Le roller-skating était comble. La rumeur de Vésuve des patins sur le
béton remplissait les oreilles, même pendant les pauses. Un orchestre
nègre alternait avec un orgue mécanique. Les nègres se jetaient des
notes de trompette comme de la viande crue. Près de l'orgue qui vomissait
par derrière un escalier de carton, une dame en deuil écrivait sa
correspondance sur une petite table. Elle changeait les bandes. Une foule
triste tournait, chacun croyant avoir autour de lui le vide. Au sous-sol
on voyait un charmant tir en ardoises orné de pipes, de cibles rouges,
d'un cortège de lapins, de palmiers, de zouaves. Le jet d'eau sur quoi
sautille l'œuf était un tulipier dont le tireur coupe la tulipe. La dame
du tir se penchait et le refleurissait. Des hommes en chandail jouaient
au bowling. Du haut, ce bowling, entre deux musiques, faisait un bruit
sourd d'embauchoirs qu'on lance aux quatre coins de la chambre.
Sur le balcon du pourtour qui dominait la salle, leurs rubans affolés
par les ventilateurs, deux marins américains penchaient sur le gouffre
les profils de Dante et de Virgile.
Le décor était d'oriflammes et de projections.
Un numéro consistait en une rétrospective du cancan. Huit femmes,
survivantes de l'âgé d'or, secouaient un vrai poulailler sur des rythmes
d'Offenbach.
Quelquefois on ne distinguait que leurs jambes noires dans une literie
du Palais-Royal; quelquefois elles faisaient à pleines mains sauter leur
pied en l'air comme un bouchon de champagne et la mousse des dessous les
inondait. La naissance de Vénus, n'agite pas plus d'écume.
Cette danse touche le Parisien comme la corrida l'Espagnol. Elle
s'achève sur le grand écart, un groupe de carte transparente, où, cassant
son buste de cire, la vieille Môme Tour-Eiffel souriait, fendue en deux
jusqu'au cœur.
Malgré la bousculade, Jacques trouva les jeunes femmes assises. Leur
image d'idole hindoue à plusieurs membres le poursuivait. Il dut faire un
effort pour les démêler.
--Tiens, dit Germaine, c'est trop froid; prends mon verre.
Jacques buvait, heureux de mettre dans sa bouche une paille avec
laquelle Germaine avait bu, lorsqu'un choc défonça, contre la table, la
palissade qui entoure la piste. Des mains rouges saisirent le bourrelet
de peluche. Jacques leva les yeux. C'était Stopwell.
--Bonjour, Jacques! Vous excusez. Je patinais. Je vous ai reconnu. Je
tombe comme la foudre. Je ne savais pas que vous fréquentiez le skating.
--Mais, cria Jacques, à cause de l'orgue qui empêchait de s'entendre, si
vous le fréquentiez, vous, pourquoi ne vous y ai-je encore jamais vu?
--Je patinais ailleurs. Cette fois, je suis ici pour l'œuvre.
Il disparut sur la piste.
--Qui est-ce? demanda Germaine.
--C'est cet Anglais, ce terrible Anglais du _Tour du Monde._
--Invitez-le, dit Louise, il est seul; vous ne l'avez même pas prié de
s'asseoir à notre table.
C'est de la sorte que les nuages se groupent, que l'air fraîchit, que
les plantes s'inclinent, qu'une couleur de perle oriente l'eau.
Jacques chercha Stopwell et Stopwell vint s'asseoir entre Germaine et
Louise.
Comme dit Verlaine de Lucien Létinois: «_Il patinait merveilleusement._»
Il portait des knickerbockers, charmantes culottes anglaises qui se
bouclent sous le genou et retombent sur la jambe, des bas écossais, une
chemise molle, une cravate aux rayures de son club. Sa grâce, son aisance
frappèrent Jacques.
Il le voyait toujours dans la boîte Berlin et, comme une toile qui donne
peu de chose sans cadre, sans lumière, ne trouve sa force que
définitivement encadrée, contre un mur, sous un éclairage cru, Stopwell
prenait, au skating, un relief nouveau.
Germaine parla de l'élégance masculine. Jacques, agacé, prétendit que
tous les hommes anglais ont une élégance régimentaire et que l'élégance
française l'emporte par sa rareté même. Il cita l'accoutrement de tels
membres du Jockey-Club dont la singularité charmante n'appartient qu'à
eux. Il voulut faire comprendre la silhouette de feu le duc de
Montmorency, élimé, taché, emportant son gibus à table.
