Les gouvernements ont beau changer, Monarchie, Empire, Répub

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ŒUVRES COMPLÈTES

DE

GUY DE MAUPASSANT

LA PRÉSENTE ÉDITION

DES

ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT

A ÉTÉ TIRÉE

PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE

EN VERTU D'UNE AUTORISATION

DE M. LE GARDE DES SCEAUX

EN DATE DU 30 JANVIER 1902.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION

100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE

SAVOIR:

60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.

20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.

20 exemplaires (81 à 100) sur chine.

_Le texte de ce volume

est conforme à celui de l'édition originale_: Des Vers.

_Paris, Charpentier, 1880,

avec addition de_:

Lettres de Mme Laure de Maupassant à Gustave Flaubert

(_inédit_).

Poésies inédites.

ŒUVRES COMPLÈTES

DE

GUY DE MAUPASSANT

DES VERS

LETTRES

DE MME LAURE DE MAUPASSANT

À GUSTAVE FLAUBERT

POÉSIES INÉDITES

PARIS

LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR

17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17

MDCCCCVIII

_Tous droits réservés._

À

GUSTAVE FLAUBERT

_à l'illustre et paternel ami

que j'aime de toute ma tendresse,

à l'irréprochable maître

que j'admire avant tous_.

LETTRES

DE MME LAURE DE MAUPASSANT

À GUSTAVE FLAUBERT.

Nous plaçons en tête de ce volume, qui fut le début littéraire de

Maupassant, les lettres que Mme de Maupassant, sa mère, adressait à

Gustave Flaubert au sujet de la vocation littéraire du jeune Guy.

Étretat, le 16 mars 1866.

Si quelque chose peut adoucir une profonde douleur, c'est de la voir

réellement comprise, et ta lettre, mon vieil ami, m'a apporté la seule

consolation qui peut aller jusqu'à mon cœur. Tu as évoqué pour moi les

communs souvenirs de nos jeunes années, et j'ai revu cette maison de la

grande rue peuplée d'hôtes bien-aimés que le tombeau a pris presque

tous. Mon pauvre vieux père, si respectable et si bon; mon frère, si

intelligent, si distingué, si exceptionnel; puis ma mère, ma chère et

excellente mère, partie la dernière pour aller rejoindre les

autres.--Mon Dieu! que la vie est triste, et que le temps, qui s'en va

toujours, sème d'amertume sur sa route!

L'épreuve terrible que je viens de traverser m'a trouvée plus forte que

tu ne l'aurais cru, que je ne l'aurais cru moi-même. J'ai pu rester

jusqu'à la fin près de la dépouille de notre chère morte, et j'ai passé

deux nuits en face de ce visage qui avait retrouvé, dans le calme

suprême, quelque chose de son expression d'autrefois. La pauvre Virginie

est accourue tout de suite à mon appel, et s'est jetée en sanglotant

dans mes bras; mais quand je lui ai proposé de la conduire au lit de

notre mère, ses forces l'ont trahie et je l'ai vue dans un tel état que

j'ai dû la supplier de s'en retourner à Bornansbusc, près de son mari et

de ses enfants. Elle m'a quittée en effet, mais l'angoisse de

l'éloignement lui a paru plus impossible encore à supporter, et elle a

trouvé le courage de venir le lendemain partager ma lugubre

veille!--J'éprouve quelque soulagement à te parler de tout cela, parce

que je connais ta vieille et bonne amitié. J'ai été, moi, tout

particulièrement frappée par le sort, et il n'est guère étonnant que je

me rattache ardemment au passé, tout rempli de douces visions; mais toi,

que la vie d'artiste entraîne dans son tourbillon, toi, mon cher

Gustave, qui as vu se réaliser ce rêve éblouissant de la célébrité, tu

as gardé pourtant, comme moi-même, la religion des choses d'autrefois;

tu sais en parler avec le cœur, et il est facile de deviner que, toi

aussi, tu regardes tout ce passé comme le temps le plus heureux de ta

vie. Tu la revois souvent, cette terrasse pleine de soleil, et tu

entends encore chanter les oiseaux de la volière!

A présent il faut que je m'efforce de tourner mes yeux vers l'avenir;

j'ai deux enfants, que j'aime de toutes mes forces, et qui me donneront

peut-être encore quelques beaux jours. Le plus jeune n'est, jusqu'à

présent, qu'un brave petit paysan, mais l'aîné est un jeune homme, déjà

sérieux. Le pauvre garçon a vu et compris bien des choses et il est

presque trop mûri pour ses quinze ans. Il te rappellera son oncle

Alfred, auquel il ressemble sous bien des rapports, et je suis sûre que

tu l'aimeras. Je viens d'être obligée de le retirer de la maison

religieuse d'Yvetot, où l'on m'a refusé une dispense de maigre exigée

par les médecins; c'est une singulière manière de comprendre la religion

du Christ ou je ne m'y connais pas!... Mon fils n'est point sérieusement

malade; mais il souffre d'un affaiblissement nerveux qui demande un

régime très tonique, et puis, il ne se plaisait guère là-bas;

l'austérité de cette vie de cloître allait mal à sa nature

impressionnable et fine, et le pauvre enfant étouffait derrière ces

hautes murailles qui ne laissaient arriver aucun bruit du dehors. Je

crois que je vais le mettre au lycée du Havre pour dix-huit mois et que

j'irai ensuite m'établir à Paris pour les années de rhétorique et de

philosophie. Hervé sera demi-pensionnaire dans un collège quelconque et

je pourrai ainsi veiller moi-même sur mes deux chers trésors.

Tu vois que je t'ai écrit longuement, mon cher camarade, et je sens que

cela m'a fait du bien. Adieu, pense quelquefois à notre amitié d'enfance

et reçois une bien cordiale et bien affectueuse poignée de main.

LE POITTEVIN DE MAUPASSANT.

Étretat, le 29 janvier 1872.

Il faut, mon cher camarade, que je vienne te serrer les mains. A la

bonne heure, cela s'appelle parler, et dire aux gens leurs vérités, bien

en face. Ce que tu as fait est beau et brave, et notre pauvre Bouilhet,

méconnu jusqu'à l'insulte par cette troupe d'oisons stupides, est

joliment vengé par ta plume. Quelle distribution, bon Dieu! il y en a

pour tout le monde! Allez donc, vous autres; prenez, attrapez, ramassez,

à chacun sa part. Courbez l'échine, le poids est lourd et vous aurez

beau faire, vous ne parviendrez jamais à vous relever[1].

J'applaudis, mon bon ami, j'applaudis de tout mon cœur et de toutes mes

forces.

[1] Lettre de Gustave Flaubert au conseil municipal de Rouen: _Par les

Champs et par les Grèves_.

