Un air chaud me frappait, comme un souffle de forge,

A chacun des soupirs qui soulevaient sa gorge.

Les coups de son battoir me tombaient sur le cœur!

Elle me regardait d'un air un peu moqueur;

J'approchai, l'œil tendu sur sa poitrine humide

De gouttes d'eau, si blanche et tentante au baiser.

Elle eut pitié de moi, me voyant très timide,

M'aborda la première et se mit à causer.

Comme des sons perdus m'arrivaient ses paroles.

Je ne l'entendais pas, tant je la regardais.

Par sa robe entr'ouverte, au loin, je me perdais,

Devinant les dessous et brûlé d'ardeurs folles;

Puis, comme elle partait, elle me dit tout bas

De me trouver le soir au bout de la prairie.

Tout ce qui m'emplissait s'éloigna sur ses pas;

Mon passé disparut ainsi qu'une eau tarie:

Pourtant j'étais joyeux, car en moi j'entendais

Les ivresses chanter avec leur voix sonore.

Vers le ciel obscurci toujours je regardais,

Et la nuit qui tombait me semblait une aurore!

II

Elle était la première au lieu du rendez-vous.

J'accourus auprès d'elle et me mis à genoux,

Et promenant mes mains tout autour de sa taille

Je l'attirais. Mais elle, aussitôt, se leva

Et par les prés baignés de lune se sauva.

Enfin je l'atteignis, car dans une broussaille

Qu'elle ne voyait point son pied fut arrêté.

Alors, fermant mes bras sur sa hanche arrondie,

Auprès d'un arbre, au bord de l'eau, je l'emportai.

Elle, que j'avais vue impudique et hardie,

Était pâle et troublée et pleurait lentement,

Tandis que je sentais comme un enivrement

De force qui montait de sa faiblesse émue.

Quel est donc et d'où vient ce ferment qui remue

Les entrailles de l'homme à l'heure de l'amour?

La lune illuminait les champs comme en plein jour.

Grouillant dans les roseaux, la bruyante peuplade

Des grenouilles faisait un grand charivari;

Une caille très loin jetait son double cri,

Et, comme préludant à quelque sérénade,

Des oiseaux réveillés commençaient leurs chansons.

Le vent me paraissait chargé d'amours lointaines,

Alourdi de baisers, plein des chaudes haleines

Que l'on entend venir avec de longs frissons,

Et qui passent roulant des ardeurs d'incendies.

Un rut puissant tombait des brises attiédies.

Et je pensai: «Combien, sous le ciel infini,

Par cette douce nuit d'été, combien nous sommes

Qu'une angoisse soulève et que l'instinct unit

Parmi les animaux comme parmi les hommes.»

Et moi j'aurais voulu, seul, être tous ceux-là!

Je pris et je baisai ses doigts; elle trembla.

Ses mains fraîches sentaient une odeur de lavande

Et de thym, dont son linge était tout embaumé.

Sous ma bouche ses seins avaient un goût d'amande

Comme un laurier sauvage ou le lait parfumé

Qu'on boit dans la montagne aux mamelles des chèvres.

Elle se débattait; mais je trouvai ses lèvres:

Ce fut un baiser long comme une éternité

Qui tendit nos deux corps dans l'immobilité.

Elle se renversa, râlant sous ma caresse;

Sa poitrine oppressée et dure de tendresse,

Haletait fortement avec de longs sanglots;

Sa joue était brûlante et ses yeux demi-clos,

Et nos bouches, nos sens, nos soupirs se mêlèrent.

Puis, dans la nuit tranquille où la campagne dort,

Un cri d'amour monta, si terrible et si fort

Que des oiseaux dans l'ombre effarés s'envolèrent.

Les grenouilles, la caille, et les bruits et les voix

Se turent; un silence énorme emplit l'espace.

Soudain, jetant aux vents sa lugubre menace,

Très loin derrière nous un chien hurla trois fois.

Mais quand le jour parut, comme elle était restée,

Elle s'enfuit. J'errai dans les champs au hasard.

La senteur de sa peau me hantait; son regard

M'attachait comme une ancre au fond du cœur jetée.