Il manqua son but. Le malheur qui s'approche prive un homme de tous
ses moyens.
Stopwell l'approuve. Stopwell parle. Il souligne ses fautes de français.
C'est la première fois qu'il parle. Chez les Berlin, il ne daigne.
Il parle de l'Angleterre. C'est un marin qui parle de son navire,
Jacques est juste; il le trouve noble. De son fauteuil d'extrême droite,
il s'incline. Il baisse la tête.
Maintenant Stopwell l'écrase d'une réponse indirecte. Il parle
d'élégance. Il coupe ses phrases de _vous savez_, gentils, terribles,
comme sa poignée de main.
--Il y a de la véritable élégance à Londres, vous savez, dit-il. En face
Rumpelmayer, par exemple, (il s'adresse aux femmes)... la petite échoppe
du chapelier Lock. C'est une chose très noire et très petite; si petite,
que les commis clouent les caisses dans la rue. Tout le charbon de
l'Angleterre (et Stopwell prend la voix de Lady Macbeth lorsqu'elle
prononce la phrase illustre: Tous les parfums de l'Arabie...), tout le
charbon de l'Angleterre a fait ce petit diamant. Derrière sa vitrine,
comme vous dites, on voit de très, très vieux couvre-chefs, des
couvre-chefs d'un siècle, blancs de poussière. M. Lock ne les brosse
jamais. Et si lord Ribblesdale essaye son chapeau... alors, vous savez...
c'est mag-ni-fique.
Il scande ce magnifique et appuie sur le mag et le fique en enfonçant
ses mains dans ses poches de pantalon, bourrées de chaînes et de clefs
en nickel.
Les femmes se taisent.
Germaine boit ses paroles. Ses yeux chavirent. Jacques est éperdu, car,
incorporé à cette femme qui se détache de lui sans transition, il se voit
diminuer à mesure qu'elle s'éloigne. Pareil au savetier des _Mille et une
Nuits_ il réintègre sa forme primitive. Il redevient ce qu'il était avant
leur amour.
Ce supplice physique et moral dépasse ses forces.
--Qu'avez-vous, mon petit Jacquot? demande Louise. Votre lèvre tremble.
Mais Germaine n'entend plus ni la question ni la réponse.
--Houp! ordonne Stopwell, qui se dresse sur ses roulettes, venez patiner
avec moi.
Germaine quitte la table et le suit comme une esclave.
Jacques regarde la piste. Elle 's'allonge et se courbe dans des miroirs
déformants. La musique aussi change comme quand on s'amuse à écouter
un orchestre en se bouchant et se débouchant les oreilles. Il voit Peter
et Germaine, moines du Gréco. Ils s'étirent, ils verdissent, ils montent
au ciel, pâmés, foudroyés par les lampes au mercure. Ensuite ils roulent
loin, très loin: une Germaine large, nabote; Stopwell devenu un fauteuil
Louis-Philippe qui lancerait ses pieds à droite et à gauche. Le bar
tangue. Louise approche le visage flou des films artistiques. Elle remue
la bouche et Jacques n'entend aucune parole.
Il n'est plus richement emboîté par la personne de Germaine. Il sent
ses os, ses côtes, ses cheveux jaunes, ses dents en pointe, ses taches
de rousseur, tout ce qu'il déteste et qu'il ne constatait plus.
Sous les projecteurs de la valse qui l'étrangle, Germaine et Stopwell
passent d'un bout du ring à l'autre, sur une jambe, les mains jointes,
dans la pose de l'aurige. Stopwell bombe le torse. Il se croit Achille.
Une seconde Jacques le trouve absurde et pense naïvement que Germaine va
s'en apercevoir, fuir, revenir seule, avouer que c'était une farce.
Louise n'est pas méchante, mais elle est femme. Elle se souvient. Elle
contemple complaisamment la victime.
Mahieddine arrive. Louise cligne de l'œil, abaisse les coins de la bouche
et désigne du menton le couple qui valse.
Mahieddine répond à ces grimaces explicatives par une autre qui consiste
à avancer la lèvre inférieure et à incliner la tête en ouvrant des yeux
énormes.
La tête coupée de Jacques roule sur sa poitrine.
--Rentre-le, dit Louise à son amant. Il va tourner de l'œil.
Jacques refuse. Il n'est pas de ceux qui partent. Il est de la race
maudite qui reste, qui boit la dernière goutte.
La valse cesse. Germaine et Stopwell rentrent en s'accrochant aux
chaises et aux consommateurs. Germaine tombe sur une grosse dame.
