III

L'art, principalement le pire, est à Paris un enlève-taches magique. Il

ne les lave pas, il les monte. Dès lors, une mauvaise réputation, mise en

vedette, devient aussi avantageuse qu'une bonne. Elle exige les mêmes

soins. Beaucoup de femmes entretenues se font immuniser par la scène. Le

théâtre est une taxe qu'elles payent. Mais il dérange leur industrie.

Après la cure de théâtre, Germaine et Louise se donnèrent vacances.

Elles les prirent longues. L'art ne les nourrissait pas.

Germaine avait un amant riche, si riche que son seul nom signifiait

richesse. Il s'appelait Nestor Osiris, comme une boîte de cigarettes. Son

frère Lazare entretenait Loute, sœur cadette de Germaine.

Germaine était tendre et volontiers eût envoyé Osiris au diable, mais

la sœur veillait au grain.

Elle vit Jacques d'un mauvais œil, malgré que de son côté elle trompât

Lazare avec un peintre. Elle savait que sa sœur n'apporterait aucune

prudence à ce manège et elle en redoutait les suites.

Elle ressemblait à Germaine comme au marbre son moulage en plâtre.

C'est dire qu'elles étaient pareilles, sauf tout.

Malgré l'atmosphère détestable qu'il respirait depuis sa crise, le cœur

de Jacques restait intact et capable d'ennoblir n'importe quoi.

Germaine tirait sa fraîcheur du fumier. Elle s'en repaissait avec une

gloutonnerie de rose; et, de même que la rose offre le spectacle d'une

bouche profonde qui puise son parfum chez les morts, de même son rire, ses

lèvres, ses joues, devaient leur éclat aux krachs de la Bourse.

L'indifférence d'un paysage nous donne beau jeu pour le mépriser. Venise

s'offrant, Jacques eût-il méprisé Venise?

Le cœur vit enfermé. De là viennent ses sombres élans et ses grands

désespoirs. Toujours prêt à fournir ses richesses, il est à la merci de

son enveloppe. Que sait-il, le pauvre aveugle? Il guette le moindre signe

qui le sortira de l'ennui. Mille fibres l'avertissent. L'objet pour lequel

on sollicite son concours en est-il digne? Peu importe. Il s'épuise avec

confiance et s'il reçoit l'ordre d'interrompre, il se crispe dans un

épuisement mortel.

Le cœur de Jacques venait de recevoir la permission de mettre en marche.

Il le fit avec la maladresse, la fougue d'un début.

Aussi Jacques craignit-il les premiers effets de ce cachet qui s'ouvre

en nous et lâche une drogue puissante.

Aussi vite que sur l'écran du cinématographe se succèdent une femme

petite parmi des groupes et le visage de cette femme en premier plan, six

fois grandeur nature, le visage de Germaine remplissait le monde,

obstruait l'avenir, masquait à Jacques, non seulement ses examens et ses

camarades, mais sa mère, son père, son propre individu. La nuit régnait

autour. Ajoutons que cette nuit dissimule Osiris.

Il existe un conte où des enfants cousent des pierres dans le ventre du

loup endormi. À son réveil, Jacques sentait une charge inconnue, un

déséquilibre, de quoi se noyer à l'exemple du loup, en se penchant sur

l'eau pour boire.

Germaine l'aimait, certes. Mais son petit cœur ne débutait pas. La partie

se présentait inégale.

Au cirque, une mère imprudente laisse son enfant se prêter à l'expérience

d'un magicien chinois. On le met dans un coffre. On ouvre le coffre; il

est vide. On referme le coffre. On l'ouvre; l'enfant apparaît et regagne

sa place. Or, ce n'est plus le même enfant. Personne ne s'en doute.

Un dimanche, Jacques vit sa mère. Elle vint le prendre à la pension.

N'ayant pas compris qu'elle ramenait un autre fils de Venise, comment

pouvait-elle sentir sa métamorphose récente? Elle trouva qu'il avait bonne

mine, bien qu'un peu maigre. C'était traduire en langage maternel sa

fatigue et le feu de ses joues.