Ainsi que deux forçats rivés aux mêmes fers,

Un lien nous tenait, l'affinité des chairs.

III

Pendant cinq mois entiers, chaque soir, sur la rive,

Plein d'un emportement qui jamais ne faiblit,

J'ai caressé sur l'herbe ainsi que dans un lit

Cette fille superbe, ignorante et lascive.

Et le matin, mordus encor du souvenir,

Quoique tout alanguis des baisers de la veille,

Dès l'heure où, dans la plaine, un chant d'oiseau s'éveille,

Nous trouvions que la nuit tardait bien à venir.

Quelquefois, oubliant que le jour dût éclore,

Nous nous laissions surprendre embrassés, par l'aurore.

Vite, nous revenions le long des clairs chemins,

Mes deux yeux dans ses yeux, ses deux mains dans mes mains.

Je voyais s'allumer des lueurs dans les haies,

Des troncs d'arbre soudain rougir comme des plaies,

Sans songer qu'un soleil se levait quelque part,

Et je croyais, sentant mon front baigné de flammes,

Que toutes ces clartés tombaient de son regard.

Elle allait au lavoir avec les autres femmes;

Je la suivais, rempli d'attente et de désir.

La regarder sans fin était mon seul plaisir,

Et je restais debout dans la même posture,

Muré dans mon amour comme en une prison.

Les lignes de son corps fermaient mon horizon;

Mon espoir se bornait aux nœuds de sa ceinture.

Je demeurais près d'elle, épiant le moment

Où quelque autre attirait la gaieté toujours prête;

Je me penchais bien vite, elle tournait la tête,

Nos bouches se touchaient, puis fuyaient brusquement.

Parfois elle sortait en m'appelant d'un signe;

J'allais la retrouver dans quelque champ de vigne

Ou sous quelque buisson qui nous cachait aux yeux.

Nous regardions s'aimer les bêtes accouplées,

Quatre ailes qui portaient deux papillons joyeux,

Un double insecte noir qui passait les allées.

Grave, elle ramassait ces petits amoureux

Et les baisait. Souvent des oiseaux sur nos têtes

Se becquetaient sans peur, et les couples des bêtes

Ne nous redoutaient point, car nous faisions comme eux.

Puis le cœur tout plein d'elle, à cette heure tardive

Où j'attendais, guettant les détours de la rive,

Quand elle apparaissait sous les hauts peupliers,

Le désir allumé dans sa prunelle brune,

Sa jupe balayant tous les rayons de Lune

Couchés entre chaque arbre au travers des sentiers,

Je songeais à l'amour de ces filles bibliques,

Si belles qu'en ces temps lointains on a pu voir,

Éperdus et suivant leurs formes impudiques,

Des anges qui passaient dans les ombres du soir.

IV

Un jour que le patron dormait devant la porte,

Vers midi, le lavoir se trouva dépeuplé.

Le sol brûlant fumait comme un bœuf essoufflé

Qui peine en plein soleil; mais je trouvais moins forte

Cette chaleur du ciel que celle de mes sens.

Aucun bruit ne venait que des lambeaux de chants

Et des rires d'ivrogne, au loin, sortant des bouges,

Puis la chute parfois de quelque goutte d'eau

Tombant on ne sait d'où, sueur du vieux bateau.

Or ses lèvres brillaient comme des charbons rouges

D'où jaillirent soudain des crises de baisers,

Ainsi que d'un brasier partent des étincelles,

Jusqu'à l'affaissement de nos deux corps brisés.

On n'entendait plus rien hormis les sauterelles,

Ce peuple du soleil aux éternels cris-cris

Crépitant comme un feu parmi les prés flétris.

Et nous nous regardions, étonnés, immobiles,

Si pâles tous les deux que nous nous faisions peur,

Lisant aux traits creusés, noirs, sous nos yeux fébriles,

Que nous étions frappés de l'amour dont on meurt,

Et que par tous nos sens s'écoulait notre vie.

Nous nous sommes quittés en nous disant tout bas

Qu'au bord de l'eau, le soir, nous ne viendrions pas.