Guy est encore ici, près de moi, et c'est ensemble que nous avons lu

cette lettre si éloquente, si indignée, si railleuse. Tu nous as fait

passer de bons moments dans notre solitude où les distractions sont

rares, surtout les distractions de cette qualité. Mon fils voulait

t'écrire, j'ai fait valoir mon droit, et je t'apporte tous ses

compliments avec tous les miens. Nous avons, du reste, pris l'habitude

de causer de nos amis le soir au coin du feu, et ton nom revient

toujours, comme c'est justice. Guy me raconte la dernière visite qu'il

t'a faite à Paris, et me fait passer par toutes les impressions qu'il a

ressenties en t'entendant lire les dernières poésies du pauvre Louis

Bouilhet. Il m'assure que tu le consultais parfois, il en était tout

fier, il se sentait grandi, et moi, je te remercie de ce que tu fais, de

ce que tu es pour ce garçon. Je sens que je ne suis pas seule à me

souvenir du temps passé, de ce bon temps où nos deux familles n'en

faisaient qu'une, pour ainsi dire. Quand je regarde en arrière et que

j'évoque tout ce qui n'est plus, il se produit à mes yeux un étrange

effet de perspective. C'est le lointain qui vient en avant, que je

touche du doigt, et c'est le présent qui s'efface et pâlit. Rien ne peut

donc les faire oublier, ces heureuses années d'enfance et de jeunesse.

Tu veux des nouvelles de ma santé? Ces nouvelles sont toutes à peu près

les mêmes. Je ne suis pas précisément malade; je me sens excessivement,

effroyablement faible. Il y a des instants où ma tête est comme brisée

et où je me demande positivement si je veille ou si je rêve. Cette

impression est courte, mais très pénible, c'est une véritable détresse.

Pourtant notre hiver, ici, ne s'est pas trop mal passé. Le temps a été

fort doux, souvent beau, et les fleurs n'ont pas disparu de mon jardin.

Mes deux fils sont avec moi, ils sont excellents garçons et me rendent

la vie bonne autant qu'il est possible. Hervé travaille et devient un

homme. Je crois qu'il ne sera pas trop en retard, malgré le temps perdu.

Je serais injuste si je ne te disais qu'un mot du brave écolier qui, lui

aussi, a lu et relu la fameuse lettre, et a su très bien l'apprécier. Il

dit du reste qu'un campagnard peut goûter aux plaisirs de l'esprit, tout

en faisant pousser son blé, ses choux et ses salades. Je ne suis pas

éloignée de trouver qu'il a raison, et je le vois, sans répugnance

aucune, arranger sa vie pour rester aux champs. Guy aura peut-être bien

plus de mal à trouver la route qui lui convient.

Dis à ta chère mère que je l'aime et que je pense bien souvent à elle.

Je serais très heureuse d'avoir de ses nouvelles et des tiennes, et si

tu avais un tout petit instant pour m'écrire, ce serait vraiment une

bonne action. Je te sais si occupé que je n'ose trop te le demander.

Nous ne voyons pas dans les journaux si les _Poésies_ de Louis Bouilhet

et _Mlle Aïssé_ seront bientôt publiées. Nous sommes bien impatients de

tenir dans nos mains ces dernières œuvres léguées par notre ami, et

nous voudrions les faire venir de suite. Si tu m'écris un mot, dis-moi,

je t'en prie, où et quand on pourra avoir ces livres.

Adieu, mon bon et vieil ami, je t'embrasse, ainsi que ta mère, et suis

bien à vous deux, maintenant et toujours. Respects, compliments et

amitiés de la part de mes fils.

LE POITTEVIN DE MAUPASSANT.

Étretat, le 19 février 1873.

MON CHER CAMARADE,

J'entends parler de toi si souvent qu'il me faut, à mon tour, donner

signe de vie, et que je viens te dire merci de toute mon âme et de tout

mon cœur.

Guy est si heureux d'aller chez toi tous les dimanches, d'être retenu

pendant de longues heures, d'être traité avec cette familiarité si

flatteuse et si douce, que toutes ses lettres disent et redisent la même

chose. Le cher garçon me raconte sa vie de chaque jour; il me parle de

ceux de nos amis qu'il retrouve à Paris, et des distractions qu'il

rencontre sur son chemin; puis, invariablement le chapitre finit ainsi:

«mais la maison qui m'attire le plus, celle où je me plaise mieux

qu'ailleurs, celle où je retourne sans cesse, c'est la maison de

Monsieur Flaubert».--Et moi, je me garde bien de trouver cela monotone.

Je ne saurais dire, au contraire, combien j'ai de plaisir à lire ces

lignes, qui ne changent un peu que dans la forme, et à voir mon fils

accueilli de la sorte chez le meilleur de mes vieux amis. N'est-ce pas

que je suis bien pour quelque chose dans toute cette bonne grâce?

N'est-ce pas que le jeune homme te rappelle mille souvenirs de ce cher

passé où notre pauvre Alfred tenait si bien sa place?

Le neveu ressemble à l'oncle, tu me l'as dit à Rouen, et je vois, non

sans orgueil maternel, qu'un examen plus intime n'a pas détruit toute

l'illusion.--Si tu voulais me faire bien plaisir, tu trouverais quelques

minutes pour me donner toi-même de tes nouvelles. C'est si bon de voir

que l'on n'est point oublié, de sentir que la solitude ne vous isole pas

tout à fait, et qu'elle ne saurait toucher à la véritable amitié.

Et puis, tu me parlerais de mon fils, tu me dirais s'il t'a lu

quelques-uns de ses vers, et si tu penses qu'il y ait là autre chose que

de la facilité.

Tu sais combien j'ai confiance en toi; je croirai ce que tu croiras, et

je suivrai tes conseils. Si tu dis _oui_, nous encouragerons le bon

garçon dans la voie qu'il préfère; mais si tu dis _non_, nous

l'enverrons faire des perruques..... ou quelque chose comme cela.....

Parle donc bien franchement à ta vieille amie.

Si tu veux à présent des nouvelles de notre vie campagnarde,

j'allongerai un peu ma lettre et je remettrai une petite feuille de

papier, pour n'être point forcée d'être trop brève.

Notre hiver s'est assez bien passé, et mon compagnon, le sauvage, est

dans un état superbe. Il promet d'arriver à une taille de cuirassier et

se plaît à développer ses muscles avec la boxe, la savate et la canne.

