Les choses traînaient toujours comme du linge sale, des boîtes, des
peignes dans une chambre d'hôtel. Jacques n'avait pas à souffrir de ce
désordre. Il ne le voyait plus. Il ne voyait que par sa maîtresse,
laquelle, depuis l'enfance, avait coutume de vivre ainsi.
Un nouvel élément vint ajouter au désordre.
Depuis trois semaines, Germaine recevait de mauvaises nouvelles de son
père. Elle ne l'aimait pas et brûlait les lettres.
--Tu sais, disait Louise, nous, c'est notre métier de sortir le soir.
Mais Germaine, se trouvant plus «convenable», méprisait un peu Louise,
et s'imaginait que dissimuler l'état du père Râteau la laisserait plus
libre. Elle feignait même de croire que sa mère exagérait, s'affolait
pour rien.
Un soir qu'elle s'habillait pour aller à une revue avec Jacques et
Osiris, Jacques trouva un télégramme mal caché sous le téléphone: _Père
se meurt viens urgence embrasse._ Elle le cachait afin de pouvoir se
rendre au théâtre. Jacques le lui montra en silence.
--Laisse, dit-elle en rougissant ses lèvres qu'elle frottait ensuite
l'une contre l'autre, j'irai demain.
Le père Râteau s'éteignit à onze heures, dans sa ferme, pendant
l'entr'acte.
Depuis quinze jours, Mme Râteau lui lisait _La Maison du Baigneur_, où
un plafond mécanique écrase Siete-Iglesias. Râteau mêlait ce chapitre et
la réalité. Il se croyait Iglesias et mourut, véritablement écrasé par
le plafond de sa chambre, se couchant par terre, plaçant sa figure de
profil, essayant de tenir le moins de place possible, devant sa femme
épouvantée.
M. Râteau léguait à sa femme ce qu'il tenait de sa fille et il exigeait
qu'on l'inhumât dans le caveau familial, au Père-Lachaise. Osiris
commanda un fourgon des pompes funèbres.
Loute était brouillée avec sa mère.
Comme Germaine refusait d'aller seule à la ferme chercher le corps,
Jacques demanda rue de l'Estrapade un congé exceptionnel. Nestor
prêterait sa voiture qui tenait mieux la route que la limousine. Le
fourgon les devança d'une demi-journée.
Ce voyage à la ferme ne valait pas l'autre. Le chauffeur avait une
petite glace lui permettant de voir dans son dos. Il importait qu'on se
méfiât.
Germaine organisait le retour. Elle aimait sa mère. Elle la logerait à
Paris une quinzaine. Elle louait au-dessus de son appartement trois
pièces qui servaient de garde-meuble. Ordre était donné de descendre
quelques meubles dans la lingerie et de garnir les trois pièces avec le
reste. Mme Râteau posséderait son petit chez soi.
Sa fille calculait, projetait, s'attendrissait.
Incapable de feindre, sauf avec Nestor, elle ne versait pas une larme
sur un père ivrogne qui l'avait trop battue. Elle voyait sa mère
délivrée.
Mme Râteau vint à leur rencontre. Elle pleurait; d'une main tenant un
mouchoir, de l'autre un éventail espagnol.
Depuis qu'elle ne travaillait plus elle se laissait pousser les ongles
et, ne sachant où mettre ses mains, ne quittait jamais cet éventail. Son
corps ressemblait au sac de loto. Elle avait des traits réguliers,
ordinaires, de la couperose et une perruque blanche accusant son teint
de juge anglais.
Sa fille présenta Jacques. La veuve leva sur lui l'œil des personnes
atteintes du mal de mer.
Le cercueil occupait la salle où le jeune couple avait déjeuné, lors
du _Tour du Monde._
Germaine se tira de son rôle avec tact. Elle décida que Mme Râteau
monterait dans l'automobile et que le fourgon suivrait.
Chaque fois que le mot fourgon était prononcé, Mme Râteau secouait la
tête et répétait:
--Un fourgon... un fourgon.
Le retour fut pitoyable. Germaine frappait aux vitres. Elle modérait le
chauffeur pour que M. Râteau pût suivre.
Tout à coup, elle se retourna, regarda par la lucarne et s'écria:
--Où est-il?
