--Mais laisse donc, Loute, disait Germaine à sa sœur. Nestor ne
s'apercevra de rien. Il faut que tu nous présentes Jacques comme un ami
de ton peintre, (car le richomme savait son frère trompé, ce qui
divertissait son égoïsme)--Il adore être de la confidence, et nous
courrons moins de risques.
Osiris était prodigieusement crédule. Sa maîtresse flattait cette
sécurité en le mettant du complot contre Lazare.
Une des premières nuits que Nestor dormait étendu auprès d'elle, un
jeune comédien qu'elle aimait sonna, par suite d'une erreur de dates.
--Cache-toi, dit-elle à Osiris, c'est mon vieux.
Osiris se leva, ramassa ses affaires, entra dans un placard de robes, y
étouffa, tandis que Germaine recevait le jeune homme, et sortit, bouffi
d'orgueil.
Leur liaison datait de ce coup de maître. N'en concluez pas que cette
fille fût basse. Elle se défendait. Elle agissait sans calcul.
Toutes jeunes, sa sœur et elle rêvaient du Palais de Glace qu'elles
s'imaginaient être un palais de miroirs. Elles y entrèrent un dimanche
et en sortirent suivies d'une escorte d'hommes élégants. Un d'eux
débaucha Germaine.
Lorsqu'il la quitta, elle se plaça chez une modiste de Montmartre. Cette
modiste lui dit un jour: «Ma petite, on va me saisir après-demain. Garde
la boutique, je décampe.» Elle emportait ses perles et son linge.
Germaine resta, mit à la vitrine une pancarte annonçant que les chapeaux
de deux cents francs se vendaient vingt cinq, les écoula en une matinée,
les remplaça en montre par des chapeaux défraîchis trouvés dans la cave,
loua une charrette avec la somme, transporta les chaises, la table et la
psyché de la boutique dans la chambre qui lui appartenait encore et laissa
l'huissier prendre le reste.
Elle avait le démon de la rue. Elle n'en ressentait aucune honte.
Dînant avec Loute, Nestor et Lazare dans un restaurant à la mode, elle
renversa du vin. Le maître d'hôtel se précipita et déroula une toile cirée
sur la tache en attendant une nappe. Cette toile éveillait un souvenir
analogue chez les sœurs. Elles échangèrent un coup d'œil. Loute rougit,
mais Germaine s'écria:
--Oh! cette toile cirée! Je retrouve Belleville, la lampe, la soupe et
le père Râteau.
Leur nom réel était Râteau. Depuis Nestor, le père et la mère Râteau
n'étaient pas à plaindre. Ils possédaient une ferme charmante aux
environs de Paris.
Ces sœurs, la ferme Râteau, les Osiris, Jacques, sa famille, son rêve,
forment un mélange explosif. Pourtant, la destinée le compose. Elle aime
manier les hommes chimiquement.
Si les désirs de Jacques se cristallisaient et si nous approchions leur
multitude comme nous approchons Germaine, le résultat serait-il plus
avouable?
Narcisse s'aima. Pour ce crime les dieux le changèrent en fleur. Cette
fleur donne la migraine et son oignon ne fait même pas pleurer.
Méritait-il d'autres larmes?
L'histoire de notre Narcisse est plus complexe. Il aimait les eaux du
fleuve. Mais les fleuves coulent sans se soucier des baigneurs, des
arbres qu'ils reflètent. Leur désir est la mer. Ils la baisent au terme
d'un voyage perpétuel et s'y enfoncent voluptueusement.
Jacques sentait toujours la beauté humaine avoir, comme les fleuves, un
lit et un but. Elle passait, elle allait ailleurs. Un navire lève
l'ancre, un rideau de music-hall tombe, la famille Ybreo retourne à
ses dieux.
Il se rappelait Idgi lui disant, pendant un match de tennis, qu'il
ressemblait à Séti Ier. C'était le seul regard de fleuve dont il se
souvînt.
Cette fois l'eau stoppe, lui renvoie passionnément son reflet. Il trompe
la nier. Peut-être prend-il pour l'eau qui parlé une voix d'ondine. Mais
il n'analyse pas. Son cœur ne lui en laisse plus le loisir.
Nous avons dit que le cœur de Germaine était souvent mobilisé. Cette
habitude n'enlevait aucun enthousiasme à ses caprices. Elle aimait chaque
fois pour la première fois. Elle se demandait comment elle avait pu aimer
d'autres hommes et jouait sa partie nouvelle en montrant toutes ses
cartes. Elle ne cherchait pas à prolonger le feu en le garnissant de
cendres. Elle flambait le plus haut possible et le plus vite.