Mme Forestier était myope et vivait dans le passé: deux raisons qui

l'empêchaient de se rendre un compte exact des choses présentes. Elle

adorait en son fils sa ressemblance avec une grand'mère, en son mari le

père de Jacques. Elle paraissait froide parce qu'elle poussait les

scrupules jusqu'à ne se lier avec personne, craignant ce qu'elle appelait

des toquades. Sa seule amie était morte. Elle vivait entre l'église, son

mari honnête et les craintes pour l'avenir de Jacques.

Seule avec lui, elle le harcelait de tendres critiques, mais avec les

étrangers ou avec son père, elle faisait son éloge.

Si nous effaçons M. Forestier, c'est qu'il s'effaçait lui-même. Jeune,

il souffrit d'un démon analogue au démon qui tourmente Jacques. Il

l'avait maté par l'étude et le mariage. Mais un démon se mate

difficilement. Cette nature droite s'atrophia. Elle se sentait toute de

travers. Or, M. Forestier devinait les troubles de Jacques, il les

reconnaissait, il se décourageait comme une victime du sarcome qui, ayant

guéri son mal à l'épaule, le voit réapparaître au genou.

--Alors, Jacques, dit sa mère, tu te portes bien?

--Oui, maman.

--Tu travailles?

--Oui, maman.

--Tes camarades?

--Quelconques. Un Arabe, un Anglais et deux gamins.

--Tu devrais profiter de vivre avec un Anglais pour apprendre sa langue.

Cette phrase emportait Jacques si loin de la réalité qu'il ne répondit

pas. D'habitude heureux d'accompagner sa mère dans ses courses, il lui

semblait que ce temps passé ensemble était du temps perdu.

Le mensonge l'ennuyait, enveloppait tout d'une atmosphère factice,

irrespirable. Ne pouvant raconter Germaine à sa mère, il préférait qu'elle

partît, qu'elle ne l'obligeât pas à mettre entre elle et lui des distances.

Il aimait.

Il ne souhaitait pas être Germaine. Il voulait la posséder. Pour la

première fois, son désir ne se manifestait pas sous forme de malaise.

Pour la première fois, il ne haïssait pas sa propre image. Il se croyait

guéri.

Le vague désir de la beauté nous tue.

Nous avons expliqué comment Jacques s'épuisait à désirer le vide. Car

n'est-ce pas le vide, ces corps et ces figures que notre regard traverse

follement sans les émouvoir.

Cette fois, le désir rencontrait une surface sensible et la réponse de

Germaine était l'image même de Jacques, comme l'écran délivre le film qui,

sans obstacle, n'épanouirait qu'une gerbe blanche. Jacques se voyait dans

ce désir et, pour la première fois, sa propre rencontre le bouleversait.

Il s'aimait chez Germaine. Il perdait conscience du personnage qu'il

développa dans la suite sans chercher à rejoindre son idéal.

Jusqu'à ce jour, les femmes auxquelles il plaisait ne lui plaisaient

pas. Il connaissait leur profil mou. Toutes les têtes du monde

appartiennent à quelques catégories. Il savait d'avance que certaines

brunes, hautes de buste, tomberaient amoureuses de lui.

Germaine n'était pas de la génération des grandes filles intimidantes

qui portent des noms de chevaux de courses. Mais elle avait ce quelque

chose d'inaccessible, de surnaturel, qui fait d'un marin sur le quai de

Naples ou d'une joueuse de tennis à Houlgate des souvenirs de tristesse.

Donc, un des mille passants s'était arrêté. Il le tenait dans son piège.

Il aimerait sur lui toutes les rues, toutes les villes le premier soir

qu'on y arrive, la température émouvante des ports, Idgi et Tigrane

d'Ybreo, le chien chacal, la troupe d'acrobates de Genève et l'écuyère

du cirque de Rome.

Ainsi réfléchissait-il sans relâche jusqu'au départ du train qui

emportait Mme Forestier à Tours.

Le Grand Écart · 第 9 / 17 题