La route s'étendait à perte de vue, sans fourgon.
Ils firent halte et rebroussèrent chemin à la recherche du corps. On le
retrouva. Il était en panne sur une traverse. Il s'agissait de changer
une roue. Le cric fonctionnait mal. Jacques et le chauffeur durent se
mettre à la besogne.
Après une heure de lutte que Mme Râteau encourageait en hochant la
tête, fourbue de hoquet et de larmes, ils repartirent.
Par bonheur, le silence de Jacques énervait Germaine et elle le déposa
rue de l'Estrapade, ce qui fait que les conducteurs des pompes funèbres
purent un instant croire qu'ils conduisaient au Panthéon un mort
illustre.
Le deuil de Mme Râteau occupa les couturiers et les modistes en vogue.
Germaine, trouvant respectable d'avoir une mère veuve, la montra. Elle
la conduisit chez ses fournisseurs. Mme Râteau goûtait ce luxe. Partout
elle chiffonnait du crêpe. Elle en eut des robes, des peignoirs, des
mantelets, des toques, des capes et des capelines. D'ailleurs, elle
soignait son deuil et ne sortait jamais s'il menaçait de pleuvoir. Car,
disait-elle, _le crêpe, c'est déjeuner de soleil._
Mais, de même que sur les catafalques on n'hésite pas à poser une
gerbe de couleurs vives, Mme Râteau ne renonçait pas à son éventail.
Un dimanche que Germaine l'emmenait à Versailles infligeant à Jacques
cette corvée, le silence qui régna dans l'automobile jusqu'à la porte
du Bois de Boulogne lui permit d'étudier l'éventail.
Il représentait la mort de Gallito.
Rien ne ressemble plus à un coucher de soleil qu'une corrida. Le
taureau, inclinant gracieusement son cou puissant, son front large et
frisé d'Antinoüs, regardait la foule et enfonçait sa corne droite dans
le ventre du matador à la renverse. Au second plan, à gauche, un
picador, sur un cheval ensanglanté, pareil au Christ d'Espagne, car on
lui comptait les côtes, essayait de piquer la bête naïve qui secouait à
l'encolure un bouquet de banderilles. Un homme escaladait l'enceinte à
l'extrême gauche et, comme l'archer d'Egine qui, dit-on, tire à genoux
pour remplir un angle, un valet des arènes, bossu, remplissait l'extrême
droite avec sa bosse.
Jacques s'ennuyait. Le crêpe l'intimidait. Il n'osait prendre entre ses
jambes les genoux de Germaine.
--Gallito, se répétait-il stupidement... Gallito, Gai, gai, gai. Et ce
gai lui rappela les vers de Victor Hugo:
Gall, amant de la reine, alla, tour magnanime,
Galamment, de l'arène à la Tour Magne, à Nîme.
Aussi, les récita-t-il, à mi-voix, comme on fredonne.
--Qu'est-ce que tu récites? interrogea Germaine.
--Rien. Je me rappelais deux vers de Victor Hugo.
--Recommence-les.
Gall, amant de la reine alla, tour magnanime,
Galamment, de l'arène à la Tour Magne, à Nîme.
—-Qu'est-ce que cela veut dire?
--Gall: un M. Gall, qui était l'amant de reine; alla: se rendit--tour
magnanime: randonnée... généreuse--galamment: chevaleresquement--de
l'arène, comme sur l'éventail de ta mère--à la tour Magne: une tour qui
s'appelle Magne--à Nîmes, la ville.
--Anime la ville?
--Non. Nîmes, Nîmes, la ville de Nîmes.
--Et alors?
--Alors, rien.
--Il s'est payé la tête du monde, Victor Hugo, le jour où il a écrit
ces vers.
--Mais c'est exprès, c'est une farce.
--Je ne la trouve pas drôle.
--Elle n'est pas faite pour être drôle.
--Je ne comprends plus.
--Ce sont deux vers pareils si on les écoute et différents si on les
regarde.
--Explique.
--Ces deux vers au lieu de rimer au bout, riment d'un bout à l'autre.
--Alors, ce ne sont pas des vers, si c'est la même chose.
--Mais ce n'est pas la même chose puisqu'ils racontent une chose
différente. C'est un tour de force.