Son pouvoir de se mettre sincèrement dans un état primitif l'empêchait
d'opposer à l'élan de Jacques celui, machinal, d'une fille rompue à
l'exercice.
La tempête mélangeait leurs trésors, de quelque provenance qu'ils
fussent.
Car si Jacques avait beaucoup gaspillé mais apportait ses rêves,
Germaine qui avait beaucoup donné, avait beaucoup reçu. Elle ne
l'accueillait donc pas les mains vides.
Cette dernière phrase prête à double entente. Là encore l'élan
emportait Jacques au delà des scrupules. Le richomme serait un mari,
un mari trompé.
Germaine trouvait si légitime de tromper Nestor qu'elle n'en ressentait
pas l'ombre de gêne. L'inconscience est contagieuse. Jacques trouva
naturel le subterfuge qui consistait à jouer le rôle d'un ami du peintre.
Le dîner de rencontre l'amusa. Au dessert, Germaine, distraite, le
tutoya. Il était à sa droite.
--As-tu lu l'article de X...?
--_Tu pourrais me répondre_, ajouta-t-elle presque sans transition
en se retournant à gauche vers Nestor stupéfait, détroussé, décorné par
ce prodigieux coup de bonneteau. Ils rirent ensuite de l'alerte.
Osiris prit Jacques en affection. Il lui trouvait le sens du chiffre.
Un jugement aussi absurde venait de ce que Jacques l'écoutait. On
l'écoutait ou non. Il ne faisait que cette différence grossière entre les
hommes, n'ayant pas l'esprit qui nous désigne l'originalité de chacun.
Les vrais rendez-vous des jeunes gens étaient rue Daubigny, dans un
rez-de-chaussée sombre comme les toiles de ce peintre.
La garçonnière appartenait à Germaine. Elle prétexta qu'il lui fallait
un coin pour fuir les visites de Nestor. D'après ses explications, ce
coin tombait à pic, mais pour la première fois. Elle le croyait. Elle
craignait Mme Supplice, la concierge. Et non que la concierge pensât
«Encore un», mais qu'elle se choquât de ne l'y plus voir entrer seule.
Les caresses, même les plus profondes, ont une limite. Jacques,
quasiment vierge, essayait de satisfaire un désir illimité. La première
étreinte le déçut. À la longue, le vertige s'apaisant, son regard et son
esprit redevinrent agiles.
Alors, contemplant cette Desdémone à la renverse, mourante auprès de
l'oreiller, pâle à faire peur, les dents découvertes, il amoncelait des
souvenirs de honte sur sa figure et sortait d'elle comme un couteau.
Germaine distribuait vite ses caresses épanouies. C'était le luxe d'une
gerbe de fleuriste. La gerbe fanée, on en achète une autre. Jacques, lui,
prenait racine. Son amour anormal poussait normalement, lentement. Il
s'aimait, il aimait des voyages, il aimait trop de choses sur sa
maîtresse. Germaine n'aimait que son amoureux.
V
Cette existence nécessitait des stratagèmes rue de l'Estrapade, où
Jacques perdait les heures que Germaine et Osiris vivaient ensemble.
L'après-midi, il inventait un travail à la bibliothèque Sainte-Geneviève.
Cette bibliothèque est le prétexte des polissons du Quartier-Latin. Si
tous ceux qui doivent s'y rendre, s'y rendaient réellement, il faudrait
bâtir une aile. Réconcilié avec Mahieddine et avec Louise, Jacques
découchait une nuit sur quatre. L'Arabe et lui laissaient la porte cochère
entre-bâillé. Ils la refermaient à l'aube en revenant de chez leurs
maîtresses.
Louise recevait Mahieddine chez elle. Les deux complices se retrouvaient
devant la grille du Parc Monceau et attendaient le premier métropolitain.
Ce départ de guillotinés n'avait rien de drôle. Ils somnolaient parmi
les ouvrières qui se rendent au travail.
Duper le professeur, ne demandait pas grande malice. Il ne voyait rien
et ne voulait rien voir. L'exactitude des élèves à son cours et celle
des mensualités suffisant à ses exigences.
Sa femme, elle, voyait. Elle voyait de travers. Elle était convaincue
que Jacques, épris d'elle, incapable de tromper son maître, fuyait sa
présence et s'étourdissait avec des filles du Café Soufflet. Elle
approuvait l'Arabe de le surveiller.
