MAHIEDDINE BACHTARZI

_Inspecteur_

Il écrivait des poèmes, il respirait de l'éther. Un jour que l'odeur

d'éther devenait trop forte, Jacques entra chez lui et le trouva, son

tarbouche sur la tête, assis sur le rebord de la croisée ouverte, la

lèvre baveuse, se fermant la narine gauche d'une main et, de l'autre,

appuyant contre la droite un flacon de pharmacie. Sans entendre Jacques

il oscillait, assourdi parles cigales glacées de la drogue.

Était-ce là le milieu de rêve pour une mère délicate, redoutant les

microbes et les courants d'air?

Jacques venait, après quelques jours revêches, de prendre sa place

dans la boîte Berlin, lorsqu'un intermède tragicomique troubla le calme.

Petitcopain tomba malade, et d'une façon qui ne laissait aucun doute sur

l'origine de ses douleurs.

M. Berlin le confessa. Il sut que le pauvre enfant avait suivi les

conseils de Stopwell, à la lettre. Petitcopain sanglotait.

--C'est incroyable, s'écriait Mme Berlin. Mais il ne fallait pas que la

chose s'ébruitât.

Jacques allait chaque jour lui rendre visite. Un soir, d'une voix

blanche, Petitcopain le supplia de demander à Peter pourquoi il n'était

jamais venu dans sa chambre.

Stopwell, dans un nuage, annotait Auguste Comte.

--Pourquoi, dit-il, mais parce qu'il me dégoûte. Croyez-vous que je

veuille voir un garçon qui _se_ couche avec des filles malades. Moi je

ne _me_ couche avec personne.

--Vous êtes dur, murmura Jacques. Ce pauvre enfant; il vous demande peu

de chose...

--Peu de chose! Et si mon régiment me voyait pendant qu'il tripote mes

mains. Je suppose que vous perdez la tête.

Ce «et si mon régiment me voyait» fut dit comme le «et si ma mère me

voyait» d'une vierge.

Jacques s'apprêtait à sortir, lorsque Peter, ouvrant une boîte de

cigarettes, l'arrêta par la manche.

--Quoi? Vous retournez chez ce singe? À Oxford, nous les traitons comme

des domestiques. Laissez-le donc tranquille et restez chez moi.

Sa main empoignait Jacques avec une force herculéenne. Il le fit asseoir

sur sa malle.

Son geste avait-il suffi pour détacher un masque? Ainsi les roses

perdent leurs bonnes joues dès qu'on heurte le vase. Jacques vit une

figure inédite, sans le moindre flegme et toute nue.

Il se leva.

--Non, dit-il, Stopwell, il est tard. Il faut que j'écrive une lettre.

--À votre aise, mon vieux.

Stopwell, avec une adresse de tricheur, se détourna et montra sa figure

rhabillée, un masque neuf, maintenu par une cigarette.

En somme, Jacques n'était pas aimé de Petitcopain qui lui enviait les

fausses bonnes grâces de Stopwell. Stopwell le détestait et donnait le

change. Bachtarzi lui gardait rancune d'être entré pendant qu'il respirait

l'éther. Maricelles les méprisait tous, en bloc.

Restait le ménage Berlin.

Un mot juste de Jacques allumait parfois l'œil du professeur, à table,

et Mme Berlin, chargée par son mari des fonctions de surveillante,

s'attardait surtout dans sa chambre. Elle ne trouvait pas Stopwell

«galant». L'Arabe lui «faisait peur». Les autres étaient des mioches.

Un samedi soir où tous les élèves étaient sortis, soit dans leur

famille, soit au théâtre, Jacques, ayant mal à la gorge, resta seul sur

l'étage. Mme Berlin lui monta de la tisane, lui tâta les tempes et le

pouls. Jacques s'aperçut vite que la patronne accomplissait la

manœuvre de Stopwell; mais cette fois, au lieu que la froideur suffît

à éteindre le feu, elle l'activait, et insensiblement Mme Berlin

abandonnait son rôle de seconde mère.