--Je ne vois pas en quoi c'est un tour de force. J'en ferais à la
douzaine, des tours de force, s'il suffisait de répéter la même chose
deux fois de suite et de dire ce sont des vers.
--Voyons, ma petite Germaine, écoute; tu n'écoutes pas.
--Merci. Traite-moi d'imbécile.
--Oh! Germaine.
--N'en parlons plus, puisque je suis incapable de comprendre.
--Je n'ai jamais prétendu que tu étais incapable de comprendre. Tu me
demandes de t'expliquer ces vers. Je te les explique et tu te fâches...
--Moi, je me fâche. Par exemple! Je m'en moque de ton Victor Hugo.
--D'abord, Victor Hugo n'est pas à moi. Ensuite, je t'aime. Ces vers
sont stupides. N'en parlons plus.
-—Tu ne les trouvais pas stupides il y a une minute. Tu les trouves
stupides pour que je te laisse la paix.
--Nous ne nous sommes jamais disputés. Allons-nous le faire pour un
motif aussi ridicule?
--À ton aise. Je te questionne doucement et comme tu penses à autre
chose, que je te dérange, tu me donnes un morceau de sucre.
--Je ne te reconnais pas.
--Moi non plus.
Cette scène d'une qualité si basse, la première entre Germaine et
Jacques, se déroulait depuis le Bois de Boulogne. Après son «moi non
plus» Germaine se détourna et regarda les arbres. Mme Râteau
s'éventait toujours.
Ils arrivèrent à Versailles, goûtèrent à l'Hôtel des Réservoirs sans
que Germaine ni sa mère parlassent.
Pendant le retour, Germaine rompit le silence et, d'une voix soumise:
--Jacques, mon amour, ces vers...
--Oh!
--Veux-tu me les apprendre?
--Écoute. Je vais te les répéter en détail:
Gall-amant-de-la-reine-alla-tour-magnanime Galamment-de-l'arène-à-la
Tour Magne-à Nîme.
--Tu vois bien que c'est la même chose.
--Mais non.
--Tu dis mais non et tu ne prouves rien.
--Il n'y a rien à prouver. C'est un exemple célèbre.
--Il est célèbre?
--Oui.
--Très célèbre?
--Oui.
--Alors, comment se fait-il que je ne le connaisse pas?
--Parce que tu ne t'occupes pas de littérature.
--C'est ce que je disais. Je suis une idiote.
--Écoute, Germaine, tu es le contraire d'une idiote, mais aujourd'hui,
tu me fais peur. Tu essayes de me faire peur exprès.
--Il ne manquait plus que ça.
--Comme c'est triste de se blesser pour une histoire aussi niaise.
--Je ne te le fais pas dire.
--Assez. J'ai mal. Je demande le silence, à mon tour.
Ainsi continuèrent-ils jusqu'aux portes de s'enfoncer des épingles.
Alors Mme Râteau sortit de son mutisme.
--Voyez-vous, mes enfants, dit-elle, en repliant son éventail, tout
cela n'empêchait pas ce Gall d'être l'amant de la reine.
Ce mot d'une mère, atteste un sens parfait des réalités.
Mme Râteau parlait peu, mais bien. C'était soit: «Mon pauvre mari a
été nettoyé en une heure», soit: «Quoi? Monsieur Jacques, Paris
s'appelait Lutèce? Première nouvelle».
Comme elle louait une «superbe statue de Henri IV» Jacques lui demanda
machinalement si cette statue était équestre. Elle hésita, pour répondre:
«Comme ci, comme ça», définissant, du coup, le centaure.
Germaine se tenait les côtes. Mme Râteau se vexait. Jacques s'enlisait.
Le lendemain de l'affaire Gall, il se réveilla triste.
Comme un opéré pense à des boissons froides, comme un blessé de la
moëlle épinière qui ne peut plus s'asseoir dessine des chaises, il
songeait aux épouses discrètes qui aident le travail des hommes et
fondent une famille. Mais il repoussait cette soif d'eau fraîche
comme une soif d'alcool.
Une nuit, en étreignant Germaine, il lui chuchota qu'il souhaitait un
enfant. Germaine avoua que cette douceur lui était interdite.