Chaque dimanche, Stopwell trouvait un ressort mystérieux pour gagner
les épreuves de saut. En semaine, il était une loque, guettait le facteur
qui devait toujours lui apporter un chèque, vivait dans un nuage de pipe
et de théière. Son grand corps jonchait la chambre. Après dîner, il
passait un costume de foulard et s'endormait comme une masse, intoxiqué
de tabac.
Petitcopain servait ce despote avec le regard des jeunes filles qui
soignent les fous dans les hôpitaux. Il se partageait entre cet office et
le poste de guetteur, qu'il tenait au compte de Mahieddine.
Il n'en voulait pas à Peter. Il découvrait sous son attitude une foule
de faiblesses dont il ne comprenait pas la nature, mais à cause de quoi
il le devinait vulnérable. Il flairait, avec l'arôme du tabac blond, la
poésie de l'Angleterre.
Il aimait Stopwell comme les Latins subissent peu à peu la ville aux
joues de santé rose, au cœur de charbon noir, Londres, ce pavot qui
endort.
Il aimait chez lui du sommeil, un échiquier royal, des biches sur
l'herbe, des ducs qui épousent des actrices, des Chinois au bord de la
Tamise.
Les rares paroles de Stopwell étaient pour louer Oxford, paradis des
collèges et des boutiques, où se trouvent les meilleurs hellénistes et
les plus beaux gants du monde.
Le jeune Maricelles, à force d'espérer, assis près d'une lucarne, comme
une princesse dans sa tour, était tombé malade. Il se soignait au château
de Maricelles, par Maricelles Les-Maricelles, adresse suffisante pour
divertir les pensionnaires et défrayer la conversation à table.
Un mercredi de novembre que Germaine et Jacques avaient rendez-vous
avec Bachtarzi chez Louise, ils y virent une petite dame maigre, sans
chapeau, portant un pendentif d'émeraude, assise dans le salon. C'était
sa mère. Jacques reconnut avec stupeur Mme Supplice, la concierge de la
rue Daubigny. L'immeuble appartenait à un des ex-protecteurs de Louise.
Germaine ne lui en avait jamais ouvert la bouche.
--Bonjour, Madame, dit Germaine. Vous en avez une robe! Louise est là?
--Non, répondit la concierge d'une voix monotone, _mademoiselle n'est
pas encore rentrée._
Ils s'assirent. Ils toussèrent. Mais Mme Supplice s'apprivoisait vite.
Elle se lança dans un éloge de Mahieddine, qu'elle croyait prince turc.
Du reste, Mahieddine, assez timide en face des personnes de tête et qui
leur cachait sa littérature, perdait tout contrôle avec les fournisseurs
et les naïfs. On devinait à travers les phrases de Mme Supplice, débitées
sur une ligne sans points ni virgules, les contes qu'il devait lui conter
faute de pouvoir éblouir plus haut.
Jacques n'osait regarder Germaine. Il eût été bien surpris de voir
qu'elle ne riait pas. Elle souriait. Elle se leva.
--Brave mère Lili, s'écria-t-elle, toujours la même! et elle lui tapa
familièrement sur le genou.
Louise et Mahieddine rentrèrent. Ils paraissaient ennuyés de la
rencontre, Mahieddine surtout.
Un écrivain peut-il plier au milieu de son livre une histoire qui en
déborde? Oui, si cette histoire souligne un personnage. Or il importe
de souligner que Louise était bonne fille, mais une bonne fille
Supplice-Champagne.
Avant que notre livre ne débute, Louise dansait à l'Eldorado. Quatre
collégiens allaient l'y applaudir et lui lancer des bouquets de
violettes. Le premier janvier, ils voulurent lui donner un pendentif.
Le filou de la bande escamota une émeraude chez une vieille parente.
Il accepta naïvement qu'on tirerait au sort celui qui l'offrirait. Le
sort désigna le plus timide. Louise remercia d'une caresse. Ils se
dirent qu'une émeraude chez une actrice est une goutte d'eau dans
l'océan. Ils oubliaient que l'océan existe à force de gouttes d'eau.
Longtemps après l'épisode qui ferme notre livre, le timide, devenu
diplomate, rencontra Louise. On remua des souvenirs.
--Vous savez, dit-elle, la fausse émeraude? Je l'avais donnée à ma
mère. Elle la portait toujours. Elle a voulu être enterrée avec.
Le diplomate lui avoua le vol et que l'émeraude était véritable. Louise
pâlit.
--Pouvez-vous me le jurer? demanda-t-elle. Et il n'osa jurer parce
que Louise venait de prendre une figure de fossoyeur.
Revenons rue Montchanin.
Les deux couples fréquentaient un skating. Ils y allèrent. Ils
connaissaient les professeurs et le barman.