Les études ne marchent pas tout à fait d'une allure aussi vive;

cependant nous avançons. Pline et Sénèque, Horace et Virgile, ne sont

plus du tout lettres closes pour le jeune écolier. Le jardinage a son

tour aussi comme récréation, et nous nous amusons en ce moment à créer

un grand potager à un demi-quart de lieue de chez nous dans la plus

belle vallée du monde. Nous, nous livrons à ce travail avec une

véritable passion. Tu trouveras peut-être que j'ai des goûts très

vulgaires, mais j'aime à la folie les jardins potagers; ils ne me

paraissent ni solennels, ni prétentieux, ils sont intimes, et pour peu

que quelques fleurs viennent les animer, je les trouve tout à fait

charmants. Nous aurons donc des roses à côté des pommes et des poires,

des ravenelles et des violettes à côté des navets et des choux. Et puis

il y a là du soleil autant qu'on en veut, une vue splendide, et tous les

bruits de la campagne, depuis le laboureur jusqu'à l'insecte. Je reste

en ce lieu des heures entières travaillant, me promenant et me sentant

heureuse surtout de la joie de mon jeune jardinier. Il a tout ordonné,

tout dessiné lui-même avec beaucoup de goût et d'adresse, plus fier à

l'heure qu'il est que s'il avait écrit un poème en douze chants. A

chacun sa vocation, et celle-là peut en valoir une autre.

Nous sommes ici moins isolés que tu ne pourrais penser, et nous avons

encore quelques personnes à voir; on se réunit le soir trois fois par

semaine. On fait de la musique, on joue aux cartes, on prend le thé et

on mange force gâteaux que les jeunes filles confectionnent à qui mieux

mieux. Nous avons pour voisins deux vieux artistes dont le nom ne t'est

certainement pas inconnu, c'est le ménage Dorus-Gras, qui a

précieusement gardé le culte des beaux-arts. Nous passons donc en revue

tous les chefs-d'œuvre de la grande musique. Hier au soir c'était la

symphonie pastorale avec ses chants d'oiseaux, ses bruits d'orage et ses

chalumeaux; demain ce sera l'ouverture du _Jeune Henri_, avec ses

fanfares qui font passer devant mes yeux une chasse tout entière.

Mozart, Beethoven, Haydn, Rossini, Auber, tous les grands maîtres

viennent contribuer à nos jouissances. La poésie n'est point oubliée non

plus; on lit, on cause et le temps s'en va presque sans qu'on y songe.

Tu vois que pour des reclus nous ne sommes point encore trop mal

partagés.

Il me semble que j'ai été bien bavarde, mon bon et cher ami, et j'ai

grand'peur que tu ne sois de mon avis. Adieu donc, je t'embrasse bien

cordialement et Hervé t'envoie tous ses compliments.

Quand tu verras Caroline, parle-lui de moi et offre mes souvenirs à son

mari.

A toi.

LE P. DE MAUPASSANT.

Étretat, le 10 octobre 1873.

Cette lettre ira te trouver à Croisset, mon vieux camarade, et je

voudrais bien faire comme elle. Depuis ce printemps, depuis ton

invitation si pressante et si cordiale, j'ai gardé cette idée fixe

d'aller te serrer la main; mais il faut attendre, attendre encore,

attendre toujours, et la vie se passe ainsi. On peut quelquefois venir à

bout des grands obstacles, il n'en est pas de même des petits: ceux-ci

se groupent, se multiplient, et il faut céder au nombre. D'abord, j'ai

été très souffrante d'une fièvre nerveuse, qui ne m'a point encore fait

des adieux définitifs; puis ma maisonnette a été remplie de visiteurs

pendant toute la saison des bains. J'ai eu Virginie et ses enfants, le

ménage Louis Le Poittevin, Gustave de Maupassant et enfin mon bien-aimé

Guy. A l'heure qu'il est je reste seule avec mon compagnon ordinaire, le

jeune sauvage, qui n'a pas pu s'acclimater loin du pays natal. Les

études nous occupent beaucoup: il faut arriver au baccalauréat avant le

service militaire, et ce n'est point une mince affaire avec les

ressources dont nous disposons. Nous avons pourtant tout espoir de

réussir. Tu vois comment s'en vont mes journées, et tu me pardonnes de

résister à tes instances et à mon désir; mais si tu veux être tout à

fait bon et charmant, tu t'arrangeras de manière à me faire une visite

pour commencer et tu apporteras la joie dans notre ermitage. Rien de

plus facile à ce qu'il me semble. Quand Guy aurait quarante-huit heures

de liberté, il te prendrait en passant, et vous viendriez tous les deux

jusqu'ici. Est-ce donc te demander trop, et ne peux-tu faire cela pour

ta vieille amie? Allons, réfléchis, et tâche de dire oui.

Ta lettre m'a fait peine et plaisir à la fois; il est bon de se

souvenir, mais il y a dans ce passé tant de points douloureux! Moi

aussi, je suis souvent avec les morts, et je crois que leur image

devient plus vivante, plus réelle, plus palpable, à mesure que j'avance

en âge. L'avenir pourtant me sourit encore dans mes deux chers garçons;

mais ils sont bien forts les liens qui nous attachent aux choses et aux

êtres disparus. Ils nous font sans cesse retourner la tête. Est-ce que

les morts ne peuvent plus nous aimer?... Oui, tu as raison, nous avons

grand besoin de nous revoir et de causer. Guy le sait bien, puisque je

ne cesse de le questionner sur tout ce qui te concerne. Tu es si

excellent, si parfait pour mon fils, que je ne sais comment te

remercier. Le jeune homme t'appartient de cœur et d'âme, et moi, je

suis comme lui, toute tienne maintenant et toujours. Adieu, mon cher

compagnon, je t'embrasse de toutes mes forces.

L. P. DE MAUPASSANT.

J'ai vu Caroline et son mari, mais un instant seulement, et j'ai bien

regretté de ne pouvoir les retenir un jour ou deux sur notre rivage.

Offre-leur mes bien affectueux souvenirs.

Pavillon des Vergnies, le 23 janvier 1878.

Puisque tu appelles Guy ton fils adoptif, tu me pardonneras, mon cher

Gustave, si je viens tout naturellement te parler de ce garçon. La

déclaration de tendresse que tu lui as faite devant moi m'a été si

douce que je l'ai prise au pied de la lettre et que je m'imagine à

présent qu'elle t'impose des devoirs quasi paternels. Je sais d'ailleurs

que tu es au courant des choses et que le pauvre employé de ministère

t'a déjà fait toutes ses doléances. Tu t'es montré excellent, comme

toujours, tu l'as consolé, encouragé, et il espère aujourd'hui, grâce à

tes bonnes paroles, que l'heure est proche où il pourra quitter sa

prison et dire adieu à l'aimable chef qui en garde la porte.