Elle rit. La dame l'insulte. Stopwell hausse les épaules. Le mari de la
dame se lève. La dame le calme et l'oblige à se rasseoir.
Jacques devine la scène. Tout cela n'est pas très au point.
Louise, avec le même geste du menton, et comme à un enterrement on
prévient l'ami bavard qu'il se trouve derrière un membre de la famille,
montre à Germaine le malheureux.
--Il se remettra, dit-elle.
Ce mot était humain dans le sens où la loi estime pitoyable la balle
que l'officier tire à bout portant sur un fusillé qui respire encore.
--Une cigarette? offre Stopwell.
Charmante attention des hautes œuvres.
La retraite jouée, ils sortirent. Ils montèrent dans l'automobile de
Germaine. Jacques hissé, ballotté, sans force, voyait à droite et à
gauche un décor trouble. Un profil: Mahieddine; l'Odéon, des affiches,
le Luxembourg, la taverne Gambrinus, le bassin. On reconduisait Stopwell.
L'automobile s'arrêta près du Panthéon. Stopwell descendit. Comme
Jacques restait à sa place:
--Allons, dit Germaine, tu dors? On arrive.
Il balbutia, sauta, rentra en silence avec Stopwell. Mahieddine
retournait chez Louise.
Peter regagna sa chambre et Jacques la sienne. Là, tombant à genoux
devant le lit, il évacua les larmes qui tendaient une loupe d'eau entre
ses cils et lui montraient un univers grotesque.
Jacques ne comprenait pas comment il pourrait vivre, se coucher, se
lever, se laver, travailler, continuer, avec une souffrance incroyable
et qui semblait à peine pouvoir s'endurer une heure.
Il s'excusa, ne dîna pas, se coucha. Il espérait la trêve du sommeil.
Le sommeil n'est pas à nos ordres. C'est un poisson aveugle qui monte
des profondeurs, un oiseau qui s'abat sur nous.
Il sentait nager le poisson en cercle, hors des limites. L'oiseau
fermait ses ailes, se posait au bord de l'insomnie, tournait le cou, se
lissait les plumes, piétinait, n'entrait pas.
Jacques retenait sa respiration d'oiseleur. Enfin, l'oiseau prenait son
élan, fuyait, et Jacques restait en face de l'impossible.
Impossible. C'était impossible. À cause de cette vitesse acquise du cœur
de Germaine, Jacques ne pouvait distinguer aucune transition.
Il avait vu, d'une seconde à l'autre, un visage à des kilomètres. Il
avait senti molle une main qui cherchait hier encore la sienne. Son
regard avait rencontré, à la place de l'œil qui câline, l'œil qui
inspecte.
Il se répétait: C'est impossible. Je rêve. Stopwell méprise les femmes
et feint le reste par une pose d'Oxford. Il est vierge. Il fait la
grimace dès qu'on parle d'amour physique. «Ça ne se fait pas», dit-il,
et il ajoute: «Comment peut-on se coucher avec les autres?»
Même si Germaine éprouve un caprice, elle rencontrera le vide.
Stopwell se méfie de la France. Sur l'autre bord de la Manche, son père
le pasteur, son équipe de foot-ball et son régiment le regardent.
L'alerte n'aura pas de suite.
Soudain, une épaisseur habite ses yeux. Ses mâchoires se contractent.
L'oiseau est dans le piège, le poisson dans le bocal. Il dort.
Il rêve. Il rêve qu'il ne rêve pas et que Stopwell, qui porte une jupe
d'Écossais, le force à croire qu'il rêve. Ensuite, il patine, il vole.
Il vole autour du skating où poussent des arbres. Stopwell cherche à
l'humilier, dit à Germaine qu'il rêve, qu'il ne vole pas réellement.
Germaine sautille auprès de Stopwell à l'aide d'une ombrelle. Cette
ombrelle leur sert de parachute. La jupe de Stopwell devient très longue,
avec une traîne.
Germaine, accompagnée par un orgue d'église, chante l'_Honorât
Silencieux._ Ce titre dépourvu de sens en possède un dans le rêve.
Jacques tombe. Il arrive au fond d'un trou de linge. Il est réveillé.
Il entend Mahieddine qui se couche. C'est donc le matin. Il se rendort.
Il retrouve le skating. Sa piste tourne. C'est ainsi que Stopwell a l'air
de patiner. Il dénonce le subterfuge à Germaine. Elle rit, l'embrasse.
Il est heureux.