Mais, à l'heure ordinaire, une invincible envie

Me prit d'aller tout seul à l'arbre accoutumé

Rêver aux voluptés de ce corps tant aimé,

Promener mon esprit par toutes nos caresses,

Me coucher sur cette herbe et sur son souvenir.

Quand j'approchai, grisé des anciennes ivresses,

Elle était là, debout, me regardant venir.

Depuis lors, envahis par une fièvre étrange,

Nous hâtons sans répit cet amour qui nous mange.

Bien que la mort nous gagne, un besoin plus puissant

Nous travaille et nous force à mêler notre sang.

Nos ardeurs ne sont point prudentes ni peureuses;

L'effroi ne trouble pas nos regards embrasés;

Nous mourons l'un par l'autre, et nos poitrines creuses

Changent nos jours futurs comme autant de baisers.

Nous ne parlons jamais. Auprès de cette femme

Il n'est qu'un cri d'amour, celui du cerf qui brame.

Ma peau garde sans fin le frisson de sa peau

Qui m'emplit d'un désir toujours âpre et nouveau,

Et si ma bouche a soif, ce n'est que de sa bouche!

Mon ardeur s'exaspère et ma force s'abat

Dans cet accouplement mortel comme un combat.

Le gazon est brûlé qui nous servait de couche,

Et, désignant l'endroit du retour continu,

La marque de nos corps est entrée au sol nu.

Quelque matin, sous l'arbre où nous nous rencontrâmes,

On nous ramassera tous deux au bord de l'eau.

Nous serons rapportés au fond d'un lourd bateau,

Nous embrassant encore aux secousses des rames.

Puis, on nous jettera dans quelque trou caché,

Comme on fait aux gens morts en état de péché.

Mais alors, s'il est vrai que les ombres reviennent,

Nous reviendrons, le soir, sous les hauts peupliers,

Et les gens du pays, qui longtemps se souviennent,

En nous voyant passer, l'un à l'autre liés,

Diront, en se signant, et l'esprit en prière:

«Voilà le mort d'amour avec sa lavandière.»

_Au bord de l'eau_ a paru dans la _République des Lettres_ du 20 mars

1876, sous le pseudonyme de GUY DE VALMONT.

Voici un fragment d'une lettre, d'un tour ironique, que Maupassant

écrivait à son ami, M. Robert Pinchon (11 mars 1876):

«J'ai fait une pièce de vers qui va d'un coup me faire passer la

réputation des plus grands poètes: elle paraîtra le 20 de ce mois dans

la _République des Lettres_, si l'éditeur-propriétaire ne la lit pas,

car cet homme est un catholique forcené, et ma pièce, chaste de

termes, est ce qu'on peut faire de plus immoral et impudique comme

images et donnée. Flaubert, plein d'enthousiasme, m'a dit de l'envoyer

à Catulle Mendès, directeur de cette revue; ce dernier, complètement

renversé, va essayer de la faire passer malgré le propriétaire; puis

il l'a lue à plusieurs membres du Parnasse; on en a parlé, et samedi

dernier, à un dîner littéraire auquel assistait Zola, il paraît que

j'ai fait le sujet de la conversation, pendant une heure, entre

hommes qui ne me connaissent pas du tout. Zola écoutait sans rien

dire. Mendès m'a présenté à quelques Parnassiens qui m'ont accablé de

compliments. Mais seulement c'est raide de publier l'histoire de deux

jeunes gens qui meurent à force de..... Je me demande si, comme

l'illustre Barbey d'Aurevilly, je ne vais pas être appelé devant le

juge d'instruction.»

LES OIES SAUVAGES.

Tout est muet, l'oiseau ne jette plus ses cris.

La morne plaine est blanche au loin sous le ciel gris.

Seuls, les grands corbeaux noirs, qui vont cherchant leurs proies,

Fouillent du bec la neige et tachent sa pâleur.

Voilà qu'à l'horizon s'élève une clameur;

Elle approche, elle vient, c'est la tribu des oies.

Ainsi qu'un trait lancé, toutes, le cou tendu,

Allant toujours plus vite en leur vol éperdu,

Passent, fouettant le vent de leur aile sifflante.

