pleure!

Et la lutte reprit, dura longtemps, cessa

Après un faible appel de secours qui passa

Et mourut sans écho dans les champs!

Le jour pâle

Commençait à tomber faiblement du ciel gris.

Un vent plus froid geignait avec le bruit d'un râle.

Le givre avait roidi les arbres rabougris

Qui semblaient morts. C'était partout la fin des choses.

Mais, comme on lève un voile, un nuage glissant

Fit pleuvoir sur la neige un flot de clartés roses.

Le ciel devenu pourpre éclaboussa de sang

Et le coteau désert au bout des plaines blanches,

Et la hutte du pâtre, et la glace des branches.

On eût dit qu'un grand meurtre emplissait l'horizon!

--Et le berger parut au seuil de sa maison.--

Il était rouge aussi, plus rouge que l'aurore!

Même, lorsque le ciel cramoisi fut lavé,

Quand tout redevint blanc sous le soleil levé,

Lui, hagard et debout, semblait plus rouge encore,

Comme s'il eût trempé son visage et sa main,

Avant que de sortir, dans un flot de carmin.

Il se pencha, prenant de la neige, et la trace

De ses doigts fit par terre un large trou sanglant.

S'étant agenouillé pour se laver la face,

Une eau rouge en coula, qu'il regardait, tremblant,

Avec des soubresauts de peur.--Puis il s'enfuit.

Il dévale du mont, roule dans les ornières,

Perce d'épais fourrés pareils à des crinières,

Et fait mille détours comme un loup qu'on poursuit!

Il s'arrête.--Son œil que la terreur dilate

Guette de tous côtés s'il est loin d'un hameau;

Alors dans sa main creuse il fait fondre un peu d'eau,

Pour effacer encor quelque tache écarlate!

Puis il repart.--Mais en son cœur surgit l'effroi

D'errer jusqu'à la mort, sans rencontrer personne,

Par la neige si vaste et sous un ciel si froid!

Il écoute.--Il entend une cloche qui sonne,

Et va vers le village à pas précipités.

Les paysans déjà causaient de porte en porte;

Il leur crie en courant: «Venez tous, Elle est morte!»

Il passe.--Il va frapper aux logis écartés,

Répétant: «Venez donc, venez, je l'ai tuée!»

Alors une rumeur grandit, continuée

Jusqu'aux hameaux voisins. Et chacun se levant,

Et quittant sa maison, accompagne le pâtre.

Mais lui n'arrête pas sa course opiniâtre;

Il marche.--Le troupeau des hommes le suivant

Déroule par les prés sans tache un ruban sombre.

Tout pays qu'on traverse augmente encor leur nombre;

Ils vont, tumultueux, là-bas, vers la hauteur

Où les guide, essoufflé, leur sinistre pasteur!

Ils ont compris quelle est la femme assassinée,

Et ne demandent pas ni pourquoi ni comment

Le meurtre fut commis. Ils sentent vaguement

Planer sur cette mort comme une Destinée.

Elle avait la Beauté, lui la Ruse; il fallait

Qu'un des deux succombât. Deux Puissances égales

Ne règnent pas toujours. Deux Idoles rivales

Ne se partagent point le ciel, et le Dieu laid

Ne pardonne jamais au Dieu beau.

Sur la cime

De la côte, et devant la hutte on s'arrêta.

Il osa seul entrer en face de son crime,

Et, ramassant la morte aimée, il l'apporta,

Pour la leur jeter, nue, et d'un geste d'outrage,

Comme s'il eût crié: «Tenez, je vous la rends!»

Puis il gagna sa hutte et s'enferma dedans.

On l'y laissa, mordu d'amour, et plein de rage.

Sur la neige gisait le corps éblouissant

Où n'apparaissait plus une goutte de sang;

Car les chiens, la trouvant immobile et couchée,

L'avaient avec tendresse obstinément léchée.

Elle semblait vivante, endormie. Un reflet

De beauté surhumaine illuminait sa face.

Mais le couteau restait planté, juste à la place

Où s'ouvrait une route entre ses seins de lait.

Sa figure faisait une tache dorée

Sur la blancheur du sol.--Les hommes éperdus

La contemplaient ainsi qu'une chose sacrée!

Et ses cheveux ardents, en cercle répandus,

Luisaient comme la queue en feu d'une comète,

Comme un soleil tombé de la voûte des cieux;

On eût dit des rayons qui sortaient de sa tête,

L'auréole qu'on met autour du front des dieux!

Mais quelques paysans, des vieux au cœur pudique,

Arrachant de leur dos la veste en peau de bique,

Couvrirent brusquement sa claire nudité,

Et les jeunes, ayant coupé de longues branches,

Construit une civière et retroussé leurs manches,

Par vingt bras qui tremblaient son corps fut emporté!

La foule, sans parole, à pas lents l'accompagne

Et, jusqu'aux bords lointains de la pâle campagne,

Rampe, comme un serpent, l'immense défilé.

Et puis tout redevient muet et dépeuplé!

Mais le pâtre, enfermé dans sa hutte isolée,

Sent une solitude horrible autour de lui,

Comme si l'univers tout entier l'avait fui.

Il sort et n'aperçoit que la plaine gelée!...

La peur l'étreint. N'osant rester seul plus longtemps,

Il siffle ses grands chiens, ses deux bons chiens de garde.

Comme ils n'accourent point, il s'étonne, il regarde;

Mais il ne les voit pas gambader par les champs...

Il crie alors. La neige étouffe sa voix forte...

Il se met à hurler à la façon des fous!

Ses chiens, comme entraînés dans le départ de tous,

Abandonnant leur maître, avaient suivi la morte.

APPENDICE.

VERS INÉDITS.

Nous donnons ici, à titre purement documentaire, quelques pièces de

vers inédites de Guy de Maupassant. Elles furent écrites de 1868 à 1880

et permettent de se faire une idée de son évolution poétique.

DERNIÈRE SOIRÉE

PASSÉE AVEC MA MAÎTRESSE.

Il fallait la quitter, et pour ne plus me voir

Elle partait, mon Dieu, c'était le dernier soir.

Elle me laissait seul; cette femme cruelle

Emportait mon amour et ma vie avec elle.

Moi je voulus encore errer comme autrefois

Dans les champs et l'aimer une dernière fois.

La nuit nous apportait et l'ombre et le silence,

Et pourtant j'entendais comme une voix immense,

Tout semblait animé par un souffle divin.

La nature tremblait, j'écoutais et soudain

Un étrange frisson troubla toute mon âme.

Haletant, un moment j'oubliai cette femme

Que j'aimais plus que moi. Le vent nous apportait

Mille sons doux et clairs que l'écho répétait.

Ce n'était plus de l'air le calme et frais murmure,

Mais c'était comme un souffle étreignant la nature,

Un souffle, un souffle immense, errant, animant tout,

Qui planait et passait, me rendant presque fou,

Un son mystérieux et qui, sur son passage,

Réveillait et frappait les échos du bocage.

Tout vivait, tout tremblait, tout parlait dans les bois,

Comme si, pour fêter le plus puissant des rois,

Et l'insecte et l'oiseau et l'arbre et le feuillage

Parlaient, quand tout dormait, un sublime langage.

Je restai frémissant: ce bruit mystérieux,

C'était Dieu descendu des cieux.

C'était ce Dieu puissant si grand et solitaire

Qui venait oublier sa grandeur sur la terre.

Dieu las et fatigué de sa divinité,

Las d'honneur, de puissance et d'immortalité,

Des éternels ennuis où sa grandeur l'enchaîne,

Qui venait partager notre nature humaine.

Il avait choisi l'heure où tout dort et se tait,

Où l'homme, indifférent à tout ce que Dieu fait,

Attaché seulement à ses soins mercenaires,

Prend un peu de repos qu'il dérobe aux affaires.

Car c'était aussi l'heure où ce Dieu généreux

Peut bénir et donner la main aux malheureux,

L'heure où celui qui souffre et gémit en silence,

Qui craint pour son malheur la froide indifférence,

Délivré du fardeau de l'égoïsme humain,

Sans craindre la pitié peut planer libre enfin.

Dieu vient le consoler, il soutient sa misère,

Il rend ses pleurs plus doux, sa douleur moins amère,

Il verse sur sa plaie un baume bienfaisant.

D'autres craignent encore un œil indifférent,

Et les regards de l'homme et les bruits de la terre.

Ils cherchent aussi l'heure où tout est solitaire,

Dieu les voit, il bénit le bonheur des amants.

Invisible témoin, il entend leurs serments.

Il aime cet amour qu'il ne goûtera pas

Et dans les bois, la nuit, il protège leurs pas.

Il était là, son souffle errait sur la nature,

Paraissait éveiller comme un vaste murmure,

Tout ce qu'il a formé s'animait et, tremblant,

S'agitait au contact de ce Dieu tout-puissant,

Et tout parlait de lui, le vent sous le feuillage,

Et l'arbuste, et le flot caressait le rivage,

Et tous ces bruits divers ne formaient qu'une voix:

C'était Dieu qui parlait au milieu des grands bois.

Tous deux nous l'écoutions et nous versions des larmes;

Quand on va se quitter, l'amour a tant de charmes!

Et nos pleurs, qui tombaient comme des diamants,

Goutte à goutte brillaient sur les herbes des champs.

Mais de cette belle soirée

Et de ma maîtresse adorée

Que restait-il le lendemain?

Seul le pâtre de grand matin,

En conduisant au pâturage

Son gras troupeau, vit sur l'herbage

Les quelques gouttes de nos pleurs,

Seule marque de nos douleurs;

Mais il les prit pour la rosée.

«L'herbe n'est point encor séchée,»

Se dit-il en pressant le pas.

Hélas! il ne soupçonna pas

Que de chagrins et de misères

Cachait cette eau sur les bruyères.

Et ses brebis qui le suivaient

Broutaient les herbes et buvaient

Nos pleurs sans arrêter leur course,

Mais rien n'en a trahi la source.

1868.

_Dernière soirée passée avec ma maîtresse_ a été publié par _la Revue

des Revues_ du 1er juin 1900.

SOUVENIRS.

Voyez partir l'hirondelle,

Elle fuit à tire d'aile,

Mais revient, toujours fidèle,

A son nid,

Sitôt que des hivers le grand froid est fini.

L'homme, au gré de son envie,

Errant promène sa vie

Par le souvenir suivie

De ces lieux

Où sourit son enfance, où dorment ses aïeux.

Et puis, quand il sent que l'âge

A glacé son grand courage,

Il les regrette et, plus sage,

Vient chercher

Un tranquille bonheur près de son vieux clocher.

Rouen, 1869.

_Souvenirs_ a été publié par _les Annales politiques et littéraires_ du

12 décembre 1897.

L'ESPÉRANCE ET LE DOUTE.

Lorsque le grand Colomb, penché sur l'eau profonde,

A travers l'Océan crut entrevoir un monde,

Les peuples souriaient et ne le croyaient pas.

Et pourtant, il partit pour ces lointains climats;

Il partit, calme et fort, ignorant quelle étoile

Dans les obscures nuits pourrait guider sa voile,

Sur quels gouffres sans fond allaient errer ses pas,

Quels écueils lui gardait la mer immense et nue,

Où chercher par les flots cette terre inconnue,

Et comment revenir s'il ne la trouvait pas.

Parfois il s'arrêtait, las de chercher la rive,

De voir toujours la mer et rien à l'horizon,

Et les vents et les flots jetaient à la dérive

A travers l'Océan sa voile et sa raison.

Comme Colomb, rêvant à de lointaines grèves,

Que d'autres sont partis, le cœur joyeux et fort,

Car un vent parfumé les poussait loin du port

Aux pays merveilleux où fleurissent les rêves.

L'avenir souriait dans un songe d'orgueil,

La gloire les guidait, étoile éblouissante,

Et comme une Sirène, avec sa voix puissante,

L'Espérance chantait, embusquée à l'écueil.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 02 · 第 4 / 5 段