Petitcopain le secoue pour l'étude. Il se lève, passe de l'eau froide
sur sa figure.
Un à un, comme des soldats à l'appel, ses souvenirs endormis se
réveillent et se rangent en peloton. Le souvenir du skating à son tour.
Mais à peine se trouve-t-il là, que les autres rapetissent. Lui seul
grandit, gonfle, devient colosse.
Les assassinés peuvent vivre sans comprendre leur blessure tant que le
couteau y reste. L'enlève-t-on? Le sang coule et les chairs travaillent.
L'eau froide ôte à Jacques le couteau.
Il décide, bien que Germaine dorme à cette heure, de courir se faire
embrasser, gronder, fermer sa plaie.
Au réveil, c'est en nous l'animal, la plante qui pensent. Pensée
primitive sans le moindre fard. Nous voyons un univers terrible, parce
que nous voyons juste. Peu après l'intelligence nous encombre
d'artifices. Elle apporte les petits jouets que l'homme invente pour
cacher le vide. C'est alors que nous croyons voir juste. Nous mettons
notre malaise sur le compte des miasmes du cerveau qui passe du rêve à
la réalité.
Jacques se rassurait. L'étude était à neuf heures. Il y serra la main
de Peter. À dix heures, il se jeta dans une automobile, acheta des
fleurs en route, et s'arrêta chez Germaine.
Joséphine ouvrit, surprise. Germaine dormait.
--Je la réveillerai, dit-il.
Jacques entra. Germaine, reportée en arrière par le songe, présentait
son ancien visage. Il le détaillait, se réjouissait. Il posa les fleurs
fraîches sur ses joues.
Elle était de ces personnes alertes qui se réveillent vite.
--C'est toi! dit-elle; tu n'es pas fou de déranger le monde à une heure
pareille.
--Je ne tenais plus, répondit-il. J'avais rêvé que tu me quittais. J'ai
sauté dans un fiacre.
Germaine n'hésite pas à briser un cœur. Elle partage avec les
domestiques cette opinion qu'une chose précieuse, brisée, se recolle.
--Tu n'as pas rêvé, mon bonhomme. Garde ton bouquet. Je suis franche.
J'aime Peter et il m'aime. Tu en trouveras douze qui me valent.
Laisse-moi dormir.
Elle se tourna vers le mur. Jacques se coucha par terre et sanglota.
--Dis donc, fit Germaine, ce n'est pas un hôpital, cette chambre. Je
déteste les hommes qui pleurent. Retourne rue de l'Estrapade et
travaille. Tu ne mènes pas l'existence d'un élève qui prépare des
examens.
Jacques suppliait. Elle avait pris cette paraffine, ce masque contre
les gaz, des gens qui n'aiment plus.
Elle mesurait l'amour de Jacques aux siennes. Elle pensait que cette
crise passerait en un jour. Elle sonna.
--Joséphine, apportez un peu de cognac à Monsieur Jacques.
Elle imitait le dentiste qui sait que l'extraction tourne le cœur,
provoque un ébranlement vite disparu.
Jacques buvait, pour lui plaire. Joséphine le souleva, lui donna son
feutre, sa canne, le poussa dehors, toujours comme le domestique du
dentiste. Il connaît les suites du choc opératoire mais doit introduire
un nouveau client qui s'impatiente.
De cette minute, la vie de Jacques fut voilée comme une roue de
bicyclette après une chuté, comme une plaque de photographie lorsqu'on
entr'ouvre l'appareil.
--Sois bon avec lui répétait Mme Berlin au professeur, il souffre.
--De quoi?
--Laisse. Les femmes devinent certaines choses.
Car elle poursuivait son roman.
Mahieddine continuant de voir Louise, ses départs et ses retours
déchiraient Jacques. Ce voisinage le consolait mal.
Attendre est la plus minutieuse occupation. Le cerveau, comme une ruche
le jour de l'essaimage, se vide et ne conserve que les éléments d'un
travail sans joie. Si nos sens frivoles le dérangent, les abeilles de la
douleur les paralysent. Il faut attendre, attendre, attendre; manger
machinalement pour donner des forces à l'usine des faux bruits, des faux
calculs, des faux souvenirs, des faux espoirs.
Que faisait Jacques? Il attendait.
Qu'attendait-il? Un miracle. Un signe de Germaine, un pneumatique.
Couché sur son lit, le cœur noué comme ces nœuds de marine que les
mouvements de la corde lâchent ou contractent, il guettait la porte
cochère, le télégraphiste qui monte les dépêches aux étages.
