VI

Pour exprimer ce voyage, il faudrait le charmant attirail d'un

prestidigitateur. Des drapeaux, des bouquets, des lanternes, des œufs,

des poissons rouges.

Germaine gardait son duvet par miracle. On l'avait souvent cueillie.

Jacques possédait contre la boue une protection pareille à cette graisse

qui fait que l'eau ne mouille pas les cygnes. Mais l'un et l'autre

croisaient les premiers arbres neigeux, les premières bêtes, comme un

noctambule qui rentre croise à cinq heures du matin les tombereaux des

Halles.

D'ailleurs, peu importe. Germaine avait une hérédité campagnarde. Elle

rejoignait un paradis perdu et Jacques n'était plus Jacques mais Germaine,

c'est à dire une des hautes charrettes si fraîches à l'aube, place de la

Concorde, lorsqu'elles bercent les maraîchers, endormis comme des rois

fainéants, sur leurs litières de choux et de roses.

Vraiment Germaine donnait le change. On était bien près de prendre le

prestidigitateur pour le printemps en personne, maniant ses ressorts et

ses double-fonds.

À Jacques qui supportait le fétiche du skating, comment ces fausses

primeurs n'eussent-elles pas semblé vraies?

_Mille routes desvoyent du blanc_, dit Montaigne, _une y va._ Jacques

allait au blanc. Il serrait Germaine, la réchauffait dans le wagon et se

livrait à des enfantillages.

Jacques se déplaisait, mais ne déplaisait pas. Germaine et lui formaient

un joli couple. On les prenait pour deux amoureux naïfs, en promenade.

Que de spontanéité, de surprises! Mais ces surprises, la pauvre fille ne

pouvait plus les tirer que de ses manches.

Jacques ne voyait pas davantage les ficelles que les enfants qui

applaudissent. Il est déjà beau de faire applaudir les enfants.

Germaine, rompue à ses vieux tours, croyait sincèrement cueillir des

montres et des colombes. L'illusionniste partageait les illusions du

public.

Aussi, ce voyage fut-il le seul bonheur aéré qu'ils eurent.

La ferme était petite. Germaine tutoyait les servantes et les vaches.

Elle marchait, mordillée par une troupe de jeunes chiens. Elle criait,

elle sautait, elle se décoiffait.

Ils déjeunèrent dans une salle où le feu était un incendie. Ils

mangèrent des nourritures propres qu'on ne mange jamais en ville. Seul

le fromage, savamment pourri dans une feuille de vigne, formait un vif

contraste avec les viandes et les crèmes blanches.

Après déjeuner, Germaine montra la chambre de son père, vieil ivrogne.

Il était impossible de le corriger de son vice.

Au milieu de cette chambre pendait un lustre en papier de toutes les

couleurs. On voyait sur la commode des photographies pâles de matelots,

de noces, et, sous une vitre, une demi-frégate collée contre des vagues

peintes en vert.

--Me voilà vierge, dit Germaine, tendant à Jacques un cadre de

coquillages. Il entourait un bébé nu.

Elle possédait sa chambre. Ils y couchèrent et s'y adorèrent pour la

dernière fois. Jacques le pressentait-il? Pas le moins du monde. Ni

Germaine. Ils avaient raison, puisque, dans la suite, ils devaient

souvent faire l'amour.

Ils partirent le surlendemain à l'aurore, sans fatigue. On entendait

les coqs contagieux prendre les uns aux autres comme les trous d'une

vaste girandole de gaz. Tout était glacé, mouillé, virginal. Germaine

portait crânement le nez rouge. Elle n'opposait pas une ride au matin

pur.

Elle avait découvert une ancienne photographie dans son armoire. Elle

y clignait des yeux de myope. Jacques trouvait cette grimace divine.

Germaine la lui donna.

Ils rapportaient en outre des œufs et du fromage. Ils firent réellement

le tour du monde.