Si tu peux, mon cher vieil ami, faire quelque chose pour l'avenir de

Guy, et lui procurer une position à sa convenance, tu seras mille fois

béni, mille fois remercié; mais il n'est pas besoin que j'insiste près

de toi, puisque je suis sûre d'avance que la mère et le fils peuvent

compter sur ton appui. Si j'étais moins loin de Paris, je serais allée

tout simplement frapper à ta porte, un soir après dîner; j'aurais

réclamé une petite place au coin de ton feu et nous serions restés

longtemps à causer ensemble, comme des compagnons d'enfance qui se

retrouvent avec plaisir et qui s'aiment toujours, en dépit des longues

séparations; mais je suis ici, à Étretat, tout engourdie par les

influences narcotiques de l'hiver, du silence et de la solitude. Je ne

sais encore à quelle époque je pourrai aller à Paris, cependant je crois

que j'attendrai le mois de mai afin de voir l'exposition universelle.

J'espère que tu ne seras pas parti pour la Normandie et que je te

trouverai encore faubourg Saint-Honoré. Ma première visite sera pour toi

et pour la chère Caroline, dont je n'entends pas parler assez souvent.

Fais-lui tous mes compliments, je t'en prie, et ne crains pas d'ajouter

que mon affection pour elle a quelque chose de maternel. J'ai si bien

connu, j'ai tant aimé ta sœur.

Dis-moi, mon bon Gustave, est-ce que tu ne veux plus venir à

Étretat?--Tâche donc de t'entendre avec Guy et de me donner quelques

jours lorsqu'il viendra revoir son cher pays. Je t'adresserai bientôt ma

requête de vive voix, et je serai bien maladroite si je n'obtiens pas

une bonne et sérieuse promesse.

Adieu, mon ami, mon vieux camarade, je t'embrasse de tout cœur.

LAURE.

Nous devons communication des lettres de Mme Laure de Maupassant à

l'obligeance de Mme Caroline Commanville, aujourd'hui Mme Franklin

Grout.

LETTRE-PRÉFACE

Croisset, le 19 février 1880.

MON CHER BONHOMME,

C'est donc vrai? J'avais cru d'abord à _une farce_! Mais non, je

m'incline.

Eh bien, ils sont délicieux à Étampes! Allons-nous relever de tous les

tribunaux du territoire français, les colonies y comprises? Et comment

se fait-il qu'une pièce de vers, insérée autrefois à Paris, dans un

journal qui n'existe plus, soit criminelle du moment qu'elle est

reproduite par un journal de province? A quoi sommes-nous obligés

maintenant? Que faut-il écrire? Dans quelle Boétie vivons-nous!

«Prévenu pour outrage aux mœurs _et_ à la moralité publique», deux

synonymes, formant deux chefs d'accusation. Moi, j'avais à mon compte un

troisième chef, un troisième outrage «_et_ à la morale religieuse»,

quand j'ai comparu devant la 8e chambre avec ma _Bovary_: procès qui m'a

fait une réclame gigantesque, à laquelle j'attribue les deux tiers de

mon succès.

Bref, je n'y comprends goutte! Es-tu la victime détournée de quelque

vengeance? Il y a du louche là-dessous. Veulent-ils démonétiser la

République? Oui, peut-être!

Qu'on vous poursuive pour un article politique, soit; bien que je défie

tous les tribunaux de me prouver à quoi jamais cela ait servi! Mais pour

de la littérature, pour des vers, non! C'est trop fort!

Ils vont te répondre que ta poésie a des «tendances» obscènes. Avec la

théorie des tendances on va loin, et il faudrait s'entendre sur cette

question: «La moralité dans l'art». Ce qui est beau est moral; voilà

tout, selon moi. La poésie, comme le soleil, met de l'or sur le fumier.

Tant pis pour ceux qui ne le voient pas.

Tu as traité un lieu commun parfaitement; donc tu mérites des éloges,

loin de mériter l'amende ou la prison. «Tout l'esprit d'un auteur», dit

La Bruyère, «consiste à bien définir et à bien peindre». Tu as bien

défini et bien peint. Que veut-on de plus?

Mais «le sujet», objectera Prudhomme, «le sujet, Monsieur? Deux amants,

une lessivière, le bord de l'eau! Il fallait traiter cela plus

délicatement, plus finement, stigmatiser en passant avec une pointe

d'élégance et faire intervenir à la fin un _vénérable ecclésiastique_ ou

un _bon docteur_, débitant une conférence sur les dangers de l'amour.

En un mot, votre histoire pousse à _la conjonction des sexes_».

«D'abord ça n'y pousse pas! Et quand cela serait, où donc est le crime

de prêcher le culte de la femme? Mais je ne prêche rien. Mes pauvres

amants ne commettent même pas un adultère! Ils sont libres l'un et

l'autre, sans engagement envers personne.»--Ah! tu auras beau te

débattre, _le grand parti de l'ordre_ trouvera des arguments.

Résigne-toi.

Dénonce-lui (afin qu'il les supprime) _tous_ les classiques grecs et

romains sans exception, depuis Aristophane jusqu'au bon Horace, et au

tendre Virgile; ensuite parmi les étrangers: Shakespeare, Gœthe, Byron,

Cervantès; chez nous, Rabelais «d'où découlent les lettres françaises»,

suivant Chateaubriand dont le chef-d'œuvre roule sur un inceste, et

puis Molière (voir la fureur de Bossuet contre lui), et le grand

Corneille, son _Théodore_ a pour motif la prostitution, et le père La

Fontaine, et Voltaire et Jean-Jacques! Et les contes de Fées de

Perrault! De quoi s'agit-il dans _Peau d'Ane_? Où se passe le quatrième

acte du _Roi s'amuse_, etc.? Après quoi il faudra supprimer les livres

d'histoire qui _souillent l'imagination_.

Ah! triples . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

J'en suffoque!

Et cet excellent _Voltaire_ (pas le grand homme, le journal), qui

l'autre jour me plaisantait sur la toquade que j'ai de croire à la haine

de la Littérature! C'est _le Voltaire_ qui se trompe, et plus que jamais

je crois à l'exécration inconsciente du _style_. Quand on écrit bien, on

a contre soi deux ennemis: 1º le public, parce que le style le contraint

à penser, l'oblige à un travail; et 2º le gouvernement, parce qu'il sent

en vous une force, et que le Pouvoir n'aime pas un autre Pouvoir.

Les gouvernements ont beau changer, Monarchie, Empire, République, peu

importe! _L'esthétique officielle_ ne change pas! De par la vertu de

leur place, les administrateurs et les magistrats ont le monopole du

goût (exemple: les considérants de mon acquittement). Ils savent comment

on doit écrire, leur rhétorique est infaillible, et ils possèdent les

moyens de vous en convaincre.