--J'en aurais déjà un, dit-elle, si c'était possible. Je me console en
élevant des fox-terriers.
La pêche raconte son ver. Presque toutes en cachent. Pauvre Jacques; ce
serait grande imprudence que de changer son sort contre celui des bêtes
royales qu'il désire. Ne sentirait-on pas, à peine revêtue leur
apparence, outre les imperfections qui échappent aux yeux entre les
arbres d'un parc ou la fumée des bars, quelqu'infirmité profonde.
Ces poids successifs ne le détachaient en rien de Germaine. Au
contraire. Il la plaignait. Il se plaignait donc. Son amour grandissait
et somnolait comme un bébé qu'on berce.
Il y eut, chez Germaine, une suprise-partie. La bande Sucre-en-Poudre
vint goûter à l'improviste.
Sucre-en-Poudre comptait soixante ans et en paraissait vingt-cinq. Son
régime consistait à ne boire que du champagne et à ne jamais se coucher,
sauf avec des jockeys ou des professeurs de danse. Elle tenait une
fumerie d'opium. On y endossait des robes japonaises en crêpe de Chine.
On fumait, pêle-mêle, sur une descente de lit. On écoutait feu Caruso
chanter _Paillasse._
Ce joli monde cria, sauta, boxa.
Vers sept heures, tous s'entassèrent dans un panier à salade que
conduisait un chauffeur blanc, sourd, muet, aveugle, comme une statue
de cocaïne.
Jacques et Germaine montant chez Mme Râteau l'aperçurent, de dos,
assise. Seul l'éventail bougeait.
--Bonjour, maman.
--Bonjour, ma fille.
--Tu as une drôle de voix.
--Non... non.
--Si.
--Mais non...
--Mais si, Madame Râteau, vous avez une drôle de voix.
--Jacques le remarque, tu as quelque chose.
--Eh, bien, dit alors la veuve, puisque tu me pousses, j'avoue que je
trouve étrange qu'on donne des fêtes sans me prier de descendre.
--Mais, voyons, maman, tu n'y penses pas. D'abord tu es en deuil (sa
fille oubliait qu'elle partageait ce deuil), et ensuite, je ne peux
tout de même pas te faire rencontrer avec Mlle Sucre.
Cet extraordinaire prétexte ouvrit à Jacques une porte secrète. Car, de
même qu'une dame regarde un magazine sur la couverture duquel on voit
cette dame regarder ce magazine et ainsi de suite jusqu'à un certain
point où l'image s'arrête, faute de place, mais continue, de même, alors
que nous croyons être arrivés au fond d'une classe sociale, il en existe
encore une multitude capables de prononcer cette parole d'un roi: «Je me
trouve plus loin de ma sœur que ma sœur de son jardinier chef.»
Jacques acceptait tout cela. Il vivait trop en sa maîtresse pour juger
ses actes ou sa famille. Maintenant, c'est sa moitié sombre qui crache
comme une seiche des nuages d'encre sur sa moitié claire. Après lui
avoir envoyé des secours, elle l'aveugle doucement.
Louise s'offrait Mahieddine et Mahieddine Louise. Cet échange dépourvu
d'amour les rendait gais. Ils poursuivaient parallèlement au drame
Jacques-Germaine, une indécente partie de plaisir.
Louise recevait des chèques d'un prince étranger. Ce prince devait
régner et sortait peu de son futur royaume. Il venait pour ces
conférences où les grands se réunissent à Londres. Ensuite, il passait
quinze jours chez Louise. Il racontait les secrets d'Europe et comment
les rois puérils, parqués ensemble, se faisaient des mystifications et
changeaient les bottines devant les portes. Même il l'écrivait et Mme
Supplice disait souvent de sa voix d'extralucide:--Si jamais monseigneur
lâche Louison, elle portera ses lettres à la frontière. Je m'étonne qu'un
monseigneur écrive des choses pareilles. Elle les portera. Elle le tient.
En somme, Louise vivait libre, sauf aux grandes secousses politiques.
Le quinze de chaque mois, un officier à moustaches bleues entrait rue
Montchanin, claquait des talons et lui remettait une enveloppe.
Mahieddine admirait son uniforme par le vasistas du cabinet de toilette.