Jacques feignait de n'y rien comprendre et, toussant, poussant les

plaintes d'un malade qui cherche le repos, voyait entre les cils Mme

Berlin, son esprit dérangé par le désir, comme, à droite, à gauche, son

ombre par la bougie, contre les cloisons de la chambre.

Enfin, avec une poigne étonnante, elle lui entraîna la main.

--Jacques! Jacques! murmura-t-elle alors, que faites-vous?

Un bruit de porte cochère le sauva. Mme Berlin lâcha prise, se

rajusta, s'envola.

Mahieddine rentrait du théâtre. Jacques l'entendit qui sifflait un

refrain à la mode. Il se trompait et recommençait la faute.

Le lendemain, Jacques n'osait regarder Mme Berlin à table. Elle, par

contre, le bravait, le rassurait, pardonnait.

Jacques vivait en pleine solitude et travaillait en vrai cancre. Que

sait-il? Rien. Sinon que chaque geste nous brouille avec nos semblables.

Il voudrait mourir de son mal de gorge. Mais il ne tousse presque plus.

Mahieddine lui propose d'aller ensemble à la Scala. Le dimanche et le

jeudi en matinée on loue une avant-scène pour très peu d'argent. Jacques

essaye d'être aimable. Il accepte. On débauche Petitcopain. Il reçoit des

sommes rondelettes de sa famille, qui habite le Nord.

C'est ainsi, le troisième dimanche, que Jacques rencontra la maîtresse

de Mahieddine: Louise Champagne.

Louise était plus connue que ses danses et mieux placée dans le

demi-monde que sur l'affiche. Elle faisait partie de ces femmes qui

touchent cinquante francs au théâtre et cinquante mille à la maison. Elle

dit à Jacques qu'il ne pouvait vivre seul et qu'elle lui procurerait une

amie: Germaine.

Cette fille en vogue jouait quatre rôles dans la revue qui tombait de

fatigue après trois cent cinquante représentations.

Germaine souriait très haut entre l'orchestre et le tambour. Sa beauté

penchait sur la laideur, mais comme l'acrobate sur la mort. C'était une

manière d'émouvoir.

Ce chien-et-loup attirait Jacques.

Hélas, l'espèce de liberté où nous sommes nous laisse entreprendre des

fautes qu'une plante, qu'un animal évitent. Avec la lampe de Louise,

Jacques reconnut son désir.

Après un premier contact dans sa loge, Louise se chargea de conclure et

pria Jacques de venir la voir le lendemain, chez elle, rue Montchanin.

Le lendemain, il sécha le cours, comme disent les potaches, y laissa

Mahieddine et courut au rendez-vous.

Il trouva Champagne déconfite. Il ne plaisait pas à Germaine. Elle lui

trouvait du charme. Il n'était pas son genre.

Louise se sentait triste d'avoir à transmettre de mauvaises nouvelles.

--Pauvre petit!

Elle lui caressait la nuque, lui pinçait le nez, bref, lui proposa sans

détours de devenir sa consolatrice.

Peter, Mme Berlin, passe encore. Un refus devenait plus difficile.

Louise Champagne était belle et le canapé sans issue. Ils trompèrent

l'Arabe.

Bachtarzi ne se doutait de rien et maudissait Germaine, car elle

possédait une automobile plus grosse que la voiturette de Louise, et

Mahieddine voyait déjà toute une existence de harem.

Un dimanche, Jacques passait dans les coulisses, devant la loge de

Germaine. Celle-ci l'appela, l'enferma et lui demanda pour quel motif,

après la démarche de Louise et sa réponse favorable, il avait tourné

casaque et poussé l'impolitesse jusqu'à la charger de lui en faire part.

Jacques resta stupéfait. Germaine vit que sa stupeur n'était pas feinte,

le cajola, le consola, et ne parla plus à Louise.

Jacques, prétextant qu'il lui répugnait de tromper Mahieddine, suivit

sa nouvelle conquête. Louise auprès de Mahieddine accusa Jacques de lui

avoir fait la cour. Elle refusait de le voir.

Les voisins de la rue de l'Estrapade vécurent étrangers l'un à l'autre.

Le Grand Écart · 第 8 / 17 题