Le guide qui conduit ces pèlerins des airs

Delà les océans, les bois et les déserts,

Comme pour exciter leur allure trop lente,

De moment en moment jette son cri perçant.

Comme un double ruban la caravane ondoie,

Bruit étrangement, et par le ciel déploie

Son grand triangle ailé qui va s'élargissant.

Mais leurs frères captifs répandus dans la plaine,

Engourdis par le froid, cheminent gravement.

Un enfant en haillons en sifflant les promène,

Comme de lourds vaisseaux balancés lentement.

Ils entendent le cri de la tribu qui passe,

Ils érigent leur tête; et regardant s'enfuir

Les libres voyageurs au travers de l'espace,

Les captifs tout à coup se lèvent pour partir.

Ils agitent en vain leurs ailes impuissantes,

Et, dressés sur leurs pieds, sentent confusément,

A cet appel errant se lever grandissantes

La liberté première au fond du cœur dormant,

La fièvre de l'espace et des tièdes rivages.

Dans les champs pleins de neige ils courent effarés,

Et jetant par le ciel des cris désespérés

Ils répondent longtemps à leurs frères sauvages.

DÉCOUVERTE.

J'étais enfant. J'aimais les grands combats,

Les Chevaliers et leur pesante armure,

Et tous les preux qui tombèrent là-bas

Pour racheter la Sainte Sépulture.

L'Anglais Richard faisait battre mon cœur

Et je l'aimais, quand après ses conquêtes

Il revenait, et que son bras vainqueur

Avait coupé tout un collier de têtes.

D'une Beauté je prenais les couleurs,

Une baguette était mon cimeterre;

Puis je partais à la guerre des fleurs

Et des bourgeons dont je jonchais la terre.

Je possédais au vent libre des cieux

Un banc de mousse où s'élevait mon trône;

Je méprisais les rois ambitieux,

De rameaux verts j'avais fait ma couronne.

J'étais heureux et ravi. Mais un jour

Je vis venir une jeune compagne.

J'offris mon cœur, mon royaume et ma cour,

Et les châteaux que j'avais en Espagne.

Elle s'assit sous les marronniers verts;

Or je crus voir, tant je la trouvais belle,

Dans ses yeux bleus comme un autre univers,

Et je restai tout songeur auprès d'elle.

Pourquoi laisser mon rêve et ma gaieté

En regardant cette fillette blonde?

Pourquoi Colomb fut-il si tourmenté

Quand, dans la brume, il entrevit un monde?

L'OISELEUR.

L'oiseleur Amour se promène

Lorsque les coteaux sont fleuris,

Fouillant les buissons et la plaine;

Et chaque soir sa cage est pleine

Des petits oiseaux qu'il a pris.

Aussitôt que la nuit s'efface

Il vient, tend avec soin son fil,

Jette la glu de place en place,

Puis sème, pour cacher la trace,

Quelques brins d'avoine ou de mil.

Il s'embusque au coin d'une haie,

Se couche aux berges des ruisseaux,

Glisse en rampant sous la futaie,

De crainte que son pied n'effraie

Les rapides petits oiseaux.

Sous le muguet et la pervenche

L'enfant rusé cache ses rets,

Ou bien sous l'aubépine blanche

Où tombent, comme une avalanche,

Linots, pinsons, chardonnerets.

Parfois d'une souple baguette

D'osier vert ou de romarin

Il fait un piège, et puis il guette

Les petits oiseaux en goguette

Qui viennent becqueter son grain.

Etourdi, joyeux et rapide,

Bientôt approche un oiselet:

Il regarde d'un air candide,

S'enhardit, goûte au grain perfide,

Et se prend la patte au filet.

Et l'oiseleur Amour l'emmène

Loin des coteaux frais et fleuris,

Loin des buissons et de la plaine,

Et chaque soir sa cage est pleine

Des petits oiseaux qu'il a pris.

L'AÏEUL.

L'aïeul mourait froid et rigide.

Il avait quatre-vingt-dix ans.

La blancheur de son front livide

Semblait blanche sur ses draps blancs.