On montait vers l'Olympe, la face inondée de rayons, le cœur plein

d'espoir, aspirant au beau, au divin, à demi dans le ciel déjà; une

patte de garde-chiourme vous ravale dans l'égout! Vous conversiez avec

la muse; on vous prend pour ceux qui corrompent les petites filles.

Embaumé des ondes du Permesse, tu seras confondu avec les messieurs

hantant par luxure les pissotières.

Et tu t'assoiras, mon petit, sur le banc des voleurs; et tu entendras un

particulier lire tes vers (non sans faute de prosodie), et les relire,

en appuyant sur certains mots auxquels il donnera un sens perfide; il

en répétera quelques-uns plusieurs fois, tel que le citoyen Pinard, «le

jarret, Messieurs, le jarret».

Et, pendant que ton avocat te fera signe de te contenir (un mot pouvant

te perdre), tu sentiras derrière toi, vaguement, toute la gendarmerie,

toute l'armée, toute la force publique, pesant sur ton cerveau d'un

poids incalculable. Alors, il te montera au cœur une haine que tu ne

soupçonnes pas, avec des projets de vengeance, de suite arrêtés par

l'orgueil.

Mais, encore une fois, ce n'est pas possible! tu ne seras pas poursuivi!

tu ne seras pas condamné! il y a malentendu, erreur, je ne sais quoi? Le

garde des sceaux va intervenir. On n'est plus aux beaux jours de la

Restauration!

Cependant, qui sait? La terre a des limites, mais la bêtise humaine est

infinie!

Je t'embrasse.

Ton vieux,

GUSTAVE FLAUBERT.

Cette lettre-préface était précédée, dans la troisième édition

Charpentier, des lignes suivantes:

Depuis que ce livre a paru (il y a un mois à peine), le merveilleux

écrivain à qui il était dédié est mort, Gustave Flaubert est mort.

Je ne veux point ici parler de cet homme de génie, que j'admire avec

passion, et dont je dirai plus tard la vie quotidienne, et la pensée

familière, et le cœur exquis, et l'admirable grandeur.

Mais, en tête de la nouvelle édition de ce volume «dont la dédicace l'a

fait pleurer», m'écrivait-il, car il m'aimait aussi, je veux reproduire

la superbe lettre qu'il m'adressa pour défendre un de mes poèmes: _Au

Bord de l'Eau_, contre le parquet d'Étampes qui m'attaquait.

Je fais cela comme un suprême hommage à ce Mort, qui a emporté

assurément la plus vive tendresse que j'aurai pour un homme, la plus

grande admiration que je vouerai à un écrivain, la vénération la plus

absolue que m'inspirera jamais un être quel qu'il soit.

Et, par là, je place encore une fois mon livre sous sa protection qui

m'a déjà couvert, quand il vivait, comme un bouclier magique contre

lequel n'ont point osé frapper les arrêts des magistrats.

GUY DE MAUPASSANT.

Paris, le 1er juin 1880.

LE MUR.

Les fenêtres étaient ouvertes. Le salon

Illuminé jetait des lueurs d'incendies,

Et de grandes clartés couraient sur le gazon.

Le parc, là-bas, semblait répondre aux mélodies

De l'orchestre, et faisait une rumeur au loin.

Tout chargé des senteurs des feuilles et du foin,

L'air tiède de la nuit, comme une molle haleine,

S'en venait caresser les épaules, mêlant

Les émanations des bois et de la plaine

A celles de la chair parfumée, et troublant

D'une oscillation la flamme des bougies.

On respirait les fleurs des champs et des cheveux.

Quelquefois, traversant les ombres élargies,

Un souffle froid, tombé du ciel criblé de feux,

Apportait jusqu'à nous comme une odeur d'étoiles.

Les femmes regardaient, assises mollement,

Muettes, l'œil noyé, de moment en moment

Les rideaux se gonfler ainsi que font des voiles,

Et rêvaient d'un départ à travers ce ciel d'or,

Par ce grand océan d'astres. Une tendresse

Douce les oppressait, comme un besoin plus fort

D'aimer, de dire, avec une voix qui caresse,

Tous ces vagues secrets qu'un cœur peut enfermer.

La musique chantait et semblait parfumée;

La nuit embaumant l'air en paraissait rythmée,

Et l'on croyait entendre au loin les cerfs bramer.

Mais un frisson passa parmi les robes blanches;

Chacun quitta sa place et l'orchestre se tut,

Car derrière un bois noir, sur un coteau pointu,

On voyait s'élever, comme un feu dans les branches,

La lune énorme et rouge à travers les sapins.

Et puis elle surgit au faîte, toute ronde,

Et monta, solitaire, au fond des cieux lointains,

Comme une face pâle errant autour du monde.

Chacun se dispersa par les chemins ombreux

Où, sur le sable blond, ainsi qu'une eau dormante,

La lune clairsemait sa lumière charmante.

La nuit douce rendait les hommes amoureux,

Au fond de leurs regards allumant une flamme.

Et les femmes allaient, graves, le front penché,

Ayant toutes un peu de clair de lune à l'âme.

Les brises charriaient des langueurs de péché.

J'errais, et sans savoir pourquoi, le cœur en fête.

Un petit rire aigu me fit tourner la tête,

Et j'aperçus soudain la dame que j'aimais,

Hélas! d'une façon discrète, car jamais

Elle n'avait cessé d'être à mes vœux rebelle:

«Votre bras, et faisons un tour de parc», dit-elle.

Elle était gaie et folle et se moquait de tout,

Prétendait que la lune avait l'air d'une veuve:

«Le chemin est trop long pour aller jusqu'au bout,

Car j'ai des souliers fins et ma toilette est neuve;

Retournons.» Je lui pris le bras et l'entraînai.

Alors elle courut, vagabonde et fantasque,

Et le vent de sa robe, au hasard promené,

Troublait l'air endormi d'un souffle de bourrasque.

Puis elle s'arrêta, soufflant; et doucement

Nous marchâmes sans bruit tout le long d'une allée.

Des voix basses parlaient dans la nuit, tendrement,

Et, parmi les rumeurs dont l'ombre était peuplée,

On distinguait parfois comme un son de baiser.

Alors elle jetait au ciel une roulade!

Vite tout se taisait. On entendait passer

Une fuite rapide; et quelque amant maussade

Et resté seul pestait contre les indiscrets.

Un rossignol chantait dans un arbre, tout près,

Et dans la plaine, au loin, répondait une caille.

Soudain, blessant les yeux par son reflet brutal,

Se dressa, toute blanche, une haute muraille,

Ainsi que dans un conte un palais de métal.

Elle semblait guetter de loin notre passage.

«La lumière est propice à qui veut rester sage,

Me dit-elle. Les bois sont trop sombres, la nuit.