Germaine avait oublié l'aspect des rues de Paris si tôt. Cette surprise

prolongea l'escapade. C'était reprendre ses habitudes sans tristesse. Les

cris des marchandes, les maigres coureurs à pied s'entraînant derrière

des cyclistes, les bonnes battant des carpettes aux fenêtres, les chevaux

qui fument, lui rappelaient son enfance.

Ils décidèrent qu'après l'étude Jacques viendrait déjeuner chez elle.

Ils prirent un taximètre, car elle voulut le reconduire.

Le chauffeur menait comme un fou, dérapait, escaladait les refuges.

Germaine et Jacques s'amusaient, s'embrassaient la bouche, se cognaient

les dents, étaient projetés en tous sens l'un contre l'autre.

À chaque nouvelle prouesse, le chauffeur se retournait, haussait les

épaules et leur clignait de l'œil.

Germaine déposa Jacques rue de l'Estrapade vers dix heures, après une

longue étreinte. Il regarda encore son gant s'agiter tandis que la

voiture reprenait sa course. Il arriva juste pour se changer et paraître

à l'heure exacte, comme Philéas Fog, avec ses condisciples, dans le

cabinet où M. Berlin essayait de leur apprendre la géographie.

Germaine entra dans un bureau de poste et téléphona chez elle. Joséphine

qui avait ordre de répondre à Osiris, le fameux soir, qu'elle n'avait pas

vu madame sortir, lui raconta la rage du pauvre homme, ses recherches,

ses prières, ses injures. Il avait brisé une glace et pleuré, car il

était superstitieux. Il avait passé le dimanche à guetter le téléphone,

les automobiles, à marcher de long en large. Enfin, le dimanche soir, il

dit avec calme:

--Joséphine, que madame rentre ou ne rentre pas, je la quitte. Vous

pourrez le lui annoncer de ma part. Vous me rangerez mes affaires. Je

lui abandonne le reste. Qu'elle en fasse ce qu'elle veut.

--Ouf! soupira Germaine. Bonne chance.

Elle savait qu'une belle fille ne reste jamais dans l'embarras.

En rentrant elle trouva sa sœur.

--Avais-je assez prédit ce qui arrive, s'écria Loute. Nestor ne veut

plus te revoir. Si on parle de toi, il crache.

--Qu'il crache, répondit Germaine. J'étouffe. Je rentre de la campagne

avec Jacques. Nestor sent le renfermé.

--Comment vas-tu vivre?

--Ne t'inquiète pas, ma petite. D'ailleurs, Nestor est un papier à

mouches; il colle. Je serais bien surprise qu'il n'essaye pas de

revenir.

Osiris revint si vite qu'il croisa Loute qui sortait. Germaine, s'étant

couchée, lui fit faire antichambre.

Lorsqu'il entra, il s'arrêta, s'inclina et vint s'asseoir sur une chaise

au pied du lit.

--Ma chère Germaine, commença-t-il...

--C'est un discours?

Il prit une pose.

--Ma chère Germaine... entre nous c'est fini, fi-ni. Je t'ai écrit une

lettre de rupture, mais comme je connais ta négligence et ta façon de

lire les lettres, je suis venu te la lire.

--Savez-vous, dit-elle, que vous dépassez les bornes du ridicule?

--C'est possible, poursuivit Nestor, mais vous écouterez ma lettre.

Il la tira de sa poche.

--Je ne l'écouterai pas.

--Vous l'écouterez.

--Non.

--Si.

--Non.

--Bien. Je vous la lirai tout de même.

Elle se boucha les oreilles et chantonna. Osiris, d'une voix d'homme

habitué à crier les cours de la Bourse, commença:

Ma pauvre petite folle...

Germaine éclata de rire.

--Madame rit, madame entend, remarqua Nestor. Donc je continue.

Mais, cette fois, Germaine chantait de toutes ses forces et la lecture

devint impossible. Nestor posa la lettre sur sa cuisse.

--C'est entendu, dit-il, je m'arrête...

Elle déboucha ses oreilles.

