II

La carte de notre vie est pliée de telle sorte que nous ne voyons pas

une seule grande route qui la traverse, mais au fur et à mesure qu'elle

s'ouvre, toujours une petite route neuve. Nous croyons choisir et nous

n'avons pas le choix.

Un jeune jardinier persan dit à son prince:

--J'ai rencontré la mort ce matin. Elle m'a fait un geste de menace.

Sauve-moi. Je voudrais être, par miracle, à Ispahan ce soir.

Le bon prince prête ses chevaux. L'après-midi, ce prince rencontre la

mort.

--Pourquoi, lui demande-t-il, avez-vous fait ce matin, à notre

jardinier, un geste de menace?

--Je n'ai pas fait un geste de menace, répond-elle, mais un geste de

surprise. Car je le voyais loin d'Ispahan ce matin et je dois le prendre

à Ispahan ce soir.

Jacques préparait son baccalauréat. Ses parents, obligés de vivre une

année en Touraine après la perte d'un régisseur modèle, le mirent en

pension chez un professeur, M. Berlin, rue de l'Estrapade.

M. Berlin louait deux étages. Il se réservait le premier et groupait

les pensionnaires au deuxième, cinq chambres sur un corridor sordide,

éclairé par un bec de gaz qu'une pâte de poussière empêchait d'ouvrir

à fond.

La chambre de Jacques se trouvait prise entre celle de Mahieddine

Bachtarzi, fils d'un riche marchand de Saint-Eugène, qui est l'Auteuil

d'Alger, et celle d'un albinos: Pierre de Maricelles. En face, demeurait

un très jeune élève, au visage mou mais charmant. Il répondait au

pseudonyme de Petitcopain.

L'année précédente, en Sologne, lui et son frère cadet voulurent jouer

un tour à leur précepteur. Mais au moment où, déguisés en fantômes, ils

allaient entrer dans sa chambre, à minuit, la porte s'était ouverte et

leur mère était sortie en chemise, les cheveux épars. Le battant les

cachait. Elle traversa le vestibule, appuya son oreille contre la porte

de leur père, et revint, sans les voir, chez le précepteur.

Petitcopain ne devait jamais oublier la minute où ils se remirent au

lit, sans dire un mot.

La dernière chambre était celle du désordre. Là, dans un naufrage de

livres, de cahiers, de cravates, de chemises, de pipes, d'encre, de tubs,

d'éponges, de stylographes, de mouchoirs et de couvertures, campait

Peter Stopwell, champion du saut en longueur.

Mme Berlin était beaucoup plus fraîche que son mari, veuf d'un premier

mariage. Elle minaudait et croyait les élèves amoureux d'elle. Parfois,

elle entrait dans une des chambres où la hâte d'avoir dissimulé n'importe

quelle occupation étrangère au travail laissait à l'élève une pose

stupide. Elle dévisageait l'élève qui rougissait et elle éclatait de rire.

Elle déclamait Racine dans des lieux où il est convenable de se taire.

Un jour, les élèves l'entendirent, se devinant surprise, transformer sa

déclamation en une toux qui la conduisit progressivement au silence.

Un trait significatif de Mme Berlin était le suivant. Au début de leur

mariage, Berlin et elle avaient pris en pension, à la campagne, une

pianiste divorcée. Berlin rentrait chaque soir après le collège, par le

train de sept heures. Un soir, il dut rester en ville. Mme Berlin, très

peureuse, supplia la pianiste de coucher auprès d'elle. La pianiste fit

contre mauvaise fortune bon cœur et se transporta dans le lit du ménage.

Deux fois en une semaine Berlin découcha et sa femme renouvela sa demande.

La pianiste souhaitait le bonsoir à sa compagne, se tournait du côté du

mur, s'endormait, et, le lendemain matin, retournait vite dans sa

chambre.

Sept ans après, dans un cercle où la conversation roulait sur cette

pianiste et où chacun l'accusait d'avoir des mœurs suspectes, Mme Berlin

sourit mystérieusement et déclara qu'elle avait «tout lieu de croire»,

d'après une «expérience personnelle» que cette jeune femme était surtout

une «fanfaronne de vice».