Asseyons-nous un peu devant ce mur qui luit.»

Elle s'assit, riant de me voir la maudire.

Au fond du ciel, la lune aussi me sembla rire!

Et toutes deux d'accord, je ne sais trop pourquoi,

Paraissaient s'apprêter à se moquer de moi.

Donc, nous étions assis devant le grand mur blême;

Et moi, je n'osais pas lui dire: «Je vous aime!»

Mais comme j'étouffais, je lui pris les deux mains.

Elle eut un pli léger de sa lèvre coquette

Et me laissa venir comme un chasseur qui guette.

Des robes, qui passaient au fond des noirs chemins,

Mettaient parfois dans l'ombre une blancheur douteuse.

La lune nous couvrait de ses rayons pâlis

Et, nous enveloppant de sa clarté laiteuse,

Faisait fondre nos cœurs à sa vue amollis.

Elle glissait très haut, très placide et très lente,

Et pénétrait nos chairs d'une langueur troublante.

J'épiais ma compagne, et je sentais grandir

Dans mon être crispé, dans mes sens, dans mon âme,

Cet étrange tourment où nous jette une femme

Lorsque fermente en nous la fièvre du désir!

Lorsqu'on a, chaque nuit, dans le trouble du rêve,

Le baiser qui consent, le «oui» d'un œil fermé,

L'adorable inconnu des robes qu'on soulève,

Le corps qui s'abandonne, immobile et pâmé,

Et qu'en réalité la dame ne nous laisse

Que l'espoir de surprendre un moment de faiblesse!

Ma gorge était aride; et des frissons ardents

Me vinrent, qui faisaient s'entre-choquer mes dents,

Une fureur d'esclave en révolte, et la joie

De ma force pouvant saisir, comme une proie,

Cette femme orgueilleuse et calme, dont soudain

Je ferais sangloter le tranquille dédain!

Elle riait, moqueuse, effrontément jolie;

Son haleine faisait une fine vapeur

Dont j'avais soif. Mon cœur bondit; une folie

Me prit. Je la saisis en mes bras. Elle eut peur,

Se leva. J'enlaçai sa taille avec colère,

Et je baisai, ployant sous moi son corps nerveux,

Son œil, son front, sa bouche humide et ses cheveux!

La lune, triomphant, brillait de gaieté claire.

Déjà je la prenais, impétueux et fort,

Quand je fus repoussé par un suprême effort.

Alors recommença notre lutte éperdue

Près du mur qui semblait une toile tendue.

Or, dans un brusque élan nous étant retournés,

Nous vîmes un spectacle étonnant et comique.

Traçant dans la clarté deux corps désordonnés,

Nos ombres agitaient une étrange mimique,

S'attirant, s'éloignant, s'étreignant tour à tour.

Elles semblaient jouer quelque bouffonnerie,

Avec des gestes fous de pantins en furie,

Esquissant drôlement la charge de l'Amour.

Elles se tortillaient farces ou convulsives,

Se heurtaient de la tête ainsi que des béliers;

Puis, redressant soudain leurs tailles excessives,

Restaient fixes, debout comme deux grands piliers.

Quelquefois, déployant quatre bras gigantesques,

Elles se repoussaient, noires sur le mur blanc,

Et, prises tout à coup de tendresses grotesques,

Paraissaient se pâmer dans un baiser brûlant.

La chose étant très gaie et très inattendue,

Elle se mit à rire.--Et comment se fâcher,

Se débattre et défendre aux lèvres d'approcher

Lorsqu'on rit? Un instant de gravité perdue

Plus qu'un cœur embrasé peut sauver un amant!

Le rossignol chantait dans son arbre. La lune

Du fond du ciel serein recherchait vainement

Nos deux ombres au mur et n'en voyait plus qu'une.

_Le Mur_ a paru dans la _Revue moderne et naturaliste_ de janvier

1880.

Le texte, assez différent d'ailleurs en certains passages, est

brusquement interrompu après le vers:

Nous vîmes un spectacle étonnant et comique,

par une ligne de points. De toute la fin de la pièce, on n'a laissé

subsister que l'avant-dernier paragraphe, suivi à son tour par une

ligne de points. Puis vient une _Note de la Rédaction_, que voici:

«Au moment de mettre sous presse, nous apprenons que nous sommes de

plus en plus immoraux. Un procès nous menace. Dans cette situation et

jusqu'à ce que nous soyons définitivement fixés par arrêt authentique

sur notre valeur morale, nous sommes dans un grand état d'anxiété. Les

choses les plus inoffensives prennent à nos yeux des dimensions

processives. C'est pourquoi, par mesure d'extrême prudence, et pour ne

pas aggraver notre cas, nous nous voyons obligés, à notre grand

regret, de mutiler les beaux vers de M. Guy de Maupassant.

«Notre collaborateur se consolera en se remémorant les aventures de

son parent M. Flaubert, dont un chef-d'œuvre, _Madame Bovary_, eut

l'honneur d'être traduit en cour d'assises. Telle est la grâce que

nous nous souhaitons.»

Il est à remarquer que le procès dont il est fait mention est celui-là

même qui provoqua la lettre de Flaubert et auquel il ne fut pas

d'ailleurs donné suite.

UN COUP DE SOLEIL.

C'était au mois de juin. Tout paraissait en fête.

La foule circulait bruyante et sans souci.

Je ne sais trop pourquoi j'étais heureux aussi;

Ce bruit, comme une ivresse, avait troublé ma tête.

Le soleil excitait les puissances du corps,

Il entrait tout entier jusqu'au fond de mon être,

Et je sentais en moi bouillonner ces transports

Que le premier soleil au cœur d'Adam fit naître.

Une femme passait; elle me regarda.

Je ne sais pas quel feu son œil sur moi darda,

De quel emportement mon âme fut saisie,

Mais il me vint soudain comme une frénésie

De me jeter sur elle, un désir furieux

De l'étreindre en mes bras et de baiser sa bouche!

Un nuage de sang, rouge, couvrit mes yeux,

Et je crus la presser dans un baiser farouche.

Je la serrais, je la ployais, la renversant.

Puis, l'enlevant soudain par un effort puissant,

Je rejetais du pied la terre, et dans l'espace

Ruisselant de soleil, d'un bond, je l'emportais.

Nous allions par le ciel, corps à corps, face à face.

Et moi, toujours, vers l'astre embrasé je montais,

La pressant sur mon sein d'une étreinte si forte

Que dans mes bras crispés je vis qu'elle était morte...

TERREUR.

Ce soir-là j'avais lu fort longtemps quelque auteur.

Il était bien minuit, et tout à coup j'eus peur.

Peur de quoi? je ne sais, mais une peur horrible.