Un jeune homme au visage de blanchisseuse, qui portait une cape et un
collier de perles, se promenait entre les tables, souriait aux uns,
bousculait les autres, criait qu'il avait mal au cœur à force de tourner.
Sa voix apprise ressemblait aux courbes ridicules du modern-style.
Ce monstre se fût fait lapider n'importe où. Là, il était fétiche. On
le cajolait, on se sentait fier qu'il vous adressât la parole. Il serra
la main de Germaine et de Louise, fit aux hommes un geste de grande
coquette.
La moitié d'ombre de Jacques envoyait en vain à sa moitié de lumière
un esprit d'inconfort moral. Il avait adopté un rythme boiteux. Il s'y
complaisait. Il longeait les toits sans vertige, avec une démarche de
somnambule.
Le monstre leur accorda de s'asseoir une minute. D'une voix assez
éteinte maintenant, il estimait les bagues de Louise. Il montrait les
siennes. Il racontait des histoires de descente de police.
Quand tout bouge ensemble, rien ne bouge en apparence.
Pour que Jacques se rendît compte de sa paresse d'âme, il eût fallu
un point fixe. Qu'il imaginât, par exemple, son père ou sa mère
traversant le promenoir. Mais il agissait loin d'eux, loin de lui-même et
complaisamment accoudé sur l'eau sale.
Il eût senti du dégoût, seul dans un tel lieu. Mélangé à Germaine qui
parlait de plain-pied avec le fétiche, il ne se révoltait pas et se
laissait vivre.
L'orchestre jouait la danse à la mode.
La mode meurt jeune. C'est ce qui fait sa légèreté si grave. L'aplomb
du succès et la mélancolie de n'en plus avoir bientôt, magnifiaient cette
danse. Toutes ses notes devaient un jour trouer le cœur de Jacques. Ils
patinèrent.
Pendant une halte où le monstre exécutait un numéro, Louise poussa un
cri: Vous! et tous, détournant les yeux de la piste, virent Osiris,
jovial, appuyé sur sa canne, des reflets de globes électriques sur son
nez, son tube, sa perle de cravate.
--Moi, oui, mes enfants! moi. Et même assez satisfait. Depuis quelques
jours on m'accable de lettres anonymes qui racontent que Germaine passe
sa vie au skating avec un amant. J'ai voulu me rendre compte et je
constate que c'est faux. Voilà, termina-t-il, en posant sa main sur
l'épaule de Jacques,--car mon cher, entre nous, je ne veux pas vous dire
une chose désagréable (tous les goûts sont dans la nature), mais vous
n'êtes pas son type.
Il s'assit. Germaine le bourrait de coups de poing, le menaçait et
reprenait contenance.
--D'ailleurs, fit-il, en dépliant un porte-carte, il me semble
reconnaître l'écriture de Lazare. Peut-être qu'il se venge. Tenez, mon
petit Jacques, prenez ces lettres, étudiez-les. Vous autres, jeune
classe, on vous élève à la Rocambole. Vous devinerez mieux qu'un vieil
imbécile comme moi.
--On l'aime, son vieil imbécile? zézayait-il en chatouillant le menton
de Germaine, on l'aime?
Et Germaine, remontée sur sa bête, solide en selle, répondait:
--Non, on ne l'aime pas. On n'aime pas les mouchards.
La vie de Jacques ressemblait aux chambres jamais faites des femmes de
Montmartre qui se lèvent à quatre heures et passent un manteau sur leur
chemise pour descendre manger un plat.
Cet état de choses s'envenime toujours. Nestor ne montrait plus de
lettres, ne riait plus. Il ne soupçonnait pas Jacques, malgré des
accusations précises; il soupçonnait Germaine. L'amour-propre l'aveuglant,
il voulait bien admettre qu'elle le trompât avec un homme de sa corpulence
et de son âge, ce qu'il appelait naïvement son type, mais que ce fût avec
le petit Jacques lui coûtait trop cher à croire. Il ne s'y arrêtait pas
une seconde. Il lui faisait ses confidences et lui demandait de surveiller
Germaine.
--Je dois vivre à la Bourse et je travaille souvent la nuit. Suivez-la.
Ne la quittez pas. Rendez-moi ce service.
Maintenant, Nestor Osiris se livrait à des scènes. Il ne menaçait pas
encore; il cassait des objets d'art. Germaine avait remarqué qu'il lui
offrait, à chaque réconciliation, un animal de Copenhague. Ainsi
pouvait-il briser en brisant peu. Il évitait les potiches et les terres
cuites.