Il entr'ouvrit son grand œil pâle,

Et puis il parla d'une voix

Lointaine et vague comme un râle,

Ou comme un souffle au fond des bois.

Est-ce un souvenir, est-ce un rêve?

Aux clairs matins de grand soleil

L'arbre fermentait sous la sève,

Mon cœur battait d'un sang vermeil.

Est-ce un souvenir, est-ce un rêve?

Comme la vie est douce et brève!

Je me souviens, je me souviens

Des jours passés, des jours anciens!

J'étais jeune! je me souviens!

Est-ce un souvenir, est-ce un rêve?

L'onde sent un frisson courir

A toute brise qui s'élève;

Mon sein tremblait à tout désir.

Est-ce un souvenir, est-ce un rêve,

Ce souffle ardent qui nous soulève?

Je me souviens, je me souviens!

Force et jeunesse! ô joyeux biens!

L'amour! l'amour! je me souviens!

Est-ce un souvenir, est-ce un rêve?

Ma poitrine est pleine du bruit

Que font les vagues sur la grève,

Ma pensée hésite et me fuit.

Est-ce un souvenir, est-ce un rêve

Que je commence ou que j'achève?

Je me souviens, je me souviens!

On va m'étendre près des miens;

La mort! la mort! je me souviens!

DÉSIRS.

Le rêve pour les uns serait d'avoir des ailes,

De monter dans l'espace en poussant de grands cris,

De prendre entre leurs doigts les souples hirondelles,

Et de se perdre, au soir, dans les cieux assombris.

D'autres voudraient pouvoir écraser des poitrines

En refermant dessus leurs deux bras écartés;

Et, sans ployer des reins, les prenant aux narines,

Arrêter d'un seul coup les chevaux emportés.

Moi, ce que j'aimerais, c'est la beauté charnelle:

Je voudrais être beau comme les anciens dieux,

Et qu'il restât aux cœurs une flamme éternelle

Au lointain souvenir de mon corps radieux.

Je voudrais que pour moi nulle ne restât sage,

Choisir l'une aujourd'hui, prendre l'autre demain;

Car j'aimerais cueillir l'amour sur mon passage,

Comme on cueille des fruits en étendant la main.

Ils ont, en y mordant, des saveurs différentes;

Ces aromes divers nous les rendent plus doux.

J'aimerais promener mes caresses errantes

Des fronts en cheveux noirs aux fronts en cheveux roux.

J'adorerais surtout les rencontres des rues,

Ces ardeurs de la chair que déchaîne un regard,

Les conquêtes d'une heure aussitôt disparues,

Les baisers échangés au seul gré du hasard.

Je voudrais au matin voir s'éveiller la brune

Qui vous tient étranglé dans l'étau de ses bras;

Et, le soir, écouter le mot que dit tout bas

La blonde dont le front s'argente au clair de lune.

Puis, sans un trouble au cœur, sans un regret mordant,

Partir d'un pied léger vers une autre chimère.

--Il faut dans ces fruits-là ne mettre que la dent:

On trouverait au fond une saveur amère.

DERNIÈRE ESCAPADE.

I

Un grand château bien vieux aux murs très élevés.

Les marches du perron tremblent, et l'herbe pousse,

S'élançant longue et droite aux fentes des pavés

Que le temps a verdis d'une lèpre de mousse.

Sur les côtés deux tours. L'une, en chapeau pointu,

S'amincit dans les airs. L'autre est décapitée.

Sa tête fut, un soir, par le vent emportée;

Mais un lierre, grimpé jusqu'au faîte abattu,

S'ébouriffe au-dessus comme une chevelure,

Tandis que, s'infiltrant dans le flanc de la tour,

L'eau du ciel, acharnée et creusant chaque jour,

L'entr'ouvrit jusqu'en bas d'une immense fêlure.

Un arbre, poussé là, grandit au creux des murs.

Laissant voir vaguement de vieux salons obscurs,

Chaque fenêtre est morne ainsi qu'un regard vide.

Tout ce lourd bâtiment caduc, noirci, fané,

Que la lézarde marque au front comme une ride,

Dont s'émiette le pied, de salpêtre miné,

Dont le toit montre au ciel ses tuiles ravagées,

A l'aspect désolé des choses négligées.