Je compris, haletant et frissonnant d'effroi,

Qu'il allait se passer une chose terrible...

Alors il me sembla sentir derrière moi

Quelqu'un qui se tenait debout, dont la figure

Riait d'un rire atroce, immobile et nerveux:

Et je n'entendais rien, cependant. O torture!

Sentir qu'il se baissait à toucher mes cheveux,

Et qu'il allait poser sa main sur mon épaule,

Et que j'allais mourir au bruit de sa parole!...

Il se penchait toujours vers moi, toujours plus près;

Et moi, pour mon salut éternel, je n'aurais

Ni fait un mouvement ni détourné la tête...

Ainsi que des oiseaux battus par la tempête,

Mes pensers tournoyaient comme affolés d'horreur.

Une sueur de mort me glaçait chaque membre,

Et je n'entendais pas d'autre bruit dans ma chambre

Que celui de mes dents qui claquaient de terreur.

Un craquement se fit soudain; fou d'épouvante,

Ayant poussé le plus terrible hurlement

Qui soit jamais sorti de poitrine vivante,

Je tombai sur le dos, roide et sans mouvement.

UNE CONQUÊTE.

Un jeune homme marchait le long du boulevard

Et, sans songer à rien, il allait seul et vite,

N'effleurant même pas de son vague regard

Ces filles dont le rire en passant vous invite.

Mais un parfum si doux le frappa tout à coup

Qu'il releva les yeux. Une femme divine

Passait. A parler franc, il ne vit que son cou;

Il était souple et rond sur une taille fine.

Il la suivit--pourquoi?--Pour rien; ainsi qu'on suit

Un joli pied cambré qui trottine et qui fuit,

Un bout de jupon blanc qui passe et se trémousse.

On suit; c'est un instinct d'amour qui nous y pousse.

Il cherchait son histoire en regardant ses bas.

Élégante? Beaucoup le sont.--La destinée

L'avait-elle fait naître en haut ou bien en bas?

Pauvre mais déshonnête, ou sage et fortunée?

Mais, comme elle entendait un pas suivre le sien,

Elle se retourna. C'était une merveille.

Il sentit en son cœur naître comme un lien

Et voulut lui parler, sachant bien que l'oreille

Est le chemin de l'âme. Ils furent séparés

Par un attroupement au détour d'une rue.

Lorsqu'il eut bien maudit les badauds désœuvrés

Et qu'il chercha sa dame, elle était disparue.

Il ressentit d'abord un véritable ennui,

Puis, comme une âme en peine, erra de place en place,

Se rafraîchit le front aux fontaines Wallace,

Et rentra se coucher fort avant dans la nuit.

Vous direz qu'il avait l'âme trop ingénue;

Si l'on ne rêvait point, que ferait-on souvent?

Mais n'est-il pas charmant, lorsque gémit le vent,

De rêver, près du feu, d'une belle inconnue?

De ce moment si court, huit jours il fut heureux.

Autour de lui dansait l'essaim brillant des songes

Qui sans cesse éveillait en son cœur amoureux

Les pensers les plus doux et les plus doux mensonges.

Ses rêves étaient sots à dormir tout debout;

Il bâtissait sans fin de grandes aventures.

Lorsque l'âme est naïve et qu'un sang jeune bout,

Notre espoir se nourrit aux folles impostures.

Il la suivait alors aux pays étrangers;

Ensemble ils visitaient les plaines de l'Hellade,

Et comme un chevalier d'une ancienne ballade

Il l'arrachait toujours à d'étranges dangers.

Parfois au flanc des monts, au bord d'un précipice,

Ils allaient échangeant de doux propos d'amour;

Souvent même il savait saisir l'instant propice

Pour ravir un baiser qu'on lui rendait toujours.

Puis, les mains dans les mains, et penchés aux portières

D'une chaise de poste emportée au galop,

Ils restaient là songeurs durant des nuits entières,

Car la lune brillait et se mirait dans l'eau.

Tantôt il la voyait, rêveuse châtelaine,

Aux balustres sculptés des gothiques balcons;

Tantôt folle et légère et suivant par la plaine

Le lévrier rapide ou le vol des faucons.

Page, il avait l'esprit de se faire aimer d'elle;

La dame au vieux baron était vite infidèle.

Il la suivait partout, et dans les grands bois sourds

Avec sa châtelaine il s'égarait toujours.

Pendant huit jours entiers il rêva de la sorte,

A ses meilleurs amis il défendait sa porte;

Ne recevait personne, et quelquefois, le soir,

Sur un vieux banc désert, seul, il allait s'asseoir.

Un matin, il était encore de bonne heure,

Il s'éveillait, bâillant et se frottant les yeux;

Une troupe d'amis envahit sa demeure

Parlant tous à la fois, avec des cris joyeux.

Le plan du jour était d'aller à la campagne,

D'essayer un canot et d'errer dans les bois,

De scandaliser fort les honnêtes bourgeois,

Et de dîner sur l'herbe avec glace et champagne.

Il répondit d'abord, plein d'un parfait dédain,

Que leur fête pour lui n'était guère attrayante;

Mais quand il vit partir la cohorte bruyante,

Et qu'il se trouva seul, il réfléchit soudain

Qu'on est bien pour songer sur les berges fleuries,

Et que l'eau qui s'écoule et fuit en murmurant

Soulève mollement les tristes rêveries

Comme des rameaux morts qu'emporte le courant;

Et que c'est une ivresse entraînante et profonde

De courir au hasard et boire à pleins poumons

Le grand air libre et pur qui va des prés aux monts,

L'âpre senteur des foins et la fraîcheur de l'onde;

Que la rive murmure et fait un bruit charmant,

Qu'aux chansons des rameurs les peines sont bercées,

Et que l'esprit s'égare et flotte doucement,

Comme au courant du fleuve, au courant des pensées.

Alors il appela son groom, sauta du lit,

S'habilla, déjeuna, se rendit à la gare,

Partit tranquillement en fumant un cigare,

Et retrouva bientôt tout son monde à Marly.

Des larmes de la nuit la plaine était humide;

Une brume légère au loin flottait encor;

Les gais oiseaux chantaient; et le beau soleil d'or

Jetait mainte étincelle à l'eau fraîche et limpide.

Lorsque la sève monte et que le bois verdit,

Que de tous les côtés la grande vie éclate,

Quand au soleil levant tout chante et resplendit,

Le corps est plein de joie et l'âme se dilate.

Il est vrai qu'il avait noblement déjeuné,

Quelques vapeurs de vin lui montaient à la tête;

L'air des champs pour finir lui mit le cœur en fête,

Quand au courant du fleuve il se vit entraîné.