--Seulement (il agitait son index en signe de menace), je te préviens

que si tu ne me laisses pas lire, je pars. Et tu ne me reverras ja-mais.

--Puisque c'est ta lettre de rupture.

--Il y a rupture et rupture bredouilla cet homme qui possédait le génie

du chiffre, c'est à dire de la poésie, et qui était complètement idiot

en amour où la poésie n'existe pas.--Je désirais rompre gentiment,

convenablement, et tu me chasses. Si encore je te demandais des comptes!

--Je n'ai pas de comptes à te rendre, s'écria Germaine, que cette

comédie exaspérait, et si tu veux des comptes, en voilà: Oui, je te

trompe. Oui, j'ai un amant. Oui, je couche avec Jacques. Et à chaque

oui, elle tirait sur sa natte comme sur une sonnette.

--Par exemple! dit alors Osiris en se levant, reculant et clignant les

yeux comme un peintre.

Et il accusa Germaine de détourner les soupçons sur un gamin serviable,

d'espérer que lui, Osiris, courrait à sa recherche pendant qu'elle

recevrait son véritable amant. Il ajouta qu'il n'était pas dupe; qu'il

était peut-être l'homme riche qu'on roule, mais que c'était un métier

d'être riche; un métier dur, qui exerce l'œil.

Germaine admirait. Malgré le théâtre qui présente des personnages de

cette trempe, elle ne croyait pas qu'ils existassent.

--Vous êtes formidable, dit-elle, Nestor. Je couche avec Jacques.

D'ailleurs (on sonnait) le voilà sans doute. Il déjeune. Cachez-vous et

vous aurez la preuve.

Elle désirait rompre.

--Me cacher, ricana Osiris. C'est trop simple. Vous avez plus d'un tour

dans votre sac et vous ferez des signes. Je reste.

Et, comme on entendait un bruit de porte, la voix de Jacques à la

cantonade:--Mon cher Jacques, cria-t-il, savez-vous ce que Germaine

invente?

Jacques entra.

--Vous couchez avec elle!

Jacques, au contact de Germaine, apprenait ses ruses. D'un coup d'œil,

il comprit la scène et que sa maîtresse, morte de fatigue, avait vendu

la mèche.

--Du calme, dit-il, monsieur Osiris. Vous savez que Germaine est

taquine. Elle vous taquine parce qu'elle vous aime.

Il fit si bien, ce cœur pur, que Nestor resta déjeuner et ouvrit une

boîte de cigares.

Reines d'Egypte! dans cette boîte richement peinte, on dirait vos

petites momies avec des ceintures d'or.

Osiris mangeait, fumait, riait, et partit pour la Bourse.

Germaine boudait, reprochait à Jacques son adresse.

--Tu ne veux donc pas m'avoir seul?

--Je ne veux pas être responsable d'une chose si grave et que tu me la

reproches un jour.

La ferme, les laitages, les œufs étaient loin.

Lorsque Lazare interrogea son frère, Nestor lui tapa sur l'épaule.

--Germaine est une originale, dit-il; c'est son charme. Nous ne la

changerons pas. Elle était à sa ferme. Elle avait besoin de vaches. Nous

autres, hommes de Bourse, nous n'y comprenons rien. Loute est plus

simple, comment dirai-je... moins vive, moins pittoresque. Elle a,

d'ailleurs, ses qualités. Je garde Germaine.

Cet épisode eut l'apparence de mettre encore Osiris de la partie.

Insinuations, lettres anonymes le faisaient sourire d'un air supérieur

comme s'il connaissait un secret grâce auquel Germaine pouvait donner

prise aux mauvaises langues, mais à l'avantage de son riche amant.

Ce secret vague participait d'une supériorité de sa maîtresse, de son

amour de la nature, de l'élevage des chiens.

Lui demandait-on: «Où est Germaine?» Il répondait: «Je la laisse

très libre. Je ne m'en mêle pas.»

Loute était stupéfaite. Manquant d'aisance, de génie, elle trouvait sa

sœur très forte.

Le Grand Écart · 第 11 / 17 题