Tout autour un grand parc sombre et profond s'étend;

Il dort sous le soleil qui monte et l'on entend,

Par moments, y passer des rumeurs de feuillages,

Comme les bruits calmés des vagues sur les plages,

Quand la mer resplendit au loin sous le ciel bleu.

Les arbres ont poussé des branches si mêlées

Que le soleil, jetant son averse de feu,

Ne pénètre jamais la noirceur des allées.

Les arbustes sont morts sous ces géants touffus,

Et la voûte a grandi comme une cathédrale;

Il y flotte une odeur antique et sépulcrale,

L'humidité des lieux où l'homme ne va plus.

Mais sur les hauts degrés du perron qui dominent

Les longs gazons qu'au loin de grands arbres terminent,

Des valets ont paru, soutenant par les bras

Deux vieillards très courbés qui vont à petits pas.

Ils traînent lentement sur les marches verdies

Les hésitations de leurs jambes roidies,

Et tâtent le chemin du bout de leur bâton.

Très vieux,--l'homme et la femme,--et branlant du menton,

Ils ont le front si lourd et la peau si fanée

Qu'on ne devine pas quel pouvoir enfonça

Aux moelles de leurs os cette vie obstinée.

Affaissés dans leurs grands fauteuils on les laissa,

Pliés en deux, tremblant des mains et de la tête.

Ils ont baissé leurs yeux que la vieillesse hébète,

Et regardent tout près, par terre, fixement.

Ils n'ont plus de pensée. Un long tremblotement

Semble seul habiter cette décrépitude;

Et s'ils ne sont pas morts, c'est par longue habitude

De vivre à deux, tout près l'un de l'autre toujours,

Car ils n'ont plus parlé depuis beaucoup de jours.

II

Mais un souffle de feu sur la plaine s'élève.

Les arbres dans leurs flancs ont des frissons de sève,

Car sur leurs fronts troublés le soleil va passer.

Partout la chaleur monte ainsi qu'une marée

Et, sur chaque prairie, une foule dorée

De jaunes papillons flotte et semble danser.

Épanouie au loin la campagne grésille,

C'est un bruit continu qui remplit l'horizon,

Car, affolé dans les profondeurs du gazon,

Le peuple assourdissant des criquets s'égosille.

Une fièvre de vie enflammée a couru,

Et rajeuni, tout blanc dans la chaude lumière,

Ainsi qu'aux premiers jours d'un passé disparu,

Le vieux château reprend son sourire de pierre.

Alors les deux vieillards s'animent peu à peu:

Ils clignotent des yeux et, dans ce bain de feu,

Les membres desséchés lentement se détendent;

Leurs poumons refroidis aspirent du soleil,

Et leurs esprits, confus comme après un réveil,

S'étonnent vaguement des rumeurs qu'ils entendent.

Ils se dressent, pesant des mains sur leur bâton.

L'homme se tourne un peu vers son antique amie,

La regarde un instant et dit: «Il fait bien bon.»

Elle, levant sa tête encor tout endormie

Et parcourant de l'œil les horizons connus,

Lui répond: «Oui, voilà les beaux jours revenus.»

Et leur voix est pareille au bêlement des chèvres.

Des gaietés de printemps rident leurs vieilles lèvres;

Ils sont troublés, car les senteurs du bois nouveau

Les traversent parfois d'une brusque secousse,

Ainsi qu'un vin trop fort montant à leur cerveau.

Ils balancent leurs fronts d'une façon très douce

Et retrouvent dans l'air des souffles d'autrefois.

Lui, tout à coup, avec des sanglots dans la voix:

«C'était un jour pareil que vous êtes venue

Au premier rendez-vous, dans la grande avenue.»

Puis ils n'ont plus rien dit; mais leurs pensers amers

Remontaient aux lointains souvenirs du jeune âge,

Ainsi que deux vaisseaux, ayant passé les mers,

S'en retournent toujours par le même sillage.

Il reprit: «C'est bien loin, cela ne revient pas.

Et notre banc de pierre, au fond du parc,--là-bas?»

