La carte de notre vie est pliée de telle sorte que nous ne voyons pas
une seule grande route qui la traverse, mais au fur et à mesure qu'elle
s'ouvre, toujours une petite route neuve. Nous croyons choisir et nous
n'avons pas le choix.
Un jeune jardinier persan dit à son prince:
--J'ai rencontré la mort ce matin. Elle m'a fait un geste de menace.
Sauve-moi. Je voudrais être, par miracle, à Ispahan ce soir.
Le bon prince prête ses chevaux. L'après-midi, ce prince rencontre la
mort.
--Pourquoi, lui demande-t-il, avez-vous fait ce matin, à notre
jardinier, un geste de menace?
--Je n'ai pas fait un geste de menace, répond-elle, mais un geste de
surprise. Car je le voyais loin d'Ispahan ce matin et je dois le prendre
à Ispahan ce soir.
Jacques préparait son baccalauréat. Ses parents, obligés de vivre une
année en Touraine après la perte d'un régisseur modèle, le mirent en
pension chez un professeur, M. Berlin, rue de l'Estrapade.
M. Berlin louait deux étages. Il se réservait le premier et groupait
les pensionnaires au deuxième, cinq chambres sur un corridor sordide,
éclairé par un bec de gaz qu'une pâte de poussière empêchait d'ouvrir
à fond.
La chambre de Jacques se trouvait prise entre celle de Mahieddine
Bachtarzi, fils d'un riche marchand de Saint-Eugène, qui est l'Auteuil
d'Alger, et celle d'un albinos: Pierre de Maricelles. En face, demeurait
un très jeune élève, au visage mou mais charmant. Il répondait au
pseudonyme de Petitcopain.
L'année précédente, en Sologne, lui et son frère cadet voulurent jouer
un tour à leur précepteur. Mais au moment où, déguisés en fantômes, ils
allaient entrer dans sa chambre, à minuit, la porte s'était ouverte et
leur mère était sortie en chemise, les cheveux épars. Le battant les
cachait. Elle traversa le vestibule, appuya son oreille contre la porte
de leur père, et revint, sans les voir, chez le précepteur.
Petitcopain ne devait jamais oublier la minute où ils se remirent au
lit, sans dire un mot.
La dernière chambre était celle du désordre. Là, dans un naufrage de
livres, de cahiers, de cravates, de chemises, de pipes, d'encre, de tubs,
d'éponges, de stylographes, de mouchoirs et de couvertures, campait
Peter Stopwell, champion du saut en longueur.
Mme Berlin était beaucoup plus fraîche que son mari, veuf d'un premier
mariage. Elle minaudait et croyait les élèves amoureux d'elle. Parfois,
elle entrait dans une des chambres où la hâte d'avoir dissimulé n'importe
quelle occupation étrangère au travail laissait à l'élève une pose
stupide. Elle dévisageait l'élève qui rougissait et elle éclatait de rire.
Elle déclamait Racine dans des lieux où il est convenable de se taire.
Un jour, les élèves l'entendirent, se devinant surprise, transformer sa
déclamation en une toux qui la conduisit progressivement au silence.
Un trait significatif de Mme Berlin était le suivant. Au début de leur
mariage, Berlin et elle avaient pris en pension, à la campagne, une
pianiste divorcée. Berlin rentrait chaque soir après le collège, par le
train de sept heures. Un soir, il dut rester en ville. Mme Berlin, très
peureuse, supplia la pianiste de coucher auprès d'elle. La pianiste fit
contre mauvaise fortune bon cœur et se transporta dans le lit du ménage.
Deux fois en une semaine Berlin découcha et sa femme renouvela sa demande.
La pianiste souhaitait le bonsoir à sa compagne, se tournait du côté du
mur, s'endormait, et, le lendemain matin, retournait vite dans sa
chambre.
Sept ans après, dans un cercle où la conversation roulait sur cette
pianiste et où chacun l'accusait d'avoir des mœurs suspectes, Mme Berlin
sourit mystérieusement et déclara qu'elle avait «tout lieu de croire»,
d'après une «expérience personnelle» que cette jeune femme était surtout
une «fanfaronne de vice».