Comédienne naïve, elle espérait, par exemple, donner le change

lorsqu'elle servait le thé tiède, en feignant de se brûler la langue.

«Ne buvez pas! s'écriait-elle. Attendez! Il est bouillant!»

Berlin regardait sa femme, ses élèves, la vie, d'un œil terne, derrière

des besicles.

Il portait une barbe blanche et des pantoufles. Son pantalon était

celui du comparse d'arrière lorsqu'on fait l'éléphant au cirque. Il

professait à la Sorbonne, jouait aux cartes au café Voltaire et rentrait

dormir. On abusait de cette somnolence pour réciter n'importe quoi et

bâcler les devoirs à coups de traductions.

La bonne achève ce tableau. Ce n'était jamais la même. On en changeait

tous les quinze jours, généralement parce qu'elle nettoyait une pendule

de Boule que M. Berlin remontait lui seul et ne souffrait point qu'on

touchât.

Les uns et les autres se réunissaient à midi et à huit heures autour

d'une table où Mme Berlin distribuait des viandes coriaces.

Son mari mangeait machinalement. Quelquefois il était secoué par un

hoquet sombre qui l'ébranlait comme une montagne de neige.

Peter Stopwell eût possédé la beauté grecque si le saut en longueur ne

l'avait étiré comme une photographie mal prise. Il sortait d'Oxford. Il

en tenait sa fatuité, ses boîtes de cigarettes, son cache-nez bleu

marine et une immoralité multiforme sous l'uniforme sportif. Petitcopain

l'aimait. Le dimanche, il portait jusqu'au Parc des Princes un sac

contenant le maillot d'athlétisme et le peignoir éponge.

Aimer et être aimé, voilà l'idéal. Pourvu, par exemple, qu'il s'agisse

de la même personne. Le contraire arrive souvent. Petitcopain aimait et

il était aimé. Seulement, il était aimé d'une élève de laboratoire et il

aimait Stopwell. Son amour l'ahurissait.

Il était victime des pénombres où les sens rencontrent le cœur.

Cet amour flattait Stopwell. Il n'en laissait rien voir. Il rabrouait

le pauvre petit. «Ça ne se fait pas», disait-il, en réponse aux moindres

caresses enfantines. Ou bien: «Vous n'êtes pas propre, vous savez.

Lavez-vous. Baignez-vous. Frictionnez-vous. Vous ne vous baignez jamais.

Si on ne se baigne pas on _sent mal._»

Souvent, les reproches de Stopwell étaient une manière de taquineries

anglaises. Mais Petitcopain ne connaissait que l'A B C du rire et des

larmes. Il ne comprenait pas. Il se croyait sale, vicieux et idiot.

Un soir que Petitcopain, assis au bord du lit où Peter Stopwell fumait,

lui posait religieusement sa main sur l'épaule, Stopwell le repoussa

et lui demanda s'il était une fille pour se pendre au cou des hommes.

Petitcopain fondit en larmes.

--Ah! dit Stopwell, en allumant une cigarette au mégot qu'il jeta

n'importe où, vous êtes toujours en train de supplier, de pleurer, de

frôler, de caresser. Vous feriez mieux de sortir avec des filles. On en

trouve pour cinquante centimes derrière le Panthéon.

Maricelles était sixième fils d'une famille de hobereaux chétifs. Sa

constipation maintenait interminablement cet albinos dans un endroit

qu'il rendait inaccessible. La règle était chez les Maricelles que la

seule patience doit résoudre de pareils problèmes, le plus jeune frère

étant mort d'une rupture d'anévrisme, pour avoir voulu forcer le destin.

--Vous autres Français, disait Stopwell à Petitcopain, vous aimez les

saletés. Molière ne parle que de purges.

Petitcopain baissait la tête et n'osait franchir le seuil ridicule.

Mahieddine Bachtarzi, Turc d'origine, arborait le tarbouche. Il en

possédait un rouge, un de fourrure grise, un d'astrakan. Il était grand,

gras, puéril. Ses cartes de visite portaient un titre étrange:

Le Grand Écart · 第 7 / 17 题