La femme fit un saut comme d'un trait blessée:

«Allons le voir», dit-elle, et, la gorge oppressée,

Tous deux se sont levés soudain d'un même effort!

Couple prodigieux tant il est grêle et pâle.

Lui, dans un vieil habit de chasse à boutons d'or,

Elle, sous les dessins étranges d'un vieux châle!

III

Ils guettèrent, ayant grand'peur d'être aperçus;

Et puis, voûtés, avec le dos rond des bossus,

Humbles d'être si vieux quand tout semblait revivre,

Ainsi que des enfants ils se prirent la main

Et partirent, barrant la largeur du chemin.

Car chacun oscillant un peu, comme un homme ivre,

Heurtait l'autre d'un coup d'épaule quelquefois,

Et des zigzags guidaient leur douteux équilibre.

Leurs bâtons supportant chaque bras resté libre

Trottaient à leurs côtés comme deux pieds de bois.

Mais, d'arrêts en arrêts dans leur course essoufflée,

Ils gagnèrent le parc et puis la grande allée.

Leur passé se levait et marchait devant eux,

Et sur la terre humide ils croyaient voir, par places,

L'empreinte fraîche encor de leurs pieds amoureux;

Comme si les chemins avaient gardé leurs traces,

Attendant chaque jour le couple habituel.

Ils allaient, tout chétifs, près des arbres énormes,

Perdus sous la hauteur des chênes et des ormes

Qui versaient autour d'eux un soir perpétuel.

Et comme un livre ancien dont on tourne la page:

«C'est ici», disait l'un. L'autre disait: «C'est là.

La place où je baisai vos doigts?--Oui, la voilà.

--Vos lèvres?--Oui! c'est elle!» Et leur pèlerinage,

De baisers en baisers sur la bouche ou les doigts,

Continuait ainsi qu'un chemin de la croix.

Ils débordaient tous deux d'allégresses passées,

Élans que prend le cœur vers les bonheurs finis,

En songeant que jadis, les tailles enlacées,

Les yeux parlant au fond des yeux, les doigts unis,

Muets, le sein troublé de fièvres inconnues,

Ils avaient parcouru ces mêmes avenues!

IV

Le banc les attendait, moussu, vieilli comme eux.

«C'est lui!» dit-il. «C'est lui!» reprit-elle. Ils s'assirent,

Et sous les chauds reflets des souvenirs heureux

Les profondes noirceurs des arbres s'éclaircirent.

Mais voilà que dans l'herbe ils virent s'approcher

Un crapaud centenaire aux formes empâtées.

Il imitait, avec ses pattes écartées,

Des mouvements d'enfant qui ne sait pas marcher.

Un sanglot convulsif fit râler leurs haleines;

Lui! le premier témoin de leurs amours lointaines

Qui venait chaque soir écouter leurs serments!

Et seul il reconnut ces reliques d'amants,

Car hâtant sa démarche épaisse et patiente,

Gonflant son ventre, avec des yeux ronds attendris,

Contre les pieds tremblants des amoureux flétris

Il traîna lentement sa grosseur confiante.

Ils pleuraient.--Mais soudain un petit chant d'oiseau

Partit des profondeurs du bois. C'était le même

Qu'ils avaient entendu quatre-vingts ans plus tôt!

Et dans l'effarement d'un délire suprême,

Du fond des jours finis devant eux accourut,

Par bonds, comme un torrent qui va, sans cesse accru,

Toute leur vie, avec ses bonheurs, ses ivresses,

Et ses nuits sans repos de fougueuses caresses,

Et ses réveils à deux si doux, las et brisés,

Et puis, le soir, courant sous les ombres flottantes,

Les senteurs des forêts aux sèves excitantes

Qui prolongent sans fin la lenteur des baisers!...

Mais comme ils s'imprégnaient de tendresse, l'allée

S'ouvrit, laissant passer une brise affolée;

Et, parfumé, frappant leur cœur, comme autrefois,

Ce souffle, qui portait la jeunesse des bois,

Réveilla dans leur sang le frisson mort des germes.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 02 · 第 2 / 5 段