Il inventait les bruits de la voûte et de l'escalier. Les bruits
distincts s'évanouissaient dans le corridor.
Sortait-il? Il n'osait rentrer. Il demandait à la concierge:
--A-t-on monté un pneumatique pour moi?
--Non, Monsieur Forestier, répondait-elle.
Alors, il pensait que la concierge pouvait n'avoir pas vu le
télégraphiste. Il comptait jusqu'à douze sur chaque marche. Son esprit
crédule imaginait que, pendant cette opération, le pneumatique pourrait
naître sur sa table, spontanément.
Un matin, il le reçut. _Viens à cinq heures, chez Louise_, écrivait
Germaine, _j'ai à te parler._
Il l'embrassa, le plia, l'enferma contre la photographie myope et, même
dans la suite, ne le quitta jamais.
Comment patienter jusqu'à cinq heures?
Il remua, il parla, il tua un peu le temps qui le tuait beaucoup.
Stopwell l'évitait, ne le rencontrait qu'à table. Mahieddine le crut
guéri, Mme Berlin, héroïque. Ses amours avec Jacques lui apparaissaient
comme celles du duc de Nemours et de la princesse de Clèves.
À quatre heures, Jacques se rendit rue Montchanin.
Il y trouva les deux femmes. Louise feignait de se polir les ongles.
Germaine marchait de long en large. Elle portait une coiffure qui lui
découvrait les oreilles, des boucles d'oreilles, un visage neuf, un
costume tailleur à carreaux noirs et beiges que Jacques ne connaissait
pas.
--Assieds-toi, dit-elle. Tu sais ma franchise. Je ne suis pas de ces
femmes qui dissimulent. Stopwell ne veut pas... elle insista: il ne veut
pas que nous nous mettions ensemble sans que tu le saches et que tu
l'acceptes. J'avoue ne pas connaître beaucoup d'amis qui agiraient de
la sorte. Nous devons dîner ce soir à Enghien. Est-ce oui ou non?
--Allons... mon petit Jacques, dit Louise, en arrêtant son polissoir...
allons, un joli geste.
Elle ne se sentait pas mécontente.
Ce joli geste exaspéra Jacques. Il retrouva des forces pour répondre:
--Il n'y a pas de jolis gestes, Louise. Ce sont les ministres et les
dames patronnesses qui font de jolis gestes. Je m'incline. On n'empêche
pas les cœurs.
Il reste un espoir sous la guillotine, puisque si le couperet se
détraque, la justice fait grâce. Jacques espérait encore que sa grandeur
d'âme toucherait Germaine et la ramènerait à lui.
--Serrons-nous la main, dit-elle.
Il reconnut la poignée de main anglaise.
--Un peu de thé? demanda Louise.
--Non, Louise... non. Je rentre.
Il ferma les yeux. Sous ses paupières, à force d'avoir regardé la robe
de Germaine, il traduisait son damier en rouge, glissant lentement vers
la droite, se reformant à gauche et glissant encore.
Rue de l'Estrapade, Jacques frappa chez Stopwell.
--Stopwell, déclara-t-il, elle m'a tout avoué; elle est libre.
Peter crut-il qu'elle avait tout avoué, ou profita-t-il d'une occasion
pour donner le coup de lance?
--Nous sommes des gentlemen. Il faut que vous sachiez que je ne
soupçonnais pas qu'il y eût une femme dans la chambre de Maricelles.
J'entendais remuer. Je croyais surprendre Petitcopain.
Après ces phrases incompréhensibles, Jacques se retrouva dans le
corridor comme lorsqu'on _y est_ à colin-maillard et que des joueurs
vous étourdissent.
Mahieddine sortait. Jacques l'en empêcha et le cuisina. Il apprit que
le soir de Germaine rue de l'Estrapade, pendant le rite de la pendule,
Stopwell, prévenu par Petitcopain, entra chez Maricelles et s'excusa.
Germaine le retint, lui dit qu'elle attendait Jacques, l'interrogea sur
le nombre des élèves, le travail, les collèges d'Angleterre. Stopwell
trouvait que les collèges de France manquent de sport et lui demanda si
elle était sportive. Elle répondit que non. Elle se contentait du patinage
à roulettes. Elle indiqua leur skating.
--Je me sauve, s'écria Stopwell, car j'ai peur que Forestier ne remonte.
Il est susceptible, savez-vous. Il croirait que je suis venu exprès.
Promettez-moi de ne pas lui dire que j'ai ouvert cette porte.