Le canot lentement allait à la dérive;

Un vent léger faisait murmurer les roseaux,

Peuple frêle et chantant qui grandit sur la rive

Et qui puise son âme au sein calme des eaux.

Vint le tour des rameurs, et, suivant la coutume,

Leur chant rythmé frappa l'écho des environs;

Et, conduits par la voix, dans l'eau blanche d'écume

De moment en moment tombaient les avirons.

Enfin, comme on songeait à gagner la cuisine,

D'autres canots soudain passèrent auprès d'eux;

Un rire aigu partit d'une barque voisine

Et s'en vint droit au cœur frapper mon amoureux.

Elle! dans une barque! Étendue à l'arrière,

Elle tenait la barre et passait en chantant!

Il resta consterné, pâle et le cœur battant,

Pendant que sa Beauté fuyait sur la rivière.

Il était triste encore à l'heure du dîner!

On s'arrêta devant une petite auberge,

Dans un jardin charmant, par des vignes borné,

Ombragé de tilleuls, et qui longeait la berge.

Mais d'autres canotiers étaient déjà venus;

Ils lançaient des jurons d'une voix formidable,

Et, faisant un grand bruit, ils préparaient la table

Qu'ils soulevaient parfois de leurs bras forts et nus.

Elle était avec eux et buvait une absinthe!

Il demeura muet. La drôlesse sourit,

L'appela.--Lui restait stupide.--Elle reprit:

«Çà, tu me prenais donc, nigaud, pour une Sainte?»

Or il s'approcha d'elle en tremblant; il dîna

A ses côtés, et même au dessert s'étonna

De l'avoir pu rêver d'une haute famille,

Car elle était charmante, et gaie, et bonne fille.

Elle disait: «Mon singe,» et «mon rat,» et «mon chat,»

Lui donnait à manger au bout de sa fourchette.

Ils partirent, le soir, tous les deux en cachette,

Et l'on ne sut jamais dans quel lit il coucha!

Poète au cœur naïf il cherchait une perle;

Trouvant un bijou faux, il le prit et fit bien.

J'approuve le bon sens de cet adage ancien:

«Quand on n'a pas de grive, il faut manger un merle.»

NUIT DE NEIGE.

La grande plaine est blanche, immobile et sans voix.

Pas un bruit, pas un son; toute vie est éteinte.

Mais on entend parfois, comme une morne plainte,

Quelque chien sans abri qui hurle au coin d'un bois.

Plus de chansons dans l'air, sous nos pieds plus de chaumes.

L'hiver s'est abattu sur toute floraison;

Des arbres dépouillés dressent à l'horizon

Leurs squelettes blanchis ainsi que des fantômes.

La lune est large et pâle et semble se hâter.

On dirait qu'elle a froid dans le grand ciel austère.

De son morne regard elle parcourt la terre,

Et, voyant tout désert, s'empresse à nous quitter.

Et froids tombent sur nous les rayons qu'elle darde,

Fantastiques lueurs qu'elle s'en va semant;

Et la neige s'éclaire au loin, sinistrement,

Aux étranges reflets de la clarté blafarde.

Oh! la terrible nuit pour les petits oiseaux!

Un vent glacé frissonne et court par les allées;

Eux, n'ayant plus l'asile ombragé des berceaux,

Ne peuvent pas dormir sur leurs pattes gelées.

Dans les grands arbres nus que couvre le verglas

Ils sont là, tout tremblants, sans rien qui les protège;

De leur œil inquiet ils regardent la neige,

Attendant jusqu'au jour la nuit qui ne vient pas.

ENVOI D'AMOUR

DANS LE JARDIN DES TUILERIES.

Accours, petit enfant dont j'adore la mère

Qui pour te voir jouer sur ce banc vient s'asseoir,

Pâle, avec les cheveux qu'on rêve à sa Chimère

Et qu'on dirait blondis aux étoiles du soir.

Viens là, petit enfant, donne ta lèvre rose,

Donne tes grands yeux bleus et tes cheveux frisés;

Je leur ferai porter un fardeau de baisers,

Afin que, retourné près d'Elle à la nuit close,

Quand tes bras sur son cou viendront se refermer,

Elle trouve à ta lèvre et sur ta chevelure

Quelque chose d'ardent ainsi qu'une brûlure!

Quelque chose de doux comme un besoin d'aimer!

Alors elle dira, frissonnante et troublée

Par cet appel d'amour dont son cœur se défend,

Prenant tous mes baisers sur ta tête bouclée:

«Qu'est-ce que je sens donc au front de mon enfant?»

AU BORD DE L'EAU.

I

Un lourd soleil tombait d'aplomb sur le lavoir;

Les canards engourdis s'endormaient dans la vase,

Et l'air brûlait si fort qu'on s'attendait à voir

Les arbres s'enflammer du sommet à la base.

J'étais couché sur l'herbe auprès du vieux bateau

Où des femmes lavaient leur linge. Des eaux grasses,

Des bulles de savon qui se crevaient bientôt

S'en allaient au courant, laissant de longues traces.

Et je m'assoupissais lorsque je vis venir,

Sous la grande lumière et la chaleur torride,

Une fille marchant d'un pas ferme et rapide,

Avec ses bras levés en l'air, pour maintenir

Un fort paquet de linge au-dessus de sa tête.

La hanche large avec la taille mince, faite

Ainsi qu'une Vénus de marbre, elle avançait

Très droite, et sur ses reins, un peu, se balançait.

Je la suivis, prenant l'étroite passerelle

Jusqu'au seuil du lavoir, où j'entrai derrière elle.

Elle choisit sa place, et dans un baquet d'eau,

D'un geste souple et fort abattit son fardeau.

Elle avait tout au plus la toilette permise;

Elle lavait son linge; et chaque mouvement

Des bras et de la hanche accusait nettement,

Sous le jupon collant et la mince chemise,

Les rondeurs de la croupe et les rondeurs des seins.

Elle travaillait dur; puis, quand elle était lasse,

Elle élevait les bras, et, superbe de grâce,

Tendait son corps flexible en renversant ses reins.

Mais le puissant soleil faisait craquer les planches;

Le bateau s'entr'ouvrait comme pour respirer.

Les femmes haletaient; on voyait sous leurs manches

La moiteur de leurs bras par place transpirer.

Une rougeur montait à sa gorge sanguine.

Elle fixa sur moi son regard effronté,

Dégrafa sa chemise, et sa ronde poitrine

Surgit, double et luisante, en pleine liberté,

Écartée aux sommets et d'une ampleur solide.

Elle battait alors son linge, et chaque coup

Agitait par moment d'un soubresaut rapide

Les roses fleurs de chair qui se dressent au bout.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 02 · 第 1 / 5 段