Lorsqu'il brisa un groupe de Saxe, Germaine comprit que le vaudeville
tournait au drame. Il forçait des tiroirs, cherchait des empreintes,
soudoyait des manucures, perdait la tête.
Un soir qu'il revenait de chez le dentiste, il trouva Germaine sur une
chaise longue. Il lui demanda si elle avait reçu des visites. Elle
répondit que non, qu'elle somnolait et lisait depuis le déjeuner. C'était
vrai.
Nestor sortit pendre sa pelisse au porte-manteau. Il reparut brandissant
une canne à bec d'écaille.
--Et ça! et ça! vociférait-il. Puisque ton monsieur laisse ses cannes
dans mon antichambre, je vais te corriger avec.
Germaine ferma son livre.
--Vous êtes fou, dit-elle. Sortez.
Le téléphone sonna.
--Ne touche pas au récepteur, criait Nestor. Si c'est l'homme à la
canne, c'est moi qui vais lui répondre.
Il s'agissait, en effet, de la canne. Le dentiste demandait à M. Osiris
s'il ne s'était pas trompé, car son client en trouvait une au chiffre
N. O. à la place de la sienne, un jonc à bec d'écaille.
Germaine eut le triomphe modeste. Cet épisode lui valut quatre jours
de paix.
Les frères Osiris chassaient le dimanche. Ils partaient la veille à
cinq heures. Germaine était donc libre. Ce samedi, Nestor resta,
sacrifiant la chasse. C'était une manière galante d'obtenir son pardon.
Germaine cacha sa déconvenue. Elle prévint Jacques. Il resterait
sagement rue de l'Estrapade et se coucherait tôt.
À neuf heures, Jacques lisait dans sa chambre ainsi que les autres
élèves, lorsqu'un coup de timbre timide retentit à la porte de l'étage.
Petitcopain qui servait de concierge, après avoir ouvert et chuchoté,
frappa chez Jacques. Il lui annonçait une visite. C'était Germaine. Elle
portait un sac. Jacques n'en revenait pas.
Un réflexe lui fit pousser du pied une vieille paire de chaussettes sous
la commode. Germaine riait de sa stupeur.
Elle s'ennuyait à table avec Nestor. Elle lui avait dit:
--Attends-moi; je vais dans la cuisine préparer une salade surprise.
Elle avait pris du linge, des objets de toilette et s'était sauvée par
l'escalier de service.
--Ne me gronde pas mon amour, suppliait-t-elle. Je suis libre, libre,
libre. Qu'il casse tout. Je t'emmène en voyage de noces.
Il arrive qu'une route offre des aspects tellement différents à l'aller
et au retour que le promeneur qui rentre croit se perdre. Un village dans
lequel on habite, vu soudain d'une colline, peut être pris pour un autre
village. Jacques, du fait de la présence de Germaine rue de l'Estrapade,
reconnaissait mal sa maîtresse et ne reconnaissait plus sa chambre.
Il lui fallut une minute pour admettre la proposition, savoir: prendre
le train et passer le dimanche dans la ferme des Râteau, partis pour le
Hâvre.
Après le premier choc, Jacques fut aussi enragé qu'elle. Ils baptisèrent
ce voyage: _Le Tour du Monde._ Il fallait que Jacques descendît voir la
patronne, lui annonçât qu'il sortait et ne rentrerait que le lundi matin
pour l'étude.
Ne voulant pas laisser Germaine dans sa chambre où Peter pouvait venir,
il l'enferma dans la chambre vide de Maricelles, avec une lampe et des
cigarettes. Là, on ne risquait rien.
À l'étage au-dessous, Jacques trouva le professeur et sa femme en train
de régler la pendule. Il fallut attendre qu'elle sonnât toutes les heures
et toutes les demies. Ensuite, Jacques, qui sortait chaque samedi soir,
annonça qu'il passerait le dimanche à la campagne chez un camarade.
Les Berlin permirent, pourvu que l'élève fit acte de présence dans le
cabinet de son maître, le lundi matin. Jacques remonta, délivra Germaine,
et ils firent les préparatifs.
Tout tenait dans un sac. Cette circonstance les ravit. Ils étouffaient
des fous-rires. Jacques, continuant à jouer au _Tour du Monde_ chuchota
qu'il faudrait prendre garde au passage devant la cabine d'un anglais
féroce, portant des favoris rouges, une sacoche de banknotes et un voile
en tulle de filets à papillons. Il les pistait depuis Liverpool et
complotait leur ruine.
Ils descendirent sans encombre, en usant une boîte d'allumettes et
trouvèrent le fiacre laissé par Germaine à l'angle de la rue Mouffetard.