Un matin, vers six heures, que Mahieddine s'habillait pour rejoindre
Jacques, il eut l'idée d'une farce. Louise dormait. Il y avait sur la
table de nuit une boîte pleine de monnaie et de bagues. Cette farce,
plus ou moins drôle, consistait à laisser tomber bruyamment une pièce
sur les autres et à réveiller ainsi la dormeuse en jouant au couple
d'hôtel borgne.
Le sommeil possède son univers, ses géographies, ses géométries, ses
calendriers. Il arrive qu'il nous reporte avant le déluge. Alors nous
retrouvons une mystérieuse science de la mer. Nous nageons, et nous
croyons voler sans effort.
Les souvenirs de Louise ne remontaient pas si loin. Le bruit de la
pièce la tira d'une couche moins profonde du rêve.
--Gustave, soupira-t-elle, tu me laisseras de quoi déjeuner.
Elle soupirait dix ans avant.
Cet épisode émerveilla Mahieddine. Il riait seul dans la rue vide.
Jacques l'attendait. Il raconta ce que soulève une pièce qui tombe dans
un marécage endormi.
--Pauvre fille, dit Jacques, ne lui répète rien.
--Tu dramatises tout, criait Mahieddine. Tu as tort. Tu t'empoisonnes
l'existence.
Dans le métro, Jacques s'aperçut qu'il avait oublié son bracelet-montre.
Il ne voyait pas Germaine le lendemain. Le surlendemain, il alla rue
Daubigny, à dix heures pour le reprendre.
Mme Supplice n'était pas dans sa loge. Il enfonça la clef, tourna,
traversa le vestibule, ouvrit la porte. Que vit-il? Germaine et Louise.
Elles dormaient, enlacées comme des initiales, et même si curieusement
que les membres de l'une semblaient appartenir à l'autre. Imaginons la
reine de cœur sans robe.
En face de ces corps blancs épars sur le drap, Jacques devint stupide
comme Perrette devant son lait répandu. Fallait-il tuer? C'eût été fort
ridicule, et, en outre, un pléonasme. Il semblait impossible de faire ces
mortes plus mortes. Sauf que Germaine remuait sa bouche ouverte et que
Louise avait aux jambes des tics de chienne qui dort.
Une chose frappante était le naturel de ce spectacle.
On eût dit que les situations franches endimanchaient ces belles filles.
Grandies dans le vice, elles y trouvent un délassement.
D'où remontent ces deux noyées? Sans doute arrivent-elles de loin.
Toutes les vagues et toutes les lunes les roulent depuis Lesbos pour les
étaler là, sous une écume de dentelles et de mousseline.
Jacques se sentit tellement gauche qu'il pensa partir sans laisser de
traces. Mais comme Jésus ressuscite un pécheur, sa présence ressuscita
Louise.
--C'est toi, maman? dit-elle, les yeux entr'ouverts.
Elle les ouvrit, reconnut Jacques et secoua Germaine.
Il fallait sourire ou battre. Jacques murmura:
--C'est du propre.
--Quoi, du propre? cria Germaine. Tu préférerais que je te trompe avec
un homme.
Une femme de cette classe, si elle aime encore, cherche un mensonge.
Mais sans le comprendre, elle n'aimait plus. Depuis le dimanche de la
ferme, la chaudière éteinte, son cœur n'aimait que par habitude.
--Tu es jeune, conclut Louise en bâillant.
Jacques prit le bracelet-montre et se sauva.
Le sentiment de sa sottise lui apparut chez les Berlin. Après un sursaut
individuel, il revoyait sous l'angle de Germaine. Il avait rapporté sa
découverte à Mahieddine qui connaissait le commerce des amies.
--Tu te montes le bourrichon, dit-il. Les lois morales sont les règles
d'un jeu auquel chacun triche, et cela depuis que le monde est monde.
Nous n'y changerons rien. Va les rejoindre à quatre heures au skating.
J'ai un cours. J'irai vous prendre à six heures.
Jacques se rasa, contempla le portrait myope, se félicita d'avoir comme
rivaux un Osiris et une Louise, bâcla une version grecque et courut au
skating. On y donnait un gala au bénéfice d'une oeuvre de musiciens.