Comédienne naïve, elle espérait, par exemple, donner le change
lorsqu'elle servait le thé tiède, en feignant de se brûler la langue.
«Ne buvez pas! s'écriait-elle. Attendez! Il est bouillant!»
Berlin regardait sa femme, ses élèves, la vie, d'un œil terne, derrière
des besicles.
Il portait une barbe blanche et des pantoufles. Son pantalon était
celui du comparse d'arrière lorsqu'on fait l'éléphant au cirque. Il
professait à la Sorbonne, jouait aux cartes au café Voltaire et rentrait
dormir. On abusait de cette somnolence pour réciter n'importe quoi et
bâcler les devoirs à coups de traductions.
La bonne achève ce tableau. Ce n'était jamais la même. On en changeait
tous les quinze jours, généralement parce qu'elle nettoyait une pendule
de Boule que M. Berlin remontait lui seul et ne souffrait point qu'on
touchât.
Les uns et les autres se réunissaient à midi et à huit heures autour
d'une table où Mme Berlin distribuait des viandes coriaces.
Son mari mangeait machinalement. Quelquefois il était secoué par un
hoquet sombre qui l'ébranlait comme une montagne de neige.
Peter Stopwell eût possédé la beauté grecque si le saut en longueur ne
l'avait étiré comme une photographie mal prise. Il sortait d'Oxford. Il
en tenait sa fatuité, ses boîtes de cigarettes, son cache-nez bleu
marine et une immoralité multiforme sous l'uniforme sportif. Petitcopain
l'aimait. Le dimanche, il portait jusqu'au Parc des Princes un sac
contenant le maillot d'athlétisme et le peignoir éponge.
Aimer et être aimé, voilà l'idéal. Pourvu, par exemple, qu'il s'agisse
de la même personne. Le contraire arrive souvent. Petitcopain aimait et
il était aimé. Seulement, il était aimé d'une élève de laboratoire et il
aimait Stopwell. Son amour l'ahurissait.
Il était victime des pénombres où les sens rencontrent le cœur.
Cet amour flattait Stopwell. Il n'en laissait rien voir. Il rabrouait
le pauvre petit. «Ça ne se fait pas», disait-il, en réponse aux moindres
caresses enfantines. Ou bien: «Vous n'êtes pas propre, vous savez.
Lavez-vous. Baignez-vous. Frictionnez-vous. Vous ne vous baignez jamais.
Si on ne se baigne pas on _sent mal._»
Souvent, les reproches de Stopwell étaient une manière de taquineries
anglaises. Mais Petitcopain ne connaissait que l'A B C du rire et des
larmes. Il ne comprenait pas. Il se croyait sale, vicieux et idiot.
Un soir que Petitcopain, assis au bord du lit où Peter Stopwell fumait,
lui posait religieusement sa main sur l'épaule, Stopwell le repoussa
et lui demanda s'il était une fille pour se pendre au cou des hommes.
Petitcopain fondit en larmes.
--Ah! dit Stopwell, en allumant une cigarette au mégot qu'il jeta
n'importe où, vous êtes toujours en train de supplier, de pleurer, de
frôler, de caresser. Vous feriez mieux de sortir avec des filles. On en
trouve pour cinquante centimes derrière le Panthéon.
Maricelles était sixième fils d'une famille de hobereaux chétifs. Sa
constipation maintenait interminablement cet albinos dans un endroit
qu'il rendait inaccessible. La règle était chez les Maricelles que la
seule patience doit résoudre de pareils problèmes, le plus jeune frère
étant mort d'une rupture d'anévrisme, pour avoir voulu forcer le destin.
--Vous autres Français, disait Stopwell à Petitcopain, vous aimez les
saletés. Molière ne parle que de purges.
Petitcopain baissait la tête et n'osait franchir le seuil ridicule.
Mahieddine Bachtarzi, Turc d'origine, arborait le tarbouche. Il en
possédait un rouge, un de fourrure grise, un d'astrakan. Il était grand,
gras, puéril. Ses cartes de visite portaient un titre étrange: