Ils ont senti, brûlés de chaleurs d'épidermes,

Tout leur corps tressaillir et leurs mains se presser,

Et se sont regardés comme pour s'embrasser!

Mais au lieu des fronts clairs et des jeunes visages

Apparus à travers l'éloignement des âges

Et qui les emplissaient de ces désirs éteints,

L'une tout contre l'autre, étaient deux vieilles faces

Se souriant avec de hideuses grimaces!

Ils fermèrent les yeux, tout défaillants, étreints

D'une terreur rapide et formidable comme

L'angoisse de la mort!...

«Allons-nous-en!» dit l'homme.

Mais ils ne purent pas se lever; incrustés

Dans la rigidité du banc, épouvantés

D'être si loin, étant si vieux et si débiles.

Et leurs corps demeuraient tellement immobiles

Qu'ils semblaient devenus des gens de pierre. Et puis

Tous deux, soudain, d'un grand élan, se sont enfuis.

Ils geignaient de détresse, et sur leur dos la voûte

Versait comme une pluie un froid lourd goutte à goutte;

Ils suffoquaient, frappés par des souffles glacés,

Des courants d'air de cave et des odeurs moisies

Qui germaient là-dessous depuis cent ans passés.

Et sur leurs cœurs, fardeau pesant, leurs poésies

Mortes alourdissaient leurs efforts convulsifs,

Et faisaient trébucher leurs pas lents et poussifs.

V

La femme s'abattit comme un ressort qui casse;

Lui, resta sans comprendre et l'attendit, debout,

Inquiet, la croyant seulement un peu lasse,

Car sa robe tremblait toujours. Puis tout à coup

L'épouvante lui vint ainsi qu'une bourrasque.

Il se pencha, lui prit les bras, et d'un effort

Terrible, il la leva, quoi qu'il fût très peu fort.

Mais tout son pauvre corps pendait, sinistre et flasque.

Il vit qu'elle étouffait et qu'elle allait mourir,

Et pour chercher de l'aide il se mit à courir

Avec de petits bonds effrayants et grotesques,

Décrivant, sans la main qui lui servait d'appui,

Au galop saccadé par son bâton conduit,

Des chemins compliqués comme des arabesques.

Son souffle était rapide et dur comme une toux.

Mais il sentit fléchir sa jambe vacillante,

Si molle qu'il semblait danser sur ses genoux.

Il heurtait aux troncs noirs sa course sautillante,

Et les arbres jouaient avec lui, le poussant,

Le rejetant de l'un à l'autre, et paraissant

S'amuser lâchement avec cette agonie.

Il comprit que la lutte horrible était finie,

Et, comme un naufragé qui se noie, il jeta

Un petit cri plaintif en tombant sur la face.

Faible gémissement qu'aucun vent n'emporta!

Il entendit encor, quelque part dans l'espace,

Les longs croassements lugubres d'un corbeau

Mêlés aux sons lointains d'une cloche cassée.

Et puis tout bruit cessa. L'ombre épaisse et glacée

S'appesantit sur eux, lourde comme un tombeau.

VI

Ils restaient là. Le jour s'éteignit. Les ténèbres

Emplirent tout le ciel de leurs houles funèbres.

Ils restaient là, roulés comme deux petits tas

De feuilles, grelottant leurs fièvres acharnées,

Si vagues dans la nuit qu'on ne les trouva pas.

Ils formaient un obstacle aux bêtes étonnées

En barrant le sentier tracé de chaque soir.

Les unes s'arrêtaient, timides, pour les voir;

D'autres les parcouraient ainsi que des épaves;

Des limaces rampaient sur eux, traînant leurs baves;

Des insectes fouillaient les replis de leurs corps,

Et d'autres s'installaient dessus, les croyant morts.

Mais un frisson bientôt courut par les allées.

Une averse entr'ouvrit les feuilles flagellées,

Ruisselante et claquant sur le sol avec bruit.

Et sur les deux vieillards qui grelottaient encore,

La pluie, en flots épais, tomba toute la nuit.

Puis, lorsque reparut la clarté de l'aurore,

Sous l'égout persistant des hauts feuillages verts

On ramassa, tout froids en leurs habits humides,

Deux petits corps sans vie, effrayants et rigides

Ainsi que les noyés qu'on trouve au fond des mers.

_La Dernière Escapade_ a paru dans _la République des Lettres_ du 24

septembre 1876.

PROMENADE

À SEIZE ANS.

La terre souriait au ciel bleu. L'herbe verte

De gouttes de rosée était encor couverte.

Tout chantait par le monde ainsi que dans mon cœur.

Caché dans un buisson, quelque merle moqueur

Sifflait. Me raillait-il? Moi, je n'y songeais guère.

Nos parents querellaient, car ils étaient en guerre

Du matin jusqu'au soir, je ne sais plus pourquoi.

Elle cueillait des fleurs, et marchait près de moi.

Je gravis une pente et m'assis sur la mousse

A ses pieds. Devant nous une colline rousse

Fuyait sous le soleil jusques à l'horizon.

Elle dit: «Voyez donc ce mont, et ce gazon

Jauni, cette ravine au voyageur rebelle!»

Pour moi je ne vis rien, sinon qu'elle était belle.

Alors elle chanta. Combien j'aimais sa voix!

Il fallut revenir et traverser le bois.

Un jeune orme tombé barrait toute la route;

J'accourus; je le tins en l'air comme une voûte

Et, le front couronné du dôme verdoyant,

La belle enfant passa sous l'arbre en souriant.

Émus de nous sentir côte à côte, et timides,

Nous regardions nos pieds et les herbes humides.

Les champs autour de nous étaient silencieux.

Parfois, sans me parler, elle levait les yeux;

Alors il me semblait (je me trompe peut-être)

Que dans nos jeunes cœurs nos regards faisaient naître

Beaucoup d'autres pensers, et qu'ils causaient tout bas

Bien mieux que nous, disant ce que nous n'osions pas.

SOMMATION

SANS RESPECT.

Je connaissais fort peu votre mari, madame;

Il était gros et laid, je n'en savais pas plus.

Mais on n'est pas fâché, quand on aime une femme,

Que le mari soit borgne ou bancal ou perclus.

Je sentais que cet être inoffensif et bête

Se trouvait trop petit pour être dangereux,

Qu'il pouvait demeurer debout entre nous deux,

Que nous nous aimerions au-dessus de sa tête.

Et puis, que m'importait d'ailleurs? Mais aujourd'hui

Il vous vient à l'esprit je ne sais quel caprice.

Vous parlez de serments, devoirs et sacrifice

Et remords éternels!... Et tout cela pour lui?

Y songez-vous, madame? Et vous croyez-vous née,

Vous, jeune, belle, avec le cœur gonflé d'espoir,

Pour vivre chaque jour et dormir chaque soir

Auprès de ce magot qui vous a profanée?

Quoi! Pourriez-vous avoir un instant de remords?

Est-ce qu'on peut tromper cet avorton bonasse,

Eunuque, je suppose, et d'esprit et de corps,

Qui m'étonnerait bien s'il laissait de sa race?

Regardez-le, madame, il a les yeux percés

Comme deux petits trous dans un muid de résine.

Ses membres sont trop courts et semblent mal poussés,

Et son ventre étonnant, où sombre sa poitrine,

En toute occasion doit le gêner beaucoup.

Quand il dîne, il suspend sa serviette à son cou

Pour ne point maculer son plastron de chemise

Qu'il a d'ailleurs poivré de tabac, car il prise.

Une fois au salon il s'assied à l'écart,

Tout seul dans un coin noir, ou bien s'en va sans morgue

A la cuisine auprès du fourneau bien chaud, car

Il sait qu'en digérant il ronfle comme un orgue.

Il fait des jeux de mots avec sérénité;

Vous appelle: «ma chatte» et: «ma cocotte aimée»,

Et veut, pour toute gloire et toute renommée,

Etre, en leurs différends, des voisins consulté.

On dit partout de lui que c'est un bien brave homme.

Il a de l'ordre, il est soigneux, sage, économe,

Surveille la servante et lui prend le mollet,

Mais ne va pas plus haut... Elle le trouve laid.

Il cache la bougie et tient compte du sucre,

Volontiers se mettrait à ravauder ses bas

Et, bien qu'il ait très fort au cœur l'amour du lucre,

Il vous aime peut-être aussi. Dans tous les cas

Il ne vous comprend point plus qu'un âne un poème.

Il vit à vos côtés, et non pas avec vous,

Et si je lui disais soudain que je vous aime,

Peut-être serait-il plus flatté que jaloux.

Soufflez, gonflez de vent ce gendarme en baudruche,

Grotesque épouvantail que sur l'amour on juche,

Comme on met dans un arbre un mannequin de bois

Dont les oiseaux n'ont peur que la première fois.

Je vous aurai bientôt entre mes bras saisie;

Nous allons l'un vers l'autre irrésistiblement.

Qu'il reste entre nous deux, ce bonhomme vessie,

Nous le ferons crever dans un embrassement!

LA CHANSON

DU RAYON DE LUNE

FAITE POUR UNE NOUVELLE.

Sais-tu qui je suis? Le Rayon de Lune.

Sais-tu d'où je viens? Regarde là-haut.

Ma mère est brillante, et la nuit est brune.

Je rampe sous l'arbre et glisse sur l'eau;

Je m'étends sur l'herbe et cours sur la dune;

Je grimpe au mur noir, au tronc du bouleau,

Comme un maraudeur qui cherche fortune.

Je n'ai jamais froid; je n'ai jamais chaud.

Je suis si petit que je passe

Où nul autre ne passerait.

Aux vitres je colle ma face

Et j'ai surpris plus d'un secret.

Je me couche de place en place

Et les bêtes de la forêt,

Les amoureux au pied distrait,

Pour mieux s'aimer suivent ma trace.

Puis, quand je me perds dans l'espace,

Je laisse au cœur un long regret.

Rossignol et fauvette

Pour moi chantent au faîte

Des ormes ou des pins.

J'aime à mettre ma tête

Au terrier des lapins;

Lors, quittant sa retraite

Avec des bonds soudains,

Chacun part et se jette

A travers les chemins.

Au fond des creux ravins

Je réveille les daims

Et la biche inquiète.

Elle évente, muette,

Le chasseur qui la guette

La mort entre les mains,

Ou les appels lointains

Du grand cerf qui s'apprête

Aux amours clandestins.

Ma mère soulève

Les flots écumeux;

Alors je me lève,

Et sur chaque grève

J'agite mes feux.

Puis j'endors la sève

Par le bois ombreux;

Et ma clarté brève,

Dans les chemins creux,

Parfois semble un glaive

Au passant peureux.

Je donne le rêve

Aux esprits joyeux,

Un instant de trêve

Aux cœurs malheureux.

Sais-tu qui je suis? Le Rayon de Lune.

Et sais-tu pourquoi je viens de là-haut?

Sous les arbres noirs la nuit était brune;

Tu pouvais te perdre et glisser dans l'eau,

Errer par les bois, vaguer sur la dune,

Te heurter, dans l'ombre, au tronc du bouleau.

Je veux te montrer la route opportune;

Et voilà pourquoi je viens de là-haut.

FIN D'AMOUR.

Le gai soleil chauffait les plaines réveillées.

Des caresses flottaient sous les calmes feuillées.

Offrant à tout désir son calice embaumé,

Où scintillait encor la goutte de rosée,

Chaque fleur, par de beaux insectes courtisée,

Laissait boire le suc en sa gorge enfermé.

De larges papillons se reposant sur elles

Les épuisaient avec un battement des ailes,

Et l'on se demandait lequel était vivant,

Car la bête avait l'air d'une fleur animée.

Des appels de tendresse éclataient dans le vent.

Tout, sous la tiède aurore, avait sa bien-aimée;

Et dans la brune rose où se lèvent les jours

On entendait chanter des couples d'alouettes,

Des étalons hennir leurs fringantes amours,

Tandis qu'offrant leurs cœurs avec des pirouettes

Des petits lapins gris sautaient au coin d'un bois.

Une joie amoureuse, épandue et puissante,

Semant par l'horizon sa fièvre grandissante,

Pour troubler tous les cœurs prenait toutes les voix,

Et sous l'abri de la ramure hospitalière

Des arbres, habités par des peuples menus,

Par ces êtres pareils à des grains de poussière,

Des foules d'animaux de nos yeux inconnus,

Pour qui les fins bourgeons sont d'immenses royaumes,

Mêlaient au jour levant leurs tendresses d'atomes.

Deux jeunes gens suivaient un tranquille chemin

Noyé dans les moissons qui couvraient la campagne.

Ils ne s'étreignaient point du bras ou de la main;

L'homme ne levait pas les yeux sur sa compagne.

Elle dit, s'asseyant au revers d'un talus:

«Allez, j'avais bien vu que vous ne m'aimiez plus.»

Il fit un geste pour répondre: «Est-ce ma faute?»

Puis il s'assit près d'elle. Ils songeaient, côte à côte.

Elle reprit: «Un an! rien qu'un an! et voilà

Comment tout cet amour éternel s'envola!

Mon âme vibre encor de tes douces paroles!

J'ai le cœur tout brûlant de tes caresses folles!

Qui donc t'a pu changer du jour au lendemain?

Tu m'embrassais hier, mon Amour; et ta main,

Aujourd'hui, semble fuir sitôt qu'elle me touche.

Pourquoi donc n'as-tu plus de baisers sur la bouche?

Pourquoi? réponds!» Il dit: «Est-ce que je le sais?»

Elle mit son regard dans le sien pour y lire:

«Tu ne te souviens plus comme tu m'embrassais,

Et comme chaque étreinte était un long délire?»

Il se leva, roulant entre ses doigts distraits

La mince cigarette, et, d'une voix lassée:

«Non, c'est fini, dit-il, à quoi bon les regrets?

On ne rappelle pas une chose passée,

Et nous n'y pouvons rien, mon amie!»

A pas lents

Ils partirent, le front penché, les bras ballants.

Elle avait des sanglots qui lui gonflaient la gorge,

Et des larmes venaient luire au bord de ses yeux.

Ils firent s'envoler au milieu d'un champ d'orge

Deux pigeons qui, s'aimant, fuirent d'un vol joyeux.

Autour d'eux, sous leurs pieds, dans l'azur sur leur tête,

L'Amour était partout comme une grande fête.

Longtemps le couple ailé dans le ciel bleu tourna.

Un gars qui s'en allait au travail entonna

Une chanson qui fit accourir, rouge et tendre,

La servante de ferme embusquée à l'attendre.

Ils marchaient sans parler. Il semblait irrité

Et la guettait parfois d'un regard de côté;

Ils gagnèrent un bois. Sur l'herbe d'une sente,

A travers la verdure encor claire et récente,

Des flaques de soleil tombaient devant leurs pas;

Ils avançaient dessus et ne les voyaient pas.

Mais elle s'affaissa, haletante et sans force,

Au pied d'un arbre dont elle étreignit l'écorce,

Ne pouvant retenir ses sanglots et ses cris.

Il attendit d'abord, immobile et surpris,

Espérant que bientôt elle serait calmée,

Et sa lèvre lançait des filets de fumée

Qu'il regardait monter, se perdre dans l'air pur.

Puis il frappa du pied, et soudain, le front dur:

«Finissez, je ne veux ni larmes ni querelle.»

«Laissez-moi souffrir seule, allez-vous-en,» dit-elle.

Et relevant sur lui ses yeux noyés de pleurs:

«Oh! comme j'avais l'âme éperdue et ravie!

Et maintenant elle est si pleine de douleurs!...

Quand on aime, pourquoi n'est-ce pas pour la vie?

Pourquoi cesser d'aimer? Moi, je t'aime... Et jamais

Tu ne m'aimeras plus ainsi que tu m'aimais!»

Il dit: «Je n'y peux rien. La vie est ainsi faite.

Chaque joie, ici-bas, est toujours incomplète.

Le bonheur n'a qu'un temps. Je ne t'ai point promis

Que cela durerait jusqu'au bord de la tombe.

Un amour naît, vieillit comme le reste, et tombe.

Et puis, si tu le veux, nous deviendrons amis

Et nous aurons, après cette dure secousse,

L'affection des vieux amants, sereine et douce.»

Et pour la relever il la prit par le bras.

Mais elle sanglota: «Non, tu ne comprends pas.»

Et, se tordant les mains dans une douleur folle,

Elle criait: «Mon Dieu! mon Dieu!» Lui, sans parole,

La regardait. Il dit: «Tu ne veux pas finir,

Je m'en vais» et partit pour ne plus revenir.

Elle se sentit seule et releva la tête.

Des légions d'oiseaux faisaient une tempête

De cris joyeux. Parfois un rossignol lointain

Jetait un trille aigu dans l'air frais du matin,

Et son souple gosier semblait rouler des perles.

Dans tout le gai feuillage éclataient des chansons:

Le hautbois des linots et le sifflet des merles,

Et le petit refrain alerte des pinsons.

Quelques hardis pierrots, sur l'herbe de la sente,

S'aimaient, le bec ouvert et l'aile frémissante.

Elle sentait partout, sous le bois reverdi,

Courir et palpiter un souffle ardent et tendre;

Alors, levant les yeux vers le ciel, elle dit:

«Amour! l'homme est trop bas pour jamais te comprendre!»

PROPOS DES RUES.

Quand sur le boulevard je vais flâner un brin,

Combien de fois j'entends, sans mourir de chagrin,

Deux messieurs décorés, qui semblent fort capables,

Causer, en se faisant des sourires aimables.

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Comment, c'est vous?

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Par quel hasard?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Et la santé?

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Pas mal, et vous?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Merci, très bien.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Quel temps superbe!

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

S'il peut continuer, nous aurons un été

Magnifique!

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

C'est vrai.

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Demain je vais à l'herbe!

Dans ma propriété.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

C'est le moment, tout part.

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Oui.--Chez moi les lilas ont un peu de retard;

Le fond de l'air est sec et les nuits sont très fraîches.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Voici la lune rousse. Aurez-vous bien des pêches?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Oui--pas mal.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Quoi de neuf, en outre?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Rien.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Madame

Va bien?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Un peu grippée.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Oh! par le temps qui court,

Tout le monde est malade.--Avez-vous vu le drame

De Machin?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Moi?--non pas--Qu'en dit-on?

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Presque un four.

Ce n'est pas assez fait au courant de la plume.

Ce n'est point du Sardou. Très fort, Sardou!

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Très fort!

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Machin s'applique trop. C'est bon dans un volume,

On y remarque moins le travail et l'effort;

Mais au théâtre il faut écrire comme on cause.

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Moi je reprends Feuillet. En voilà, de la prose!

Quant à tous les faiseurs de livres d'aujourd'hui

Je m'en prive.--Je n'ai plus l'âge où l'on peut lire

Beaucoup; et mon journal suffit à mon ennui.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Le journal... et... le sexe!...

--Ils ont ce petit rire

Par lequel on avoue un vice comme il faut.--

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Et la table?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Oh! ça non.--Je n'ai pas ce défaut.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Et vous vous occupez toujours de politique?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Beaucoup, c'est même là ma consolation!

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Oh! consacrer sa vie à la Chose publique,

Certes, c'est une grande et noble ambition.

Nous avons maintenant une fière phalange

D'orateurs à la Chambre.

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Ils sont très forts, très forts.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Mais quel malheur que Thiers et Changarnier soient morts!

A propos, lisez-vous ce Zola?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Quelle fange!!!

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Et l'on viendra se plaindre après que tout est cher,

Et qu'on fraude, et qu'on trompe, et qu'on vole, et qu'on pille!

On sape la morale, on détruit la famille.

Où tombons-nous?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Hélas!... Allons, adieu mon cher,

L'heure me presse.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Adieu. Compliments à madame.

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Je n'y manquerai pas. Mes respects, s'il vous plaît,

A votre demoiselle.

--Et chacun s'en allait.--

Et des prêtres savants disent qu'ils ont une âme!

Et que s'il est un signe où l'on voit sûrement

Qu'un Dieu fit naître l'homme au-dessus de la bête,

C'est qu'il mit la pensée auguste dans sa tête,

Et que ce noble esprit progresse incessamment!

Mais voilà si longtemps que ce vieux monde existe,

Et la sottise humaine obstinément persiste!

Entre l'homme et le veau si mon cœur hésitait,

Ma raison saurait bien le choix qu'il faudrait faire!

Car je ne comprends pas, ô cuistres, qu'on préfère

La bêtise qui parle à celle qui se tait!

VÉNUS RUSTIQUE.

Les Dieux sont éternels. Il en naît parmi nous

Autant qu'il en naissait dans l'antique Italie,

Mais on ne reste plus des siècles à genoux,

Et, sitôt qu'ils sont morts, le peuple les oublie.

Il en naîtra toujours, et les derniers venus

Régneront malgré tout sur la foule incrédule:

Tous les héros sont faits de la race d'Hercule,

La vieille terre enfante encore des Vénus.

I

Un jour de grand soleil, sur une grève immense,

Un pêcheur qui suivait, la hotte sur le dos,

Cette ligne d'écume où l'Océan commence,

Entendit à ses pieds quelques frêles sanglots.

Une petite enfant gisait, abandonnée,

Toute nue, et jetée en proie au flot amer,

Au flot qui monte et noie; à moins qu'elle fût née

De l'éternel baiser du sable et de la mer.

Il essuya son corps et la mit dans sa hotte,

Couchée en ses filets l'emporta triomphant;

Et, comme au bercement d'une barque qui flotte,

Le roulis de son dos fit s'endormir l'enfant.

Bientôt il ne fut plus qu'un point insaisissable,

Et le vaste horizon se referma sur lui,

Tandis que se déroule au bord de l'eau qui luit

Le chapelet sans fin de ses pas sur le sable.

Tout le pays aima l'enfant trouvée ainsi;

Et personne n'avait de plus grave souci

Que de baiser son corps mignon, rose de vie,

Et son ventre à fossette, et ses petits bras nus.

Elle tendait les mains, par les baisers ravie,

Et sa joie éclatait en rires continus.

Quand elle put enfin s'en aller par les rues,

Posant l'un devant l'autre, avec de grands efforts,

Ses pieds sur qui roulait et chancelait son corps,

Les femmes l'acclamaient, pour la voir, accourues.

Plus tard, vêtue à peine avec de courts haillons,

Montrant sa jambe fine en ses élans de chèvre,

A travers l'herbe haute au niveau de sa lèvre

Elle courut la plaine après les papillons,

Et sa joue attirait tous les baisers des bouches,

Comme une fleur séduit le peuple ailé des mouches.

Quand ils la rencontraient dans les champs, les garçons

L'embrassaient follement de la tête aux chevilles,

Avec la même ardeur et les mêmes frissons

Qu'en caressant le col charnu des grandes filles.

Les vieillards la faisaient danser sur leurs genoux;

Ils enfermaient sa taille en leurs mains amaigries,

Et pleins des souvenirs de l'ancien temps si doux,

Effleuraient ses cheveux de leurs lèvres flétries.

Bientôt, quand elle alla rôder par les chemins,

Elle eut à ses côtés un troupeau de gamins

Qui fuyaient le logis ou désertaient la classe.

D'un signe elle domptait les petits et les grands,

Et du matin au soir, sans être jamais lasse,

Elle traîna partout ces amoureux errants.

Leurs cœurs, pour la séduire, inventaient mainte fraude.

Les uns, la nuit venue, allaient à la maraude,

Sautant les murs, volant des fruits dans les jardins,

Et ne redoutant rien, gardes, chiens ou gourdins;

D'autres, pour lui trouver de mignonnes fauvettes,

Des merles au bec jaune, ou des chardonnerets,

Grimpaient de branche en branche au sommet des forêts.

Quelquefois on allait à la pêche aux crevettes.

Elle, la jambe nue et poussant son filet,

Cueillait la bête alerte avec un coup rapide;

Eux regardaient trembler, à travers l'eau limpide,

Les contours incertains de son petit mollet.

Puis, lorsqu'on retournait, le soir, vers le village,

Ils s'arrêtaient parfois au milieu de la plage,

Et se pressant contre elle, émus, tremblant beaucoup,

La mangeaient de baisers en lui serrant le cou,

Tandis que grave et fière, et sans trouble, et sans crainte,

Muette, elle tendait la joue à leur étreinte.

II

Elle grandit, toujours plus belle, et sa beauté

Avait l'odeur d'un fruit en sa maturité.

Ses cheveux étaient blonds, presque roux. Sur sa face

Le dur soleil des champs avait marqué sa trace:

Des petits grains de feux, charmants et clairsemés.

Le doux effort des seins en sa robe enfermés

Gonflait l'étoffe, usant aux sommets son corsage.

Tout vêtement semblait taillé pour son usage,

Tant on la sentait souple et superbe dedans.

Sa bouche était fendue et montrait bien ses dents,

Et ses yeux bleus avaient une profondeur claire.

Les hommes du pays seraient morts pour lui plaire;

En la voyant venir ils couraient au-devant.

Elle riait, sentant l'ardeur de leurs prunelles,

Puis passait son chemin, tranquille, et soulevant,

Au vent de ses jupons, les passions charnelles.

Sa grâce enguenillée avait l'air d'un défi,

Et ses gestes étaient si simples et si justes,

Que mettant sa noblesse en tout, quoi qu'elle fît,

Ses besognes les plus humbles semblaient augustes.

Et l'on disait au loin, qu'après avoir touché

Sa main, on lui restait pour la vie attaché.

Pendant les durs hivers, quand l'âpre froid pénètre

Les murs de la chaumière et les gens dans leurs lits,

Lorsque les chemins creux sont par la neige emplis,

Des ombres s'approchaient, la nuit, de sa fenêtre,

Et, tachant la pâleur morne de l'horizon,

Rôdaient comme des loups autour de sa maison.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 02 · 第 3 / 5 段